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CHAPITRE III

Mon premier souvenir est d'avoir mordu à la joue et au front, madame Pison du Galland, ma cousine, femme de l'homme d'esprit député à l'assemblée constituante. Je la vois encore — une femme de vingt-cinq ans qui avait de l'embonpoint et beaucoup de rouge, — assise au milieu du pré qu'on appelait le glacis de la porte de Bonne. Sa joue se trouvait précisément à ma' hauteur.

— Embrasse-moi, Henri, me dit-elle.

Je ne voulus pas, elle se fâcha, je mordis ferme. Je vois la scène, mais parce que sur le champ on m'en lit un crime et que sans cesse on m'en parlait. Ma tante Séraphie (i) déclara que j'étais un monstre et que j'avais un caractère atroce. Cette tante Séraphie avait toute l'aigreur d'une fille dévote qui n'a pas pu se marier, que lui était-il arrivé? Je ne l'ai jamais su — nous ne savons jamais la chronique scandaleuse de nos parents, et j'ai quitté la ville pour toujours à seize ans, après trois ans de la passion la plus vive, qui m'avait relégué dans une solitude complète.

Le second trait de caractère fut bien autrement noir.

J'avais fait une collection de joncs, toujours sur le glacis delà porte de Bonne — (Bonne deLesdiguières). Demander le nom botanique du jonc, herbe de forme cylindrique et d'un pied de haut.

On m'avait ramené à la maison dont une fenêtre au premier étage donnait sur la Grand'rue, à l'angle de la place Grenette. Je faisais un jardin en coupant les joncs en morceaux de deux pouces de long que je plaçais clans l'intervalle, cntrele balcon et le jet d'eau de la croisée. Le couteau de cuisine dontje me servais m'échappa et tomba dans la rue, c'est-à-dire à une douzaine de pieds près d'une madame C z. C'était la plus méchante femme de toute la

ville, mère du candide C... z qui, dans sa jeunesse, adorait

(i) Séraphie Gagnon,sœur delà mère de Bcyle. (Sir.)

la Clarisse Harlowe de Richardson, depuis l'un des trois cents de M. de Villèle et récompensé par la place de premier président à la cour royale de Grenoble; mort à Lyon.

Ma tante Séraphie dit que j'avais voulu tuer madame G... z; je fus déclaré pourvu d'un caractère atroce, grondé par mon excellent grand-père, M. Gag-non, qui avait peur de sa fille Séraphie, la dévote la plus en crédit de la ville, grondé même par ce caractère élevé et espagnol, mon excellente grande tante Mlle Elisabeth Gagnon (i).

Je me révoltai, je pouvais avoir quatre ans. De cette époque date mon horreur pour -la gion (2), horreur que ma raison a pu à grand'peine réduire à de justes proportions, et cela tout nouvellement, il n'y a pas six ans.

Cette tante Séraphie a été mon mauvais sénie pendant toute mon enfance; elle était abhorrée, mais avait beaucoup de crédit dans la famille. Jesuppose que dans la suite mon père fut amoureux d'elle, du moins il y avait des promenades aux Granges, dans un marais, sous les murs de la vilie, où j'étais le seul tiers incommode, et où je m'ennuyais fort. Je me cachais au moment de partir pour ces promenades. Là fit naufrage la très petite amitié que j'avais pour mon père.

Dans le fait, j'ai été exclusivement élevé par mon excellent grand-père, M. Henri Gagnon. Cet homme rare avait fait un pèlerinage à Ferney pour voir Voltaire et avait été reçu avec distinction par lui. Il avait un petit buste de Voltaire gros comme le poing, monté sur un pied de bois d'ébène de six pouces de haut — c'était un singulier £>oût. mais les beaux-arts n'étaient le fort ni de Voltaire, ni de mon excellent grand-père.

Ce buste était placé devant le bureau où il écrivait ; son cabinet était au fond d'un très vaste appai'tement donnant sur une terrasse élégante ornée de fleurs. C'était pour moi

(1) Elisabeth Gagnon, sœur du grand-père maternel de Beyle. (Str.)

(2) Religion. (Str.)

une rare faveur d'y être admis, et plus rare de voir et de toucher le buste de Voltaire. Et avec tout cela, du plus loin que je me souvienne, les écrits de Voltaire m'ont toujours singulièrement déplu, ils me semblaient un enfantillage. Je puis dire que rien de ce grand homme ne m'a jamais plu. Je ne pouvais voir alors qu'il était le législateur et l'apôtre de la France, son Martin Luther.

M. Henri Gagnon portait une perruque poudrée, ronde, à trois rangs de boucles, parce qu'il était docteur en médecine, et docteur à la mode parmi les dames, accusé même

d'avoir été l'amant de plusieurs, 'entre autres madame T e,

l'une des plus jolies de la ville, que je ne me souviens pas d'avoir vue, car alors on était brouillé, mais on me l'a fait comprendre plus tard d'une singulière façon.

