CHAPITRE V
Toute cette aventure n'avait pas duré une minute. Les blessures de Fabrice n'étaient rien ; on lui serra le bras avec des bandes taillées dans la chemise du colonel. On voulait lui arranger un lit au premier étage de l'auberge.
— Mais pendant que je serai ici bien choyé au premier étage, dit Fabrice au maréchal des logis, mon cheval, qui est à l'écurie, s'ennuiera tout seul et s'en ira avec un autre maître.
— Pas mal pour un conscrit! dit le maréchal des logis. Et l'on établit Fabrice sur de la paille bien fraîche, dans la mangeoire même à laquelle son cheval était attaché.
Puis, comme Fabrice se sentait très faible, le maréchal des logis lui apporta une écuelle de vin chaud et fit un peu la conversation avec lui. Quelques compliments inclus dans cette conversation mirent notre héros au troisième ciel.
Fabrice ne s'éveilla que le lendemain au point du jour, les chevaux poussaient de longs hennissements et faisaient un tapage affreux; l'écurie se remplissait de fumée. D'abord Fabrice ne comprenait rien à tout ce bruit, et ne savait même où il était : enfin, à demi étouffé par la fumée, il eut l'idée que la maison brûlait : en un clin d'ceil, il fut hors de l'écurie et à cheval. Il leva la tête ; la fumée sortait avec
violence par les deux fenêtres au-dessus de l'écurie; et le toit était couvert d'une fumée noire qui tourbillonnait. Une centaine de fuyards étaient arrivés dans la nuit à l'auberge du Cheval blanc; tous criaient et juraient. Les cinq ou six que Fabrice put voir de près lui semblèrent complètement ivres ; l'un d'eux voulait l'arrêter et lui criait : Où emmènes-tu mon cheval ?
Quand Fabrice fut à un quart de lieue, il tourna la tête ; personne ne le suivait, la maison était en flammes. Fabrice reconnut le pont, il pensa à sa blessure et sentit son bras serré par des bandes et fort chaud. Et le vieux colonel, que sera-t-il devenu? Il a donné sa chemise pour panser mon bras. Notre héros était ce matin-là du plus beau sang-froid du monde ; la quantité de sang qu'il avait perdue l'avait délivré de toute la partie romanesque de son caractère.
A droite! se dit-il, et filons. II se mit tranquillement à suivre le cours de la rivière, qui, après avoir passé sous le pont, coulait vers la droite de la route. Il se rappelait les conseils de la bonne cantinière. Quelle amitié ! se disait-il, quel caractère ouvert !
Après une heure de marche, il se tixmva très faible. Ah çà ! vais-je m'évanouir? se dit-il : si je m'évanouis, on me vole mon cheval, et peut-être mes habits, et avec les habits le trésor. Il n'avait plus la force de conduire son cheval, et il cherchait à se tenir en équilibre lorsqu'un paysan, qui bêchait dans un champ à côté de la grande route, vit sa pâleur et vint lui offrir un verre de bière et du pain.
— A vous voir si pâle, j'ai pensé que vous étiez un des blessés de la grande bataille, lui dit le paysan. Jamais secours ne vint plus à propos. Au moment où Fabrice mâchait le morceau de pain noir, les yeux commençaient à lui faire mal quand il regardait devant lui. Quand il fut un peu remis, il remercia. El où suis-je ? demanda- t-il. Le paysan lui apprit qu'à trois quarts de lieue plus loin se trouvait le bourg de Zonders, où il serait très bien soigné. Fabrice arriva dans ce bourg, ne sachant pas trop ce qu'il
faisait, et ne songeant à chaque pas qu'à ne pas tomber de cheval. Il vit une grande porte ouverte, il entra : c'était l'auberge de l'Etrille. Aussitôt accourut la bonne maîtresse de la maison, femme énorme ; elle appela du secours d'une voix altérée par la pitié. Deux jeunes filles aidèrent Fabrice à mettre pied à terre ; à peine descendu de cheval il s'évanouit complètement. Un chirurgien fut appelé; on le saigna. Ce jour-là et ceux qui suivirent, Fabrice ne savait pas trop ce qu'on lui faisait, il dormait presque sans cesse.
Le coup de pointe à la cuisse menaçait d'un dépôt considérable. Quand il avait sa tête à lui, il recommandait qu'on prît soin de son cheval, et répétait souvent qu'il paierait bien, ce qui offensait la bonne maîtresse de l'auberge et ses filles. Il y avait quinze jours qu'il était admirablement soigné, et il commençait à reprendre un peu ses idées, lorsqu'il s'aperçut un soir que ses hôtesses avaient l'air fort troublé. Bientôt un officier allemand entra dans sa chambre : on se servait pour lui répondre d'une langue qu'il n'entendait pas ; mais il vit bien qu'on parlait de lui; il feignit de dormir. Quelque temps après, quand il pensa que l'officier pouvait être sorti, il appela ses hôtesses :
— Cet officier ne vient-il pas m'écrire sur une liste, et me faire prisonnier? L'hôtesse en convint, les larmes aux yeux.
— Eh bien, il y a de l'argent dans mon dolman I s'écriat-il en se relevant sur son lit ; achetez-moi des habits bourgeois, et, cette nuit, je pars sur mon cheval. Vous m'avez déjà sauvé la vie une fois en me recevant au moment où j'allais tomber mourant dans la rue; sauvez-la-moi encore en me donnant les moyens de rejoindre ma mère.
En ce moment, les filles de l'hôtesse se mirent à fondre en larmes; elles tremblaient pour Fabrice; et, comme elles comprenaient à peine le français, elles s'approchèrent de son lit pour lui faire des questions. Elles discutèrent en flamand avec leur mère; mais, à chaque instant, des yeux attendris se tournaient vers notre héros : il crut comprendre que sa
fuite pouvait les compromettre gravement, mais qu'elles voulaient bien en courir la chance. Il les remercia avec effusion, et en joignant les mains. Un juif du pays fournit habillement complet ; mais quand il l'apporta, vers les di heures du soir, ces demoiselles reconnurent, en comparant l'habit avec le dolman de Fabrice, qu'il fallait le rétrécir infiniment. Aussitôt elles se mirent à l'ouvrage ; il n'y avait pas de temps à perdre. Fabrice indiqua quelques napoléons cachés dans ses habits, et pria ses hôtesses de les coudre dans les vêtements qu'on venait d'acheter. On avait apporté avec les habits une belle paire de bottes neuves. Fabrice n'hésita pointa prier ces bonnes filles de couper les bottes à la hussarde à l'endroit qu'il leur indiqua, et l'on cacha ses petits diamants dans la doublure des nouvelles bottes.
Par un effet singulier de la perte du sang et de la faiblesse qui en était la suite, Fabrice avait presque tout à fait oublié le français; il s'adressait en italien à ses hôtesses, qui parlaient un patois flamand, de façon que l'on s'entendait presque uniquement par signes. Quand les jeunes filles, d'ailleurs parfaitement désintéressées, virent les diamants, leur enthousiasme pour lui n'eut plus de bornes ; elles le crurent un prince déguisé. Aniken, la cadette et la plus naïve, l'embrassa sans autre façon. Fabrice, de son côté, les trouvait charmantes; et vers minuit, lorsque le chirurgien lui eut permis un peu de vin», à cause de la route qu'il allait entreprendre, il avait presque envie de ne pas partir. Où pourrais- je être mieux qu'ici? disait-il. Toutefois, sur les deux heures du matin, il s'habilla. Au moment de sortir de sa chambre, la bonne hôtesse lui apprit que son cheval avait été emmené par l'officier qui, quelques heures auparavant, était venu faire la visite de la maison.
— Ah ! canaille, s'écriait Fabrice en jurant, à un blessé ! Il n'était pas assez philosophe, ce jeune Italien, pour se rappeler à quel prix lui-même avait acheté ce cheval.
Aniken lui apprit en pleurant qu'on avait loué un cheval pour lui; elle eût voulu qu'il ne partît pas. Les adieux
furent tendres. Deux grands jeunes gens, parents de la bonne hôtesse, portèrent Fabrice sur la selle; pendant la route ils le soutenaient à cheval, tandis qu'un troisième, qui précédait le petit convoi de quelques centaines de pas, examinait s'il n'y avait point de patrouille suspecte sur les chemins. Après deux heures de marche, on s'arrêta chez une cousine de l'hôtesse de l'Etrille. Quoi que Fabrice pût leur dire, les jeunes gens qui l'accompagnaient ne voulurent jamais le quitter ; ils prétendaient qu'ils connaissaient mieux que personne les passages clans les bois.
— Mais demain matin, quand on saura ma fuite, et qu'on ne vous verra pas dans le pays, votre absence vous compro mettra, disait Fabrice.
On se remit en marche. Par bonheur, quand le jour vint à paraître, la plaine était couverte d'un brouillard épais. Vers les huit heures du matin, l'on arriva près d'une petite ville. L'un des jeunes gens se détacha pour voir si les chevaux de la poste avaient été volés. Le maître de poste avait eu le temps de les faire disparaître, et de recruter des rosses infâmes dont il avait garni ses écuries. On alla chercher deux chevaux dans les marécages où ils étaient cachés, et, trois heures après, Fabrice monta dans un petit cabriolet tout délabré, mais attelé de deux bons chevaux de poste. Il avait repris des forces. Le moment de la séparation avec les jeunes gens, parents de l'hôtesse, fut du dernier pathétique; jamais, quelque prétexte aimable que Fabrice pût trouver, ils ne voulurent accepter d'argent.
— Dans votre état, monsieur, vous en avez plus besoin que nous, répondaient toujours ces braves jeunes gens. Enfin ils partirent avec des lettres où Fabrice, un peu fortifié par l'agitation de la route, avait essayé de faire connaître à ses hôtesses tout ce qu'il sentait pour elles. Fabrice écrivait les larmes aux yeux, et il y avait certainement de l'amour dans la lettre adressée à la petite Aniken.
Milan, ier octobre 1816. Le Balcon, l" Echelle de corde. — Je sors d'une loge où l'on m'a présenté à une femme grande et bien faite, qui m'a semblé avoir trente-deux ans. Elle est encore belle et de ce genre de beauté que l'on ne trouve jamais au nord des Alpes. Ce qui l'entoure annonce l'opulence, et je trouve dans ses manières une mélancolie marquée. Au sortir de la loge, l'ami qui m'a présenté me dit : « Il faut que je vous conte une histoire. »
Rien de plus rare que de trouver ici dans le tête-à-tête un Italien d'humeur à conter. Ils ne se donnent cette peine qu'en présence de quelques femmes de leurs amies, ou du moins quand ils sont bien établis dans une excellente poltrona (bergère). J'abrège le récit de mon nouvel ami, rempli de circonstances pittoresques, souvent exprimées par gestes.
« Il y a seize ans qu'un homme fort riche, Zilietti, banquier de Milan, arriva un soir à Brescia. Il va au théâtre; il voit clans une loge une très jeune femme, d'une figure frappante. Zilietti avait quarante ans; il venait de gagner des millions ; vous l'auriez cru tout adonné à l'argent. Il était à Brescia pour une affaire importante qui exigeait un prompt retour à Milan. Il oublie son affaire. Il parvient à parler à cette jeune femme. Elle s'appelle Gina, comme vous savez ; elle était la femme d'un noble fort riche. Zilietti
(1) Tirées de Rome, Naples et Florence, et des Promenades dans Rome.
parvient à l'enlever. Depuis seize ans il l'adore, mais ne peut l'épouser, car le mari vit toujours.
« Il y a six moisj'amant de Gina était malade, car depuis deux ans elle a un amant, Malaspina,ce poète si joli homme que vous avez vu chez la Bibin Catena. Zilietti, toujours amoureux comme le premier jour, est fort jaloux. Il passe exactement tout son temps dans ses bureaux ou avec Gina. Celle-ci. désespérée de savoir son amant en danger et sachant bien que tous ses domestiques sont payés au poids de l'or pour rendre compte de ses démarches, fait arrêter sa voiture à la porte du Dôme, et, par le passage souterrain de cette église, du côté de l'archevêché, elle va acheter des cordes et des habits d'homme tout faits, chez un fripier. Ne sachant comment les emporter, elle passe ses habits d'homme sous ses vêtements, et regagne sa voiture sans accident. En arrivant chez elle, elle est indisposée et s'enferme dans sa chambre. A une heure après minuit, elle descend de son balcon dans la rue avec ses cordes, qu'elle a arrangées grossièrement en échelle. Son appartement est un piano nobile (premier étage) fort élevé. A une heure et demie, elle arrive chez son amant, déguisée en homme. Transports de Malaspina; il n'était triste de mourir que parce qu'il ne pouvait espérer de la voir encore une fois. « Mais ne reviens plus, « ma chère Gina, lui dit-il quand elle s'est résolue à partir « vers les trois heures du matin ; mon portier est pavé par « Zilietti ; je suis pauvre, tu n'as rien non plus; tu as l'ha- « bitude de la grande opulence, je mourrais désespéré si je « te faisais rompre avec Zilietti. »
« Gina s'arrache de ses bras. Le lendemain, à deux heures du matin, elle frappe à la fenêtre de son amant, qui est aussi au premier étage et donne sur un de ces grands balcons en pierre si communs en ce pays ; mais elle le trouve dans le délire et ne parlant que de Gina et de sa passion pour elle. Gina, sortie de chez elle par la fenêtre, et avec le secours d'une échelle de corde, était montée chez son amant aussi par une échelle de corde. Cette expédition a eu lieu treize
nuits de suite, tant qu'a duré le danger de Malaspina. » Rien au monde ne semblerait plus ridicule aux femmes de Paris; et moi, qui ai l'audace de raconter une telle équipée, je m'expose à partager le même ridicule. Je ne prétends pas approuver de telles mœurs ; mais je suis attendri, exalté ; demain, il me sera impossible de ne pas approcher Gina avec respect; mon cœur battra comme si je n'avais que vingt ans. Or voilà ce qui ne m'arrive plus à Paris.
Si je l'avais osé, j'aurais sauté au cou de l'ami qui venait de me conter cette anecdote. J'ai fait durer le récit plus d'une heure. Il m'est impossible de n'être pas tendrement attaché à cet ami.
Milan, i3 novembre. Mœurs de Brescia : Viteleschi. — 11 y avait à Brescia, vers 1786, un comte Viteleschi, homme singulier, dont l'énergie rappelle le moyen âge. Tout ce qu'on m'en a conté annonce un caractère clans le genre de Castruccio Castracani. Comme il était simple particulier, ce caractère se bornait à dissiper sa fortune en dépenses singulières, à faire des folies pour une femme qu'il aima, et enfin à tuer ses rivaux. Un homme regardant sa maîtresse comme il lui donnait le bras : « Baisse les yeux ! » lui criet— il. L'autre continuant à la regarder fixement, il lui brûle la cervelle. De petits écarts de ce genre n'étaient que des peccadilles pour un patricien riche; mais Viteleschi ayant tué l'arrière-cousin d'un Bragadin (noble Vénitien des grandes familles), il fut arrêté et jeté, à Venise, dans la fameuse prison à côté du ponte dei Sospiri. Viteleschi était fort bel homme et très éloquent. Il essaya de séduire la femme du geôlier, qui s'en aperçut. Le geôlier lui fit je ne sais quel tour de son métier, il le chargea de fers, par exemple. Viteleschi prit de là occasion de lui parler, et enfin dans les fers, au secret, sans argent, il séduisit le geôlier, qui chaque jour trouvait du plaisir à venir passer deux heures avec son prisonnier. « Ce qui me tourmente, disait Viteleschi au geôlier, c'est que je suis comme vous ; j'ai de l'honneur. Pendant que je suis ici à pourrir dans les fers, mon ennemi se pa-
vane à Brescia. Ah ! si je pouvais seulement le tuer, puis mourir! » Ces beaux sentiments touchent le °-eôlier, qui lui dit : « Je vous donne votre liberté pendant cent heures. » Le comte lui saute au eou. Il sort de la prison un vendredi soir; une g-ondole le passe à Mestre; une sédiole l'attendait avec des relais. II arrive à Brescia le dimanche à trois heures après midi et prend poste à la porte de l'église. Son ennemi sort après vêpres, il le tue, au milieu de la foule, d'un coup de carabine. Personne n'a l'idée d'arrêter le comte Viteleschi ; il remonte en sédiole et rentre en prison le mardi soir. La seigneurie de Venise reçoit bientôt le rapport de ce nouvel assassinat : on fait venir le comte Viteleschi, qui paraît devant ses juges, pouvant à peine se traîner, tant il est affaibli. On lui lit le rapport. « Combien de témoins ont signé cette nouvelle calomnie? dit Viteleschi d'une voix sépulcrale.— Plus de deux cents, lui répond-on. — Vos Excellences savent cependant que, le jour de l'assassinat, dimanche dernier, j'étais dans cette maudite prison. Vous voyez le nombre de mes ennemis. » Cette raison ébranla quelques vieux juges; les jeunes favorisaient Viteleschi comme un homme singulier, et bientôt, à cause de ce nouvel assassinat, il fut mis en liberté. Un an après, le geôlier reçut, par Ja main d'un prêtre, cent quatre-vingt mille lire venete (90.000 fr.); c'était le prix d'une petite terre, la seule non hypothéquée qui restât au comte Viteleschi. Cet homme brave, passionné, bizarre, dont la vie ferait un volume, est mort dans un âç-e fort avancé, faisant toujours trembler ses voisins. Il a laissé deux filles et quatre fils, tous remarquables par la plus rare beauté. Il y a un conte plaisant d'une cheminée où il avait élu domicile et où il vécut quinze jours pour épier sa maîtresse, qu'il eut la joie inexprimable de trouver fidèle. Elle accordait des rendez-vous à un jeune homme fort riche et qui l'aimait, afin d'en faire un mari pour sa bile. Viteleschi, bien sur de l'innocence de sa belle, tombe tout à coup, du haut de la cheminée où il se tenait, clans le foyer, et dit en riant au jeune homme stupéfait : « Tu l'as échappé belle!
Ce que c'est cependant que d'avoir affaire à un honnête homme ! Tout autre à ma place t'aurait tué sans vérifier la chose. » Le comte Viteleschi était toujours gai, point farouche, et sa plaisanterie avait de la grâce. C'est lui qui se déguisa un jour, à l'approche de Pâques, en confesseur de cette même maîtresse qu'il aima pendant quinze ans. Il avait donné de l'opium au véritable confesseur appelé le matin chez un de ses buli jouant le malade à l'agonie. Le confesseur endormi, Viteleschi lui vole ses habits et marche gravement au confessionnal.
Milan, 19 nov. Le Carnavalon. — Voici une anecdote du carnaval de i8i4,qui vient de m'être contée dans la loge de Mme Foscarini.
Une jeune femme était fort attachée à un officier français, qui était son ami depuis 1806. Les grandes révolutions nelle amieizie (dans les amitiés) ont lieu j ici pendant le carnaval. C'est la malheureuse liberté des bals masqués qui les favorise. La bonne compagnie (tout ce qui est riche et tout ce qui est noble) n'en manque pas un, et ils sont charmants. Telle mascarade en costume, composée de dix personnages, a coûté quatre-vingts sequins à chaque masque, en 1810, bien entendu. Depuis les Teclesk (les Autrichiens), les plaisirs se sont envolés. Lorsqu'il y a bal masqué, vers les deux heures on soupe dans des loges, qui sont illuminées; ce sont des nuits de folie. On arrive à sept heures pour le spectacle. A minuit, des hommes, montés sur des échelles de soixante-dix pieds de haut et portées par un autre homme qui est au parterre, allument six bougies qui sont placées devant chaque loge; à minuit et demi le bal commence.
