Stendhal (Henri Beyle)
On trouvera dans la Notice de Romain Colomb, que nous reproduisons presque entière dans notre Appendice, et dans le H. B. qui la suit tous les renseignements biographiques sur Stendhal.
On a dit, avec raison, que chez Stendhal l'homme importe autant que l'œuvre. Impossible de les séparer, tant l'un et l'autre se complètent et s'expliquent mutuellement. C'est dans ce sens qu'a été composé ce choix de pages. A côté du romancier, on a fait une grande place à Pautobiographe, au touriste, au critique, à l'anecdotier, au dilettante et à l'analyste de la passion et de l'esprit qu'il fut à un si haut degré.
Il paraît bien que les livres de Stendhal ont été peu goûtés à leur époque. Leur auteur lui-même, sauf dans un cercle d'amis, n'était guère en faveur. La « bonne compagnie », comme il disait, lui pardonnait mal sa liberté d'esprit, son absence de préjugés, son dédain
du qu'en dira-t-on, pour tout dire d'un mot : son manque d'hypocrisie. Ce manque d'hypocrisie, c'est une des qualités dominantes de son œuvre. Car l'art d'écrire est souvent une hypocrisie. Sous les recherches du style, l'idée perd de sa signification, comme l'expression de sa vivacité, et la forme n'est souvent qu'une mise en scène qui déforme. Dans les livres de Stendhal on ne trouve rien de cet art, ni aucune déformation par de la rhétorique, ni aucun souci de séduire l'œil ou de plaire à l'oreille. C'est à la fois plus haut et plus franc. C'est l'idée, la sensation, le fait, le souvenir notés sur le moment et tels que l'expression en est venue, par un homme qui dit comme il pense et qui écrit comme il sent, uniquement soucieux d'être clair, prompt et exact. Le ton est si vrai et l'accent si sincère qu'il semble parfois que ce soit une voix qu'on entend plutôt que des mots qu'on lit. 'Nous ne cacherons pas que des gens de goût sont partis de là pour reprocher à Stendhal d'écrire mal, et même de ne pas savoir écrire. C'est une critique qu'ils ont faite également à Balzac, avec autant de pénétration littéraire. On imagine difficilement, en effet, qu'on puisse songer à séparer de leur style les livres de Balzac et de Stendhal. Il semble plutôt que ce soit à ce style qu'ils doivent pour beaucoup l'intensité de vie et de vérité qu'ils contiennent et qui nous transporte. Un roman de
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Stendhal ou de Balzac écrit en beau style aurait peutêtre d'autres mérites, mais il y perdrait à coup siliceux qu'il a et qui comptent davantage.
Un autre grand mérite de Stendhal, c'est qu'avant d'écrire il avait vécu. De là, peut-être, que, dans ses ouvrages, il s'est beaucoup raconté lui-même. C'est d'ailleurs un goût qui le prit très jeune, puisqu'il n'avait que dix-huit ans quand il écrivait son Journal. Penchant d'analyste, qui veut voir clair dans ses sentiments comme dans ses idées. Il le conserva toute sa vie, écrivant à cinquante ans le Brulard et les Souvenirs cUEgotisme, dans son consulat deCivita-Vecchia. Tour à tour soldat, administrateur, homme du monde et diplomate, vivant à une grande époque, il avait mené sa vie à travers l'Europe, connu tous les personnages de marque, vu de près les événements et la société, partout beaucoup observé, beaucoup senti. beaucoup retenu. Cette existence si diverse et mouvementée, si pleine de passions et d'idées, ses ouvrages n'en sont que les tableaux successifs, quelquefois même répétés, tantôt sous la forme directe du -journal, de l'autobiographie, tantôt sous celle d'une intrigne dont les héros traversent les mêmes circonstances, prennent part aux mêmes événements, éprouvent les mêmes sentiments. Il semble qu'on puisse dire qu'écrire ce fut le plus souvent pour Stendhal le
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plaisir de revivre sa vie, en en recréant littérairement le mécanisme, l'atmosphère et les faits.
La destinée d'écrivain de Stendhal, c'est un cas qui n'est pas très rare dans l'histoire littéraire. A chaque époque, des écrivains brillent, sont réputés, leurs noms, couverts d'éloges, ne quittent pas les gazettes. D'autres font leur œuvre, ignorés, négligés, ou-counus que pour ,être moqués. Cinquante ans écoulés, quel changement. Le tri s'est fait, la mort a changé les rôles. Beaucoup de ceux qui avaient placé leur gloire en viager, selon le mot de Sainte-Beuve, sont oubliés, et quelques-uns des méconnus ont pris leur place. C'est l'axenture qu'a courue Stendhal. Il le savait et s'en faisait un jeu. Elle lui a pleinement réussi.
nota. — Les ouvrages autobiographiques de Stendhal : Journal, Vie de Henri Bralard et Souvenirs d'Exotisme, ont été publiés par M. Casimir Stryienski. On a conservé aux extraits de ces trois livres les notes du publicatcur, en les faisant suivre de l'indication : (Str.)
PAUL LÉAUTACD.