TRENTE ET UNIEME CAHIER
Milan, le dimanche 8 septembre 181 1. — Mon cœur est
plein. J'ai éprouve hier soir et aujourd'hui des sentiments pleins de délices. Je suis sur le point de pleurer.
J'arrivai hier vers les cinq heures ; les détails de la douane et de l'auberge nous prirent une heure, le dîner autant, et il était sept heures, lorsque je me retrouvai enfin sur le Cours de cette porte orientale où, tout jeu de mot à part, s'est passée l'aurore de ma vie.
Quel j'étais alors et quel je me retrouve ! Il n'entre nul sentiment d'ambition dans cette réflexion. Je rapporte tout à Mme P*** (i), et pour le reste de mon existence à Milan, du tempsde M. Petiet, je vois les causes de chaque effet; j'ai une tendre pitié de moi-même. Ne pouvant être aimé de Mme P., qui était aimée par Louis (2), dans les millions de châteaux en Espagne que j'ai faits pour elle, je me figurais de revenir un jour colonel ou avec tout autre avancement supérieur à celui d'employé de M.D.(3),de l'embrasser alors et de fondre en larmes.
Il faut convenir que ce plan n'était pas compliqué, mais il avait ce qui fait réussir ces sortes de plans, il était plein de sentiment, je n'y pouvais pas seulement penser sans verser des larmes. Ce plan me [revint dans la tête hier, en me revoyant après onze ans dans la position que j'avais tant désirée alors.
Quelle parole que onze ans ! Mes souvenirs n'étaient point amortis, ils ont été vivifiés par un amour extrême.
Je ne puis faire un pas dans Milan sans reconnaître quelque chose, et il y a onze ans j'aimais ce quelque chose, parce qu'il appartenait à la ville qu'elle habitait.
Je dus être hier un compagnon fort ennuyeux pour M. Scotti, c'est un Génois qui n'a point d'esprit du tout et encore moins d'instruction ; il n'a point de gaieté, au contraire ; ù cela près, le meilleur fils du monde. 11 était avec moi hier au Cours et au spectacle.
(1) C'est Angeline dont il va être longucmtnt question. (StiO
(2) Joinville. (Sir.)
(3) P. Daru. (Str.)
Dirai-je ce qui m'a ému le plus, en arrivant à Milan ! On va bien voir que ceci n'est écrit que pour moi. C'est une certaine odeur de fumier particulière à ses rue-.. Cela, plus que tout le reste, me prouvait apparemment que j'étais à Milan.
Hier soir, j'avais cette émotion trop forte et trop tendre qui, actuellement, me fait de la peine par la certitude, je crois, qu'elle ne sera pas partagée.
J'avais le projet d'aller voir aujourd'hui Mme P., mais je craignais de partir d'un éclat de larmes en l'embrassant et d'être encore ridicule à ses yeux ; car je me figurais que ma passion malheureuse m'avait fait paraître ridicule autrefois. Comme il entre de l'orgueil dans l'amour! Cette idée me faisait sentir avec peine mon émotion. J'eusse répandu des pleurs délicieux, si, avec l'anneaud'Angélique, j'eusse pu pénétrer jusque dans son salon sans être aperçu d'elle.
Hier, après le Cours que nous ne vîmes que de nuit et au moment où tout le monde venait de le quitter, M. Scotti et moi, nous allâmes à la Scala.
Ce théâtre a eu une grande influence sur mon caractère. Si jamais je m'amuse à décrire comme quoi mon caractère a ëté formé par les événements de ma jeunesse, le théâtre delta Scala sera au premier rang. Quand j'y entrai, un peu d'émotion de plus m'aurait fait trouver mal et fondre en larmes.
Je cherche à me défendre de l'exagération. Je déteste le faux en tout comme un ennemi du bonheur ; maisje crois que si j'étais, à Milan, secrétaire d'ambassade ou tout autre chose qui n'exige pas trop de travail.j'y passerais une année délicieuse.
