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CHAPITRE PREMIER

Je me trouvais ce matin, 16 octobre i832, à San-Pietro in Montorio sur le mont Janicule, à Rome ; il faisait un soleil magnifique. Un léger vent de sirocco à peine sensible faisait flotter quelques petits nuages blancs au-dessus du mont Albano ; une cbaleur délicieuse régnait dans l'air, j'étais heureux de vivre. Je distinguais parfaitement Frascati et Castel-Gandolfo, qui sont à quatre lieues d'ici, la villa Aldobrandini où est cette sublime fresque de Judith du Dominiquin. Je vois parfaitement le mur blanc qui marque les réparations faites en dernier lieu par le prince F. Roinhèse, celui-là même que je vis à "Wagram, colonel du régiment de cuirassiers, le jour où M. de N., mon ami, eut la jambe emportée. Rien plus loin j'aperçois la roche de Palestrina et la maison blanche de Castel-San-Pietro, qui fut autrefois sa forteresse. Au-dessus du mur contre lequel je m'appuie sont les grands orangers du verger des capucins, puis le Tibur, et le prieuré de Malte, et peu après sur la droite le tombeau de Caecilia Metella. En face de moi je vois Sainte- Marie-Majeure et les longues lignes du Palais Monte-Cavallo.

Toute la Romo ancienne et moderne, depuis l'ancienne voie Appienne avec les ruines de ses tombeaux et de ses aqueducs jusqu aux magnifiques jardins du Pineio, bâti par les Français, se déploie à ma vue. Ce lieu est unique au monde, me disais-je en rêvant, et la R.onv ancienne mal-

ep-é moi l'emportait sur la moderne, tous les souvenirs de Tite-Live me revenaient en foule. Sur le mont Albano, à gauche du couvent, j'apercevais les prés d'Annibal.

Quelle vue magnifique ! c'est donc ici que la Transfiguration de Raphaël a été admirée pendant deux siècles et demi . Quelle différence avec la triste galerie de marbre gris où elle est enterrée aujourd'hui, au fond du Vatican. Ainsi pendant deux cent cinquante ans ce chef-d'œuvre a été ici,

deux cent cinquante ans! Ah! dans trois mois j'aurai

cinquante ans, est-il bien possible! 1783, o3, i8o3, je suis

tout le compte sur mes doigts et i833. Cinquante.

Est-il bien possible ! je vais avoir la cinquantaine et je chanterai l'air de Grétry :

Quand on a la cinquantaine.

Cette découverte imprévue ne m'irrite point, je venais de songer à Annibal et aux Romains. De plus grands que moi sont bien morts!.... après tout, me dis-je, je n'ai pas mal occupé ma vie, occupé! Ah! c'est-à-dire que le hasard ne m'a pas donné trop de malheurs, car, en vérité, ai-je dirigé le moins du monde ma vie (1) ?

Aller devenir amoureux de Mlle de Grisheim ! que pouvais-je espérer d'une demoiselle noble, fille d'un général en faveur deux mois auparavant, avant la bataille d'Iéna ! Brichand avait bien raison quand il me disait avec sa méchanceté habituelle! a Quand on aime une femme, on se dit : Qu'en veux-je faire ? »

Je me suis assis sur les marches de San Pietro, et là j'ai rêvé une heure ou deux à cette idée : je vais avoir cinquante ans. il serait bien temps de me connaître.

Qu'ai-je été ? que suis-je? En vérité, je serais bien erabarrassé de le dire (2).

(1) Il n'y a pas de lacune ici, bien que le paragraphe suivant paraisse à la première lecture n'avoir pas de rapport avec ce qui précède. (Str.).

(2) Cette phrase est l'épigraphe de la Notice de R. Colomb, avec cette mention : tiré des papiers de Beyle. (Str.)

Je passe pour un homme de beaucoup d'esprit et fort insensible, roué même, et je vois que j'ai été constamment occupé par des amours malheureuses. J'ai aimé éperdument Mme Kablj. Mlle de Grisheim, M'«e de Diphortz, Métilde, et je ne les ai point eues, et plusieurs de ces amours ont duré trois ou quatre ans. Métilde a occupé absolument ma vie de 1818 à 1824.

Et je ne suis pas encore guéri, ai-je ajouté, après avoir rêvé à elle seule pendant un gros quart d'heure peut-être. M'aimait-elle ?

J'étais attendri et point en extase.

