‹ Stendhal et ses amis; notes d'un curieuxChapitre 14 sur 16 · UNE LETTRE INÉDITE DE STENDHAL · texte numérisé non relu

UNE LETTRE INÉDITE DE STENDHAL

Au DlRECTElU DU TclUpS.

a La publication récente du journal intime de Stendhal a appelé de nouveau l'attention sur l'auteur de la Chartreuse de Parme. Stendhal a-t-il gagné à cette publication posthume? Il est permis d'en douter. Les notes écrites par lui au jour le jour l'ont, croyons-nous, un peu trop déshabillé aux yeux de la postérité. On sait que Henri Beyle termina sa carrière à Civita-Vecchia, comme consul de France. Il exerça ces fonctions depuis la révolution de Juillet jusqu'à 1842, époque de sa mort. Voici une lettre particulière écrite par lui, en août 1835, à son collègue le baron de Forment, consul général de France à Livourne, qui nous le présente dans l'exercice de ses fonctions :

« Mon cher collègue,

« Le 21 août, une affiche a appris au commerce élonné que les droits à l'entrée des tissus de laiw de toute nature étaient doublés. La livre de dra|) payera 0 pauJs au lieu de 3 pauls 2o, suivant le cours de ce jour. Le doublement des droits sur les draps peut frapper nos manufactures, en ce sens que les approvisionneinents à livrer sont en route pour les États de Sa Sainteté ou sur le point d'être mis en route. Les négociants romains s'arrangent pour recevoir leurs draps vers le mois d'octobre, époque du commencement des ventes. Les traites représentant la valeur de ces envois sont payables six mois après la réception de la marchandise.

« Le négociant des États de Sa Sainteté se trouvant avoir à débourser, au moment où il va recevoir les draps, une somme double de celle sur laquelle il avait compté, somme que peut-être il n'a pas, prendra peut-être le parti de laisser les draps pour le compte de la maison de fabrique, afin d'engager cette maison à entrer pour une part quelconque dans le payement de ce droit

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homme distingué que l'autre amour, le vrai, celui-là.

En étudiant l'écriture de ces écrivains, un graphologue trouverait une différence autrement grande dans les deux natures de Beyle, que dans les deux natures de Mérimée. Beyle administrateur, surtout à ses débuts, a une écriture régulière, courante, très lisible; Beyle, littérateur, fait un griffonnage, le plus illisible peut-être, et ce n'est pas peu dire, de toute la période romantique. J'ai distingué jusqu'à quatre écritures de Beyle : l'officielle, qui est à part, la semi-officielle ; celle destinée à l'imprimeur; et la personnelle, cette dernière à peine déchiffrable, parce qu'à la difficulté matérielle de la lire s'ajoute la difficulté non moins grande de comprendre une langue macaronique : anglo-franco-italienne.

Je donne ici quelques lettres inédites de Beyle qui font partie de ma collection particulière :

imprévu. D'autres négociants s'empresseront peut-être de contremander les envois.

« On parle d'une augmentation du droit de patente sur les boutiques, d'un droit sur les appartements à louer, enfin d'une augmentation d'un bayoc sur le sel.

« Agréez, etc., etc.

« H. Beyle. »

« Stendhal passe pour avoir été un médiocre fonctionnaire, plus désireux d'aller vivre à Rome que de surveiller les affaires commerciales de France à Civita-Veccliia. Ce document nous le montre, au contraire, très soucieux des intérêts français. Notons que ce n'est pas une lettre officielle de service, mais une lettre privée, écrite par Stendhal, pour l'acquit de sa conscience et par zèle professionnel.

» Marcellix Pellet. »

« Rue Richepanse n° 10.

« Monsieur,

ce Je suis fort embarrassé, une société qui va jouer à la campagne les Anglais... pour rire me demande de lui envoyer la musique des divers couplets que l'on chante dans cette pièce. Pourriez-vous m'indiquer qui vend cette musique? Vous me tirerez d'un fort mauvais pas si vous pouvez savoir de quelqu'un où l'on trouve ces airs de couplets. Si j'échoue on me croira négligent. Je prends le parti de m'adresser à votre amitié. Agréez l'assurance de mes sentimens les plus

distingués.

H. Beyle.

Samedi. »

« Monsieur Monsieur Mira fils

N" m, rue du faubourg Montmartre; au coin de la rue Grange Batelière. »

Le cachet de la poste porte 23 octobre 1825.

