‹ StendhalChapitre 23 sur 95 · MORT DU PAUVRE LAMBERT · texte numérisé non relu

MORT DU PAUVRE LAMBERT

Je place ici pour ne pas le perdre un dessin (i), dont j'ai orné ce matin une lettre que j'écris à mon ami R. Colomb, qui à son âge, en homme prudent, a été mordu du chien de la Métromanie, ce qui l'a porté à me faire des reproches parce que j'ai écrit une préface pour la nouvelle édition de des Brosses, et lui aussi avait fait une préface. Cette carte est faite pour répondre à Colomb, qui dit que je vais le mépriser.

Mais ma lettre à Colomb ne fera que blanchir tous les °-ens à argent ; quand ils seront arrivés au bien-être, [ils] se mettront à haïr les gens qui ont été lus du public. Les commis des affaires étrangères seraient bien aise de me donner quelque petit déboire dans mon métier. Cette manie est plus maligne quand l'homme à argent, arrivé à cinquante an?, prend la manie de se faire écrivain. C'est comme les généraux de l'Empire qui, voyant, vers 1820, que la Restauration ne voulait pas d'eux, se mirent à aimer passionnément, c'est-à-dire comme un pis aller, la musique.

Revenons à 1794 ou 95. Je proteste de nouveau que je ne prétends pas peindre les choses en elles-mêmes, mais seulement leur effet sur moi. Comment ne serais-je pas persuadé de cette vérité par cette simple observation : je ne me souviens pas de la physionomie de mes parents, par exemple, de mon excellent grand-père, que j'ai regardé si souvent et avec toute l'affection dont un enfant ambitieux est capable.

(1) Ce dessin représente un carrefour où aboutissent quatre voies. Le moment de la naissance est le point central ; à droite, la route de la fortune par le commerce et par les places ; à côté et perpendiculairement, la route de la considération, avec cette légende : Faune est fait pair de France ; à gauche et obliquement, la route de l'art de se faire tire ; et enfin à gauche, faisant face à la route de la fortune, la route de la folie. (Str.)

Comme, d'après le système barbare adopté par mon père et Sérapbie, je n'avais point d'ami ni de camarade de mon âge, ma sociabilité (inclination de parler librement de tout) s'était divisée en deux branches.

Mon grand-père était mon camarade sérieux et respectable.

Mon ami, auquel je disais tout, était un garçon fort intelligent nommé Lambert, valet de chambre de mon grandpère. Mes confidences ennuyaient Lambert et, quand je le serrais de trop près, il me donnait une petite calotte bien sèche et proportionnée à mon âge. Je ne l'en aimais que mieux. Son principal emploi, qui lui déplaisait fort, était d'aller chercher des pêches à Saint-Vincent près le Fontanil (domaine de mon grand-père). Il y avait près de cette chaumière, que j'adorais, des espaliers fort bien exposés qui produisaient des pêches magnifiques. Il y avait des treilles qui produisaient d'excellent Lardan (sorte de chasselas, celui de Fontainebleau n'en est que la copie). Tout cela arrivait à Grenoble dans deux paniers placés à l'extrémité d'un bâton plat, et ce bâton se balançait sur l'épaule de Lambert, qui devait faire ainsi les quatre milles qui séparent Saint-Vincent de Grenoble.

Lambert avait de l'ambition, il était mécontent de son sort ; pour l'améliorer il entreprit d'élever des vers à soie, à l'exemple de ma tante Séraphie, qui s'abîmait la poitrine en faisant des vers à soie à Saint- Vincent. (Pendant ce temps je respirais, la maison de Grenoble, dirigée par mon grand-père et la sage Elisabeth, devenait agréable pour moi. Je me hasardais quelquefois à sortir sans l'indispensable compagnie de Lambert.)

Ce meilleur ami que j'eusse avait acheté un mûrier, près de jSaint- Joseph, il élevait ses vers à soie dans la chambre de quelque maîtresse.

En ramassant (cueillant) lui-même les feuilles de ce mûrier, il tomba, on nous le rapporta sur une échelle. Mon grand-père le soigna comme un fils. Mais il y avait commo-

VI E DE HENIU BRULARD û5

tion au cerveau, la lumière ne faisait plus d'impression sur ses pupilles, il mourut au bout de trois jours. 11 poussait dans le délire, qui ne le quittait jamais, des cris lamentables qui me perçaient le cœur.

Je connus la douleur pour la première fois de ma vie. Je pensai à la mort.

L'arrachement produit par la perte de ma mère avait été de la folie où il entrait, à ce qui me semble, beaucoup d'amour. La douleur de la mort de Lambert fut de la douleur comme je l'ai éprouvée tout le reste de ma vie, une douleur réfléchie, sèche, sans larmes, sans consolation. J'étais navré et sur le point de tomber (ce qui fut vertement blâmé par Séraphie) en entrant dix fois le jour dans la chambre de mon ami dont je regardais la belle figure, il était mourant et expirant.