Teodolinda ET" s'aperçoit, à l'avant-dernier bal masqué du carnaval de i8i4, que le colonel Malclerc luiestinfidèle. A peine rentré chez lui, vers les cinq heures du matin, cet officier reçoit une lettre en mauvais français, qui lui demande raison d'une insulte non spécifiée. On l'invite, au nom de l'honneur, à se rendre sur-le-champ, avec un ami et des pis- .tolets, à la cassine des Pommes, qui est le bois de Boulo-
gne du pays. Il va réveiller un ami, et, malgré la neige et le froid, à la petite pointe du jour, ces messieurs sont au lieu du rendez-vous. Ils y trouvent, pour acteur principal, un très petit homme enveloppé de fourrures; le témoin de l'inconnu manifeste le désir de ne pas parler. A la bonne heure; on charge les pistolets ; on mesure douze pas. Au moment de tirer, le petit homme est obligé de se rapprocher. Malclerc, très curieux, le regarde, et reconnaît Teodolinda R"*, sa maîtresse. Il veut plaisanter; elle l'accable des marques de mépris les mieux raisonnées. Gomme il essaye de diminuer l'intervalle qui les sépare : « N'approchez pas, dit-elle, ou je fais feu sur vous; » et son témoin a beaucoup de peine à la convaincre qu'elle n'en a pas le droit. « Est-ce ma faute, s'il ne veut pas faire feu ? dit-elle à ce témoin. Vous, monstre, vous m'avez fait le plus grand mal possible, dit-elle à Malclerc... Le combat n'est point inégal, comme vous le prétendez. Si vous l'exigez, nous prendrons un pistolet chargé et l'autre non, et nous tirerous à trois pas... Je ne veux pas rentrer vivante dans Milan, ou il faut que vous soyez mort, et j'irai annoncer votre mort à la princesse N***. Vous diriez encore : Ces Italiens sont des assassins, si je vous faisais poignarder, comme il m'est facile, par mes buli. Battez-vous donc, homme lâche, et qui ne 'savez qu'offenser (i)! » Tout cela m'était conté en présence de l'homme qui servit de témoin à Mme R**\ J'ai toujours cru, ajoute-t-il, que la Teodolinda était résolue à mourir. Le fait est que, malgré sa jeunesse et la finesse charmante de ses traits, elle est restée trois ans inconsolable : chose étonnante dans un pays où la vanité n'entre pour rien dans la constance des résolutions. Elle s'occupait uniquement à apprendre le latin et l'anglais,
(i ) Les buli, gens hardis et adroits, se louaient, vers 1770, pour assas siner. Voir le Voyage de M. Roland (le ministre). On prétend qu'on en trouverait encore, au besoin, dans les environs de Brescia. J'ai entendu un jeune homme menacer sérieusement son ennemi de le faire assassiner par ses buli. La gendarmerie de Napoléon avait comprimé ces braves gens. (Note de Beyle.)
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qu'elle montrait à ses filles. Quand ce témoin n'a plus été dans la loge, on a dit qu'il passait, à l'époque du combat, pour un amant dédaigné par Tcodolinda, et qui lui proposa d'ôter à Malclerc le prétexte de la différence des sexes si elle voulait le prendre pour son chevalier, ce qu'elle refusa.
J'avouerai que je ne suis pas très sûr de tous ces détails ; je ne les saurai parfaitement que si je me trouve ici dans trois mois, au retour de M. P***, qui est allé en Suisse conduire ses enfants à la pension Fellemberg. Mais le fond est vrai. — J'aime la force, et de la force que j'aime, une fourmi peut en montrer autant qu'un éléphant.
Bologne, 29 décembre. Affaire Lepri. — Voici l'anecdote Lepri, telle qu'elle m'a été contée par le chevalier Tambroni.
Madame Lepri passait pour l'une des plus jolies femmes de Rome; son mari, M. le marquis Lepri, vint à mourir; elle déclara aussitôt qu'elle était enceinte. La petite fille dont elle accoucha neuf mois juste après la mort du marquis était son premier enfant. Le frère cadet du marquis Lepri, privé d'une immense fortune par la naissance singulière de cet enfant, supposa que la marquise avait un amant, et que du vivant de son mari elle n'avait jamais manqué entièrement à ses devoirs. Ces arrangements ne sont pas fort rares en Italie. Quoi qu'il en soit, de dépit, le Lepri entra dans la prélature ettransporta solennellement au Pape Pie VI tous ses droits à l'héritage de son frère. On vit alors Pie VI disputer, devant son propre tribunal, nommé par lui, l'héritage de la fille de la marquise. Quelques serviteurs dévoués cherchant à lui faire entendre que des méchants pourraient mal interpréter cette démarche, Pie VI répondit noblement : « Une fortune de cinq millions n'est pas une chose sur laquelle il faille cracher, >; Il avait oublié que les juges de la Rote votent en secret. La majorité de ce tribunal eut assez de conscience pour condamner le souverain ; mais la police du pape découvrit bientôt le nom des juges trop honnêtes, et ils reçurent l'ordre de ne plus paraître à la cour, ce qui n'est pas peu de chose, car le plus ancien
jug-e de ce tribunal, composé de prélats, est ordinairement fait cardinal. Tout prélat, à Rome, ne vit que dans l'espoir du chapeau, et voit sa considération croître ou diminuer dans le monde, suivant le plus ou moins de chances qu'il a d'y parvenir. Après cet exemple de sévérité, le pape en appela à un autre tribunal qui se montra moins intègre que la Rote. Une partie des biens du marquis Lepri passa au prince Braschi, neveu de Pie VI, et que nous avons vu à Paris vers 1810 ; Napoléon l'avait fait baron. On dit que la famille Lepri est en instance pour rentrer dans ses terres. Pie VI avait la fig-ure aussi noble que le caractère ; c'était un bel homme, mais d'un air commun. Ganova lui-môme n'a pu ennoblir cette lête, quoique sanctifiée par le malheur mais ce prince a su rég-ner, et on le regrette.
Bologne, 3i décembre. Aventure napolitaine. — Madame Ottofredi m'a dit : Il faut que je vous montre une lettre que j'ai reçue des environs de Naples. Voici la traduction abrégée de cette lettre :
Lucera, 12 mai 1816.
« Très chère cousine et marquise très aimable, « Voici une histoire qui partira, Dieu sait quand, par occasion. Je suis encore tout ému de la passion de l'acteur principal, et moi-môme debolmente, j'ai été un peu acteur. Ce matin, à trois heures et demie, comme je rentrais heureusement tout seul à la petite pointe du jour, j'ai été à môme de rendre un service capital à don Niccola S***, dont vous avez ouï parler. C'est le jeune baron le plus remarquable du pays, beau, éloquent; mais ce matin il était trop ému pour ne me faire qu'une demi-confidence.
« Il y a ici une famille connue de tout le royaume, ainsi que de vous, marquise très aimable, à cause de son rang- et de ses richesses. Elle est composée d'un vieillard encore vert, de soixante-dix ans, plein de vig-ueur et de sévérité ; de sa femme, très fine, très soupçonneuse, très fière de son rang-, autrefois très belle, aujourd'hui fort dévote, et enfin d'une fille
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très jolie, dedix-septàdix-huitans, qui ressemble à la madone du marquis Rinucci. Je lui parle souvent. C'est la plus belle fille detoutela province, et le trait principal de son caractère, celui qui donne un air céleste et bien singulier, en ce pays, à sa charmante physionomie, c'est une expression de sérénité parfaite et même de bonté. Voilà ce que je n'ai jamais vu à Rome. Je m'étonnais souvent, en parlant à donna Fulvia, une amie de la famille, que Lauretta n'eût point d'amoureux à dix-huit ans, et non mariée. Dix-huit ans ici, c'est comme vingt-quatre à Bologne. Il n'y a pas encore huit jours, qu'étant à la soirée du prince C.lo, le père de Lauielta, la Fulvia me disait : Ignorez-vous que le prince C"* n'entend pas raillerie? Vous voyez qu'il n'a clans sa maison rien moins que cinq neveux qui ont été fort mêlés dans les affaires de notre révolution. Ce sont de braves patriotes, grands ferrailleurs, toujours dans les salles d'armes, toujours parlant de leurs prouesses. Ces cinq frères, fort ennuyeux pour tout le monde, ne seraient pas fort commodes pour un amant. Us admirent beaucoup l'esprit de leur oncle, et se sont mis aussi, et pour leur propre compte, à garder leur cousine, qui se moque d'eux du matin au soir. « Ilss'imaginent que l'honneur de leur noble famille serait à jamais entaché si elle avait un amant. — Je trouve, trèsbelle marquise, cette manière de voir fort commune parmi les gentilshommes de ce pays, bien différent du nôtre, et en cela ils me semblent barbares. Donna Fulvia me rappelait que les cinq cousins de donna Lauretta habitent le palais de son père, et que l'imprudent qui aurait la hardiesse d'y pénétrer y laisserait la vie; il trouverait cinq épées devant lui; et peut-être six, le vieuxprince G*** étant bien homme à l'attaquer en brave, ou, vu son âge, à faire unmauvais parti à l'amant, surtout si celui-ci n'était pas aussi noble que lui. Malgré tous ces raisonnements faits parune femme d'esprit, à qui rien n'échappe, j'avoue que je croyais peu à son dire. L'on ne contrarie pas impunément les lois de la nature, surtout en ce pays voisin de l'Afrique. Je voyais un air serein
et heureux qui ne va guère avec les combats intérieurs. En attendant, comme mon âge me met à l'abri de la jalousie des cousins, je cherche ouvertement, depuis plusieurs mois, toutes les occasions de m'entretenir avec donna Lauretta. Douée d'un esprit vif, curieux, singulier, elle me fait toujours des questions sur l'Angleterre et sur ce Paris qu'elle adore ; je lui prête des romans de Walter Scott; enfin, nous ne manquons pas de sujets de conversation. Elle a toujours quelque remarque originale à me communiquer sur les livres qu'elle a lus. Je suis enthousiaste de sa beauté, et ne m'en cache point. Enfin, ce matin, vers les trois heures, comme je me retirais chez moi, heureusement seul, j'ai été accosté si brusquement par don Niccola que je l'ai presque pris pour un voleur. J'ai couru toute la journée pour lui ; j'ai fait vingt visites ; il nous importait de savoir quel effet avait produit sur le public de cette petite ville certain événement de la nuit.
« Voici ce que don Niccola m'a raconté, pour memettreau fait, avec un feu et des gestes pittoresques fort amusants. C'était dans mon jardin, au petit jour ; il était pâle et réellement très beau. Il ressemble un peu àMazzochi,lefameux chef de voleurs. — Je sentis, me dit-il, du commencement que je fus pris, il y a plus de deux ans, que mon amour pour donna Lauretta finirait mal. Elle est gardée par ses cousins et son père d'une manière inouïe et qui surpasse toutes les idées que vous pouvez vous en faire. Trois ou quatre fois j'ai eu des moments de froid avec le prince C"*, parce qu'il croyait s'être aperçu que je regardais sa fille ; et, comme vous savez, je suis si pauvre qu'il ne peut pas être question de mariage avec une héritière aussi riche ; mais la mère de Lauretta, de laquelle j'ai l'honneur d'être un peu parent, m'a toujours protégé. D'ailleurs, je suis le seul joueur d'échecs de la force du vieux prince. Comme donna Lauretta ne manque pas un exercice de piété, de mon côté jeme suis fait ambitieux. J'ai fait deviner partout le monde que je cherchais à obtenir de la cour un emploi dans sa
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diplomatie, que j'étais las de mon pays, et en conséquence je me suis mis à ne plus bouger de l'église.
« Le prince reçoit, comme vous savez, dans le beau salon de marbre où est la statue de Philippe II. On traverse, pour y arriver, une petite antichambre, et ensuite la grande antichambre d'honneur, où sont les statues des amiraux et vice-rois espagnols, membres de la famille. Dans l'épaisseur du mur de la petite antichambre, on a pratiqué une armoire où les laquais mettent les balais ; à droite de la grande antichambre aux statues, et du côté opposé au salon, on trouve deux salles dont les portes restent toujours ouvertes et enfin la chambre à coucher du prince et de la princesse. De leur chambre on passe dans celle de leur fille. Tous les soirs, une ancienne femme de chambre de la princesse entre quand elle est au lit avec son époux, met près du pied du lit, et en face du prince, un grand crucifix d'ivoire haut de quatre pieds et demi, ferme la porte à double tour, place la clef sousle chevet du prince, jette de l'eau bénite sur le lit, et se retire dans une chambre attenant à celle de donna Lauretta.Ily a dix-huit mois, à peu près, que je trouvai le temps, en passant d'une pièce à une autre, un jour de gala où l'on recevait tous les officiers du régiment autrichien arrivant de Naples, de dire à donna Lauretta : « Cette nuit, je me cacherai dans l'armoire aux balais, et « quand votre père sera endormi, je gratterai à sa porte, « venez m'ouvrir en prenant la clef sous son chevet. — «Gardez-vous-en bien. — fJc serai à la porte vers une « heure. » Je ne trouvai pas le temps d'en dire davantage. Je ne lui avais pas parlé quatre fois de mon amour ; mais j'avais vu qu'elle était sensible à ma prétendue dévotion, et plus encore au sacrifice d'amour-propre que j'avais été obligé de faire en déclarant que je sollicitais un emploi de cette infâme cour de***. Vous savez que j'accepterais plutôt la mort.
« Enfin, ce soir-là, je sortis du salon avant tout le monde, et me plaçai facilement dans l'armoire aux balais. Si vous
avez aimé, jugez du tremblement qui me saisit, quand, vers une heure, ayant, entendu cesser depuis longtemps tous les bruits de la maison, je me hasardai à aller gratter à la porte de cette terrible chambre à coucher, où le vieux prince C"** pouvait ne pas dormir. La clef de la porte de sa chambre doit être énorme, me dis-je en y arrivant ; car le trou de l'antique serrure était si grand que je pouvais voir très bien tout ce qui se passait dans la chambre. Mais, à mon inexprimable étonnement et terreur, je la vis éclairée par une veilleuse qui brûlait au pied du grand crucifix. J'hésitai long-temps. Enfin ma passion pour Lauretta l'emporta ; je crus entendre un peu ronfler le prince, et je me mis à frapper de petits coups. La chambre à coucher des parents étant immense, celle de Lauretta se trouvait fort éloignée. Je frappai bien pendant une demi-heure ; je songeais à abandonner l'ingrate Lauretta et à quitter le pays pour toujours, lorsque enfin j'eus la joie surhumaine de la voir paraître. Elle était en chemise, nu-pieds, ses cheveux dénoués, el mille fois plus belle que je ne me l'étais imaginé ; elle alla d'abord près du lit de son père, pour s'assurer qu'il dormait. Comme elle s'y arrêtait beaucoup, je hasardai de frapper encore. Chaque coup, quelque faible qu'il fût, me retentissait dans le cœur. Il me semblait que j'allais tomber évanoui. Je vis enfin ma Lauretta s'approcher de la porte ; elle mit sa bouche tout contre l'ouverture de la serrure, et me dit bien bas : «Imprudent ! va-t'en. - Com- « ment veux-tu que je m'en aille? il m'est impossible de sor- « tir; refuseras-tu de me parler? Il y a plus de trois se- « maines que je n'ai pu te dire un mot. Je ne te demande « qu'un quart d'heure de conversation dans l'antichambre. « ou dans ta chambre à coucher. » Il me fallut bien une demi-heure pour la persuader. Enfin elle se décida à aller prendre la clef sous le chevet de son père. Je lui dis : « Si le prince se réveille, il te tuera. — Peut-être que non, » répondit-elle en s'éloignant.
« Elle revint avec la clef ; mais la porte était fermée à
double tour, et la serrure antique et rouillée. Je crus mourir en entendant le bruit de la clef à chaque tour. Si vous ne m'aviez pas fait de compliments sur ma conduite de ce matin, je n'oserais jamais vous tout dire, comme je fais, de peur que vous ne me prissiez pour un homme faible. Enfin la porte fut ouverte; je me glissai dans la chambre. La figure sévère du prince était découverte et tournée vers l'endroit où je marchais. Lauretta resta derrière, referma la porte et remit la clef. Il faut être amoureux dans le moment pour se faire une idée de mon saisissement affreux en entendant ces petit bruits; se trouver pendant une tempête horrible sur une petite barque est loin de pouvoir donner de telles sensations. Etions-nous découverts, de la vie peut-être je ne revoyais Lauretta. Arrivé dans sa chambre, que de reproches n'eus-je pas à essuyer? Je me vis encoi^e sur le point de la quitter pour jamais, elle et le pays. Nous disputâmes jusqu'à la petite pointe du jour ; mais elle m'aimait. « Il y avait dans la chambre de Lauretta un autel fermant avec deux grandes portes, comme une alcôve; elle m'y cacha. Vers midi, après que les chambres eurent été faites par les valets, n'entendant plus de bruit, je me g-lissai par le même chemin que la nuit, jusque dans la grande antichambre, où, arrivé, je me mis à marcher avec force, et je fis une visite à l'un des cousins.
« Je vins plusieurs nuits par ce chemin dangereux. Quelque temps après, Lauretta, dont l'amour augmentait tous les jours, m'ayant regardé fixement à l'ég-lise, dans un moment de jalousie, on fut sur le point de me prier de ne plus venir à la maison.
« Nous eûmes l'idée que je pourrais monter par le balcon de sa chambre. L'essentiel était de n'avoir pas de confident dans une maudite ville où tout le monde se connaît et où je suis pourchassé par la police. J'allai acheter une corde d'un pêcheur, à six lieues d'ici ; mais au lieu d'arranger cette corde en échelle, je me contentai d'y faire des nœuds. La fenêtre était à cinquante pieds de terre au moins ; une
nuit fort obscure, je me trouvai à une heure sous le balcon. Lauretta me jeta un fil ; elle remonta la corde, l'attacha, et je commençai à monter.
« Mais le balcon, appartenant à une façade fort belle. était charo-é de sculptures et se trouvait beaucoup plus éloigné de la muraille que je n'avais pensé. A chaque fois que je voulais m'appuyer contre le mur avec les pieds, j'étais repoussé et je balançais en l'air pendant assez longtemps. Je sentis que les forces me manquaient ; j'éprouvais une douleur intolérable entre les épaules. J'étais bien alors à quarante pieds de haut ; je vais tomber, me disais-je ; je serai brisé, je ne pourrai jamais m'éloisrner; demain on me trouvera sous la fenêtre de Lauretta; on soupçonne déjà nos amours ; elle sera déshonorée. Ce moment fut affreux. Elle se penchait vers moi de dessus le balcon ; je lui criai à voix basse : « Je n'ai plus de force, je no puis plus monter. — Courag-e, courag-e ! me dit-elle. Je montai encore trois nœuds : tout à coup je sentis mes forces anéanties ; je n'en pouvais plus. — Encore un nœud, » me cria-t-elle, tellement penchée en dehors du balcon que je sentis la chaleur de son haleine sur ma joue. Cette sensation, je crois, me donna des forces : j eus le bonheur de pouvoir monter ce nœud. Il me semblait que mesépaules s'ouvraient à force de douleur. Au moment où je respirais, après avoir monté ce nœud et où je n'en pouvais décidément plus, je me sentis saisir par les cheveux, et Lauretta, avec une force incroyable dans une jeune fille de dix-huit ans, m'attira sur le balcon. Elle fut dans ce moment plus forte qu'aucun homme. Nous n'employâmes plus ce moyen trop difficile, je recommençai à me cacher dans l'armoireaux balais. Un soir, un sorbet étant tombé sur le parquet dans le salon, don Cechino, un des cousins, vint chercher un balai. La première chose qu'il saisit dans l'obscurité, ce fut mon bras ; comment fit-il pour ne pas s'apercevoir que ce n'était pas un morceau de bois qu'il touchait ? Son opération faite, il revint avec de la lumière. Pour cette fois, tout est perdu,
me disais-je en me faisant petit, lorsqu'un de ses frères venant à passer, il se tourna un peu et se mit à lui parler, tenant son bougeoir d'une main, et, de l'autre, remettant le balai dans l'armoire.
« Le même don Cechino prit la manie de la musique, et tous les soirs, jusqu'à deux heures, il écorchait les airs de Cimarosa sur le piano anglais du grand salon. Lauretta ne pouvait plus venir m'ouvrir qu'à trois heures du matin, et comme nous étions au mois de juin, il faisait jour à quatre. Enfin, après un grand mois de mots adroitement jetés, nous réussîmes à persuader à la princesse que son piano favori était gâté par la grosse main de don Cechino.
« — Et alliez-vous souvent à ces rendez-vous hasardeux? ai-je dit à don Niccola.
« — D'abord une fois par semaine, puis quelquefois trois jours de suite, ou au moins de deux jours l'un. A la fin nous avions fait entièrement le sacrifice de notre vie, nous ne pensions plus qu'à notre amour, et le voisinage de la mort semblait rendre nos joies plus vives.
« — Et toujours la porte fermée à double tour, à ouvrir, à vingt pas du lit des parents ?
