‹ StendhalChapitre 20 sur 95 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Je tombai avec Napoléon, en avril i8i4- Je vins en Italie vivre comme dans la rue d'Angiviller. En 1821, je quittai Milan, le désespoir dans l'âme, à cause de Métilde, et songeant beaucoup à me brûler la cervelle (2). D'abord tout m'ennuya à Paris; plus tard, j'écrivis pour me distraire, Métilde mourut, donc inutile de retourner à Milan. J'étais

(1) Mélanie Guilbert (Louason) . (Str.)

(2) Voir à l'appendice le premier article nécrologique où Beyle désigne le mois d'octobre 1822 comme devant être l'époque de sa mort.

devenu parfaitement heureux, c'est trop dire, mais enfin Fort passablement heureux, en i83o, quand j'écrivais le Rouge et le Noir.

Je fus ravi par les journées de juillet, je vis les balles sous les colonnes du Théâtre-Français, fort peu de danger de ma part; je n'oublierai jamais ce beau soleil, et la première vue du drapeau tricolore, le 28, vers huit heures, après avoir couché chez le commandant Pinto,dont la nièce avait peur. Le 25 septembre je fus nommé consul à Trieste par M..., que je n'avais jamais vu. De Trieste, je suis venu en 1 83 1 à Ca Va (1) et Omar (2), où je suis encore, et où je m'ennuie faute de pouvoir faire échange d'idées. J'ai besoin de temps en temps de converser le soir avec des gens d'esprit, faute de quoi je me sens comme asphyxié (3).

J'ai été [homme d'esprit depuis l'hiver de 1826, auparavant je me taisais par paresse. Je passe, je crois, pour l'homme le plus gai et le plus insensible, il est vrai que je n'ai jamais dit les noms des femmes que j'aimais.

J'ai éprouvé absolument à cet égard tous les symptômes du tempérament mélancolique décrit par Cabanis. J'ai eu très peu de succès.

(1) Civilà-Vecchia. (Str.)

(21 Anagramme de Rome. (Str.)

(3) Nous mettons en notecerésuméintercalé ici par Beyle. «Ainsi voici les grandes divisions de mon conte : né en 1783, dragon en 1800, étudiant de i8o3 à 1806. En 1806, adjoint aux commissaires des guerres, intendant à Brunswick. En 1809 relevantles blessés à Essling ou à Wagram, remplissant des missions le long du Danube sur ses rives couvertes de neige, à Linz et Passau, amoureux de madame la comtesse Petit, pour la revoir demandant à aller en Espagne. Le 3 août 1810 nommé par elle, à peu près, auditeur au Conseil d'Etat. Cette vie de haute faveur et de dépenses me conduit à Moscou, me fait intendant à Sagan, en Silésie, et enfin tomber en avril i8i/(. Qui le croirait 1 quant à moi personnellement la chute me fit plaisir.

Apres la chute, étudiant, écrivain, fou d'amour, faisant imprimer l'Histoire de la peinture en Italie en 1817 ; mon père, devenu ultra, se ruine et meurt en 1819, je crois ; je reviens à Paris en juin 182 1. Je suis au désespoir à cause deMétilde,elIe meurt, je l'aimais mieux morte qu'infidèle, j'écris, je me console, je suis heureux. En i83o, au mois de septembre, je rentre dans la carrière administrative où je suis encore, reprenant la vie d écrivain au 3° étage de l'hôtel de Valois, rue de Richelieu, n° 71. » (Str.)

Mais, l'autre jour, rêvant à la vie dans le chemin solitaire au-dessus du lac d'Albano, je trouvai que ma vie pouvait se résumer par les noms que voici, et dont j'écrivais les initiales sur la poussière, comme Zadig, avec ma canne, assis sur le petit banc derrière les stations du Calvaire dei Mi no ri Menzali (bâti par le père d'Urbain VIII Barberini), auprès de ces beaux arbres enfermés par un petit mur rond.