Et Monta, dans quel chagrin ne m'a-t-elle pas plongé quand elle m'a quitté ? Là j'ai eu un frisson en pensant au i5 septembre 1826 à San Remo, à mon retour d'Angleterre. Quelle année ai-je passée du i5 septembre 1826 au i5 septembre 1827 ! Le jour de ce redoutable anniversaire j'étais à l'île d'Ischia. Et je remarquais un mieux sensible au lieu «le songer à mon malheur directement, comme quelques mois auparavant ; je ne songeais plus qu'au souvenir de l'état malheureux où j'étais plongé, en octobre 1826, par exemple. Cette observation me consola beaucoup.

Qu'ai-je donc été ? Je ne le saurai. A quel ami, quelque éclairé qu'il soit, puis-je le demander ? M. dei Fiori luimême ne pourrait me donner d'avis. A quel ami ai-je jamais dit un mot de mes chagrins d'amour ?

Et ce qu'il y a de singulier et de bien malheureux, me disais-je ce matin, c'est que mes victoires (comme je les appelais alors, la tête remplie de choses militaires) ne m'ont pas fait un plaisir qui fût la moitié seulement du profond malheur que me causaient mes défaites.

La victoire étonnante de Menta ne m'a pas fait un plaisir ■ •oinparable àla centième partie delà peine qu'elle m'a faite en me quittant pour M. de B.

Aurais-je donc un caractère triste ?

Et là, comme je ne savais que dire, je me suis mis sans y

songer à admirer de nouveau l'aspect sublime des ruines de Rome et de sa grandeur moderne ; le Colysée vis-à-vis de moi, et sous mes pieds, le palais Farnèse avec sa belle galerie ouverte en arceaux, — le palais Corsini sous mes pieds.

Ai-je donc été un homme d'esprit ? Ai-je eu du talent pour quelque chose ? M. N. disait que j'étais ignorant comme une carpe; oui, maiTc'est B. qui m'a rapporté cela e TêTgaieté de mon caractère rendait fort jalouse la morosité de cet ancien secrétaire général de Besançon, mais ai-je le earactère gai ?

Enfin je ne suis descendu du Janicule que lorsque la légère brume du soir est venue m'avertir que bientôt je serais saisi par le froid subit et fort désagréable et malsain qui. en ce pays, suit immédiatement le coucher du soleil. Je me suis hâté de rentrer au PalazzoConti, j'étais harassé. J'étais en pantalon de... (i) blanc anglais, j'ai écrit sur la ceinture en dedans : 16 octobre i832, je vais avoir la cinquantaine ; ainsi en abrégé pour n'être pas compris : — J . vaisa voirla .7.

Le soir, en rentrant assez ennuyé de la soirée de l'ambassadeur, je me suis dit que je devrais écrire ma vie. Je saurai peut-être enfin quand cela sera fini, dans deux ou trois ans, ce que j'ai été, gai ou triste, homme d'esprit ou sot, homme de courage ou peureux, et enfin, au total, heureux ou malheureux, je pourrai faire lire ce manuscrit à dei Fiori.

Cette idée me sourit, oui, mais cette effroyable quantité de je et de moi? il y a de quoi donner de l'humeur au lec- ' teur le plus bénévole, je et moi, ce sei'ait, moins le talent (2), comme M. de Chateaubriand, ce roi des égotistes.

De je mis avec moi, la fais la récidive....

(1) En blanc dans te manuscrit. (Str.)

(2) Beyle avait écrit d'abord : au talent près. (Str.)

VIE DE HENRI BRULARD ■ » 7 t

Je me dis ce vers à chaque fois que je lis une de ces pages. On pourrait écrire, il est vrai, en se servant de la troisième personne : il lit. il dit ; oui, mais comment rendre compte des mouvements intérieurs de l'àme ? C'est làdessus surtout que j'aimerais consulter dei Fiori.

Je ne continue que le 23 novembre i835. La même idée d'écrire my life m'est venue dernièrement pendant mon Voyage de Ravenne; à vrai dire, je l'ai eue bien des fois depuis i832, mais toujours j'ai été découragé par cette effroyable difficulté de je et de moi qui fera prendre l'auteur en grippe, je ne me sens pas le talent pour la tourner. A vrai dire, je ne suis rien moins que sur d'avoir quelque talent pour me faire lire. Je trouve quelquefois beaucoup de plaisir à écrire, voilà tout.