« — Toujours ; nous avions pris tant de hardiesse que nous passions dans cette chambre comme si nous y étions seuls. 11 m'est arrivé de lui baiser la main dans cette chambre, malgré elle, et, ce faisant, de renverser le grand crucifix d'ivoire. Une autre fois, le matin, une de ses femmes est venue prendre du linge dans un des tiroirs de l'autel fait en commode, placé dans sa chambre ; j'étais sur l'autel, debout, contre le tableau enfumé. Je ne conçois pas comment cette femme n'a pas levé les yeux et ne m'a pas vu ; il est vrai que j'étais en noir. Peut-être, comme donna Lauretta est adorée dans cette maison sévère, la femme de chambre n'a-t-elle voulu rien voir. Peut-être la princesse elle-même nous a-t-elle vus de nuit traversant sa chambre. Considérant les tragédies qui allaient naître si elle disait un mot, elle a trouvé plus sage de se taire; mais sa physionomie
avec moi est celle d'une haine profonde et contenue; enfin tout est toujoursbien allé ; mais, ce matin, j'étais perdu — »
(Je nuirais à mon livre si j'imprimais la fin de cette histoire.)
Bologne, 4 janvier 1817. Le Valet de cœur. Anecdote française (M. de Sône). — J'ai raconté mes anecdotes à ces messieurs... :
« On jouait beaucoup, avant la Révolution, chez madame la duchesse de Poitiers ; cette maison était le centre du beau monde. Le comte de Canaples y venait souvent, et un peu, à ce que pensaient quelques personnes, parce que madame de Luz, jeune femme mariée depuis peu, s'y trouvait tous les soirs. Le comte se plaignait un jour du malheur qu'il avait de dormir la bouche ouverte, ce qui le réveillait trois ou quatre fois par nuit, et de la manière la plus désagréable. Un médecin allemand, qui amusait cette noble société, lui dit : « Je vais vous guérir, monsieur le comte, et avec une carte à jouer ; vous la roulerez, vous la placerez comme un tuyau de pipe dans le coin de la bouche, entre les lèvres, avant de vous livrer au sommeil. » Le soir, quand le jeu fut terminé, M. de Canaples, faisant des contes et jouant avec les cartes, madame de Poitiers lui dit: « Tenez, comte, prenez ce valet de cœur qui vous guérira cette nuit. » Le lendemain, à la même heure, après la fin du jeu, et la même société se trouvant à peu près autour de la table, y compris madame de Luz, arrive de Versailles M. le baron de Luz. Après avoir dit les nouvelles, il ajoute : « Je suis icidebonne heure aujourd'hui, mais hier je ne suis rentré chez moi qu'à cinq heures du matin. A propos, madame la duchesse, vous donnez des vices à ma femme; elle devient une joueuse effrénée ; devinez ce que j'ai trouvé dans son lit : un valet de cœur ! » Et le baron tire de sa poche et montre à la société stupéfaite le valet de cœur de la veille, roulé en tuyau de pipe. M. le baron de Luz commençait à remarquer le grand effet que produisait son histoire, mais madame la duchesse de Poitiers eut la présence d'esprit de l'emmener
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pour longtemps dans l'embrasure d'une fenêtre, sous prétexte de lui parler d'affaires à traiter à Versailles. »
«Gomme M. le duc de Sône nevenaitjamais voir sa femme le soir, elle recevait l'abbé de Voisenon. Il s'y trouvait une nuit dans un négligé assez embarrassant, lorsque, tout à coup, l'on entend venir le duc. « Nous sommes perdus ! s'écrie madame de Sône. — Nous sommes sauvés, reprend le petit abbé plein de sang-froid, si vous voulez bien faire semblant de dormir. » Et l'abbé se meta lire tranquillement. Le duc paraît sur la porte; l'abbé, le doigt sur la bouche, lui fait signe de se taire etd'approcher sans bruit. Dès qu'il fut près du lit : « Vous êtes témoin, monsieur le duc, que j'ai gagné le pari : madame la duchesse, qui se plaint de ne jamais dormir, ag"agécesoir que je ne viendrais pas dans sa chambre à une heure du matin. J'ai enchéri, et j'ai dit que je me placerais dans son lit : m'y voici. — Mais est-il déjà une heure ? » dit le mari. Et il alla consulter une pendule dans la pièce voisine. Après quoi, toujours dans un profond silence, l'abbé se leva, s'habilla et s'en alla avec M. de Sône. »
Bologne, i 6 janv. La comtesse Valamara. — M. le comte Valamara, blondin à figure très douce, jaloux par vanité du cardinal Z*", et ne sachant comment empêcher sa femme d'aller à ses soirées, répandit le bruit qu'il partait pourParis, et la conduisit en effet à un château malsain situé sur le Pô, près de Ponte-Lagoscuro. Là il vécut avec elle assez bien en apparence, mais sans jamais direun seul mot à elle non plus qu'à deux vieux domestiques à figures sinistres qu'il avait emmenés avec lui. Cette jeune femme, nerveuse, d'une sensibilité romanesque, bien loin de songer au cardinal Z*", avait une passion pour le notaire Gardinghi, qui l'aimait, mais jamais n'avait reçu d'elle le moindre encouragement ; elle le traitait même beaucoup plus mal qu'aucun autre. Gardinghi en était venu à la regarder, mais à n'oser jamais lui adresser la parole. Quelques mois après sa disparition, des bruits sinistres se répandirent à Bologne. Gardinghi se
mit à la chercher; il- découvrit enfin le château près de Ponte-Lagoscuro ; mais malheureusement n'osa pas y pénétrer, de peur de fâcher une femme qui ne lui avait jamais dit qu'elle l'aimait que des yeux. Enfin, après quinze ou vingt jours que Gardinghi passa déguisé dans un misé- [ rable cabaret d'un village voisin, où quelquefois allait boire un des valets à figure sinistre, il entendit cet homme dire : « Il signor conte fait ce qu'il lui plait avec la pauvre contessina, è un signore (tout lui est permis, il est noble); mais nous, nous finirons par les galères. » Gardinghi, effrayé, n'hésita plus; le lendemain matin il entra de vive force et le pistolet à la main chez le comte Valamara; il prétendit, pour la forme, être envoyé par le vice-légat. 11 pénétra jusqu'au lit de la contessina, qui déjà était hors d'état de parler. Il fit appeler deux paysannes, et ne quitta plus la femme qu'il aimait, et qui vécut encore trois jours : elle n'avait pas vingt-quatre ans! Le comte était comme fou, et semblait demander grâce à Gardinghi, qu'il laissait maître du château. On prétend pourtant qu'il essaya de le tuer et lui tira un coup de fusil : c'est ce que le notaire a toujours nié. Le comte est, dit-on, en Amérique; le notaire n'a plus paru dans aucune société, et a fait depuis cette fortune immense par laquelle son nom vous est connu. Il a toujours à son service les deux vieux serviteurs du comte, et ils disent qu'il leur parle quelquefois de la pauvre contessina. On s'accorde à penser qu'elle fut assassinée par le seul effet des mauvais procédés, sans poison ni poignard. Crotoxe, 20 mai. Le Brigand. — Je viens d'être bien étonné, en retrouvant ici, au bout du monde, le brave capitaine Joseph Renavans, que j'ai vu simple dragon en 1800. « J'étais, dit-il, dans le 34* régiment de ligne toujours écrasé, et où j'ai vu passer vingt mille hommes. Toujours silencieux, froid, et craignant l'insolence avec mes supérieurs, j'ai obtenu mes trois grades par hasard, et de la main de Napoléon. Mon bataillon vint à Naples, et pendant trois ans j'ai fait une horrible guerre contre les brigands. Je pourchassais
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le fameux Parella, qui se moquait de nous. Un jour le ministre Salicetti me lit appeler àNaples: — Tenez, me dit-il, voilà trois cent cinquante mille francs; mettez à prix la tête des brigands; employez tous les moyens; enfin il faut en finir, car ceci prend une couleur politique. Je fis annoncer parles curés, continue M. Renavans, que je donnerais quatre cents ducats de la tête de Parella. Trois moisaprès.je me trouvais dans mon cantonnement sur le midi, mourant de chaud, et ma chambre fort obscure, quand mon serg-ent m'annonce qu'un inconnu me demande. Bientôt entre un paysan; il dénoue son sac, en sort froidement la tête de Parella et me dit : Donnez-moi mes quatre cenis ducats. Je vous jure que de ma vie je ne lis un tel saut en arrière. Je courus à la fenêtre pour l'ouvrir. Le paysan mit la tête sur ma table, et je la reconnus parfaitement pour celle de Parella. — Cornmenten es-tu venu à bout,luidis-je? — Sigmorcommandant, il faut savoir que depuis douze ans je suis le barbier, le domestique et l'homme de confiance de Parella; mais il y a trois ans, le jour de la Pentecôte, il fut insolent envers moi. Depuis, j'ai entendu notre curé dire à son prône que vous donneriez quatre cents ducats pour la tête de Parella. Ce matin, se trouvant seul avec moi, et tous nos amis étant sur la grande route, il m'a dit : — Voilà un moment de tranquillité, j'ai la barbe horriblement longue; rase-moi, ça me rafraîchira. J'ai commencé à faire cette barbe; parvenu à la moustache, j'ai pu regarder derrière ses épaules ; j'ai vu que personne ne venait, et crac, je lui ai coupé le cou. » Dans la suite delà conversation, M. Renavans me dit : « On m'a tout ôté en France; je suis venu voir si la femme d'un apothicaire, autrefois jolie, et aimée de moi, me reconnaîtrait; elle est veuve, et je crois que je vais l'épouser et devenir apothicaire.
Près de Mélito, 28 mai. Les Calabrois. — H y a quelques mois qu'une femme mariée de ce pays, connue par sa piété ardente autant que par sa rare beauté, eut la faiblesse, de donner rendez-vous à son amant, dans une forêt de la
montagne, à deux lieues du village. L'amant fut heureux. Après ce moment de délire, l'énormité de sa faute opprima l'âme de la coupable : elle restait plongée dans un morne silence.*' Pourquoi tant de froideur? dit l'amant. — Je songeais aux moyens de nous voir demain; cette cabane abandonnée, dans ce bois sombre, est le lieu le plus convenable. » L'amant s'éloigne; la malheureuse ne revint point au village,et passa la nuit dans la forêt, occupée, ainsi qu'elle l'a avoué, à prier. et à creuser deux fosses. Le jour parait, et bientôt l'amant, qui reçoit la mort des mains de cette femme, dont il se croyait adoré. Cette malheureuse victime du remords ensevelit son amant avec le plus grand soin, vient au village, où elle se confesse au curé, et embrasse ses enfants. Elle retourne ensuite dans la forêt, où on la trouve sans vie. étendue dans la fosse creusée à côté de celle de son amant. Rome, 18 octobre. La Princesse Santa-Valle. — Ce soir. au milieu de la conversation chez madame Crescenzi, un fort bel homme de trente-six ans, avec des yeux plus sombres encore que ceux qu'on rencontre d'ordinaire à Rome, a tout à coup pris la parole. Il a parlé tout seul pendant dix minutes, et assez bien ; après quoi il est retombé dans un morne silence. Personne n'a répliqué à ce qu'il avait dit, et la conversation a repris comme si elle avait été interrompue par un accident. Voici l'histoire delà princesse Santa-Valle, qui, du reste, est imprimée partout, et que le lecteur est engagé à passer, s'il la connaît. Cne belle comtesse, née en Allemagne, une de ces femmes cosmopolites fort protégées par la diplomatie du dix-neuvième siècle, vivait à Naples avec le plus grand luxe, et recevait toute la société. On voyait sur les «renoux de la jeune comtesse une jolie petite fille de huit à dix ans; la comtesse passait sa vie à l'embrasser dans des transports de tendresse, ou à lui donner des coups de pied et à la mordre. La petite fille, au désespoir, obtint de sa protectrice, par le moyen d'un jeune p , ami de la maison,
d'être mise au couvent de Sorrento, la patrie du Tasse, et le plus beau lieu de la terre. Ses charmes se développèrent
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avec son esprit. A peine âgée de seize ans, on la citait comme la jeune fille la plus distinguée de Naples. Un homme vain, le prince Santa- Valle, avait alors les plus beaux chevaux les voitures les plus nouvellement importées de Londres : il pensa que la plus belle femme de Naples compléterait son luxe. La pauvre Emma, qui redoutait peu les folies de la comtesse sa protectrice, qui lui disait l'avoir adoptée en la trouvant orpheline dans une auberge, la pauvre Emma se trouva trop heureuse d'épouser l'être d'Italie qui savait le mieux de combien de lignes la manchette de la chemise doit dépasser l'habit. Elle devint princesse. La négociation fut conclue avec beaucoup d'adresse par la comtesse cosmopolite. Quand le prince fut tout à fait engagé, elle lui avoua qu'Emma était sa fille, et qu'elle avait pour frère le jeune prince romain qu'on voyait chez elle. Ainsi se trouva expliquée la ravissante beauté de cette enfant, fruit de l'union contractée entre une fort belle femme du Nord et un homme du Midi. Peu de mois après le mariage d'Emma, les événements politiques forcèrent le prince de Santa- Valle à quitter Naples. La jeune princesse fut indifférente au sort d'un tel mari, vint à Rome où elle fut reçue magnifiquement par le fameux prince Antoine Borghèse, homme de mérite. La jeune princesse Santa- Valle habitait depuis longtemps le palais Borghèse, lorsque le bruit de la mort de son mari se répandit à Rome. La jeune veuve se hâta de prendre le deuil : et il y eut au monde deux cœurs heureux de plus. Emma aimait à la passion un jeune noble romain, mais jusque-là ne l'avait jamais reçu qu'en présence d'une vieille duègne de la maison Borghèse, qu'elle avait prise à son service aussitôt qu'elle se fut laissée aller à la faiblesse de recevoir son amant chez elle. A peine eut-elle prit le deuil, que le futur mariage du jeune Romain ne fut plus un secret dans la société. Après plusieurs mois, les plus heureux de la vie de la pauvre Emma, elle allait enfin épouser son amant, et le voir hors de la présence de la duègne, quand arriva la nouvelle qu'elle n'était pas veuve. Bientôt le prince
Santa-Valle parut à Rome. Peu de jours après on trouva la jeune Emma morte sous un berceau de fleurs dans le beau jardin Farnèse, qui domine le Forum romain. Le mari, fort bon homme, et point jaloux, ne fut point soupçonné. On supposa que la jeune personne avait cédé à une idée inspirée par son sang allemand. Son amant est devenu presque fou, ajouta la personne qui nous parlait : et vous avez pu en juger ; c'est ce pauvre homme que vous venez de voir. Quand il est seul, on l'entend faire la conversation avec son Emma; il croit qu'elle lui répond, et il lui parle toujours des préparatifs de leur prochain mariage.
Rome, 27 janvier 1828. Romanelli (1). — On nous raconte l'anecdote touchante du colonel Romanelli, qui s'est tué à Naples, parce que la duchesse C... l'avait quitté. « Je tuerais bien mon rival, disait-il à son domestique, mais cela ferait trop de peine à la duchesse. »
Rome, 29 mai. Intérieur d'un couvent, aventures de Lucrèce Frangimani. — Flavia Orsini gouvernait avec prudence et fermeté le couvent noble de Catanzara, situé dans la Marche. Elle s'aperçut qu'une de ses religieuses, l'altière Lucrèce Frangimani, avait une intrigue avec un jeune homme de Forli qu'elle introduisait la nuit dans le couvent. Lucrèce Frangimani appartenait à l'une des premières familles des Etats de l'Eglise, et l'abbesse se vit obligée à beaucoup de ménagements.
Clara Visconti, nièce de l'abbesse et religieuse depuis peu de mois, était l'amie intime de Lucrèce. On regardait Clara comme la plus belle personne du couvent. C'était un modèle presque parfait de cette beauté lombarde que Léonard de Vinci a immortalisée dans ses tètes d'Hérodiade.
Sa tante l'engagea à représenter à son amie que l'intrigue qu'elle entretenait était connue et que son honneur l'obligeait à y mettre un terme. « Vous n'êtes encore qu'une enfant timide, lui répondit Lucrèce; vous n'avez jamais
(1) Promenades dans Rome, aiDsi que les anecdotes suivantes.
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aimé ; si votre heure arrive une fois, vous sentirez qu'un seul regard de mon amant est fait pour avoir plus d'empire sur moi que les ordres de madame l'abbesse et les châtiments les plus terribles qu'elle peut m'infliger : et ces châtiments, je les redoute peu : je suis une Frangimani ! »
L'abbesse, voyant que tous les moyens de douceur échouaient, en vint aux réprimandes sévères. Lucrèce y répondit en avouant sa faute, mais avec hauteur. Son illustre naissance devait, suivant elle, la placer bien au-dessus des règles communes. « Mes excellents parents, ajouta-t-elle avec un sourire amer, m'ont fait faire des vœux terribles dans un âge où je ne pouvais comprendre ce à quoi je m'engageais ; ils jouissent de mon bien; il me semble que leur tendresse doit aller jusqu'à ne pas laisser opprimer une tille de leur nom ; ceci ne leur coûtera pas d'argent. »
Peu de temps après cette scène assez violente, l'abbesse eut la certitude que le jeune homme de Forli avait passé trente-six heures caché dans le jardin du couvent. Elle menaça Lucrèce de la dénoncer à l'évêque et au légat, ce qui eût amené une procédure et un déshonneur public. Lucrèce répondit fièrement que ce n'était pas ainsi qu'on agissait avec une fille de sa naissance, et que, dans tous les cas, si l'affaire devait être portée à Rome, l'abbesse eût à se souvenir que la famille Frangimani y avait un protecteur naturel dans la personne de monseigneur"* (c'est l'un des grands personnages de la cour du pape). L'abbesse, indignée de tant d'assurance, comprit cependant toute la valeur de ce dernier mot; elle renonça à supprimer par les voies de droit l'intrigue qui déshonorait son couvent.
Flavia Orsini, d'une fort grande naissance elle-même, avait beaucoup d'influence dans le pays ; elle sut que l'amant de Lucrèce, jeune homme fort imprudent, était vivement soupçonné de carbonarisme. Nourri de la lecture du sombre Alfieri, indigné de la servitude où languissait l'Italie, ce jeune homme désirait passionnément faire un voyage en Amérique, afin de voir, disait-il, la seule république qui
ANECDOTES ITALIENNES S l I
marche bien. Le manque d'argent était l'unique obstacle à son voyage; il dépendait d'un oncle avare. Bientôt cet oncle, obéissant à la voix de son confesseur, engage son neveu à quitter le pays et lui donne les moyens de voyager. L'amant de Lucrèce n'osa la revoir ; il traversa la montagne qui sépare Forli de la Toscane, et l'on sut qu'il avait prit passage à Livourne sur un vaisseau américain.
Ce départ fut un coup mortel pour Lucrèce Frangimani. C'était alors une fille de vingt-sept à vingt-huit ans, d'une rare beauté, mais d'une physionomie fort changeante. Dans ses moments sérieux, ses traits imposants et ses grands yeux noirs et perçants annonçaient peut-être un peu l'empire qu'elle était accoutumée à exercer sur tout ce qui l'environnait; dans d'autres instants, pétillante d'esprit et de vivacité, elle devançait toujours la pensée de qui lui parlait. Du jour qu'elle eut perdu son amant, elle devint pâle et taciturne. Quelque temps après, elle se lia avec plusieurs religieuses qui faisaient profession de haïr l'abbesse. Celleci s'en aperçut, mais n'y fit aucune attention. Bientôt Lucrèce prêta son génie à la haine jusque-là inactive et impuissante de ses nouvelles amies.
L'abbesse avait toute confiance dans la sœur converse attachée à son service; Martina était une fille simple, habituellement triste. Sous prétexte de santé, mais dans le fait par des motifs plus sérieux, la sœur Martina préparait seule les mets fort simples qui formaient la nourriture de l'abbesse. Lucrèce dit à ses nouvelles amies : « Il faut à tout prix nous lier avec Martina, et d'abord découvrir si elle n'a aucune intrigue au dehors. » Après plusieurs mois de patiente observation, on sut que Martina aimait un vetturino du bourg voisin de Catanzara et mourait de peur d'être dénoncée à la vertueuse abbesse. Le vetturino Silva était toujours par voies et par chemins ; mais, à chaque voyage qu'il faisait à Catanzara, il ne manquait pas de trouver un prétexte pour venir voir Martina. Lucrèce et plusieurs de ses nouvelles amies avaient hérité de quelques parures en
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diamants : elles les firent vendre à Florence. Ensuite le frère de la femme de chambre de l'une de ces dames feignit d'avoir des affaires hors du pays, voyagea dans la voiture de l'amant de Martina, devint son ami, et un jour lui dit négligemment qu'une sœur converse du couvent, nommée Martina, venait d'hériter en secret du trésor d'une religieuse morte depuis peu et qu'elle avait soignée avec beaucoup de zèle.