VA rie di godere, l'art de jouir de la vie m'y paraît à deux siècles en avant de Paris. Ce qui augmente le mérite de cette circonstance, c'est que les bons et gros Milanais ne doivent point cela au raisonnement, mais à leur climat et au gouvernement amollissant que la maison d'Autriche
avait pour eux ; et on a besoin d'heureux pour être heureux jusque dans les plus petites choses, comme je crois qu'on peut l'être dans ce pays.
Outre le bonheur des femmes et de l'art, je sens que j'en trouverais beaucoup à avoir une société composée de gens comme M. Lee.
Il faut que j'écrive, de peur de l'oublier, ma manière d'être à Milan dans les mois qui suivirent la bataille de Marengo (i).
Je n'avais jamais vu le monde, pas le plus petit bout, mais en revanche j'avais senti tous les romans possibles et entre autres YHéloïse. Je crois que, dans ce temps, j'avais lu les Liaisons dangereuses e\ Yycherchaisdes émotions. La platitude et le pédantisme of m y parents avaient gâté pour long-temps le mot de Vertu pour moi ; je ne pouvais me figurer de bonheur et, à vrai dire, je ne puis en- core aujourd'hui en trouver que loin de ce qu'on appelle Vertu dans les femmes.
A la qualité d'être extrêmement sensible, je joignais donc en 1800, 1801, 1802, celle de vouloir passer pour roué, et l'on voit que j'étais seulement l'opposé de ce caractère.
Personne n'eut pitié de moi et ne me secourut d'un conseil charitable. J'ai donc passé sans femmes les deux ou trois ans où mon tempérament a été le plus vif. On n'a pas de souvenir des sensations pures (sans mélanges). Ce que je dis ici démon tempérament est donc tiré du peu que je sais \ en histoire naturelle. On dit que de 19 à 22 ans, nousjouissons d'une ardeur qui nous quitte bientôt après. Etant né I en 1783, j'ai passé à Milan et en Lombardie mes 17e, 18e et 19e années.
J'étais dévoré de sensibilité, timide, fier et méconnu. Ce dernier mot estici sans orgueil et pour exprimer Lque quand ma manière a eu le courage de se montrer, tout le monde
fi) Le premier cahier ne commence que le 25 germinal an IX, dix mois environ après la bataille de Marengo à laquelle Beyle assista « en amateur ». (Str.)
i été étonné, on me croyait le contraire de ce que je suis, ;4 dix-huit ans, quand j'adorais le plus Mme P., je manquais l'argent et n'avais qu'un habit quelquefois un peu décousu par-ci par-là.
N'étant de rien à Milan chez M. et Mme P. et avant déjà irop d'orgueil pour faire des avances, je passais mes journées dans un attendrissement extrême et plein de mélancolie.
Je voyais réussir J. (i), Moz. Devlle, Mal (2) et autres; je eur voyais faire des choses que je sentais pouvoir faire mieux; ils étaient heureux, avaient des maîtresses. Je ne me remuais point. J'attendais de quelque hasard romanesque comme le brisement d'une voiture, etc., que le sort fit connaître mon cœur par quelque âme sensible.
Si j'eusse eu un ami, il m'eût mis dans les bras d'une femme. Heureux, j'aurais été charmant, non par la figure assurément et par les manières, mais par le cœur, j'eusse pu être charmant pour une àme sensible; elle eût trouvé sn moi une âme romaine pour les choses étrangères à l'amour; elle eût eu le plaisir de former les manières dr •■on imant. qui se sont formées depuis, à force d'être heurtées par l'expérience, et pas trop mal.
Sans doute, une telle femme eût été aimée de moi, autant que la femme la plus vraiment sensible peut souhaiter d'être aimée. Je n'eusse pas même pensé à autre chose qu'à lune femme qui m'auraitaimé et que j'aurais eue.