S'il y a un autre monde, je ne manquerai pa- d'aller voir Montesquieu ; s'il me dit : «Mon pauvre ami. vous n'aurez pas de talent du tout, » j'en serai fâché, mais nullement surpris. Je sens cela souvent : quel ceil peut se voir soi-même ? Il n'y a pas trois ans que j'ai trouve ce pourquoi. Je vois clairement que beaucoup d'écrivains qui jouissent d'une grande renommée sont détestables ; ce qui serait un blasphème à dire aujourd'hui de M. de Chateaubriand (sorte de Balzac) (i'> sera un traism en 1880. Mais sentir le défaut d'un autre, est-ce avoir du talent ? Je vois les plus mauvais peintres voir trè> ien les défauts les uns des autres : M. Ingres a toute raison contre M. Gros, et M. Gros contre M. Ingres. (Je choisis deux artistes dont on parlera peut-être encore en iq35).

Voici le raisonnement qui m'a rassuré à l'égard de ces mémoires. Supposons que je continue ce manuscrit et qu'une fois écrit je ne le brûle pas ; je le léguerai non à un ami qui pourrait devenir vendu à un parti comme ce jeune (mot illisible) de Thomas Moore, je le léguerai à un libraire.

(1) Guez de Balzac. (Str.)

par exemple à M. Lcvavasseur (Place Vendôme, Paris).

Voilà donc un libraire qui, après moi, reçoit un gros volume (i) relié, de cette détestable écriture (2). Il en fera copier quelque peu, et lira ; si la chose lui semble ennuyeuse, si personne ne parle plus de IM.de S al, il laissera là le fatras qui sera peut-être retrouvé deux cents ans plus lard comme les mémoires de Benvenuto Gellini.

S'il imprime, et que la chose semble ennuyeuse, on en parlera au bout de trente ans comme aujourd'hui l'on parle du poème de la Navigation de cet espion d'Esménard dont il était si souvent question aux déjeuners de M. Dam en 1802. Et encore cet espion était, ce me semble, censeur ou directeur de tous les journaux qui le poffaient (de io pujf) à outrance toutes les semaines. C'était le Salvandy de ce temps-là, encore plus impudent, s'il se peut, mais avec bien plus d'idées.

Mes confessions n'existeront donc plus trente ans après avoir été imprimées, si lesy'e et les moi assomment trop mes lecteurs ; et toutefois j'aurai eu le plaisir de les écrire et de faire à fond mon examen de conscience. De plus, s'il y a succès, je cours la chance d'être lu en 1900" par les âmes que j'aime, les madame Roland, les Mélanie Guilbert(3), les... (4).

Par exemple, aujourd'hui 24 novembre i835, j'arrive de la Chapelle Sixtine, où je n'ai eu aucun plaisir, quoique muni d'une bonne lunette pour voir la voûte et le Jugement Dernier de Michel-Ange ; mais un excès de café j

commis avant hier chez les K , par la faute d'une ma-:

chine que Mei K. a rapportée de Londres, m'avait jeté dans la névralgie. Une machine trop parfaite — ce café trop excellent — lettre de change tirée sur le bonheur à venir, au

(1) La Vie de Henri Brulard comprend trois gros volumes et une liasse. (Str.)

(2) Voilà pourquoi il y aura quelques mots illisibles dans ce volume. (Str.)

(3) Louason, du Journal. (Str.)

(4) En blanc. (Str.)

profit du moment présent, m'a rendu mon ancienne névralgie, et j'ai été à la Chapelle Sixtine comme un mouton, ici est sans plaisir, jamais l'imagination n'a pu prendre son vol. J'ai admiré la draperie de brocart d'or, peinte à fresque à côté du trône, c'est-à-dire du grand fauteuil de bois de noyer du pape. Cette draperie, qui porte le nom de Sixtus IIII, on peut la toucher de la main, elle est à deux pieds de l'œil où elle fait illusion après trois cent cinquantequatre ans.

N'étant bon à rien, pas môme à écrire des lettres officielles pour mon métier, j'ai fait allumer du feu, et j'écris ceci, sans mentir, j'espère, sans me faire illusion, avec plaisir comme une lettre à un ami . Quelles seront les idées de cet ami en 1880? Combien différentes des nôtres ! Aujourd'hui c'est une énorme imprudence, une énormité pour les trois quarts de mes connaissances, que ces deux idées : le plus fripon des Kings et Tartare hypocrite appliqués à deux noms que je n'ose écrire; en 1880, ces jugements seront des trnisms que même les Kératry de l'époque n'oseront plus répéter.