Le vetturino venait justement d'être presque ruiné par une confiscation et une prison de trois mois qu'il avait subie à Vérone. Un de ses voyageurs, après avoir rempli sa voiture de contrebande, s'était évadé au moment où les douaniers autrichiens de la ligne du Pô saisissaient les marchandises prohibées. Après ce malheur, Silva revenait à Gatanzara avec des chevaux de louage, les siens avaient été vendus ; il ne manqua pas de demander de l'argent à Martina, qui, dans le fait, était pauvre, et fut réduite au désespoir par les reproches de son amant et ses menaces de l'abandonner. Cette fille tomba malade; Lucrèce Frangimani eut la bonté d'aller la voir souvent.
Un soir elle lui dit : « Notre abbesse a un caractère trop irascible ; elle devrait prendre de l'opium pour se calmer, elle nous tourmenterait moins par ses réprimandes journalières. » Quelque temps après, Lucrèce revint 'sur cette idée: « Moi même, dit-elle, quand je me sens disposée à tant d'impatience, j'ai recours à l'opium. Depuis mon malheur, j'en prends souvent. » Enhardie par cette allusion à un événement bien connu dans le couvent, Martina confia en pleurant à la puissante sœur Frangimani qu'elle avait le malheur d'aimer un homme du bourg voisin, et que cet amant était sur le point de la quitter parce qu'il la croyait riche, et lui demandait des secours qu'elle ne pouvait lui offrir.
Lucrèce portait ce jour-là, sous sa guimpe, une petite croix ornée de diamants ; elle la détacha et força Martina à l'accepter. Peu de temps après, elle revint avec adresse sur l'idée de donner de l'opium à l'abbesse pour calmer
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sesemportemcnts journaliers. Quelque prudence que Lucrèce mît dans cette proposition, la fatale idée de poison s'offrit àMartina dans toute son horreur. « Qu'appelez-vous poison ? dit Lucrèce indignée. Tous les trois ou quatre jours vous mettrez quelques gouttes d'opium dans ses aliments, et je prendrai moi-même devant vous, dans mon café, la même quantité de gouttes d'opium sortant de la même fiole. » Martina était simple et confiante ; elle adorait son amant ; elle avait affaire à une personne passionnée, d'une adresse et d'un esprit infinis. Son amant avait reçu avec reconnaissance la petite croix de diamants et l'aimait plus que jamais. Elle donna à l'abbesse ce qu'on appelait de l'opium, et fut presque tout à fait rassurée en voyant Lucrèce laisser tomber dans son café quelques gouttes de la même liqueur.
Une autre séduction contribua surtout à décider Martina. Les religieuses du chapitre noble de Gatanzara ont le privilège, au bout de cinqans de religion, d'exercer tour à tour et pendant vingt-quatre heures chacune les fonctions de portière du couvent. Lucrèce dit à Martina que, la première fois qu'elle ou une de ses amies aurait la garde de la clôture. on oublierait de mettre la barre derrière la petite porte près de la cuisine, par laquelle les hommes de peine apportaient les provisions au couvent. Martina comprit qu'elle pourrait cette nuit-là recevoir son amant.
Près d'une année s'était écoulée depuis que l'abbesse avait eu la fatale idée de gêner les amours de Lucrèce Frangimani. Pendant cet intervalle, un jeune Sicilien accusé de carbonarisme dans son pays était venu se réfugier en quelque sorte sous la protection du confesseur du couvent, qui était sononcle. RodéricLandriani vivait fort retiré dans une petite maison du bourg de Catanzara ; son oncle lui avait recommandé de ne pas faire parler de lui. Rodéric n'avait pour cela aucune violence à se faire. D'un caractère généreux et romanesque, mais fort pieux, les persécutions qu'il souffrait depuis la révolution de 1821 avaient redoublé la mélancolie
qui lui était naturelle. Son oncle lui avait conseillé de passer chaque jour plusieurs heures dans l'église du couvent : « Vous pourrez y porter, lui dit-il, des livres d'histoire que je vous prêterai. » Aux yeux de Rodéric, une lecture mondaine en un tel lieu eût été une profanation ; il y lisait des livres de piété. Les sœurs converses qui avaient le soin de l'église remarquèrent ce beau jeune homme auquel rien ne pouvait donner de distraction, sa beauté mâle et sou air militaire faisaientun étrange contraste, aux yeux des bonnes sœurs, avec la réserve extrême de ses manières.
L'abbesse apprit cette conduite exemplaire ; elle invita à dîner àsonparloir particulière neveud'unpersonnageaussi important que le confesseur du couvent. Landriani eut ainsi quelques rares occasions de parler à Clara Visconti. Par ordre du directeur de sa conscience, Clara passait des heures entières en contemplation derrière le grand rideau qui sépare du reste de l'église la grille du chœur des religieuses. Une fois que Rodéric lui fut connu, elle remarqua qu'il fréquentait assidûment l'église ; il lisait avec attention, et, quand Y Angélus sonnait, il quittait son livre pour se mettre à genoux et faire la prière.
Landriani, qui, en Sicile, avait vécu dans le monde, se trouvant à Catanzara sans autre société que celle d'un oncle d'un caractère sombre et despotique, prit peu à peu l'habitude de venir voir l'abbesse tous les deux jours. Il trouvait Clara auprès de sa tante ; elle répondait en peu de mots à ce qu'il disait, et d'un air fort triste et presque sauvage. Rodéric, qui n'avait aucun projet, se sentit moins malheureux; mais bientôt le jour qu'il passait sans voir Clara lui sembla d'une longueur insupportable. Comme il en disait quelque chose à lajeune religieuse sans dessein et presque sans s'en apercevoir, elle lui répondit que son devoir l'appelait presque tous les joursau chœur des religieuses, d'où elle le voyait fort bien lisant dans la nef. A la suite de cette confidence, il arrivait que quelquefois Clara appuyait sa tête contre le rideau et la grille de façon à marquer l'endroit où elle était.
Un jour que Rodéric regardait attentivement la grille qui le séparait de Clara, elle eut la faiblesse d'écarter un peu le rideau. Ils étaient assez près pour se parler facilement; mais il a été prouvé, dans la procédure, que jamais à cette époque ils ne s'étaient adressé lapai'ole dans l'église. Après quelques semaines de bonheur etd'illusions, Rodéiïc devint fort malheureux : ilne putse dissimuler qu'il aimait; mais Clara était religieuse, elle avait fait des vœux au ciel; à quel crime ne le conduisait pas cet amour !
Rodéric, qui disait tout àClara, lui fit part de ses remords et de son malheur; ce fut la première fois qu'il lui parla d'amour. Elle le reçut fort mal; mais cette étrange manière de déclarer sa passion ne le rendit que plus intéressant aux yeux de la jeune Romaine. Tel est l'amour dans ces âmes passionnées ; les plus grands défauts, les crimes, les désavantages les plus extrêmes, loin d'éteindre l'amour, ne font que l'augmenter. « J'aimerais mon amant quand il serait voleur! » me disait madame L***, par qui j'ai su l'histoire que je raconte.
Tout ceci se passait pendant l'année que Lucrèce employa à nouer sa noire intrigue avec Martina. On était dans les grandes chaleurs de la fin d'août ; il y avait déjà plusieurs mois qu'il n'existait plus d'autre bonheur pour Clara que celui de voir Rodéric de deux jours l'un au parloir, et l'autre jour dans l'église. Religieuse exemplaire et nièce favorite de l'abbesse, elle jouissait d'une grande liberté ; souvent, ne pouvant dormir la nuit, elle descendait au jardin.
Le 29 août, vers les deux heures du matin, ainsi qu'il a été prouvé dans le procès, elle quittait le jardin à pas lents et rentrait dans sa cellule. Comme elle passait devant la petite porte destinée aux gens de service, elle s'apei^çut que la barre transversale, qui ordinairement passait dans des anneaux de fer scellés dans le mur et dans un autre anneau fixé dans la porte et fermait celle-ci, n'avait pas été placée ; elle continuait son chemin sans songer à rien, lorsqu'une petite clarté sombre qui passait entre les deux battants lui
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montra que la porte n'était pas même fermée à la clef. Elle la poussa un peu, et vit le pavé de la rue.
Cette vue jeta le trouble dans son âme. L'idée la plus extravagante s'empara d'elle; toutà coup elle détache son voile, dont elle se fait une sorte de turban; elle arrange sa guimpe comme une cravate, la grande robe flottante de soie noire de son ordre devient une sorte de manteau d'homme. Ainsi vêtue, elle ouvre la porte, la repousse, et la voilà dans les rues de Catanzara, allant faire une visite à Rodéric Landriani.
Elle connaissait sa maison, qu'elle regardait souvent du haut de la terrasse qui forme le comble du couvent. Elle frappe en tremblant, elle entend la voix de Rodéric qui réveille son domestique. Celui-ci monte au premier étage pour voir qui frappe, il redescend, ouvre ; le vent de la porte éteint la lampe qu'il venait d'allumer, il bat le briquet ; pendant ce temps, Rodéric s'écrie clé la chambre voisine : « Qui est-ce,? que me veut-on? — C'est un avertissement qui intéresse votre sûreté, » répond Clara en grossissant sa voix.
Enfin la lampe est rallumée, et le domestique conduit à son maître le jeune homme qui lui apportait cet avis. Clara trouva Rodéric habillé et armé ; mais, voyant un très jeune homme tout tremblant et qui avait l'air d'un séminariste, Rodéric déposa le tromblon qu'il avait à la main. La lampe éclairait mal, et le jeune homme était si ému, qu'il ne pouvait parler. Rodéric prit la lampe, l'approcha de la figure de Clara, et tout à coup la reconnaissant, il poussa son domestique dans l'autre pièce, et dit à Clara : « Grand Dieu ! que venez-vous faire ici ? Le feu a-t-il pris au couvent ? »
Ce mot ôta tout son courage à la pauvre religieuse, elle commença avoir toute l'étendue de sa folie. Le froid accueil de l'homme qu'elle adorait sans le lui avoir jamais dit la fait tomber presque évanouie sur une chaise ; Rodéric répète sa question, elle porte la main sur son cœur, se lève comme
pour sortir, et, les forces lui manquant de nouveau, elle tombe tout à fait sans connaissance.
Peu à peu elle revient à elle, Rodéric lui parle, et enfin, par le silence prolongé de Clara, il comprend l'étrange démarche de son amie. « Clara, qu'as-tu fait ? » lui dit-il. Il la serrait dans ses bras ; tout à coup il la replace sur une chaise, s'éloigne un peu, et lui dit avec fermeté : « Tu es l'épouse du Seigneur, tu ne peux m'appartenir, le crime serait horrible pour toi et pour moi ; repens-toi de ton péché. Demain matin, je quitterai Catanzara pour jamais. » Ce mot affreux la fit fondre en larmes. Lanclriani passa dans la pièce voisine ; il reparaît bientôt couvert d'un grand manteau. « Comment êtes-vous sortie ? — Par la porte près de la cuisine, que j'ai trouvée ouverte par hasard, bien par hasard. — Je comptais vous mener à mon oncle..., il suffit, » dit Rodéric en lui présentant le bras, et, sans ajouter un mot, il la reconduit au couvent. Ils trouvèrent la petite porte dans l'état où Clara l'avait laissée, environ trois quarts d'heure auparavant. Ils entrèrent doucement, mais Clara ne pouvait plus se soutenir ; Rodéric lui dit avec tendresse : « Où est ta chambre? — Par ici, » répondit-elle d'une voix mourante ; elle avait indiqué le dortoir du premier étage.
En montant l'escalier, Clara, craignant d'être méprisée de son amant et sentant qu'elle lui parlait pour la dernière fois, tomba tout à fait évanouie sur les marches. Une lampe allumée devant une madone lointaine éclairait faiblement cette scène. Landriani comprit que son devoir lui ordonnait d'abandonner Clara, qui désormais était dans son couvent, mais il n'en eut pas le courage. Bientôt des sanglots convulsifs sont sur le point d'étouffer Clara. « Le bruit de ses pleurs peut attirer l'attention de quelque religieuse, se dit Rodéric, et ma présence ici la déshonore. » Mais il ne peut se résoudre à la quitter en cet état ; elle était incapable de se soutenir et de marcher, ses sanglots l'étouffaient ; Rodéric la prend dans ses bras. Il redescend vers la porte par laquelle il venait d'entrer et qu'il savait devoir être près du
jardin. En effet, après avoir fait quelques pas dans le corridor, près de la porte, toujours portant Clara, il aperçoit le jardin et ne s'arrête que dans la partie la plus éloignée des bâtiments, tout à fait au fond. Là il dépose son amie sur un banc de pierre caché dans un bosquet de platanes taillés fort bas.
Mais il avait serré trop longtemps dans ses bras une jeune fille qu'il adorait ; arrivé sous les platanes, il n'eut plus le courage de la quitter, et enfin l'amour fit oublier la religion. Quand l'aube du jour parut, Clara se sépara de lui, après lui avoir fait jurer mille fois que jamais il ne quitterait Catanzai*a. Elle vint seule ouvrir la porte qu'elle trouva non fermée, et veilla de loin sur la sortie de son amant.
Le jour suivant, il la vit au parloir ; il passa la nuit caché dans la rue près de la petite porte, mais vainement Clara essaya de l'ouvrir ; toutes les nuits suivantes, elle la trouva fermée à clef et avec la barre. La sixième nuit après celle qui avait décidé de son sort, Clara, cachée dans les environs de la porte, vit distinctement Martina qui arrivait sans bruit. Un instant après, la porte s'ouvrit et un homme entra, mais la porte fut soigneusement refermée ; Clara et son amant attendirent jusqu'à la sortie de cet homme, qui eut lieu à la petite pointe du jour. Ils n'avaient de consolation que celle de s'écrire. Dans la lettre du lendemain, Rodéric dit à son amie que l'homme plus heureux que lui était le vetturino Silva, mais qu'il la suppliait de ne faire aucune confidence à Martina. Bien éloigné maintenant de ses scrupules religieux, Landriani proposait à Clara de pénétrer dans le couvent par le mur du jardin ; elle frémit du péril auquel il voulait s'exposer : ce mur, bâti dans le moyen-âge pour défendre les nonnes contre les débarquements des Sarrasins, a quarante pieds de haut dans la partie la moins élevée. Il s'agissait d'avoir une échelle de cordes ; Landriani, craignant de compromettre son amie en achetant des cordes dans les edvirons, part pour Florence; quatrejours après il était dans les bras de Clara. Mais par une coïncidence étrange, cette
même nuit la malheureuse abbesse Flavia Orsini rendait le dernier soupir ; elle dit en mourant au père confesseur : « Je meurs par le poison pour avoir essayé d'empêcher les Intrigues de mes religieuses avec des hommes du dehors. Peut-être cette nuit même la clôture a-t-elle été violée. »
Frappé de cette confidence, à peine l'abbesse est-elle morte, que le confesseur fait exécuter la règle dans toute son exactitude. Toutes les cloches du couvent annoncent l'événement qui vient d'avoir lieu. Les paysans du bourg se lèvent à la hâte et se réunissent devant la porte du couvent, Rodéric s'était échappé aux premiers coups de cloche.
Mais on voit sortir le vetturino Silva, qui est arrêté. On savait que cet homme avait vendu une croix de diamants ; il avoua qu'il la tenait de Martina, qui dit à son tour que Lucrèce avait eu la générosité de lui en faire cadeau. Accusée d'avoir commis un sacrilège en ouvrant la porte du couvent, Martina crut se sauver en compromettant le neveu du père confesseur ; elle dit que la sœur Visconti ouvrait cette porte à son amant Rodéric Landriani. Le confesseur, assisté de trois prêtres que l'archevêque de R"" lui avait envoyés. interrogea Clara; il déclara, en sortant du couvent, que le lendemain elle serait confrontée à Martina. Il paraît que, la nuit suivante, Rodéric pénétra jusqu'à la cellule qui servait de prison à son amie et lui parla à travers la porte. Le lendemain matin Lucrèce Frangimani, qui jusqu'ici n'était nullement compromise, mais qui redoutait la confrontation de Martinaavec Clara, fit probablement jeter du poison dans le chocolat qu'on leur porta à toutes les deux. Vers les sept heures, quand les délégués de l'archevêque arrivèrent pour continuer la procédure, on leur apprit que- Clara Visconti et la sœur converse Martina n'existaient plus, Rodéric se conduisit d'une manière héroïque, mais personne ne fut puni, et l'affaire a été étouffée. Malheur à qui en parlerait !
Rome, 3o mai. L'Anglais. — Il y a quelques jours qu'un Anglais est arrivé à Rome avec ses chevaux, qui l'ont porté
d'Angleterre ici. Il n'a pas voulu de cicérone, et, malgré les efforts de la sentinelle, il est entré à cheval clans le Colysée. Il y a vu une centaine de maçons et de galériens qui travaillent toujours à consolider quelque pan de mur ébranlé par les pluies. L'Anglais les a regardés faire, puis nous a dit le soir : « Par Dieu ! le Colysée est ce que j'ai vu de mieux à Rome. Cet édifice me plaît ; il sera magnifique quand ils l'auront fini. » Il a cru que ces cent hommes bâtissaient le Colysée.
Rome, Canova, iGjuin. — Un soir, chez madame Tambroni, Canova parlait des commencements de sa carrière : « Un noble Vénitien me mit à même, par sa générosité, défi ne plus avoir d'inquiétude pour ma subsistance, et j'ai aimé le beau. » Comme mesdames Tambroni et Lampugnani l'en priaient vivement, il continua à nous conter sa vie, année par année, avec cette simplicité parfaite qui était le trait frappant de ce caractère virgïlien. Jamais Canova ne songeait aux intrigues du monde que pour les craindre; c'était un ouvrier, simple d'esprit, qui avait reçu du ciel une belle âme et du génie. Dans les salons, il cherchait les beaux traits et les regardait avec passion. A vingt-cinq ans, il avait le bonheur de ne pas savoir l'orthographe ; aussi à cinquante ans refusait-il la croix de la Légion d'honneur parce qu'il y avait un serment à prêter. A l'époque de son second voyage à Paris (181 1), il refusa de Napoléon un logement immense: on le lui offrait où il voudrait, près ou loin de Paris, à Fontainebleau, par exemple, ainsi qu'un traitement de cinquante mille francs et vingt-quatre mille francs pour chaque statue qu'il ferait pour l'empereur. Canova, après avoir refusé cette existence superbe et des honneurs qui l'auraient proclamé aux yeux de l'univers le premier des sculpteurs vivants, revint à Rome habiter son troisième étag'e.
Rome, 20 juin. Canova. — Chez M. Tambroni, nous parlions quelquefois, devant Canova, de la nécessité pour les sculpteurs des nations civilisées d'imiter les g-estes des acteurs célèbres, ày imiter une imitation. Nous avions beau chercher à être piquants, Canova ne nous écoutait guère; il
faisait peu de cas des discussions philosophiques sur les arts ; il aimait mieux sans doute jouir des images charmantes que son imagination lui présentait. Fils d'un simple ouvrier, l'heureuse ignorance de sa jeunesse l'avait garanti de la contagion de toutes les poétiques, depuis Lessing- et Winkelman, faisant de l'emphase sur l'Apollon, jusqu'à M. Schlegel, qui lui eut appris que la tragédie antique n'est autre chose que de la sculpture. Si ces théories sur les arts faisaient le charme des conversations de MM. degli Antonj, Melchior Gioja, délia Bianca, B. et M., que chaque soir je rencontrais dans la maison Tamhroni, c'est que nous n'étions pas de grands artistes ; pour entrevoir des images agréables, nous avions besoin de parler.
Des théories discutées en si bonne compagnie excitaient nos imaginations à nous représenter vivement les divins ouvrages de sculpture ou de musique dont nous discutions le mérite. Voilà, ce me semble, le mécanisme par l'effet duquel les théories sont si agréables aux dilettanii et si importunes aux artistes. En France, le philosophe raisonneur leur est de plus un objet d'épouvante; car il peut faire des articles dans ces journaux abhorrés, et pourtant sans cesse présents à la pensée, qui disposent de leur sort. Un article de Geoffroy rendit Talma fou : ce grand comédien alla égratigner le vieillard dans sa loge. « Que reste-t-il à un acteur, si ses contemporains sont injustes envers lui? » nous disait Talma encore tout bouillant de colère. Cette scène ridicule est à mes yeux une des plus grandes preuves du uénie de Talma. Le public demande au grand acteur, dont d'ici à dix ans il fera la réputation, des gestes un peu plus simples que ceux de Talma. J'en avertis les artistes qui l'imitent toujours.