Ma sensibilité n'eût pas engendré la langueur; je crois que ses mouvements divers eussent pu intéresser chaque jour, et pendant beaucoup de jours, une âme aimante, qui eût pu voir la mienne.
J'ai aimé depuis et vivement; mais quelle différence de ce que j'ai senti dans la rue Sainte à ce quej'eusse éprouvé lorsque je logeais à la Casa Bovara sul Corso di porta Orientale.
(1) Joinville. (Str.)
(2) Martial Daru. (Str.)
Certainement, si j'eusse été aimé à Milan, mon carac tère serait très différent. Je serais beaucoup plus homme al femmes, et je n'aurais pas ce culot .de sensibilité che pim servir mi pel arte (i). A Marseille, la tête était déjà trorl occupée pour que l'amour fût le maître de tout, je commençais à observer.
Les deux ans de soupir, de larmes, d'élans d'amour et de mélancolie, que j'ai passés en Italie sans femmes, sousî, ce climat, à cette époque de la vie, et sans préjugés, m'on| probablement donné cette source inépuisable de sensibilité qui, aujourd'hui à vingt-huit ans,'me fait sentir tout et jusqu'aux moindres détails, faitque je pourrais dicter 5o pages d'observations d'artiste, sur le passage des montagnes en deçà à'Izèle (2), par exemple.
Je compare, cette sensibilité actuelle à une liqueur q suffit, pour pénétrer jusque clans les plus petites veines, d'u coup que l'on injecte. Elle suffit à tout, abonde partout. 1
A la grâce près, j'étais donc à Milan en 1800, je crois! dans la position de Chérubin, mais probablement la grâcJ me manquait tout à fait.
Moz. m'étant venu voir un jour, malade dans ma cham bre (Casa Bovara, au-dessus de la salle à mangerdeMmeP. il y avait derrière mon lit un tableau deGanimède, tablea à jamais sacré pour moi et que je n'irai pas revoir), Mo: donc dit à Mrae F, qu'il venait de voir B. qui ressemblait un lion malade. Mes cheveux noirs et très bouclés, l'air d force que j'avais déjà dans ce temps-là et ma fierté me fon penser que je n'avais aucune grâce à me reprocher.
Dans ce temps donc, si rempli de souvenirs tendres po moi, J., alors adjoint de M.D. (3),et qui est naturellement bon, me mena chez une grande, belle et superbe femme qu'il avait. C'était Mme Angeline P.
(1) Qui peut me servir pour l'art. (Str.)
(2) La vallée d'Izèle, du Simplon à Domo d'Ossola. (Sir.)
(3) Daru. (Str.)
JOURNAL o-J
C'est cette femme que je viens de revoir après un peu îoins de neuf ans d'absence.
Je la vis encore vers le Ier vendémiaire an X, en allant e Brescia à Savigliano où était mon régiment ; mais le îjour de Bergame et de Brescia m'avait déjà séparé d'elle mguement. Je ne sais pas même si à Berg-ame et à Brescia ! ne la haïssais pa<.
Je pouvais donc compter qu'il y avait dix ans que je ne avais vue. dix ans quejen'avais vu ce que j'ai aimé le plus u monde.
J'ai été la voir aujourd'hui à une heure. Je suis allé chez I. Boronne, son père; un domestique m'a mené chez elle. Heureusement on m'a fait attendre un quart d'heure, et ai eu le temps de me remettre un peu. J'ai vu une grande et superbe femme. Elle a toujours le randiose qui est formé par la manière dont ses yeux, son iront et son nez sont placés. J'ai trouvé plus d'esprit, plus e majesté et moins de cette n-ràee pleine de volupté. De ion temps, elle n'était majestueuse que par la force de la eauté, aujourd'hui, elle l'était aussi par la force de ses raits. Elle ne m'a pas reconnu; cela m'a fait plaisir; je ae suis remis en lui disant que j'étais B., l'ami de Joi. 'est le Chinois, quello è il Ckinese, a-t-elle dit à son père ai était là. .