ET St:S AMIS. 105

« J'ai été charmé, Monsieur le Marquis, de la fable (lu Sl/ige, du chat et du fromage que M. de Sabran nous a récitée hier. Je l'insérerais avec plaisir dans un Voyage en France qu'on imprime en ce moment. Toutefois cet ouvrage dit sans ménagements, ce qui semble la vérité à l'auteur. La société de telles idées peut ne pas convenir à M. de Sabran.

« Agréez, jMonsieur le Marquis, l'hommage des sentiments plus distingués.

« H. Beyle.

« Vendredi. »

ce Cher et obligeant ami,

c( Permettez que je vous présente M. Lolot mon ami. C'est l'un des principaux propriétaires de la célèbre fabrique de cristaux établie à Bacarat. Le Roi y est allé, on lui a fait des cadeaux, il ne veut pas être en reste. On a emballé ces jours-ci des objets d'art destinés aux propriétaires de Bacarat. M^ Lolot voudrait avoir quelques détails à ce sujet; trahissez en sa

faveur le secret de l'Etat el comptez en revanche sur toute ma reconnaissance.

« Delécluze est invisible cette année, mais si vous êtes visible le vendredi, j'aurai riionneur de faire ma cour à Madame Leduc. Viendrez-vous jeudi à l'Académie, M. de Barante doit y dire du mal de feu M. de Robesj)ierre qui n'a pas de cordons à donner.

« Je vous suis dévoué comme si vous en aviez les mains

pleines.

^ H. Beyle.

«ce Lundi matin 7 1 Richelieu.

(( Monsieur.

(( Monsieur Viollet Le Duc.

« CJiefde Division a la maison du Roi. »

« Monsieur,

a Je vous prie de mettre dans le paquet du ministère les deux lettres ci-jointes écrites par moi, et de faire parvenir à M. le Consnl de Barcelone. Vous priant de mettre les frais à mon compte. Je pense que le Bateau à vapeur se chargera de la lettre pour Barcelone.

« Je recommande à votre obligeance les jonrnaux si intéressa ns dans [illisible).

« Agréez l'hommage de la considération la plus

distinguée.

« H. Beyle.

« Civita-Vecchia le 29 septembre 1840. »

« Civita-Vecchia, 8 juillet 1841.

(( Je vous prie Monsieur d'excuser le long retard de ma réponse; M m'a remis la lettre cpie vous

m'avez fait l'honneur de m'écrire au moment ou l'on me soummettaitàhuitseignées, c'estun accès dégoutte, je n'ai presque plus la faculté de penser.

« Puisque le hasard a fait tomber mes idées sous vos yeux, je vous dirai que la décadence de la langue latine ^ après Claudien me représente l'état du français de i8oo à i84i.

« On ne dirait plus par ex.

« Les pauvres assiègent les Palais des riches mais la pauvreté assiège les palais de la Richesse.

(( Faute d'idées on s'attachait à Ségur, voilà le grand vice du moment. Ou je me trompe fort ou la pro-

1 La première page de cette lettre a été écrite par un secrétaire jusqu'à cet endroit.

lixité de nos grands prosateurs ne sera que de l'ennui pour 1880.

(( Si vousaviez des doutes, IMonsieuT;, supposez la première page du Henry 1\^ de Tallemant des Réaux traduite en François de i8|i par un des grands prosateurs actuels. Cette page deTall. produira 6 pages de M. Villemain par exemple. Je choisis exprès un homme de talent.

« Cette idée m'a porté à faire attention au fonds et non à la forme. Plaise à Dieu au milieu de l'ennui actuel, qu'il nous arrivât un bon livre écrit en patois Auvergnat ou Provençal. Voyez ce que produisent nos prosateurs traduits en Allemand, ou en Italien.

<c Adieu Monsieur je me réserve de vous répondre encore quand je serai moins tourmenté.

(( Agréez l'hommage des sentiments les plus distin-

gues.

« H. Beyle.

« Les vicissitudes de la Peinture de i48o à 1700. jettent une lumière fort claire sur ce qui va arriver à la Littérature.