Canova était trop bon et trop heureux pour nous haïr ; je pense seulement que souvent il ne nous écoutait pas. Je me souviens qu'un soir, pour exciter son attention, Melchior Gioja lui dit : « Dans les arts qui s'éloignent des mathématiques, le commencement de toute philosophie, c'est le petit
dialogue que voici : — Il y avait une fois une taupe et un rossignol; la taupe s'avança au bord de son trou; et, avisant le rossignol qui chantait, perché sur un acacia en fleurs: « Il faut que vous soyez bien fou, lui dit-elle, pour passer o votre vie dans une position aussi désagréable, posé sur u une branche qu'agite le vent, et les yeux éblouis par cette « effroyable lumière qui me fait mal à la tête. » L'oiseau interrompit son chant. Il eut bien de la peine à se figurer le I degré d'absurdité de la taupe; ensuite il rit de bon cœur, ] et fit à sa noire amie quelque réponse impertinente. Lequel avait tort? Tous les deux.
« Que de fois n'ai-je pas entendu le dialogue d'un vieux procureur ou banquier enrichi, et d'un jeune poète qui écrit pour le bonheur d'écrire et sans songer à l'argent, dont à la vérité il manque souvent !
« Un homme préfère le Déluge de Girodet au Saint Jérôme du Corrège. Si cet homme répète une leçon qu'il vient d'apprendre dans quelque poétique, il faut lui sourire agréablement et penser à autre chose. Mais s'il est aimable et nous presse de bonne foi de lui donner une réponse, continuait Melchior Gioja, je lui dirai : « Monsieur, vous êtes le ' " rossignol et moi la taupe ; je ne saurais vous comprendre. ' « Je ne puis discourir sur les arts qu'avec des êtres quisen- « tent à peu près comme moi. Mais si vous voulez parler « du carré de l'hypothénuse,je suis votre homme, et d'ici « à un quart d'heure vous penserez comme moi; si vous « voulez parler des avantages de Yesprit a" association ou » du jury, et que vous ne soyez ni prêtre ni privilégié, « d'ici à six mois vous penserez comme moi ; que, si vous « avez inventé pour votre usage une science de la logique, « et qu'ensuite vous vous soyez accoutumé à la mettre en « pratique, au lieu de six mois il ne nous faudra que six « jours pour arriver à un credo commun . »
Canova se fit répéter trois fois la fable de la Taupe et du Rossignol. Il nous dit en riant que dès le lendemain il ferait
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faire, par M. Deste, son élève, un bas-relief représentant [les deux personnages de ce dialogue.
Le dessin étant une science exacte qu'un être sec apprend comme l'arithmétique, au moyen de quatre années de patience, la fable du Piossignol n'est point applicable au principal mérite de MM. David, Girodet, etc. Ces messieurs étaient de grands géomètres.
11 en est de même de la science musicale ; en six mois de temps; grâce aux méthodes ex péditives du dix-neuvième siècle, tout amateur peut acquérir ce qu'il faut pour être pédant et parler de septième diminuée: ensuite il aura moins de plaisir et sera deux fois plus ennuyeux.
Si l'on a affaire à quelque esprit lent; on peut lui raconter qu'il y avait une fois un chien barbet qui disait à un grand lévrier : « Quel plaisir trouvez-vous à vous essouffler à la poursuite d'un lièvre, au lieu de vous amuser comme moi à faire de jolis tours pour être caressé par votre maître ? » Voilà deux animaux de la même espèce.
Rome. 3 octobre. Histoire de Francesca Polo. — Paul est arrivé hier ; il nous avait quittés pour une course du côté de Venise. 11 y a six mois qu'un matin la police trouva un cadavre dans la rue d'une ville que j'appellerai Ravenne, car en ce lieu on a du cœur et de l'esprit, et il faut de tout cela pour l'histoire que Paul vient de nous dire.
Elle e^t restée complètement inintelligible pour les habitants du pays. Le mort s'appelait Gercara ; quoique jeun'' encore, il passait pour vieux à cause du métier qu'il s'était fait ; il prêtait à la petite semaine. Fort mal mis pendant sa vie, on l'a trouvé froid dans la rue. vêtu comme pour aller au bal. et avec des bijoux de prix qu'on ne lui avait point volés. Il avait un jeune frère, Fabio Cercara. soupçonné de carbonarisme, et qui, en homme d'esprit, s'était réfugié à Turin, où il étudiait la chirurgie. Dès que Fabio a. su la mort de son frère aine qui lui laissait près de trois millions, il s'est fait moine.
Eu dernier lieu, pendant que Paul était à Venise, une
jeune femme s'est l'ait annoncer chez un moine fort en crédit et qui réellement a un peu du caractère de Fénelon. Cette femme très jeune a beaucoup pleuré et lui a remis des bijoux qui peuvent valoir deux mille sequins.
« C'est tout ce que je possède au monde, a-t-elle dit au moine. Je me crains moi-même. Ne me remettez jamais ce dépôt que pour une lin honnête et que vous approuverez. Je veux me faire religieuse, indiquez-moi un couvent dont la règle ne soit pas trop dure. Daignez répondre de moi et me présenter sous le nom de Francesca Polo, qui n'est pas le mien. — Avez-vous commis quelque crime sur le territoire de l'Autriche ? a dit le moine. Rassuré à cet égard, il a bien voulu prendre la jeune femme sous sa protection.
Voici l'histoire de Francesca, telle qu'elle l'a faite au confesseur du couvent qu'elle a choisi. Elle n'a que vingt-deux ans ; elle a été mariée à dix-sept à une espèce de fat, assez âiié et ennuyeux au suprême degré. Ce fat, quoique fort riche, empimntait de l'argent à Cercara l'aîné, qui bientôt fit la cour à Francesca ; elle le prit en aversion. Un an après, lorsqu'on vit qu'elle n'aimait pas Cercara, cinq ou six jeunes g"ens deRavenne essayèrent de lui plaire ; elle eût peutêtre aimé l'un d'eux, mais il partit. Sans malheur autre que l'ennui, elle dit que pendant tout l'été de 1827 la vie lui fut à charge. Son mari était plus ennuyeux que jamais, et Cercara venait la voir exactement soir et matin.
Un jour elle crut rencontrer dans la rue ce jeune homme qu'elle avait distingué, mais auquel clic n'avait jamais parlé ; elle se trompait, l'homme qu'elle regardait et qui s'était presque arrêté comme saisi d'un sentiment soudain à sa vue était Fabio Cercara, le jeune frère de son ennuyeux, qui arrivait de Turin. C'était un très bel homme, mais fort brun. Il avait l'air timide, et cependant, à l'église, à la promenade de chaque soir, elle était sûre de rencontrer ses yeux. Un jour il vint chez elle apporter, disait-il, un paquet de la part de son frère. Il fut admis auprès de Francesca. « Ce que je viens de dire à votre femme de chambre est tout
à fait faux, lui dit-il, mon frère ne craint rien tant au monde que de me voir vous parler. Je n'ai pas eu l'adresse de lui cacher la passion que j'ai pour vous. Je suis malheureux, rien ne m'a réussi dans ma vie. Vous allez me dire que vous ne songez pas à moi, en ce cas je repartirai demain pour Turin, si tant est que j'en aie le courage, car à Ravenne du moins je vous vois. »
Francesca, fort troublée, eut cependant assez de couraav pour être sincère avec lui. « Vous me feriez beaucoup de p âne si vous partiez, car ici je meurs d'ennui et je vous vois passer avec plaisir ; mais je ne vous aime point : je vous vois avec plaisir parce que vous ressemblez à un homme que j'aime peut-être. » Cette réponse désespéra Fabio; cependant il ne put prendre sur lui de quitter Ravenne, et au bout de deux mois parvint à se faire aimer. Il mit dans ses intérêts un artisan dont la maison avait une petite fenêtre qui donnait sur le jardin du mari de Francesca. Une fois la semaine et ensuite presque tous les jours, Fabio se laissait glisser le long* d'une corde nouée attachée à cette petite fenêtre. Il entrait par le jardin dans une salle basse, et, chose incroyable, venait s'établir dans la chambre même où l'ennuyeux dormait avec sa femme. L'homme très fin qui faisait ce récit à Paul suppose que Francesca donnait un peu d'opium à son tyran, mais elle le nie tout à fait.
Au bout de quelque temps Fabio fut obligé de retourner à Turin : la police de Ravenne, inquiète de le voir prolonger sans motifs apparents un séjour qu'il avait annoncé devoir être de trois semaines au plus, commençait à le faire suivre. Comme il était plein d'honneur, il craignit de compromettre Francesca, pour laquelle sa passion semblait augmenter tous les jours.
Occupé de son amour, Fabio n'avait fait aucune dépense pendant son séjour à Ravenne. Sans y songer il plut à son frère, qui peu de jours avant celui du départ lui dit : « On ne sait" ni qui meurt ni qui vit, viens chez mon notaire, je vais te faire une donation de tous mes biens, à condition
que tu me donneras ta parole "d'honneur de ne jamais les vendre ni les hypothéquer. » L'acte fut passé ; Fabio, qui avait vingt-deux ans comme sa maîtresse, fut très reconnaissant. Mais bientôt le chagrin causé par le départ lui fit oublier sa nouvelle fortune. Il n'y avait pas moyen même d'écrire à Francesca ; les habitants de Ravenne meurent d'ennui et s'observent tellement les uns les autres que rien ne peut être secret. Fabio était jeune, sa douleur extrême, il eut l'imprudence de se confier à son frère, plus âgé que lui de quinze ou vingt ans. Il a dit depuis que cette confidence fut comme un coup de foudre pour le riche Cercara. « Comment, lui répétait sans cesse celui-ci, tu la vois presque toutes les nuits! Comment, ajoutait-il un moment après, cet imbécile de mari ne vous a jamais entendus ! — Nous ne parlons jamais dans cette chambre, » répondait Fabio. Au milieu de sa profonde douleur, son frère se fit répéter cinq ou six fois tous les détails des entrevues ; Fabio le voyait pâlir à chaque mot qui par hasard peignait l'amour que Francesca avait pour lui. Enfin, le jour du départ arrivant, le riche Cercara alla visiter avec son frère la maison de l'artisan, et il s'engagea à jeter par la petite fenêtre, lorsqu'il entendrait un certain signal, les lettres que Fabio lui adresserait de Turin pour Francesca.
Il paraît que pendant le premier mois le riche Cercara remplit honnêtement sa mission. Il venait ennuyer Francesca deux fois par jour, comme à l'ordinaire. Elle s'est rappelé depuis qu'elle le trouvait fort changé et fort pâle, les jours où il devait jeter une lettre de Fabio dans le jardin. Enfin le riche Cercara eut l'idée de contrefaire l'écriture de son frère, qui annonçait à Francesca s'être presque démis le poignet dans une chute de cheval. Quinze jours après, une lettre supposée apprit à Francesca que Fabio allait venir à Ravenne à l'insu de sa famille, uniquement pour la voir.
Parvenue à cette partie du long récit que nous abrégeons, Francesca rougit beaucoup et eut besoin des encouragements
du père confesseur pour être en état de continuer. « Enfin le jour de mon malheur arriva, reprit Francesca, qui était devenue d'une pâleur mortelle, l'infâme Cercara eut l'audace de pénétrer dans ma chambre ; je me souviens que j'eus le plus étrange soupçon ; je finis par croire que Fabio s'était un peu enivré et craignait de se compromettre en parlant; cependant mon mari dormait profondément, et, à cause de l'extrême chaleur, était allé reposer sur le canapé. L'homme que je prenais pour Fabio, mais que ce jourlà je n'aimais presque plus, à ce qu'il me semblait, me quitta bien plus tôt qu'à l'ordinaire. Dès qu'il fut parti, je me fis des reproches de mon peu d'amour et delà folie de mes idées. Le lendemain le monstre revint ; tous mes soupçons furent vérifiés : je fus certaine que l'homme qui avait abusé de moi n'était pas mon amant; mais quel était-il? Je me perdais dans mes idées, j'avais beau passer la main sur sa figure, je ne trouvais rien de remarquable dans ses traits, sinon que j'étais bien sûre que ce n'étaient pas ceux de Fabio. J'eus assez d'empire sur moi pour cacher mon agitation .
« Je recommandai à l'inconnu de venir le vendredi suivant ; ce jour-là mon mari devait aller à la campagne, je me gardai bien de le dire à l'homme qui me trompait. Le vendredi je fais coucher à mes côtés une servante très forte qu'on appelle la Scalva, et qui, à cause d'un grand service que je lui ai rendu, m'est tout à fait dévouée. L'inconnu entre, je fus sur le point de le poignarder sans lui rien dire. Grand Dieu! quel danger je courus! C'était Fabio, qui, par une étrange combinaison, arrivait de Turin pour me voir. Il était si heureux que je n'eus pas le courage de lui avouer notre malheur.
« Le lendemain j'attendais presque Fabio, qui m'avait fait une demi-promesse de revenir. Au lieu de lui, qui vint ce soir-là? Le monstre qui m'avait rendue indigne de mon amant. Je fus encore trompée, je me jetai dans ses bras, croyant que c'était Fabio; mais l'inconnu m'embrassa, et
je m'assurai de mon erreur. Aussitôt, sans mot dire, je lui donnai deux coups de poignard dans la poitrine, et ma servante l'acheva. Il pouvait être deux heures du matin; nous étions dans les grands jours, iln'y avaitpasde temps à perdre. Je dis à la Scalva d'aller réveiller Fabio,et le prier de venir; je me perdais, je le sentais bien, mais j'avais besoin de le voir. « Dieu sait, disait la Scalva, si seulement « on voudra m'ouvrir à l'heure qu'il est; tous les voisins « seront réveillés; ceci peut nous conduire à l'échafaud. » Mais je lui dis que je le voulais, elle ne répliqua pas et partit.
«Par un bonheur inouï, elle trouva la porte de la maison de Fabio ouverte, elle savait où était sa chambre ; ils revinrent au bout de peu d'instants. J'avais passé ces derniers moments heureux de ma vie, assise sur mon lit, ayant à mes pieds le cadavre du monstre ; je ne le voyais pas, mais la chambre sentait le sang. Enfin j'entendis du bruit, je sortis précipitamment pour tout raconter à Fabio ; par mon ordre la Scalva ne lui avait rien dit. Quand Fabio fut introduit clans la maison, elle osa allumer la lampe; il me vit toute tachée de sang. A cet instant commença mon malheur : il eut horreur de moi, il écouta mon récit avec froideur et sans me donner un seul baiser, lui qui ordinairement était si fou dans ses caresses.
« Il fallait que son indifférence fût bien marquée, car la Scalva me dit en patois : « Il ne nous aidera pas. — Au « contraire, reprit froidement Fabio, je me charge de tout, « ceci ne vous compromettra nullement; avec l'aide de la « Scalva je vais transporter le corps dans une rue écartée, « et si demain et les jours suivants vous ne changez abso- « lument rien à votre conduite habituelle, je défie le diable • lui-même de deviner ce qui s'est passé. — Mais m'ap- « prouves-tu, mon ami ? lui dis-je avec passion. — Dans « ce moment-ci je suis glacé, répondit-il, et en vérité je ne « sais si je vous aime. — Eh bien ! finissons-en, lui dis-jeci emportez ce corps avec la Scalva. «Nous entrâmes alors
ANECDOTES ITALIENNES 3?tf)
dans la chambre; il jeta un cri et tomba parterre contre une chaise, il avait reconnu avant moi son frère. Celui-ci était renversé, les yeux ouverts, je le vois encore, et nageant dans le sang". . . Fabio l'embrassait.
« Que vous dirai-je? Je ne compris que trop que Fabio ne m'aimait plus ; j'aurais bien mieux fait de me tuer, comme j'en fus tentée, mais j'espérais qu'il reviendrait à m'aimer. La Scalva et lui emportèrent le cadavre dans une grande couverture de laine, et le placèrent au milieu d'une rue déserte, à l'autre bout de la ville, vers la citadelle. Croiriezque je n'ai plus revu Fabio? poursuivit Francesca en fondant en larmes. Il est allé s'enfermer dans un couvent à Turin, onme l'a écrit par son ordre. J'ai fait tout ce qu'il fallait pour n'être pas découverte, puisqu'une action si juste déplaît à Fabio. J'ai donné la moitié de ce que j'avais à la Scalva; elle est en Espagne, et jamais ne me nuira. Longtemps après, seule, je suis parvenue à me sauver de Ravenne et à m'embarquer. J'ai passé plusiem's mois à Corfou, espérant en vain des lettres de Fabio; enfin, évitant mille périls, j'ai acheté un passe-port d'un Grec, et me voici ; vous pouvez me trahir si vous en avez le cœur. J'attends tous les jours une lettre qui m'annoncera que Fabio a fait ses vœux. Il veut apparemment que je suive son exemple, puisque je lui ai annoncé mon dessein, et qu'il ne m'écrit pas qu'il le désapprouve, »
Ce récit m'effraye par sa longueur; hier soir, quand Paul nous l'a fait, il nous a semblé court. Il n'a pas voulu quitter Venise sans voir Francesca; rien n'était plus difficile, mais il n'est pas homme à se laisser arrêter par des obstacles. Il paraît ravi de sa beauté, et surtout de son air doux, innocent, tendre. C'est une figure lombarde, de celles que Léonard de Vinci a reproduites avec tant de charme^ dans ses Hérodiades. Francesca a le nez légèrement aquilin, un ovale parfait, les lèvres minces et délicates, de grands yeuxbruns mélancoliques et timides et le plus beau front, sur le milieu duquel se partagent les plus beaux cheveux châtain
33o STENDHAL
foncé. Paul n'a pu lui parler, il sait par le confesseur du couvent que jamais elle n'a eu la moindreidée qu'elle faisait mal en tuant l'inconnu. Elle n'est pas encore revenue de Ja surprise que lui cause la conduite de Fabio; la découverte que le mort était son frère ne lui semble nullement justifier sa froideur. Quelquefois elle pense qu'à Turin, et avant son retour à Ravenne, il avait cessé de l'aimer.
Rome, 25 mars 1828. Manière d'aller de Paris à Rome. — Quelle est la meilleure manière d'aller de Paris à Rome? nous demande-t-on de France. D'abord la poste ; mais il faut avoir une calèche construite â Vienne et fort légère. Prenez peu de bagages; en traversant ces petits Etats soupçonneux,chaque caisse ou malle est une source de vexations à la douane ou à la police. Nous avons fait voyager nos caisses par la voie du roulage, qui nous a bien servis. Toutes les dépenses sont doublées en Italie pour un voyageur que l'on voit arriver en poste, et souvent les brigands n'arrêtent que les voitures en poste, et dédaignent les autres.
On peut prendre la malle-poste jusqu'à Béfort et Bâle, si l'on passe par le nord de la Suisse; et jusqu'à Pontarlier ou Ferney, si l'on veut arriver directement au Simplon. On prend la malle-poste jusqu'à Lyon ou Grenoble, si l'on passe par le Mont-Cenis ; et enfin jusqu'à Draguignan, si l'on veut éviter les montagnes et entrer en Italie par le beau chemin en corniche, chef-d'œuvre de M. de Chabrol. On arrive de Nice à Pise en passant par Gênes; cette dernière route est de beaucoup la plus longue ; on trouve, en côtoyant la plus jolie mer du monde, des aspects délicieux. Rien ne ressemble moins à l'Océan.
La plus expéditive, et, suivant moi, l'une des plus jolies routes, commence par quarante-huit heures de malle-poste ; on arrive à Béfort; une petite voiture conduit à Bâle (douze francs). On peut prendre la diligence pour Lucerne; on navigue ensuite sur ce lac singulier et dangereux, théâtre des exploits de Guillaume Tell ; on voit le lieu où il repoussa du pied la barque de Gessler. On arrive à Altorff ; c'est
sous les tilleuls de la grande rue de ce bourg- que Guillaume Tell fit tomber la pomme placée sur la tête de son fils. On entre en Italie par le Saint-Gothard, Bellinzona, Gomo et Milan.
Comme le Simplon est à mon gré plus beau que le Saint- Gothard, j'ai pris souvent la diligence qui, de Bâle, conduit à Berne; je suis arrivé dans la vallée du Bhône par les gorges de Louech, et à Tourdemagne j'ai retrouvé mes malles, qui avaient fait le tour par Lausanne, Saint-Maurice et Sion.