Ma grande passion ne m'avait point du tout rendu ridilule ; il s'est trouvé qu'elle ne se souvenait de moi que brame d'un être très gai.
J'ai plaisanté sur mon amour :
— Pourquoi ne me l'avez-vous pas dit alors, m'a-t-elle dit lar deux lois. JJai plaisanté sur le balcon de chez son père ^ù je lui dis, je crois, que j'espérais être bientôt un cadavre Lan> la plaine de Mantoue. On sent bien que je ne lui ai >as rappelé cette manière gracieuse de faire l'amour. Il y .vait un peu d'embarras entre nous, pendant lequel je voyais .gir son esprit supérieur aux embarras de ce genre. Après lix ans. c'est une nouvelle connaissance à faire.
Le tenant est bientôt arrivé; c'est un seigneur vénitien, attaché ici au V.-R. par une place honorifique. J'ai été d'une politesse prévenante avec lui.
C'est ce qu'elle a été avec moi; elle m'a fait quitter mon chapeau avec grâce, en me parlant de la manière italienne
Il est cinq heures, il faut aller dîner. Elle m'a invité à aller ce soir clans sa loge. Je dois aussi être présenté à Mme Lamberti, par M. L. Le bon Boronne m'a invité à aller chez lui et m'a demandé de m'embrasser. Cela a été l'avant-dernière goutte de la coupe ; un peu moins de majesté dans Mme P., je lui sautais au cou en fondant en larmes.
Je suis allé prendre une tasse de café à la crème et à la glace, délicieux et pour moi supérieur atout ce qu'on trouve à Paris, et suis venu écrire ceci.
Il m'est venu quelque idée d'avoir Mme P., en passant ; elle m'a dit qu'elle avait bien des choses à me dire, qu'elle avait bien fait des folies depuis moi; cela à haute et intel ligible voix devant tout le monde.
Milan, 9 septembre. (Au lierre royale contracta délie tre Alberghe.) — J'achète une canne avant d'aller chez MmeP.. J'ai pensé qu'une canne me rajeunirait de quatre ans. Cel a fort bien réussi; je me suis trouvé avoir dans la main un douzaine de tours de canne qui prouvent, à n'en pas douter, un homme du grand monde et un homme à femmes. Ainsi je n'ai plus eu les mains derrière le dos à la papa.
Je suis chez M. P. de deux à cinq heures ; de là, dîner, chez le traiteur près la Scala. Je vois une jolie fille dan cette maison, elle me parait fille ; je tâcherai d'éclaircir cela demain. Je vais au Cours; de là, je prends un joli petit fiacre rapide qui me conduit doucement au théâtre del Lentasoà la Porte Romaine. C'est une horreur, mais j'y entends lacharmante musique du Mélomane italien deMayer. C'est là qu'est Voidi qnest anima.
C'est un des opéras qui contribuèrent, il y a dix ans, à me donner le goût de la musique.
JOLUNAL 09
Ensuite un ballet avec des grotesques et les cuisses d'une jolie femme.
Et enfin / capricci in amore, pleins de grâces, d'Astaritta, je crois.
Je suis dans le genre italien tout pur, aucun prétexte de bon goût n'en altère l'originalité.
Milan, 12 septembre. — J'ai le projet de faire ma petite déclaration à Mme P. et de savoir si je dois rester à 5lilan ou partir. Rien ne m'y retient plus, qu'elle.
Love(i). — Moi, ce matin, j'étais bien éloigné de cette raison froide dont je parle. Je comptais les minutes. Je voulais aller chez M«ie P. à une heure. Enfin midi arrive, je m'habille; j'étais tendre et disposé à faire une belle déclaration. J'étais tout ému; mais c'est précisément quand je suis dans ce bel état que le hasard me contrarie. Je demande à la portière si elle y est; on me dit oui. Je monte plein d'impatience; une jolie petite femme de chambre, vive et gaie, me dit avec un petit air malin :
— E sortita (2).