Je n'oublierai jamais ses beaux sourcils noirs et cet air de force et de santé que son délire ne faisait qu'augmenter. Je le voyais, après chaque saignée, je voyais tenter l'expérience de la lumière devant les 'yeux (sensation qui me fut rappelée le soir de la bataille de Landshut, je crois, 1809).

J'ai vu une fois en Italie une figure de Saint Jean regardant crucifier son ami et son Dieu qui, tout à coup, me saisit par le souvenir de ce que j'avais éprouvé vingt-cinq ans auparavant à la mort du pauvre Lambert, c'est le nom qu'il prit dans la famille après sa mort. Je pourrais remplir encore cinq ou six pages de souvenirs clairs qui me restent de cette grande douleur. On le cloua dans sa bière, on l'emporta...

Sant lacrimœ rerum.

Le même côté de mon cœur est ému par certains accompagnements de Mozart dans Don Juan.

La chambre du pauvre Lambert était située sur le grand escalier à côté de l'armoire aux liqueurs (1).

(1) Plan de l'appartement — chambre de Lambert. (Str.)

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Huit jours après cette mort, Séraphie se mit fort justement en colère parce qu'on lui servit je ne sais quel potage (à Grenoble soupe) dans une petite écuelle de faïence ébréchée, que je vois encore (quarante ans après l'événement), et qui avait servi à recevoir le sang- de Lambert pendant une des saignées. Je fondis en larmes tout à coup au point d'avoir des sanglots qui m'étouffaient. Je n'avais jamais pu pleurer à la mort de ma mère. Je ne commençai à pouvoir pleurer que plus d'un an après, seul, pendant la nuit, dans mon lit. Séraphie, en me voyant pleurer Lambert, me lit une scène. Je m'en allai à la cuisine en répétant à demi voix et comme pour me venger : infâme ! infâme !

Mes plus doux épanchements avec mon ami avaient lieu pendant qu'il travaillait à scier le bois au bûcher (i), séparé de la cour en G par une cloison à jours, formée de montants de noyer façonnés au tour, comme une balustrade de jardin (2).

Après sa mort, je me plaçais dans la galerie, au second étage de laquelle j'apercevais parfaitement les montants de la balustrade qui me semblaient superbes pour faire des toupies. Quel âge pouvais-je avoir alors? Cette idée de toupie indique du moins l'âge de ma raison. Je pense à une chose, je puis faire rechercher l'extrait mortuaire du pauvre Lambert, mais Lambert était-il un nom de baptême ou de maison ? Il me semble que son frère, qui tenait un petit café de mauvais ton, rue de Bonne, près la caserne, s'appelait aussi Lambert. Mais quelle différence, grand Dieu ! je trouvais alors qu'il n'y avait rien de si commun que ce frère chez lequel Lambert me conduisit quelquefois, car, il faut l'avouer, malgré mes opinions alors parfaitement et foncièrement kainespublic, mes parents m'avaient parfaitement communiqué leurs goûts aristocratiques et réservés. Ce défaut m'est resté et par exemple m'a empêché, il

li) Plan du bûcher et de la cour. (Str.)

(2) Cette page du manuscrit est pleine de dessins représentant ces balustres, un chevalet, une scie, etc. (Sir.)

n'y a pas dix jours, de cueillir une bonne fortune. J'abhorre la canaille (pour avoir des communications avec), en même temps que sous le nom de peuple je désire passionnément son bonheur et que je crois qu'on ne peut le lui procurer qu'en lui faisant des questions sur cet objet important, c'est-à-dire en l'appelant à se nommer des députés.

Mes amis, ou plutôt prétendus amis, partent de là pour mettre en doute mon sincère libéralisme. J'ai horreur de ce qui est sale, or, le peuple est toujours sale à mes yeux. Il n'y a qu'une exception pour Rome, mais là la saleté est cachée par la beauté.

Les (deux mots illisibles) que je me donnais au point H sont incroyables. C'était au point de me faire éclater ou vomir. Je viens de me faire mal en les mimiquant, au moins quarante ans après. Qui se souvient de Lambert aujourd'hui autre que le cœur de son ami !

J'irai plus loin, qui se souvient d'Alexandrine (i), morte en janvier i8i5, il y a vingt ans? Qui se souvient de Métilde, morte en 1825? Ne sont-elles pas à moi, moi qui les aime mieux que tout le reste du monde? Moi qui pense passionnément à elle dix fois la semaine, et souvent?

Idée. Aller passer trois jours à Grenoble et ne voir Crozet (2) que le troisième jour, aller seul incognito à Claix et à la Bastille (3 ) .

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