PREMIER CAHIER
Milan, le 28 germinal an IX. — J'entreprends d'écrire' l'histoire de ma vie jour par jour (1). Je ne sais si j'aurai la force de remplir ce projet déjà commencé à Paris (2). Voilà déjà une faute de français, il y en aura beaucoup, parce que je prends pour principe de ne me pas gêner et de n'effacer jamais (3). Si j'en ai le courage. je reprendrai au 2 ventôse, jour de mon départ de Milan pour aller rejoindre le lieutenant général Michaud à Vérone.
12 floréal. — On cite ici Mme X... comme la plus jolie femme de la ville, et véritablement elle n'est point mal ; on lui donne 60.000 francs de rente, elle a un cavalière servente. bel homme, et qui dépense beaucoup pour elle ; elle est par conséquent inattaquable. Nous pourrions b... r deux comtesses qui logent préside chez nous, mais elles ont vingt-huit et trente ans, et un air de saleté qui répu- !
19 floréal. — J'ai pris un maître d'armes, contre-pointe,
(1) Le lecteur ne doit pas oublier que Beyle a dix-huit ans à peine quand il commence à écrire son journal. Str.
(2) Premier séjour de Beyle à Paris. (Str.)
(3) Le manuscrit, en effet, est écrit d'une plume courante, presque sans ratures (Str.).
sergentàla 91e demi-brigade. Je lui donne 12 francs par mois.
— Je me suis beaucoup ennuyé, faute de livres. Le patron nous a prêté le V. en It. (1) de l'abbé Coyer. Pauvre ouvrage. Je lis quelques Mercures britanniques de Mallet du Pan .
— MMmes P... et D... sont revenues le 3 du lac de Garde. Parmi une foule de plaisanteries graveleuses qui ont amusé ces dames et leurs filles, Maseau, qu'on était allé (mot illisible) dans son lit, a quitté sa chemise et, prenant un flambeau, est venu les voir en cet état. Les filles étaient présentes et acceptantes.
— Martial fait la cour à Mme M..., dont il est enchanté; il était déjà très avancé lorsque je suis parti.
i5 prairial. — - Je n'ai point de conseil, point d'ami, je suis affaibli par la longueur de la fièvre ; je me suis cependant déterminé, persuadé qu'à force d'audace et de persévérance, je parviendrai à être aide-de-camp du général Michaud. Alors je ne devrai ce succès, comme tous les autres, uniquement qu'à moi-même.
17 prairial. — La médecine a assez bien réussi, il me semble d'avoir moins de fièvre. Je me suis fait entièrement raser.
27 et 28 prairial. — Il paraît qu'Atala, roman chrétien de Chateaubriand, critiqué par André Morellet (2), est enfin mis à sa place d'ouvrage extraordinaire, mais médiocre. Je ne l'ai pas lu.
23 messidor. — > Hâtons-nous de jouir, nos moments nous sont comptés, l'heure que j'ai passée à m'ai'lliger ne m'en a pas moins approché de la mort. Travaillons, car le travail est le père du plaisir, mais ne nous affligeons jamais, réfléchissons sainement avant de prendre un parti ; une fois décidé, ne changeons jamais. Avec l'opiniâtreté on
(1) Voyage en Italie. (Str.)
(2) L'abbê Morellet. (Str.)
vient à bout do tout. Donnons-nous des talents; un jour, je regretterais le temps perdu.
... Je crois, par exemple, qu'un jour je ferai quelque chose dans la carrière théâtrale.
Mon esprit, qui est sans cesse occupé, me fait toujours rechercher l'instruction qui peut justifier mes espérances ; dès qu'une occasion de m'instruira et de m'amuser se présente, j'ai besoin de réfléchir qu'il faut que j'acquière l'usage du monde pour choisir le plaisir ; comment puis-je m'étonner ensuite d'avoir un air gauche auprès des femmes, de ne pas réussir auprès d'elles, et de ne briller dans la société que lorsqu'on raisonne ferme, ou que lorsque la con versation roule sur ces grandes masses de caractères ou de passions qui font mon étude continuelle ?
3 thermidor. — Il va un an aujourd'hui que je suis dragon au 6e.
9 thermidor. — Percheron m'a conté toutes les particularités de sa liaison avec Mme A... Il s'y est montré charmant, rusé, il parle avec un air de vérité qui persuade. Toutes les lettres de M. D. lui étaient montrées au moment où elles arrivaient. Il a dicté la réponse à la fameuse sur le rendez-vous que Mme A... avait donné au jardin Belg-iojoso. M.D. vint demander pardon. D'après tout ce quenous savons l'un et l'autre, nous sommes persuadés qu'il l'adorait et
qu'il ne l'a pas eue. Mu,e M. servait de m e à Mme A. ..
qui lui faisait des cadeaux considérables.