Mon excellent grand-père, à cause de sa perruque, m'a toujours semblé avoir quatre-vingts ans. Il avait des vapeurs (comme moi misérable), des rhumatismes, marchait avec peine, mais, par principe, ne montait jamais en voiture et ne mettait jamais son chapeau — un petit chapeau triangulaire à mettre sous le bras et qui faisait ma joie quand je pouvais l'accrocher pour le mettre sur ma tête, ce qui était considéré par toute [la famille comme un manque de respect, et enfin, par respect, je cessai deïm-oceuper du chapeau triangulaire et de sa petite canne à pomme en racine de buis, bordée d'écaillé.

Mon grand-père adorait la correspondance apocryphe d'Hippocrate qu'il lisait en latin et l'Horace de l'édition de Johannès Bond, imprimée en caractères horriblement menus. Il me communiqua ces deux passions et en réalité presque tous ses goûts, mais pas comme il l'aurait voulu, ainsi que je l'expliquerai plus tard.

Si jamais je retourne à Grenoble, il faut que je fasse rechercher les extraits de naissance et de décès de cet excellent homme (i), qui m'adorait et n'aimait point son fils,

(i) Henri Gagnon est né en 1727 et mort en i8i3. (Str.)

VIE DE UENI'.I UUULABD 89

M. Romain Gagnon, père de M. Oronce Gag-non (i), chef d'escadron de Dragons qui a tué un homme en duel il y a cinq ans, ce dont je lui sais gré, probablement il n'est pas un niais. Il y a trente-trois ans que je ne l'ai vu, il peut en avoir trente-cinq.

J'ai perdu mon grand-père pendant que j'étais en Allemagne, est-ce (en 1807, ou) en 181 3, je n'ai pas de souvenir net. Je me souviens que je fis un voyage à Grenoble pour le revoir encore, je le trouvai fort attristé, cet homme si aimable qui était le centre des veillées ! Je me dis : c'est une visite d'adieu, et puis parlai d'autres choses — il avait en horreur l'attendrissement de famille niais.

Un souvenir me revient, vers 1807 je me fis peindre (pour engager Mme Alex. Petit (2) à se faire peindre aussi) et comme le nombre des séances était une objection, je la conduisis chez un peintre vis-à-vis la Fontaine du Diorama qui peignait à l'huile, en une séance, pour 120 francs; mon bon grand-père vit ce portrait que j'avais envoyé à ma sceur, je crois, pour m'en défaire, il avait déjà perdu beaucoup de ses idées, il dit en voyant ce portrait : Celui-là est le véritable, et puis retomba dans l'affaissement et la tristesse. Il mourut bientôt après, ce me semble, à l'âge de 82 ans.

Si cette date est exacte, il devait avoir 61 ans en 1789 et être né vers 1728. Il racontait quelquefois la bataille de l'Assiette, assaut, dans les Alpes, tenté en vain par le chevalier de Belle-Isleen 1742, je crois. Son père, homme ferme, plein d'énergie et d'honneur, l'avait envoyé comme chirurgien d'armée pour lui former le caractère.

Mon grand-père commençait ses études en médecine et pouvait avoir dix-huit ou vingt ans, ce qui indique encore 1724 comme époque de sa naissance.

Il possédait une vieille maison située dans la plus belle position de la ville, sur la place Grenette au coin de la

(1) Mort à Grenoble en )885. (Str.)

(2) Comtesse de P. . .y. Le peintre était Boilly. (Str.]

gO STENDHAL

Grand'rue, en plein midi et ayant devant elle la plus belle place de la ville (i) etde centre de la bonne compagnie. Là, dans un premier étage fort bas, mais d'une gaîté admira- . ble, habita mon grand-père jusqu'en 1789.

Il faut qu'il fût riche alors, car il acheta une superbe maison située derrière la sienne et qui appartenait aux dames de Marnais. Il occupa le second étage de sa maison place Grenette, et tout l'étage correspondant de la maison de Marnais ; et se fit le plus beau logement de la ville. Il y \ avait un escalier magnifique pour le temps et un salon qui pouvait avoir trente-cinq pieds sur vingt-huit.

On fit des réparations aux deux chambres de cet appartement qui donnaient sur la place Grenette, et entre autres une Gippe (sic) (cloison formée par du plâtre etdes briques placées de champ l'une sur l'autre) pour séparer la chambre de la terrible tante Séraphie, fille de M. Gag-non, de celle de ma gi^ande tante Elisabeth, sa sœur. On pesa des happes en fer dans cette gippe et sur le plâtre de chacune de ces happes j'écrivis : Henri Beyle, ij8g. Je vois encore ces ] telles inscriptions qui émerveillaient mon grand-père.

— Puisque tu écris si bien, me dit-il, tues digne decom- , mencer le latin.