On rencontre une excellente diligence qui conduit de Lausanne à Domo d'Ossola, au delà du Simplon. Le conducteur est un homme parfait; le seul aspect de la mine tranquille de ce bon Suisse éloigne toute idée de danger. Depuis dix ans, il passe le Simplon trois fois la semaine. Il n'y a de danger par les avalanches qu'à l'époque des dégels, au mois d'avril. La route du Simplon n'est pas bordée de précipices comme celle du Mont-Cenis, ou plutôt le côté du précipice est garni d'arbres qui retiendraient la voiture en cas de chute. Il est beaucoup plus sûr de passer la montagne dans la diligence que dans sa propre calèche. Enfin je crois que depuis l'ouverture de la route du Simplon quatorze voyageurs seulement ont péri, et encore neuf étaient de malheureux soldats italiens revenant de Bussie, et qui se hasardèrent avec imprudence.
On trouve au village du Simplon, du côté de l'Italie, une des meilleures auberges d'Europe; elle est tenue parun Lyonnais. Bien n'est plus pittoresque que les aspects de la vallée d'Izèle, qu'il faut suivre pour arriver au pont de laCrevola, où commence la belle Italie.
Une petite voiture qu'on fait payer douze francs conduit de Domo d'Ossola à Baveno, sur le lac Majeur, vis-à-vis les îles Borromées. En vingt minutes une barque transporte le voyageur à l'auberge del Delfino, dans l'Isola Bella ; c'est un des plus beaux lieux du monde; là vous pouvez vous reposer des fatigues du Simplon. Le fameux jardin bâti
par le comte Vitaliano Borromeo, 1660, esta cinquante pas dé l'auberge del Delfino. Un bateau à vapeur offre un moyen facile de visiter la statue colossale de Saint-Charles, près d'Arona, et les rives délicieuses d'un des plus beaux lacs de l'univers.
En quatre heures le bateau à vapeurconduit des îles Borromées à Sesto Calende;en cinq heures un vélocifère transporte à Milan.
Je trouve plus joli d'arriver ù Milan par Varèse ; une barque vous transporte des îles Borroméesà Laveno ; on prend la poste jusqu'à Varèse. Ce trajet me semble comparable à celui de Naples à Pompëia, qui est ce que je connais de plus sublime au monde. Un vélocifère conduit en cinq heures de Varèse à Milan. Si l'on se permet une excursion d'un jour, on peut de Varèse aller voir le lac de Como. On suit des collines délicieuses, au delà desquelles, à gauche, on voit les neiges éternelles.
On trouve à Milan des diligences régulières pour Venise et Mantoue.De Mantoue une petite voiture mène à Bologne, où l'on rencontre une excellente malle-poste récemment établie par le ministre des finances du pape. Elle conduit à Rome par la superbe route d'Ancône et de Lorette. j
Je trouve plus amusant de venir de Milan à Rome par voiturin.
On est abordé, dans une certaine rue de Milan, près de de la poste aux lettres, par une foule de vetturini, qui, pour huit ou dix francs par jour, vous offrent une place dans le fond d'une calèche ouverte, ou d'une voiture faite comme un fiacre, avec la différence que le siège du cocher tient à la caisse. Pour ces huit ou dix francs par jour le vetturino paye le dîner, qui a lieu à sept heures du soir en arrivant, et la chambre à l'auberge. On emploie trois jours et demi pour faire les quarante lieues qui séparent Bologne de Milan.
On peut trouver mauvaise compagnie dans la vetiura; alors on la quitte à la première ville par laquelle on passe, en payant le prix convenu pour le voyage jusqu'à Bologne,
trente ou trente-cinq francs; mais, si l'on est bien tombé ou si l'on a la patience de supporter les façons un peu agrestes des compagnons de voyage, on peut saisir une excellente occasion de connaître le caractère italien. Souvent l'on trouve des voitures fort bien composées. Tel homme riche et dédaigneux a couru toute l'Italie en poste, et ne doit les trois ou quatre idées justes qu'il rapporte de son voyage qu'aux petites courses que la nécessité l'a obligé de faire en vetturino. J'ai voyagé une fois avec trois prédicateurs qui allaient prêcher des carêmes en différentes villes d'Italie, et qui, le premier jour, me firent faire la prière le matin, à midi et le soir. Je fus sur le point de les quitter à la première couchée. Le désir de faire le métier de voyageur l'emporta ; bientôt la société de ces messieurs me parut fort agréable Je leur dois les idées les plus justes sur la manière d'être des femmes dans les différentes villes d'Italie. Au bout de deux jours, quand ils eurent prisquelque confiance en moi, ils me racontèrent les anecdotes les plus gaies et les plus certaines. Elles leur avaient été confiées au tribunal de la pénitence. La protection pateline de ces saints personnages m'exempta de toute vexation de la part de ladouane, et l'un d'eux, prédicateur vraiment éloquent, est resté mon ami. Quand je vais en Italie, je me détourne de ma route pour aller le voir.
On trouve assez bonne compagnie dans les voiturins de Bologne à Florence; il faut deux jours pour faire ces vingtdeux lieues (vingt francs).
Toutes les auberges de Florence sont bonnes, et les vettur/n* très attachés à l'argent, mais honnêtes. Onpayequarante ou quarante-cinq francs, et l'on emploie quatre ou cinq jours pour aller de Florence à Rome; je préfère la route de Pérouse àcellede Sienne. On voitArezzo, danslaquelle on dirait que rien n'a été changé depuis le siècle du Dante. Les abords du lac de Trasimène sont de la première beauté. En approchant de Rome, les auberges deviennent tellement exécrables que l'on fera bien de se munir de vivres à Castiglione ou à Pérouse. Il faut apporter de Toscane quelques bouteilles de
vin. A la frontière, la barbarie sauvage et méfiante remplace en un instant la politesse la plus exquise.
J'ai vu quelquefois un uetturino devenir l'ami de ses voyageurs ; l'un d'eux, Giovanni Costa, de Parme, est un homme remarquable que je reverrais avec un grand plaisir et que je recommande à tous les curieux. A Florence, il faut traiter directement avec MM. Menchioni ou Pollastri, qui ont un grand nombre de voitures sur les routes de Rome et de Bologne. On signe un petit traité qui descend à des détails minutieux en apparence; on spécifie qu'on aura un lit seul et le posto buono, c'est-à-dire au fond de la voiture. Les gens soigneux ont des modèles de traités contenant une foule de petites clauses.
Il faut, pendant ce voyage en Italie, être vêtu avec beaucoup de simplicité et ne pas porter de bijoux. Dès qu'on aperçoit un gendarme ou un douanier, on prend une pièce de vingt sous avec laquelle on joue de façon à ce qu'ils la voient. Toute la férocité de l'animal ne tient pas contre cette vue décevante. Le dimanche il faut aller à la messe; quand ce ne serait pas un devoir ce serait un plaisir. C'est à l'église de' Servi, à Milan, que nous avons entendu le mieux exécuter la musique de Rossini ; à l'élévation, d'excellentes clarinettes allemandes nous donnèrent le duo d'Armide. On se fait conduire à l'église à la mode par le garçon d'auberge, auquel on donne dix sous. Je conseille de payer comptant tous les petits services de ce genre. L'argent Je mieux dépensé de notre voyage, ce sont trente ou quarante pièces de dix sous distribuées ainsi.
Dans les pays où la police est terrible, on peut jouer le malade, dire qu'on voyage pour sa santé, et s'asseoir en entrant dans le repaire. L'examen qu'on y subit dure quelquefois trois ou quatre heures, et l'on est obligé de répondre aux plus étranges questions.
« Que venez-vous faire en ce pays ? — Je viens pour voir les monuments de l'art et les beautés de la nature. — Il n'y a rien de curieux ici, il faut que vous ayez un autre
motif que vous me cachez. Avez-vous été dans ce pays du temps de Napoléon ? »
Puis tout à coup on regarde vos habits avec une attention singulière. — « Quels sont vos moyens de subsistance? car il en coûte pour voyager. Etes-vous recommandé à un banquier ici? quel est son nom? Vous a-t-il engagé à dîner? Avec qui ? Qu'a-t-on dit à table ? »
Cette question a pour but de vous mettre en colère et de vous faire oublier la prudence. Nous avons répondu d'un air très froid : « Je suis un peu sourd, et n'entends pas ce qu'on dit quand je ne vois pas la personne qui parle. — Avez-vous des lettres de recommandation ? » Si on répond oui, « Montrez-les ; » si l'on dit n'en pas avoir, on peut faire visiter votre malle. En arrivant à Domo d'Ossola, nous avons mis nos lettres de recommandation à la poste, avec notre nom sur l'adresse et celui de la ville où nous en aurons besoin.
Un de nos amis a voyagé seul en poste en se faisant précéder par un courrier; il a des croix et un titre. Doitil rendre grâces à ces avantages, ou est-ce par hasard qu'aucun bureau de police n'a demandé à le voir? Il a voyagé en Lombardie comme en France. D'un autre côté, nous avons vu vexer indignement des Anglais fort riches et de jeunes commis voyageurs suisses, âgés de dix-huit ans.
On se tire de partout en se disant malade, en allant à la messe chaque jour et ne prenant jamais d'humeur ; l'air gai déconcerte les commis de la police ; ce sont des renégats italiens.
Nivernais, le 20 avril 1837. Le Testament . — Voici ce qu'on racontait ce soir dans un beau château. C'est une aventure patibulaire arrivée à un M. Blanc, notaire du pays, honnête homme sans doute, mais qui meurt toujours de peur de se compromettre.
Un soir, il y a huit ou dix mois de cela, il fut appelé auprès d'un riche propriétaire de campagne, qui était tombé malade d'une fluxion de poitrine à la ville, pendant qu'il était en visite chez sa fille, dévote du premier mérite. Le malade venait de perdre la parole. La loi permet dans ce cas la manifestation de la dernière volonté par des signes, mais il faut deux notaires. M. Blanc avait donc amené un collègue. Après les avoir fait attendre quelque temps, on introduit ces messieurs dans une petite chambre horriblement échauffée ; c'est, leurdit-on, pour empêcher lemalade de tousser. La chambre était de plus fort mal éclairée.
M. Blanc s'approcha du malade et le trouva fort pâle. Il y avait beaucoup d'odeur sur ce lit placé dans une alcôve enfoncée, et presque entièrement dérobé à la vue par des rideaux fort amples. Les notaires s'établirent sur- une petite table, à deux pas du lit tout au plus.
Ils demandent au malade s'il veut faire son testament : le malade baisse le menton sur la couverture et fait signe que oui ; s'il veut donner son tiers disponible à son fils, le malade reste immobile ; s'il veut donner ce tiers à sa fille,
(1) Tirées des Mémoires d'un Touriste.
le malade fait signe que oui à deux reprises. A ce moment un chien de la maison qui entre dans la chambre se met à aboyer avec fureur, et se jette dans les jambes des notaires pour approcher du lit. On chasse le chien avec empressement. On lit le testament au moribond, qui, par plusieurs signes de tète réitérés, indique qu'il approuve tout.
L'acte fini, les notaires se lèvent pour s'en aller ; le mouchoir du notaire Blanc était tombé à terre lors de l'irruption du chien. Il se baisse pour le reprendre, mais, en faisant ce mouvement, il voit fort distinctement sous le lit deux jambes d'homme sans souliers. Il est fort étonné. Il sort pourtant avec son collègue ; mais, arrivé au bas de l'escalier, il lui conte ce qu'il a vu. Grand embarras de ces pauvres g-ens. La fille du malade, de chez laquelle ils sortent, est une maîtresse femme, fort considérée dans la ville. Il faudrait remonter ; mais comment articuler le pourquoi de cette rentrée ?
— Mais, cher collègue, disait le second notaire à M. Blanc, quel rapport ces jambes de paysan ont-elles avec notre acte en bonne forme?
Les notaires étaient honnêtes gens sans doute, mais ils avaient une peur horrible d'offenser la fille du moribond, nièce du curé et présidente de deux ou trois sociétés de bonnes œuvres.
Après un colloque rempli d'angoisses, ils se résolvent cependant à remonter. On les reçoit avec un étonnement marqué, qui augmente leur embarras. Ils ne savent trop comment expliquer leur retour, et enfin le second notaire demande des nouvelles du malade. On conduitces messieurs à la porte de la chambre. On leur fait voir les rideaux fermés. Le malade s'est trouvé fatigué après avoir fait son testament. On leur donne beaucoup de détails sur les symptômes du mal depuis le milieu de la nuit qu'il a redoublé, et, ce disant, on les reconduit doucement vers la porte. Les pauvres notaires, ne trouvant rien à dire, descendent une seconde fois.
Mais à peine sont-ils à cent pas de la maison, que M. Blanc dit à son collègue : — Nous sommes tombés là dans une bien fâcheuse affaire; mais si nous ne prenons pas un parti, nous nous ferons des reproches pendant le reste de nos jours, il s'agit ici d'un capital de plus de quatrevingt mille francs, dont le fils absent est dépouillé.
— Mais nous verrons nos études tomber à rien, dit le second notaire; si cette femme se met à nous persécuter, elle nous fera passer pour des fripons.
Toutefois, à mesure que le temps s'écoule, les remords deviennent plus poignants, et enfin les notaires sont tellement tourmentés qu'ils ont le courage de remonter.
Il paraît qu'on épiait leurs démarches par la fenêtre. Cette fois ils sont reçus par la fille du malade elle-même, femme de trente-cinq ans, célèbre par sa vertu et l'une des bonnes langues du pays. Elle entreprend les notaires, leur coupe la parole quand ils cherchent à s'expliquer, se rend maîtresse de la conversation, et à la fin, quand ils veulent parler absolument, se met à fondre en larmes et à pérorer sur les vertus de l'excellent père qu'elle est menacée de perdre. Les notaires obtiennent à grand'peine de revoir la chambre du moribond. M. Blanc se baisse.
— Que cherchez-vous donc? lui dit avec aigreur la femme renommée par sa haute vertu. De ce moment, elle leur adresse la parole avec tant d'emportement que les notaires voient avec horreur toute l'étendue du danger dans lequel ils vont se précipiter. Ils restent interdits ; ils prennent peur et enfin se laissent éconduire après une scène de trois quarts d'heure. Mais à peine sont-ils dans la rue que M. Blanc dit à son collègue :
— Nous venons de nous laisser mettre à la porte exactement comme des écoliers.
— Mais, grand Dieu! si cette guenon se met à nous persécuter, nous sommes des gens ruinés, dit le second notaire la larme à l'œil.
— Et croyez-vous qu'elle n'a pas bien vu pourquoi nous
ANECDOTES FRANÇAISES 33o,
remontions chez elle ? Dans deux jours le bon homme sera mort, s'il ne l'est déjà; elle hors de danger, et alors elle triomphe, et nous aurons à nos trousses toute sa clique qui nous jouera tous les mauvais tours possibles.
— Que d'ennemis nous allons nous faire ! dit en soupirant le second notaire. Madame D. est si bien appuyée ! Nous n'aurons pour nous que les libéraux, et les libéraux ne passent pas d'actes : ils n'ont pas le sou, et ce sont gens avisés.
Cependant le remords presse si vivement ces deux pauvres honnêtes gens qu'ils se rendent ensemble chez le procureur du roi comme pour lui demander conseil. D'abord ce sage magistrat feint de ne pas comprendre, puis il a l'air aussi embarrassé qu'eux, et leur fait répéter leur histoire jusqu'à trois fois. Il prétend enfin que dans une matière aussi grave, et quand il s'agit de soupçons envers une femme aussi honorable et aussi honorée que madame D., il ne lui est loisible d'agir que sur une dénonciation par écrit. Les notaires et le procureur du roi, assis vis-à-vis les uns des autres, gardent le silence pendant au moins cinq minutes ; peut-être les notaires ne demandaient-ils pas mieux que d'être éconduits.
Sur ces entrefaites, arrive en fredonnant le commissaire de police, jeune dandy venu de Paris depuis six mois seulement ; il se fait conter l'histoire presque malgré tout le monde.
— Eh ! messieurs, ceci est la scène du Légataire, dit-il en riant.
Les notaires et le procureur du roi restent confondus de cet excès de légèreté.
— Mais monsieur ne sait peut-être pas, dit le second notaire tout tremblant, quelle femme c'est que madame D. ?
Le dandy ne daigne pas répondre au garde-note.
— Si monsieur le procureur du roi juge à propos de m'y autoriser, reprend-il, je vais me présenter chez cette terrible madame D. avec messieurs les notaires; en ma présence,
3/jO - STENDHAL
M, Blanc parlera des jambes de l'homme qu'il a aperçues sous le lit. Je demanderai pourquoi ces jambes, et je me charge du reste.
Ainsi fut fait ; la dame change de couleur en voyant le commissaire de police ; aussitôt celui-ci prend un ton de maître ; il dit qu'il y a certains crimes qui, sans qu'on s'en doute, conduisent les gens aux galères et même à l'exposition. Madame D. s'évanouit. Son mari survient et finit par avouer que son beau-père était mort deux heures avant l'arrivée de Messieurs les notaires, mais en disant et répétant toujours qu'il voulait tout laisser à sa fille, etc., etc. Comme, pendant le long récit de ce bon vouloir et de ses causes, de la mauvaise conduite du fils, grand dissipateur, etc., etc., le gendre commençait à reprendre courage, le commissaire de police lui coupe la parole, et parle de nouveau de galères et d'exposition. Enfin, après une petite scène menée rondement par le dandy, enchanté de jouer un rôle, le gendre, d'une voix éteinte, prie les notaires de lui remettre la minute de l'acte et la déchire lui-même. Le commissaire de police force le gendre d'avouer que c'est son fermier qui, témoin de leur douleur à la mort subite du beau-père, qui sans doute allait faire un testament en leur faveur, a eu la malheureuse idée de se placer sous le lit ; on avait ôté deux planches du fond du lit : et le hardi fermier, assis sur le plancher, et la tête placée presque à la hauteur de celle du testateur, la faisait mouvoir facilement avec les deux mains.
Je suis comme le lecteur, je trouve cette anecdocte patibulaire bien longue écrite ; racontée, elle marchait bien. Chacun des auditeurs ajoutait quelque détail plaisant au récit du combat que se livraient, dans le cœur des notaires, la peur de se compromettre et la probité.
J'ai ouï citer dans mon voyage plusieurs faits semblables; souvent, dans les petites villes, il y a des soupçons, mais, au bout de deux ou trois mois, on parle d'autres choses. Ce qui est important en pareille occurrence, c'est d'éloigner les chiens.
Bourgogne, le 2- avril. Le Sabotier. — Il y avait beaucoup de monde ce soir chez Mme Ranville : on parlait d'histoires d'amour; et les dames ont tourmenté M. le président N... pour qu'il racontât l'histoire d'un pauvre ouvrier en sabots, nommé Marandon, célèbre dans le pays. M. X... a eu beau protester qu'elle n'avait rien d'extraordinaire, les personnes qui remplissaient le salon aimaient les récits trafiques en ce moment, et il a été forcé de parler. Et moi, en rentrant dans ma chambre, je me donne la peine d'écrire cette histoire. Elle est rigoureusement vraie dans tous ses détails: mais a-t-elle un autre mérite? Dans ces moments de philosophie rêveuse où l'esprit, non troublé par aucune passion, jouit avec une sorte de plaisir de sa tranquillité, et réfléchit aux bizarreries du cœur humain, il peut prendre pour base de ses calculs des histoires telles que celle-ci.
Telle est leur unique supériorité sur les romans, qui. arrangées par un artiste en émotions, sont bien autrement intéressants, mais en général ne peuvent servir de base à aucun calcul.
Il y avait naguère à Argenton un jeune ménage de la classe ouvrière, mais qui se trouvait dans les conditions les plus favorables pour le bonheur. La femme était jolie et bonne ; le mari avait de l'aisance, un état fort lucratif, et du reste c'était bien le meilleur garçon du monde. Il avait épousé sa cousine. Tous les deux désiraient beaucoup des enfants ; ce vœu ne fut pas exaucé.
Dans les premiers jours de janvier 1887, François Gauthier, le mari, partit de grand matin pour Limoges, où il conduisait une voiture charg'ée de farine. En traversant Argenton au petit jour, il crut voir un homme qui l'observait, et qui ensuite prit les devants. Ganthier passa le pont sur la Creuse, et, comme il montait une côte assez rapide, située au delà de la rivière, un homme, le même sans doute qu'il avait remarqué, se jeta sur lui qui était tranquillement assis sur sa charrette, et lui porta un coup de couteau. Ganthier saute à terre ; une lutte violente s'engag-e, il reçoit
cinq ou six coups de couteau, et met l'assasin en fuite. Mais il perdait beaucoup de sang- et ne put le poursuivre. On l'accueillit dans une maison voisine, et de là on le transporta chez lui.