Ceci est du nouveau pour moi ; parler à des gens dont on ignore absolument la tournure d'esprit, le genre d'éducation, les préjugés, la gionréli ! Quel encouragement à être vrai, et simplement vrai, il n'y a que cela qui tienne. Benvenuto a été vrai, et on le suit avec plaisir, comme s'il était écrit d'hier, tandis qu'on saute les feuillets de ce jésuite de Marmontel qui pourtant prend toutes les précautions possibles pour ne pas déplaire, en véritable académicien. J'ai refusé d'acheter ses mémoires à Livourne à vingt sous le volume, moi qui aime ce genre d'écrits.

Mais combien ne faut-il pas de précautions pour ne pa^ mentir ! Par exemple, au commencement du premier cht pitre, il y a une chose qui peut sembler une hâblerie : non, mon lecteur, je n'étais point soldat à Wagram en 1809.

Il faut que vous sachiez que, quarante-cinq ans avant vous, il était de mode d'avoir été soldat sous Napoléon.

C'est donc aujourd'hui, 1 835, un mensonge tout à fait digne d'être écrit que de faire entendre indirectement, et sans mensonge absolu (tière jésui mode), qu'on a été soldat à Wagram.

Le fait est que j'ai été maréchal des logis et sous-lieutenant au sixième Dragon, à l'arrivée de ce régiment en Italie, mai 1800, je crois, et que je donnai ma démission à l'époque de la petite paix de i8o3. J'étais ennuyé à l'excès de mes camarades et ne trouvais rien de si doux que de vivre à Paris, en philosophe, c'était le mot dont je me servais alors avec moi-môme, au moyen de cent cinquante francs par mois que mon père me donnait. Je supposais qu'après lui j'aurais le double ou deux fois le double ; c'était beaucoup trop.

Je ne suis pas devenu colonel, comme je l'aurais été avec la puissante protection de M. le comte Daru, mon cousin, mais j'ai été, je crois, bien plus heureux. Je ne songeai bientôt plus à étudier M. de Turenne et à l'imiter, cette idée avait été mon but fixe pendant les trois ans que je fus dragon. Quelquefois elle était combattue par cette autre : faire des comédies comme Molière et vivre avec une actrice. J'avais déjà alors un dégoût mortel pour les femmes honnêtes et l'hypocrisie qui leur est indispensable. Ma paresse énorme l'emporta, une fois à Paris je passais six mois entiers sans faire de visite à ma famille (MM. Daru, Mme Le Brun, M. et Mme je Baure) je me disais toujours demain ; je passai deux ans ainsi, dans un cinquième étage de la rue d'Angiviller, avec une belle vue sur la colonnade du Louvre, et lisant La Bruyère, Montaigne et J.-J. Rousseau dont bientôt l'emphase m'offensa. Là se forma mon caractère, •le lisais beaucoup aussi les tragédies d'Alfieri, m 'efforçant d'y trouver du plaisir, je vénérais Cabanis, Tracy et J.-B. Say, je lisais souvent Cabanis dont le style vague me désolait. Je vivais solitaire et fou comme un Espagnol, à mille lieues de la vie réelle. Le bon père Jeki, Irlandais, me don-

nait des leçons d'anglais, mais je ne faisais aucun progrès. J'étais fou d'Hamlet.

Mais je me laisse emporter, je m'égare, je serai inintelligible si je ne suis pas l'ordre des temps et, d'ailleurs, les circonstances ne me reviendront pas si bien.

Donc, à Wagram en 1809, je n'étais pas militaire, mais, au contraire, adjoint aux commissaires des guerres, place où mon cousin, M. Daru, m'avait mis pour me retirer du vice, suivant le style de ma famille. Car ma solitude de la rue d'Angiviller avait fini par vivre une année à Marseille, avec une actrice charmante (1) qui avait les sentiments les plus élevés et à laquelle je n'ai jamais donné un sou. D'abord par la grandissime raison que mon père me donnait toujours cent cinquante francs par mois sur lesquels il fallait vivre, et cette pension était fort mal payée à Marseille, en i8o5.

Mais je m'égare encore. En octobre 1806, après Iéna, je fus adjoint aux commissaires des guerres, place honnie par les soldats ; en 1810, le 3 août, auditeur au Conseil d'Etat, inspecteur général du mobilier de la couronne quelques jours après. Je fus en faveur, non pas auprès du maître. Napoléon ne parlait pas à des fous de mon espèce, mais fort bien vu du meilleur des hommes, M. le duc de Frioul (Duroc). Mais je m'égare.

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