Je vais à Brera, et, tout en voyant les tableaux, je tâche de me faire une raison, de me rendre l'âme sèche et de prendre les choses gaiement. Après ces efforts-là, on est mort pour la grâce.
A deux heures, on nous chasse de Brera; je vais chez M. Rafaelli voir travailler à la copie de la Cène, à un Christ de Guido Reni, etc. Je voulais tuer le temps jusqu'à trois heures. M. Rafaelli, je crois, petit et jeune, bilieux, figure d'artiste, me fait les honneurs de son établissement ; enfin, je vois qu'il est trois heures et demie et je me sauve.
Je monte chez elle, mais plus de douce émotion, plus de tendresse. C'est deux heures auparavant qu'il fallait me voifi Elle était seule, pour peu qu'elle eût pris le genre plaisant, ma déclaration mourait, ce dont j'aurais eu ce soir une humeur de dogue. Je lui ai dit avec l'accent de la rai-
(1) Amour (Str.)
(2) Elle est sortie. (Str.)
ÔO STENDHAL
son froide, que j'étais amoureux d'elle, que c'était pour ne pas m'exposer à aimer tout seul que je ne l'avais pas vue hier, etc.
Elle m'a dit (à peu près) que je plaisantais; et comme je lui donnais l'assurance du contraire avec bonne foi, elle a dit : Je voudrais bien que ce fût vrai.
Tout notre colloque a été diablement raisonnable dans les intonations et la physionomie. Mais comme les Français ont beaucoup plus de vivacité dans le discours que les Italiens, peut-être ce ton froid lui aura-t-il échappé.
Elle m'a dit, tout de suite, qu'elle aussi avait eu beaucoup d'humeur hier, quand, à quatre heures, elle avait vu que je ne venais pas ; que, pour me punir, elle était sortie aujourd'hui.
Là-dessus, j'ai dit de fort bonnes choses, mais suivant moi, avec un air trop froid. Elle m'a tutoyé, elle a pleuré, elle redoublait de tendresse quand je lui l'appelais des traits de mon ancienne passion.
Il paraît que ce souvenir que j'ai conservé si longtemps de mille petites choses lui a paru remarquable ; je n'ose dire Va touchée. Gomme je voulais l'embrasser, elle m'a dit :
« Recevoir et jamais prendre. »
Je trouve cette maxime très convenable à mon caractère, dans lequel la force nécessaire pour l'exécution tue le sentiment.
Je n'ai donc pas ravi de baisers, mais bientôtj'enai reçu. La tendresse revenait à mesure que je n'avais plus besoin du pouvoir exécutif; je me sentais animé et, si le tête-à-tête eût continué longtemps, j'aurais terminé.
Ellea pleuré, nous nous sommes embrassés, tutoyés, continuellement de sa part. Nous avons discuté a fond l'histoire de mon départ. Elle m'a répété plusieurs fois avec une voix très émue :
— Pars, pars, je sens qu'il faut que tu partes pour ma
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tranquillité; demain, peut-être, je n'aurai plus le courage de te le dire.
Comme je lui disais que je serais trop malheureux pendant ce voyage :
— Mais tu auras la certitude d'être aimé.
Elle a dit, avec l'air assez convaincu, en parlant desrapports que nous avons eus ensemble :
— Mais c'est un roman.
Sent-elle ce qu'elle dit? Est-ce par coquetterie?
Grande question; moi je veux lâcher de larendre réellement amoureuse, si elle ne l'est pas. J'ai déjà eu ce matin un beau mouvement, à la suite duquel j'ai brisé le verre de ma montre, après lui avoir fait lire : Angiolina Varna in ogni momenti (i).