Virginie (Kably), Angela (Pietragrua), Adèle (Rebuffel), Mélanie (Guilberf , Mina (de Grisheim), Alexandrine (Petit) (i), Angeline que je n'ai jamais aimée (Breste), Angela Pietragrua (2), Métilde (Dembowsky), Clémentine (3), Giula (4). Et enfin, pendant un mois au plus, madame Azur dont j'ai oublié le nom de baptême, et, imprudemment hier, Amalia (B.).

La plupart de ces êtres charmants ne m'ont point honoré de leurs bontés, mais elles ont à la lettre occupé toute ma vie. A elles ont succédé mes ouvrages.

Réellement je n'ai jamais été ambitieux, mais en 181 1 je me croyais ambitieux.

L'état habituel de ma vie a été celui d'amant malheureux aimant la musique et la peinture, c'est-à-dire jouir des produits de ces arts et non les pratiquer gauchement. J'ai recherché avec une sensibilité exquise la vue des beaux paysages; c'est pour cela uniquement que j'ai voyagé. Les paysages étaient comme un archet qui jouait sur -mon âme. Et des aspects que personne ne citait : la ligne de rochers en approchant d'Arbois, je crois, et venant de Dole par la grande route, fut pour moi une image sensible et évidente de l'àme de Métilde.

Je crois que la rêverie a été ce que j'ai préféré à tout,

(1) La comtesse P. ..y du Journal. (Str.).

(2) Citée deux fois parce que Beyle la vit d'abord en 1800 et ensuite en i8u. (Str.ï

|3) Menta. (Str.)

(4) Sans doute Madame Jules de la Correspondance. (Str.).

y!S STENDHAL

même à passer pour homme d'esprit. Je ne me suis donne cotte peine, je n'ai pris cet état d'improvisateur en dialogue, au profit de la société où je me trouvais, qu'en 1826, à cause du désespoir où je passai les premiers mois de cette année fatale.

Dernièrement j'ai appris, en le lisant dans un livre (les lettres de Victor Jacquemont, l'Indien) que quelqu'un avait pu me trouver brillant (1). Il y a quelques années j'avais vu la même chose à peu près dans un livre alors à la mode, de Lady Morgan (2).

J'avais oublié cette belle qualité qui m'a fait tant d'ennemis. (Ce n'était peut-être que l'apparence de la qualité, et les ennemis sont des êtres trop communs pour juger du brillant; par exemple, comment le Comte d'Argon t peut-il juger du brillant? Un homme dont le bonheur est de lire deux ou trois volumes de romans in-12, pour femme de chambre, par jour! Comment M. de Lamartine jugerait-il de l'esprit, d'abord il n'en a pas, et, en second lieu, il dévore deux volumes par jour des plus plats ouvrages? — vu à Florence en 1824 et 1826.)

Le grand drawback (inconvénient) d'avoir de l'esprit, c'est qu'il faut avoir l'œil fixé sur les demi-sots qui nous entourent, et se pénétrer de leurs plaies sensations. J'ai le défaut de m'attacher au moins impuissant d'imagination et de devenir inintelligible pour les autres, qui, peut-être, n'en sont que plus contents.

Depuis que je suis à Rome, je n'ai pas d'esprit une fois la semaine et encore pendant cinq minutes, j'aime mieux rêver. Ces gens-ci ne comprennent pas assez les finesses de la langue française pour sentir les finesses de mes observations, il leur faut du gros espi^it de commis voyageur comme Mélodrame qui les enchante et est leur véritable pain quotidien. La vue d'un pareil succès me glace, je ne daigne plus

(1) Voir Correspondance de Victor Jacquemont, 1824-1832, vol. I, p. 34. (Str.)

(2) Auteur de plusieurs livres de voyages. (Str.)

parler aux gens qui ont applaudi Mélodrame. Je vois tout le néant de la vanité.

Il y a deux mois donc, en septembre 1 835, rêvant à écrire ces mémoires, sur la rive du lac d'Albano, à deux cents pieds du niveau du lac, j'écrivais sur la poussière, comme Zadig, ces initiales :

Page 1