« 11 n'y aura plus d'artistes dignes de ce nom que parmi les gens nés avec 1000 1. de rentes. Voir Lanzi*

' Louis Lanzi, jésuite italien, né le 14 juin 1732, à Monte del Olmo près deMacerata; mort à Florence le 31 mars 1810; archéologue et philologue, conservateur de la Galerie de Florence. L'ouvrage auquel Beyle fait allusion estVHistoire de la fjelnture en Italie, Paris, 1824, o vol. in-8°, trad. par M™«A. Dieudé.

traduit en français. Les hommes qui ont du pain sont dispensés d'adorer les sots an pouvoir, w

« Monsieur

« Monsieur Z)"^ Laverdant

<( /V" 6, rue de Tourmon

« Paris. »

Je crois qu'il n'existe pas de littérateur qui n'ait ambitionné la gloire du théâtre : beaucoup d'écrivains doués des plus rares qualités de conq^osition et de style après avoir pleinement réussi dans le roman, ont piteusement échoué à la scène. Mérimée quia inspiré le Pré aux Clercs, les Huguenots, Carmen, n'a jamais remporté personnellement le moindre succès dramatique. Beyle fut encore plus malheureux; il ne sut jamais terminer une pièce de théâtre, quoique le goût de la scène lui fût venu de bonne heure :

(c Depuis qu'à 12 ans j'ai lu Destouches ^ je me suis destiné to make Co [medy]. I^a peinture des caractères, l'adoration sentie du comique ont fait ma constante occupation »

J'ai pris note dans les papiers conservés à Grenoble

' Grenoble, rayon supérieur, R. o896.

du scénario delà comédie la plus considérable de Beyle et les titres de qiiel(|ues-unes de ses pièces mort-nées.

La pièce de théâtre qui lui a sans doute coûté le plus de peine est la comédie en cin(| actes des Deux Hommes écrite en vers. Beyle a dressé la liste des personnages qu'il nieltait en scène avec le caractère propre à chacun d'eux :

« Madame Valbelle, dominée j)ar l'ambition

Delmare, — désir des richesses

Ciiarles, — amour

Chamoucy, — désir de fortune et

vanité Adèle, — amour

Valbelle, — vertu

Madame Chamoucy, — tous les préjugés

d'une bigotte noble.

Beyle fait le brouillon des vers de cette comédie; en voici un échantillon peu brillant d'ailleurs :

Je suis ta mère moi, je suis la lenche mère Il ne peut m' enlever ce sacré caractère Je te dois le bonheur, je te le donnerai...

Cette pièce, objet de toute la sollicitude de Beyle en i8o4, avait pour origine une aventure dont il a fait le le récit resté inachevé, mais qui peut servir d'introduction à la comédie : Anecdote qui a servi de base aux Deux Hommes; je me désignerai dans le cours de ce récit sous le nom de Charle :

ET SES AMIS. Hl

« A la fin de l'hiver de i8o3 Madame Valbelle vint habiter le village d'Auteiiil près Paris. Elle loua une maison de campagne au milieu des plus beaux bois du pays qui en a de charmans. C'était une femme de /Jo ans, cachant une profonde ambition sous l'air le plus naturel et le plus désocupé. Elle recevait à Paris le plus grand monde particulièrement les gens en place. Tout le monde était content d'elle parcequ'ellc se pliait au caractère de tout le monde. La chronique scandaleuse se taisait sur son compte, on lui reprochait seulement une liaison un peu trop suivie avec M' de Chamoucy, le jeune homme le plus élégant de la capitale, il avait beaucoup d'esprit, un naturel charmant, mais sa fortune ne répondait pas à ses vœux. Il n'avait de moyen de l'augmenter que son crédit qui était très étendu, mais pour en tirer parti il lui falait un premier fond, aussi ses ennemis publiaient-ils qu'il cherchait avidement une femme riche.

« Madame Valbelle amena avec elle à Auteuil la fille d'un frère de son mari Adèle de — jeune personne âsée de dix-huit ans, d'une amabilité et d'une naïveté charmante. Sa phisionomie montrait qu'elle était faite pour les grandes passions mais sa profonde modestie ne le laissait point deviner au vulgaire des hommes.

(c Madame Valbelle avait un fils nommé Charle âgé de vingt ans qui était parti deux mois auparavant pour l'armée, sous la conduite de M. \ albelle son oncle, vieillard de soixante ans, mais verd encore pour son âge, et lieutenant général sous l'ancien régime.

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