Ce mot m'inspirait une sorte de terreur, et un pédant î affreux par la forme, M. Joubert, grand, pâle, maigre, s'appuyant sur une épine noire, vint me montrer (m'enseig-ner), mura, la mûre. Nous allâmes acheter le Rudiment chez M. Giroud, libraire, au fond d'une cour donnant sur la Place aux Herbes. Je ne soupçonnais guère alors quel instrument de dommage on m'achetait là.

Ici commencent mes malheurs.

Mais je diffère depuis longtemps ce récit nécessaire, un de ceux (des deux ou trois peut-être) qui me feront jeter ces mémoires au feu ?

Ma mère, madame Henriette Gagnon, était une femme charmante et j'étais amoureux de ma mère.

(1) Les deux cafés rivaux. (Note de Beyle, en surcharge). (Str.j

VIE DE HENrtI BRULARD gi

Je me hâte d'ajouter que je la perdis quand j'avais sept ans.

En l'aimant à six ans peut-être (1789), j'avais absolument le même caractère qu'en 1828 en aimant à la fureur Alberte de Rubempré (1). Ma manière d'aller à la chasse au bonheur n'avait au [fond nullement changé, il n'y a que cette seule exception : j'étais pour ce qui constitue le physique de l'amour comme César serait, s'il revenait au monde, pour l'usage du canon et des petites armes. Je l'eusse bien vite appris et cela n'eût rien changé au fond de ma tactique.

Je voulais couvrir ma mère de baisers et qu'il n'y ait pas de vêtements. Elle m'aimaità la fureur et m'embrassait souvent, je lui rendais ses baisers avec un tel feu qu'elle était comme obligée de s'enaller. J'abhorrais mon père quand il venait interrompre nos baisers, je voulais toujours les lui donner à la gorge — = qu'on daigne se rappeler que je la perdis, par une couche, quand à peinej'avais sept ans.

Elle avait de l'embonpoint, en fraîcheur parfaite, elle était fort jolie et je crois que seulement elle n'était pas assez grande. Elle avait une noblesse et une (mot illisible) parfaite dans les traits (2)...

Elle périt à la fleur delà jeunesse et de la beauté, en 1790, elle pouvait avoir vingt-huit ou trente ans. Là commence ma vie morale.

Ma tante Séraphie me reprocha de ne pas pleurer assez. Qu'on juge de ma douleur et de ce que je sentis! mais il me semblait que je la reverrais le lendemain — je ne comprenais pas la mort.

Ainsi, il y a quarante-cinq ans que j'ai perdu ce que j'aimais le plus au monde.

(1) Madame Azur. (Str.)

(2) Tout le reste du passade (sept lignes) est illisible. Voici les mois que j'ai pu à grand'peine déchiffrer : « elle lisait souvent dans l'original la divine comédie de Dante dont j'ai trouvé bien plus lard dans...

éditions différentes dans son appartement » En note, sur la marge

de cette page : Ecrit de nuit, ii la bougie. (Str.)

Elle ne peut pas s'offenser de la liberté que je prends avec elle en révélant que je l'aimais, si je la retrouve jamais, je le lui dirai encore. D'ailleurs elle n'a participé en rien à cet amour.

Elle n'en agit pas à la Vénitienne, comme madame Benzoni avec l'auteur de Nella, Quanta moi j'étais aussi criminel que possible, j'aimais ses charmantes faveurs.

Un soir comme par quelque hasard on m'avait mis coucher dans sa chambre par terre, sur un matelas, cette femme vive et légère comme une biche sauta par-dessus mon matelas pour atteindre plus vite à son lit (i).

Sa chambre est restée fermée dix ans après sa mort. Mon père me permit avec difficulté d'y placer un tableau de toile cirée et d'y étudier les mathématiques en ^1798, mais aucun domestique n'y entrait, il eût été sévèrement grondé, moi seul j'en avais la clef. Ce sentiment de mon père lui fait beaucoup d'honneur à mes yeux, maintenant que j'y réfléchis.

Elle mourut donc dans sa chambre, rue des Vieux Jésuites, la cinquième ou sixième maison à gauche en venant de la grand'rue, vis-à-vis la maison de Mme Teyssère. Là j'étais né, cette maison appartenait à mon père qui la vendit lorsqu'il se mit à bâtir sa rue nouvelle et à faire des folies. Cette rue qui l'a ruiné fut nommée rue Dauphine (mon père était extrêmement ultra, partisan des pr. (2) et des nobles) et s'appelle je crois maintenant rue Lafayelle.

Je passais ma vie chez mon grand-père, dont la maison était à peine à cent pas de la nôtre.

(1) Le récit est interrompu et marqué d'une croix — on retrouve ce signe assez souvent dans le cours du manuscrit. Ce devait être une indication pour les parties à revoir ou à compléter. (Str.)

(2) Prêtres. (Str.)

VIE DE HENRI BRULARD q3

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