L'opinion publique d'Argenton n'hésita pas. On attribua ce crime à Jean Marandon, sabotier, voisin et parent des Ganthier, veuf depuis deux ans, et qui passait pour avoir des liaisons beaucoup trop tendres avec la femme Ganthier. Comment ces liaisons avaient-elles commencé avec une femme fort jolie, mais qui avait longtemps passé pour la sagesse même ? C'est ce que nous avons toujours ignoré.
Marandon était aimé dans le pays, et avait des yeux noirs d'une expression admirable et singulière chez un paysan.
La justice informa. On trouva bien quelques taches de sang- sur un vêtement de Marandon ; mais elles étaient très peu significatives. Il fut établi qu'il s'était levé plus tôt qu'à l'ordinaire le jour du crime. Depuis l'événement il n'avait pas paru dans la maison de Ganthier. Mais ce n'était là que des indices insuffisants ; d'autant plus qu'on interrogea le mari, et qu'il déclara avec persévérance qu'il n'avait pas reconnu l'assassin ; que l'assassin, dans tous les cas, n'était pas Marandon ; qu'il était beaucoup moins grand que ce dernier.
On abandonna cette affaire.
Trois semaines après, Ganthier, sortant de chez lui pour la première fois depuis l'événement, se rendit chez le juge de paix, et déclara que, s'il avait prétendu n'avoir pas reconnu l'assassin, il avait trompé la justice; qu'il avait au contraire positivement reconnu Marandon.
Dans la soirée même, Marandon disparut, après avoir forcé la porte d'une maison inhabitée voisine de la sienne et y avoir pris un fusil.
Le lendemain, sa famille le fit chercher ; on suivit les bords assez escarpés de la Creuse, où l'on croyait qu'il avait pu se jeter. Bientôt l'attention fut attirée par une forte
odeur dé poudre qui sortait d'une grotte très profonde, située au-dessus de la Creuse. On y entra, la grotte était sombre. D'abord on trouva un sabot, puis on aperçut un pied froid et nu. On tira le cadavre au dehors. C'était Marandon : il s'était tué d'un coup de fusil au cœur.
Dans le moment où le corps fut retrouvé, la femme Ganthier était absente d'Argenton ; elle était allée voir sa mère, qui, depuis le crime, la repoussait; elle voulait tenter une réconciliation. À son retour, on lui dit dans la rue la mort de son amant ; elle tomba de cheval. On la releva et on la surveilla attentivement, car elle avait parlé de se tuer. Mais elle échappa à ses gardiens, monta au plus haut de sa maison, et se jeta par une lucarne. Elle tomba d'une hauteur de quarante pieds environ. Elle en fut quitte pour de légères contusions, et survécut pour être amenée devant le jury, sous le poids d'une accusation de complicité. Sur quels faits reposait cette accusation, cela sans doute vous importe peu, messieurs ; madame Ganthier a été acquittée, et nous l'avions prévu.
Voici maintenant les causes de l'événement.
Ganthier avait reconnu Marandon dès le premier moment, et cependant cet homme du peuple, si déloyalement attaqué, eut la force de cacher à sa famille comme à la justice, pendant assez longtemps, le nom du coupable. Il a expliqué ses motifs. Il savait, a-t-il dit, qu'on accusait sa femme de relations adultères avec Marandon; mais il n'y croyait pas. Nommer son assassin, c'eût été donner une force inouïe à des soupçons déjà troprepandus.il prit donc le parti de se taire, jusqu'à ce qu'il pût savoir d'une manière précise quelle était la part que sa femme avait prise à cette tentative. Il lui révéla son courageux mensonge ; mais bientôt Ganthier ne put plus conserver de doutes sur son malheur.
Mniie Ganthier était observée de près : elle le voyait et ne savait comment apprendre à son amant ce que son mari lui avait confié. Elle essaya de gagner la servante d'un de ses beaux-frères, et la pria de porter une lettre à Marandon.
Cette fille hésita, consulta son maître, et celui-ci l'engagea à accepter la lettre, puis à la lui remettre.
« Mon cher homme, disait Marie Ganthier (c'est une femme du peuple qui écrit), je ne puis l'ester comme je suis, car je suis la femme la plus malheureuse du monde depuis qu'il m'a dit que c'était toi qui l'avais assassiné. 11 m'a dit qu'il voulait te faire prendre... Et depuis ce temps-là je ne peux pas me reconsoler ; et si tu veux finir tes jours avec ta femme, il faut que tu me dises la réponse de suite par la Marie. Ne crains rien de la Marie ; elle aura du secret pour nous, et je la récompenserai de quelque chose; et tu me marqueras comme il faudra nous y prendre pour nous ôter la vie. Mon cher bonheur, n'oublie pas ta femme pour ça : car le plus tôt sera le meilleur. »
Cette lettre ne fut pas remise à son adresse. Seulement la Marie dit à Marandon, de la part de Mme Ganthier, que le mari savait tout et l'avait reconnu. « Je suis un. homme perdu, » s'écria-t-il.
Marie Ganthier, étonnée de ne pas recevoir de réponse, écrivit une seconde lettre qui parvint à Marandon. Celui-ci en avait une toute prête qu'il donna en échange.
« Je te dirai, écrivait-il, que tu .dois bien te reconsoler pour la chose qui te chagrine tant ; car j'ai une certitude de sûreté que ça ne peut rien faire à présent. Il faut absolument se conformer à nos peines. Plus tard nous prendrons une marche qui pourra nous être avantageuse... Si parfois on me prenait pour m'interroger, que cane t'intimide pas, je suis sûr de mon affaire; mais surtout toi, si on t'en faisait autant, tu diras toujours la même chose, que tu n'as jamais eu de conférences avec moi... Si ce n'est pour moi, que ce soit pour mon garçon (il avait un fils et adorait cet enfant). Et ces deux livres (deux volumes du Tableau de l'amour conjugal) . s'ils ne sont pas vus, fais-les brûler. Si tu ne peux pas mieux faire d'ici quelque temps, tu iras chez ton père; si ça venait en question de cette donation, il
faut te prêter à la faire rompre, et sois tranquille... Je finis en tem brassant, ma chère femme. »
La donation dont parle Marandon gâte un peu cette histoire, je l'avoue; elle avait eu lieu quelques mois auparavant et fournissait à l'accusation un de ses principaux arguments. La femme Ganthier avait sollicité et obtenu de son mari une donation réciproque de l'usufruit de leurs biens.
Ces deux lettres, communiquées au mari, le décidèrent à faire sa déclaration au juge de paix d'Argenton, et vous savez que cette déclaration amena les deux tentatives de suicide, dont une seule fut consommée.
Pendant toute l'instruction, la femme Ganthier a nié, elle a nié jusqu'à l'absurdité; mais elle a montré du moins, dans ce système de défense, une singulière opiniâtreté et une âme que rien ne peut fléchir.
« Les lettres, sauf l'orthographe, dit en finissant M. le président N..., sont transcrites fidèlement; dans les copies que j'en ai vues, l'orthographe avait été rétablie. — La peur de l'enfer, ai-je dit, eût empêché ces suicides. »
— Oui, mais toute sa vie avoir peur, n'est-ce pas du malheur ?
J'ai rapporté cette histoire de préférence à plusieurs autres également authentiques, qu'on a racontées ce soir, parce que les personnages de celle-ci n'ont pas trop à' énergie. La bonne compagnie de l'époque actuelle, seul juge légitime de tout ce que nous imprimons, a une âme de soixantedix ans ; elle hait l'énergie sous toutes ses formes.
Lyon, le 24 mai. René. — J'ai trouvé mes amis de Lvon dans le chagrin ; ils viennent de perdre René (de Marseille, . l'âme de toutes leurs parties de plaisir. Je l'ai connu; c'était peut-être le plus joli homme de France, le plus naturel, le plus gai : de l'esprit sans doute, mais point apprêté, coulant de source; une sorte d'esprit naïf et charmant, plutôt que brillant, et qui enchantait dès la première vue. On ne pouvait pas ne point l'aimer : aussi était-il aimé, et de deux dames à
la fois, dont huit jours avant le dernier il s'est débarrassé d'une façon officielle en quelque sorte.
Malgré ses quarante-huit ans sonnés, madame Saint Molaret fait encore la pluie et le beau temps dans la société d'une des plus grandes villes du Midi.
A mon dernier voyage, elle montrait toujours beaucoup de prétentions, et il faut avouer qu'elle avait une maison charmante : presque tous les jours delà musique, des dîners, des soupers, des parties sur l'eau. On ne peut lui refuser beaucoup d'entrain, et de cette sorte de gaieté qui n'est pas bien noble, mais qui se communique : de plus, madame Saint-Molaret n'a jamais d'humeur, et l'on peut dire qu'elle serait fort aimable si elle ne songeait pas toujours à être aimée.
Mais être aimée! même, sans parler de l'âge, une femme qui a soixante mille livres de rente ! cela se voit-il de nos jours? Le pauvre René n'eut pas le courage de résister à cette vie joyeuse et toute de fêtes, lui qui n'avait pour unique fortune qu'une chétive pension de douze cents francs mal payée par son père, et une place de commis dans une maison de commerce.
Il régnait donc sur le cœur de madame Saint-Molaret, lorsque cette vénérable douairière eut l'imprudence de céder aux vœux de son gros mari, et prit chez elle mademoiselle Hortense Sessins. C'est la nièce du bonhomme, belle comme le jour ; elle a des yeux noirs, incroyables d'expression ; noble, mais si pauvre que, malgré ses vingt ans et sa rare beauté, elle ne trouvait point de mari. L'oncle avare pensa qu'à N*" il pourrait la marier sans dot.
Tous les soirs, à onze heures, René quittait le salon de madame Saint-Molaret. Il sortait par la porte cochère de l'hôtel, qui se refermaitsur lui à grand bruit : mais cet hôtel avait un jardin et ce jardin un mur ; René montait sur ce mur, descendait dans le jardin, se cachait dans un arbre touffu, et attendait que, sur les minuit, une petite lumière parût à la fenêtre de mademoiselle Hortense. Bientôt on
fui tendait une échelle de corde, et ce n'était qu'au petit jour qu'il repassait le mur du jardin. Ses amis soupçonbaient son bonheur, mais ne trouvaient pas qu'il en eût l'air assez enchanté. Il lui arriva môme de dire une fois que mademoiselle Sessins n'était, après tout, qu'une petite comédienne.
Or, une nuit, tandis que René était caché dans son arbre, il voit tout à coup la tête d'un homme paraître au-dessus du mur du jardin; son arbre n'était qu'à six pas du mur. Cette tête tourne de tous les côtés et a l'air d'examiner fortattentivement ce qui se passe.
Cet homme est un rival, pensait René ; il le voit s'élever sur ses poignets, se mettre à cheval sur le mur, et enfin se pendre à une corde et sauter dans le jardin. Tandis que, dans la nuit sombre, René cherche à reconnaître si cet homme est de sa connaissance, un second saute du mur dans le jardin, et ensuite un troisième. C'étaient des voleurs qui se mettent à dévaliser un pavillon où madame Saint- Molaret faisait quelquefois de la musique. Il s'y trouvait une pendule, des flambeaux d'argent et quelques meubles.
René se garda bien de troubler les voleurs ; le lendemain on lui aurait dit : « Mais que faisiez-vous là ? »
Le vol de la pendule, arrivée de Paris depuis huit jours seulement, piqua si fort madame Saint-Molaret qu'elle promit dix louis à un homme de police de Lyon s'il faisait prendre les voleurs. On les eut bientôt : mais madame Saint- Molaret fut obligée de paraître à la cour d'assises, ce qui ne lui déplut pas. Elle y arriva chargée de tous ses atours; et son mari étant occupé, elle ne manqua pas de se faire donner le bras par le beau René, partie de ses atours.
Un des voleurs ne manquait pas d'esprit. Piqué d'honneur par la gloire de Lacenaire, alors récente, et voyant que, faute de preuves directes, il ne serait pas condamné, il se mit à entreprendre Mme Saint-Molaret en pleine audience, et à la tourner en ridicule. Il fit naître des transports de bonheur et des rires fous parmi les femmes présen-
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tes en grand nombre. Après avoir bien des fois excité leur joie aux dépens de la dame, il parla des beaux garçons qui, I parmi tous les genres de travaux que la société présente à l'activité de la jeunesse, savent choisir ceux qui sont les moins pénibles, du moins en apparence.
— Vous êtes trop éloquent et un peu trop impudent, dit] tout à coup René d'un grand sang-froid. Vous irez aux galères, et c'est moi qui vais avoir l'honneur de mettre en cage un oiseau si plaisant. Messieurs, dit-il en se tournant vers les juges, j'ai vu ces gens commettre le vol; monsieur a sauté le premier dans le jardin, etc., etc. René raconte toutes les circonstances; les voleurs sont atterrés et lui adressent des injures.
Mais peu à peu Mme Saint-Molaret, enchantée d'abord, * commence à comprendre que ce n'était pas pour elle que René était caché dans un arbre; elle lui adresse des repro-î ches, d'abord à voix basse, mais bientôt tous les voisins sont dans la confidence. Il y a scène publique. René, d'un air fort poli et sans s'émouvoir le moins du monde, reconduit la dame à sa voiture, et onques depuis n'a revu son hôtel ni prononcé son nom.
Ce pauvre garçon commençait à respirer et on le voyait plus gai que jamais; mais quelques jours plus tard, il esff mort d'une petite lièvre.
Voici des détails de ménage ; mais, je le crains, je vais passer pour un monstre.
Les mauvais sujets, amis de René, m'ont dit que M. R..., négociant de Lyon, passe deux cents francs par mois h sa femme pour les dépenses du ménage. Cette somme est payable le i5 du mois: quand la femme, d'ailleurs fort aimée de son mari, a besoin de son argent le ier, elle lui paye un escompte de un pour cent, et ne reçoit que cent quatre-vingtdix-huit francs. Ces messieurs ont l'infamie d'ajouter que ce négociant a nombre d'imitateurs, mais je n'ai garde^de le croire.
Lyon, le 3i mai. Un ami. — J'ai soupe ce soir avec ui
ANECDOTES FMANÇA1SES 3/jQ
dandy que j'ai rencontré ce matin, et qu'à Paris je n'appréciais pasassez. Je l'avais jug-é sur l'ensemble de son existence, bien vulgaire il est vrai. Paul Brémont a un père en Hollande, je crois, lequel est énormément riche, et paye ses dettes de temps à autre. Ce père lui donne dix mille francs par an, et une tante, plus riche que son père, et qui adore ce neveu, l'a accoutumé à des cadeaux tournés en habitude, qui s'élèvent bien annuellement à vingt-cinq mille francs. Outre tout cela, Paul fait pour [dix mille écus de dettes chaque année.
— Vous verrez Pétrone, m'a-t-il dit ce matin, en m 'engageant à souper; et nous aurons des femmes agréables, et que nous n'avons pas eu peu de peine à dénicher, je vous jure : les maris mêmes ne sont point trop ennuyeux.
— Et qu'est-ce que Pétrone ?
— Vous verrez ; c'est un ami que j'ai depuis quelques mois.
En effet j'ai vu Pétrone : c'est bien l'homme le plus commode du monde, c'est l'idéal du valet de chambre. Il se fait appeler le chevalier de Saint- Vernange, nom qu'il a pris sans doute dans quelque vaudeville. Saint- Vernange a trente ans ; c'est le plus bel homme qu'on puisse voir ; il a accroché la croix dans la garde nationale, je pense; du reste, il est brave, comme si cette chose nommée la mort n'existait pas. Mais, ce qui est drôle, on pense qu'il est comme M. de Caylus: il n'a point d'âme. C'est ce qui le rend impayable. On verra peu après la preuve de cette grande vérité.
L'idéal de la vie pour Saint- Vernange, c'est d'assister à un souper gai, avec du vin de Champagne, des femmes aimables et des hommes d'esprit qui font des contes.
Quand Saint- Vernange obtint la croix, il s'appelait Picardin. Naturellement, il a douze cents francs de rente, et il vivotait avec un petit emploi de cent louis dans les bureaux I d'une des municipalités de Paris, quand il rencontra Brémont dans un duel. Ils se plurent. Brémont voulait souper trois ou quatre fois la semaine, Picardin arrangeait les
soupers. Ce nom parut ridicule à Brémont, et son ami s'appela Saint-Vernange.
Dans une partie de plaisir à la Malmaison, je crois, un roulier insolent cherche à écorcher la calèche neuve de Brémont. Saint-Vernange saute à terre, esquive les coups de fouet du roulier, et le rosse au point de lui faire demander grâce. Saint- Vernange était un admirable professeur de savate, et n'en avait jamais parlé. A déjeuner, Saint- Vernange avait soin de dire à Brémont : Le soleil se couche ce soir à six heures vingt et une minutes. Comme Brémont a des jugements, sans une nécessité absolue il ne sort pas avant le coucher du soleil.
Brémont part pour Marseille ; Saint-Vernange quitte emploi, famille, s'il en a, et toute affaire sérieuse, pour suivre Brémont qui l'appelle son Pétrone, depuis qu'un jour Saint-Vernange s'est embrouillé en voulant citer Pétrone. Jamais ces deux êtres ne se sont dit un mot sérieux. La position de Saint-Vernange s'est faite peu à peu comme les bonnes constitutions, à mesure des besoins. Il fait faire les malles sous ses yeux par les domestiques, paye les comptes, parle aux postillons, et participe à la vie joyeuse du patron. Brémont lui dit : Pétrone, nous partons demain à une heure, après le déjeuner.
On ne dit plus un mot du départ. Le lendemain, à une heure, le déjeuner est interrompu par le fouet des postillons. Saint-Vernange dit : Ce séjour a coûté trois cent quatre-vingt-deux francs. Brémont ne l'écoute pas ; en montant en voiture, Brémont dit : A Bagnères-de-Luchon, ou à Dieppe; et l'on part.
Saint-Vernange est original et brillant dans une partie de plaisir ; il cause et a des saillies ; il conte à ravir les anecdotes les plus gaies. Voit-il que Brémont a envie de parler et de briller lui-même, il n'ouvre plus la bouche.
Un jour de pluie, après déjeuner, Brémont dit : Je m'en- ! nuie.
— Vous vous trompez, reprend Saint-Vernange avec :
vivacité, seulement vous vous amusez sans le savoir. On sort, et Saint- Vernange invente toujours quelque chose. En désespoir de cause, il accroche le tranquille cabriolet d'un campagnard, dont la mine suffisante promet une dispute agréable. Si la discussion tourne au sérieux, Saint- Vernang-e se bat. Vunique de cette association, et que j'ai bien regardé, c'est que jamais Saint- Vernange ne jouit intérieurement de l'embarras du patron, il sent exactement comme son ami.
— Voici qui est incroyable, dit celui-ci ; quand je veux savoir ce que je pense, je le demande à Pétrone; et voilà pourquoi il est la moitié de ma vie. Saint- Vernange appelle Brémont le patron. Devant le monde comme en particulier, sa manière est absolument la même ; Brémont, de son côté, le traite comme un frère cadet.
Saint- Vernange racontait ce soir qu'à ce dernier voyage le patron allait rapidement de Rotterdam à Marseille ; il ne s'arrêtait que vingt-quatre heures à Paris, et pour cause : plusieurs créanciers avaient des jugements contre lui.
Comme ils passaient sur le boulevard, Saint-Vernange lui dit. — Voici M. Joyard, le plus récalcitrant de nos usuriers; voulez-vous que je m'en empare?
— Non pas, dit Brémont, il nous a vus, et vous allez convenir que je suis aussi habile que vous.
Brémont va au-devant de M. Joyard, lui serre la main avec empressement, et lui dit : Mon père vous a-t-il payé? Etonnement du Joyard.
— Comment, vous ne savez pas? Mon père s'est réuni à ma tante et paye radicalement toutes mes dettes; grande réconciliation. Mais je réfléchis, c'est quinze mille francs que je vous dois, n'est-ce pas? Je n'ai pas confié à mon père le montant exact de cette dette. Donnez-moi cinq mille francs, et vous vous ferez rembourser vingt mille francs au lieu de quinze.
On entre dans un café; l'usurier compte quatre billets de mille francs, Brémont signe une lettre de change de cinq
SI KNtlIlAL
mille, et on se sépare bons amis. Saint- Vernange était heureux en nous racontant ce beau trait. — Que sont auprès de cela tous les tours plus ou moins plaisants que j'aurais pu jouer à cet homme? Figurez-vous son entrevue avec M. Brémont père qui est venu passer huit jours à Paris pour voir la divine Elssler, et qui ne songe ni à son monstre de fils ni à payer ses dettes.