Voilà de ces traits auxquels on ne résiste point. Elle craignait que notre rougeur ne nous compromit. Je lui ai répondu de moi ; est arrivé un élève de Pestalozzi (2) et ensuite le cavalier servant (3). J'ai été parfaitement aimable pour ces messieurs. J'en voyais le plus vif plaisir dans ses yeux, que je ne regardais pourtant pas trop, de peur de ne pouvoir soutenir mon rôle.
J'ai parlé Tracy au savant, et arts, granit et anglais au servant.
Ce servant paraît avoir de la raison, de la profondeur, du tact, de l'usage, mais il a l'air malheureux et soupçonneux, nul feu, nulle générosité, quarante ans. Elle m'assure beaucoup qu'il n'est point du tout amant.
Mais elle me paraît avoir une grande politique dans sa conduite. Peut-être est-ce tout bonnement le caractère italien que j'aperçois de près.
Cette victoire nejm a pas fait un plaisir entraînant. Si elle eût été chez elle à une heure, il en eût été autrement.
(1) Anselme t'aime toujours. (Str.)
(2) M. "Scaliotti, plat comme un savant. (Note de Beyle).
(3) M. Turenne. (Note de Beyle.)
Je l'ai quittée à cinq heures, après avoir été parfaitement aimable avec ces messieurs.
C'est avec le même pantalon que j'ai livré la bataille de P...y et celle du 12 septembre à Milan.
La manière de Mme de P. ..y fut pleine d'émotion; celle de Mme P. m'a paru beaucoup trop pleine de raison (1).
Au reste, l'Italien, plus profond et plus susceptible d'émotions violentes et de démarches fortes, doit apporter plus de raison dans les arrangements qui concernent son bonheur, et, par conséquent, une apparence plus posée, plus froide.
Mme P., qui a pris une femme qui pouvait lui servir de témoin, et qui, méprisant toutes les suites de son action, est partie pour Paris, pour se justifier aux yeux de J., et le quitter ensuite ; à laquelle, quelques mois auparavant, un amant non écouté avait tiré un coup de pistolet et qui avait nié cet événement avec un sang-froid joyeux ; qui depuis a mis dans sa conduite la politique la plus profonde, Mme P., dis-je, ne pouvait pas être émue d'un aveu qu'elle pouvait prévoir et que, peut-être, elle avait le projet de provoquer. Donc, malgré son trop de raison, elle peut m'aimer.
21 septembre. — Je pars ce soir.
Je 1'attenaais. Je me disais : « Je suis pris », et, en effet, je crois que c'est de l'amour, mais luttant avec un caractère fort. J'espère que l'absence me guérira un peu.
Elle devait venir et n'est point venue. Serait-elle coquette et rien de plus?
Hier, j'ai eu une demi-faveur.
Le soir, en rentrant, j'avais les yeux invisibles et j'y avais mal. J'avais été longtemps sur le bord des larmes.
Piicn ne manque à mon bonheur que ce qui fait seul le bonheur d'un fat, de n'être pas une victoire. Il me semble que le plaisir parfaitement pur ne peut venir qu'avec l'in-
(1) C'est tout simple, peu d'habitude de Mrac de P.. .y. (Note de Beylc.)
timité; the Jîrst time (i), c'est une victoire; in thethree (2) suivants, on acquiert l'intimité. Vient ensuite le bonheur parfait, si Ton a affaire à une femme d'esprit d'un grand caractère et que l'on aime.
Mais tu sens bien que ce on-\k, c'est moi à vingt-huit ans et huit mois.
Cette victoire n'a pas été aisée. A dix heures moins un quart, je suis allé dans la petite église au coin de la rue de M. Je n'ai pu entendre sonner dix heures. J'ai passé à dix heures cinq minutes à ma montre, point de papier.
J'ai repassé à dix heures vingt minutes, elle m'a fait signe. Après un combat moral, fort sérieux, où j'ai joué le malheur et le presque désespoir, elle est à moi, onze heures et demie.
Je pars de Milan à une heure et demie, le 22 septembre