Rien ne peut désunir Brémont et Saint- Vernange. Dans le voyage en Espagne, Saint- Vernange a eu les bonnes fortunes les plus extraordinaires. Il faut convenir qu'il est admirablement bien fait; grand, leste, hardi, des cheveux blonds, la figure la plus douce et la plus aimable. Qui le croirait un tel monstre? Il ne connaît pas plus la peur que le sentiment.
— Quand j'ai l'honneur d'embrasser ces belles dames, disait-il à Brémont, je ne puis penser qu'aux beaux diamants qui forment leurs pendants d'oreilles.
— Dans tout ce voyage d'Espagne, ajoute Brémont, nous faisions la cour à une dame; Pétrone plaisait, et dès le troisième jour, régulièrement, j'étais éconduit; mais il s'arrangeait bientôt pour avoir un rendez -vous dans l'obscurité, et ce n'était pas lui qui s'y présentait.
Dites-nous, Pétrone, combien de fois vous vous êtes battu en Espagne ?
— Trois fois, mais de petits duels à l'épée, peu dangereux.
— Et sur les trois fois, répond Brémont, il s'est battu deux pour moi ; rien de plus commode.
J'ai compris que c'est Saint- Vernange qui tient la bourse. Brémont ne lui permet de lui parler argent que le premier et le quinze de chaque mois ; alors, comme ils disent, on fait la caisse ; c'est un jour malheureux.
(Hélas! depuis le souper de Lyon les choses ont bien changé. Bien n'a jamais troublé la singulière amitié de Saint-Vernange et de Brémont. Celui-ci a enfin hérité de sa tante de Rotterdam ; il s'agissait de soixante-dix ou quatre-vingt mille livres de rente. Il prend un passe-port pour
Paris, donne un admirable souper pour célébrer la bienvenue de l'héritage et prendre congé de ses amis de Hollande. A la fin du souper, il se plaint d'un mal à la tête; deux heures après il n'était plus.
Le pauvre Pétrone désolé a envoyé chercher le juge, a fait mettre le scellé partout et a disparu. On le dit dans un couvent de trappistes; il en sortira bientôt. Le père de Brémont, qui hérite, a trouvé vingt-trois mille francs dans le portefeuille de son fils, et tous ses bijoux à leur place.)
Lyox, le 2 juin. Madame Girer. — Ah! c'est la maison de la pauvre Mme Girer de Loche, a dit un de ces messieurs. i Curiosité de ma part... Questions. Voici la longue réponse : Mme de Loche était une jeune veuve, riche, jolie, aimable. Elle avait perdu à dix-neuf ans un mari épousé par amour. Elle en avait vingt-cinq et résistait depuis six ans à tous les hommages, lorsqu'elle alla passer l'automne au fameux château d'Uriage, près de Grenoble.
Au retour, elle quitta son magnifique logement rue Lafont, pour venir habiter ce petit hôtel, dans un quartier éloigné, et encore elle ne le loua pas tout entier. Elle ne prit que le premier étage. Un mois après, un jeune Grenoblois, qui avait un procès à suivre à Lyon, cherchait un logement bon marché, et s'accommoda du deuxième étage de la maison, dont le premier était occupé par la belle veuve. Il allait souvent à Grenoble : il revint d'un de ces voyages avec deux ou trois domestiques qui appartenaient, disait-il, à sa mère, et qui avaient l'air fort gauche.
C'étaient des maçons, qui, en trois jours qu'ils passèrent à Lyon dans l'appartement du jeune homme, lui firent un escalier commode, masqué par une armoire, et à l'aide duquel il pouvait descendre incognito chez Mme Girer. On remarqua que, par une bizarrerie non expliquée, le jeune Dauphinois loua toute la diligence pour les trois domestiques de sa mère, et les accompagna jusqu'en Dauphiné; il ne revint que le lendemain. Le procès prétendu dura longtemps; ensuite le jeune homme trouva des prétextes pour
rester à Lyon. Il prit le goût de la poche, et péchait souvent dans le Rhône sous les fenêtres de la maison qu'il habitait.
Pendant les cinq premières années qu'a duré cette intrig-ue, jamais elle ne fut soupçonnée. La dame était devenue plus jolie, mais en même temps fort dévote ; puis elle s'était plainte de sa santé, et vivait beaucoup chez elle. Le monsieur allait présenter ses devoirs à cette belle voisine une fois tous les ans, vers Noël. Lui-même passait pour dévot.
Cependant la dernière année, qui était la sixième de ce genre de vie, on commença à soupçonner qu'il pouvait bien y avoir quelque intelligence entre les deux voisins; on prétendit, dans la maison, que la dame écrivait souvent au jeune Dauphinois ; lui, si rangé autrefois, ne rentrait plus le soir qu'à des heures indues. Vers l'automne, il partit pour Grenoble comme à l'ordinaire; mais il ne revint plus, et l'on apprit qu'il s'était marié. Il avait ^uême épousé la fille d'un riche juif, qui avait un nom si ridicule que je n'ose le répéter.
La clame fit venir des ouvriers de Valence qui exécutèrent de grands changements dans son appartement. Elle avait l'air fort malade. Elle se fit conseiller l'air du Midi, et s'embarqua sur le bateau à vapeur, puis s'établit à la Ciotat; mais un mois environ après son arrivée dans cette petite ville, on là trouva asphyxiée dans sa chambre. Elle avait brûlé son passe- port et démarqué son linge.
La justice lit interroger les ouvriers de Valence : ils déclarèrent que la dame les avait employés à détruire un escalier qui montait au second étage de la maison qu'elle habitait, et devant laquelle nous venions de passer.
Vienne, le ro juin. Le Coup de fusil. — On parlait beaucoup hier à Vienne et à Saint- Vallier d'un jeune paysan que la Cour d'assises vient d'acquitter. Berger dans une ferme, il était devenu amoureux d'une fille fort belle, mais qui possédait deux arpents de vignes, et à laquelle il ne pouvait prétendre par cette raison. Elle avait été promise à un autre
I jeune homme du même pays, plus riche que lui. Un jour, I en gardant ses bestiaux, le berger l'attendit, et lui tira un ■ coup de fusil dans les jambes. La blessure occasionna une I violente hémorrhagic, la jeune fille mourut.
On arrêta le jeune homme, qui donnait les signes de la plus vive douleur.
— Vouliez-vous la tuer? lui dit le juge instructeur.
— Eh! non, monsieur.
— Vouliez-vous exercer sur elle une vengeance cruelle, parce qu'elle vous refusait?
— Non, monsieur.
— Quels étaient donc vos motifs?
— Je voulais la nourrir.
Le malheureux avait pensé qu'en estropiant celle qu'il aimait, personne ne voudrait plusse charger d'elle, et qu'elle lui appartiendrait! Il est acquitté; les anciens parlements l'auraient condamné à la roue. La mode actuelle de ne jamais condamner à mort, même pour les assassinats les plus affreux (par exemple, l'empoisonnement réitéré d'un mari par sa femme, i836), à quelquefois d'heureux résultats, quoique fort absurde.
Avignon, le i5 juin. Le Malheur d'un sot. — Voici un personnage ridicule que nous devons à la révolution de i83o. Le lecteur mepermettra-t-il de raconter l'accident arrivé ces jours-ci à un superbe capitaine de la garde nationale? Il fait le chien couchant auprès du préfet, et aspire, dit-on, à la députation. M. Balarot va retirer publiquement son abonnement au journal libéral du pays, un jour que le journal a blâmé le préfet; il souffle dans ses joues en marchant, et enfin n'oublie rien de ce qu'il faut pour donner l'envie de se moquer de lui.
A l'occasion d'un événement politique qui réjouit tous les Français, le capitaine de grenadiers Balarot s'est avisé d'organiser un dîner en pique-nique ; car il veut passer pour plus joyeux qu'un autre, en sa qualité de vrai patriote, comme il s'intitule. C'est apparemment à cause de sa joie
qu'il a mangé comme quatre à ce dîner (excellent, ma loi, comme dans tout le Midi, et qui n'a coûté que six francs par tête; des vins parfaits : un dîner inférieur à celui-là eût coûté vingt-cinq francs à Paris). Les airs affaire les honneurs du pique-nique, que se donnait M. Balarot, ont fait éclater la gaieté dès le potage, et cette gaieté est toujours allée en croissant.
Nous avions retrouvé la joie française d'avant la révolution. Les choses dont on a ri sont incroyables de simplicité. A minuit l'on s'est séparé; mais voici ce qui est arrivé à une heure.
M. Balarot, qui s'était couché, se sentit l'estomac un peu fatigué; il battit le briquet et voulut faire du thé : il avait la théière, mais il s'aperçut que le flacon contenant le thé était resté dans la chambre de madame Balarot, jeune et belle Provençale qui ne prend point au sérieux toutes les momeries gouvernementales de son mari. M. Balarot s'achemine à pas de loup vers la chambre de sa femme, et sans lumière, pour ne point la réveiller, le voilà qui, sans bruit, cherche le flacon sur la cheminée, puis sur le bureau voisin.
Au milieu de cette recherche discrète, le Balarot est sui'pris par un ronflement des plus caractérisés ; il s'écrie, il croit que sa femme est tombée en apoplexie. Ici, un voile fort épais s'étend sur les infortunes conjugales de ce vrai patriote, et en rend le détail plus piquant pour les habitants du pays. Il court à sa chambre pour prendre de la lumière. Gomme il revient, une bouche invisible éteint sa bougie, puis on le retourne, on le pousse par les deux épaules dans sa chambre; il entend des rires étouffés, et croit reconnaître la voix d'un de ses amis intimes. A peine l'a-t-on fait entrer dans sa chambre, qu'on l'enferme à double tour.
Le Balarot furieux saute par la fenêtre qui n'est qu'à huit ou dix pieds au-dessus du jardin; il sonne à sa porte, éveille tout le monde et même madame Balarot, qui ne
comprend rien à l'histoire qu'il lui raconte en jurant, et le prie fort résolument de la laisser dormir, surtout quand il s'est oublié à table.
Le lendemain, dès sept heures, le malheureux époux va conter son cas au vieux général R..., son protecteur. A tout ce qu'il peut dire, le général ne répond que par ces huit mots, vino't fois répétés de sa petite voix claire : Silence, ou l'on va se moquer de toi. 11 paraît qu'il n'a pas suivi ce conseil ; car toute la ville se moque de lui avec délices, et l'on parle de donner un second dîner en son honneur.
De laTouraine, le 2.3 juin. Madame Saint-Chély. — Ce n'est qu'aujourd'hui, et par hasard, que j'ai appris la suite d'une aventure qui m'intéresse fort. Un vieil agent d'affaires est venu me compter 220 francs qui m'étaient dus par une jeune veuve, jolie et fort riche, presque mon amie, et à laquelle j'avais l'honneur d'envoyer de Paris des robes et des chapeaux. Madame Saint-Chély était blonde etfaite à peindre, comme on dit ici. Elle avait des bras devant lesquels Canova se fût extasié. Pour moi, j'admirais surtout une délicatesse d'àme qui devient plus rare tous les jours. Madame Saint-Chély avait la bonté de croire que je devinais ce qui pouvait convenir à une femme de vingt-neuf ou trente ans, blonde, et peut-être un peu trop grande (ce sont ces paroles dans une de ses lettres).
Je la trouvai préoccupée, il y a dix mois, à mon dernier passage. Depuis, après avoir vendu la moitié de ses propriétés, elle est partie brusquement pour l'Espagne; et son homme d'affaires n'a reçu depuis son départ que deux lettres portant la date de Cadix, mais qui arrivent par l'Angleterre.
J'avais vu chez madame Saint-Chély un M. Mass..., grand escogriffe, montant fort bien à cheval, dansant, faisant des armes, grand chasseur, grand hâbleur, et au total le plus grossier des hommes. Je m'étonnais qu'une personne douée d'une âme si noble, d'une délicatesse si réelle et si
rare, pût supporter cet être qui, aux yeux de nous autres hommes, eût fait tache, même à une table d'hôte passablement composée. Quand je vis la jolie veuve pour la dernière fois, sa préoccupation n'était que trop naturelle. Par surprise, et même, on peut le dire, en employant la force, le Mass... venait de conquérir ce qu'autrement il n'eût jamais obtenu. Ce n'est pas tout : avec une effronterie choquante et bien digne de lui, le Mass. .. a fait confidence des détails les plus intimes de cette étrang-e aventure à un de ses compagnons de chasse, assez bon diable, qui m'a tout raconté. Il lui disait : Actuellement que je suis aimé d'une femme immensément riche, et sur l'âge, mon affaire est des bonnes. Ce monstre-là appelait sur l'âge une femme qui n'a pas trente ans, et qui d'ailleurs est charmante.
Une fois que le gnet-apens de Mass... eut réussi, il paraît que cette pauvre femme essaya de l'aimer; mais elle ne put y parvenir. Elle éloignait le plus possible les rendezvous. Qu'est-ce que ça me fait à moi, disait Mass... (je demande pardon du jarg-on), qu'est-ce que ça me fait, à moi, pourvu qu'elle crache au bassinet (qu'elle donne de l'argent) ?
Il arriva qu'un insolent fort riche, qui habitait une ville voisine, insidta un de ses compagnons de débauche; mais, la chose faite, il ne trouva plus en lui le courag-e de se battre. L'insolent a fait offrir à M. Mass... 3.ooo francs pour chercher querelle à son adversaire et se battre avec lui, et G. ooo francs de prime s'il le tuait. Mass... a demandé de plus un habillement complet du plus beau drap de Louviers, ce qui a été accordé.
Il s'est mis à fréquenter un billard où cet homme venait quelquefois, a joué plusieurs fois avec lui, et enfin, un beau jour, s'est fait chercher querelle. Le combat s'est fort bien passé, et Mass... a tué son homme.
Madame Saint-Chély tomba dans un évanouissement profond, quand le juge de paix, qui autrefois lui avait fait la cour sans succès, vint lui conter cette affaire avec un malin
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plaisir, et en insistant surtout sur l'habit complet de drap de Louviers.
Une cousine de madame Saint-Chély, qui habite une petite ville dans les environs de Paris, lui a pi\)curé un passeport pour l'Espagne et l'Amérique, et c'est sous un faux nom, qui n'est pas même celui de cette cousine, que cette femme si douce et si bonne est allée se réfugier dans l'un de ces deux pays. Le vieux Bray, son agent, l'homme le plus sec, avait les larmes aux yeux en comptant les 220 francs et me donnant des détails. Le grand Mass.. . est dans une ville à dix lieues de celle où vivait madame Saint- Chély, et fait florès avec son habit de drap de Louviers.
J'envie l'être heureux qui consolera madame Saint-Chély. Elle n'aurait peut-être jamais eu d'amant sans leguet-apens de M. Mass... ; mais ce qu'il y a de cruel dans cette aventure donnera des forces à l'imagination, qui finira par l'emporter sur la raison. L'amour seul peut la consoler. Madame Saint-Chély avait toute la délicatesse qu'une grande fortune permet d'atteindre, et aucune des petitesses d'amour-propre et de despotisme auxquelles elle conduit trop souvent.
De la Bretagxe, le 3 juillet. Madame de Nintrey. — La soirée a fini heureusement par une amère critique de la conduite de madame de Nintrey, charmante femme un peu de ma connaissance. Ce n'est rien moins qu'une aventure intéressante que je vais transcrire ; c'est une conversation au sujet d'un fait fort simple, mais qui semble fort mystérieux, et surtout fort scandaleux aux beaux de la grande ville où on me l'a conté. Ces messieurs ont passé une grande partie de l'été au château de Rabestins. Comme le village voisin n'a que de misérables huttes que vous croiriez impossibles en France si j'entreprenais de les décrire, madame de Nintrey a fait arranger une maison de jardinier, où l'on peut offrir des cellules à bon nombre de visiteurs, et l'on se dispute les places; car madame de Nintrey n'a pas quarante ans. Suivant moi, elle est fort avenante, elle est jolie, ses manières
sont fort nobles sans être dédaigneuses ; je trouve ses façons de parler remplies de naturel : et, si un regard le permettait, elle ne manquerait pas d'adorateurs, mais personne n'ose prendre ce langage. Les beaux sont rudement tentés, sa fortune est la plus ample de la province; mais elle veut qu'on n'ait d'yeux que pour sa fille. Léonor de Nintrey est une beauté imposante ; elle a des traits grecs, à peine vingt ans, et de plus elle apporte à son futur époux vingt-cinq mille livres de rente dans son tablier et des espérances immenses. Si le lecteur est doué d'une imagination de feu, il peut se faire une faible idée de l'effet produit par la réunion de tant de belles choses. Le fait est que mademoiselle de Nintrey peut changer du tout au tout la vie future de tous les jeunes gens qui l'approchent. Elle a pour tuteur et pour second père un notaire, nommé Juge, homme intègre et singulier, parent de feu M. de Nintrey, et auquel tout le monde fait la cour dans le département. Lui, malin vieillard, se compare à Ulysse, et tourne en ridicule les prétendants.
Hier soir il m'a fallu veiller jusqu'à minuit trois quarts, heure indue à cent cinquante lieues de Paris. Le maître de la maison, un peu ganache, narrait, et à chaque instant on lui interrompait ses phrases. Des indiscrets essayaient d'usurper la parole sous prétexte d'ajouter des circonstances essentielles à ce qu'il nous disait.
Son récit n'est point extraordinaire, il n'a d'autre mérite qu'une plate exactitude ; cela est vrai comme une affiche de village annonçant de la luzerne à vendre. Et cette vérité est Une difficulté pour l'écrivain : comme les personnages vivent encore et sont même fort jeunes, je vais avoir recours à une foule de noms supposés, et je déclare hautement que je ne prétends nullement approuver les actions ou les manières de voir de ces noms supposés.
Le lecteur sait déjà que tout le Roussillon s'occupait de la beauté, de la fortune et même de l'esprit de mademoiselle de Nintrey, fille unique d'une femme singulière qui
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n'a jamais été ce qu'on appelle une beauté, mais qui n'en a pas moins inspiré trois ou quatre grandes passions auxquelles elle s'est montrée fort insensible. Une grâce charmante, et dont ces gens-ci ne peuvent se rendre compte, a valu ces grands succès à madame de Nintrey. On l'accusait hautement de coquetterie; mais les femmes, qui la détestent toutes, conviennent que, par orgueil, elle n'a jamais pris d'amant. Elle parlait à nos hommes comme une sœur, disent-elles, et cela nous faisait tort Madame de Nintrey. à laquelle j'ai eu l'honneur d'être présenté à l'un de mes précédents voyages, n'oppose qu'une simplicité parfaite et véritable à la profonde et immense politique qui compose le savoir-vivre de la province, surtout parmi les gens qui ont dix mille livres de rente et un château, et qui aspirent à doubler tout cela. Or, madame de Nintrey a trois châteaux, dans l'un desquels j'ai reçu l'hospitalité il y a peu dejours. Vu la pauvreté du village, le concierge m'a donné une cellule, et. ce qui m'a surpris, j'ai trouvé encadrés dans lalongue galerie qui y conduit les portraits gravés de plus de quatre cents personnes qui se sont fait un nom depuis 178g. C'est précisément ce château qu'elle habitait avant son aventure. Autant que je puis comprendre ce caractère singulier qui donne à parler en ce moment à huit départements, madame de Nintrey ose faire à chaque moment de la vie ce qui lui plaît le plus dans ce moment-là. Ainsi tous les sots l'exècrent, eux qui n'ont pour tout esprit que leur science sociale. Comme elle était fort riche et assez noble en i8i5, deux de ces hommes habiles, qu'on appelle jésuites en ce pays, entreprirent de la marier dans l'intérêt d'un certain parti. Tout à coup, on apprit qu'elle venait d'épouser un M. de Nintrey, qui n'avait rien. C'était un pauvre officier licencié de l'armée de la Loire.
Au moment de ce licenciement nigaud, le bataillon que M. de Nintrey commandait comme le plus ancien capitaine se révolte; il veut avoir sa solde arriérée avant de se laisser licencier : M. de Nintrey fait rendre justice à sa troupe.
Mais quelques voix l'avaient accusé d'être d'accord avec les royalistes qui licenciaient l'armée. Cette opération terminée, M. de Nintrey prie les soldats de se former en carré.
— Messieurs, leur dit-il, car je suis votre égal maintenant, nous sommes tous des citoyens français... Messieurs, pleine justice vous a-t-elle été rendue?
— Oui, oui ! Vive le capitaine!
Les cris ayant cessé :
— Messieurs, reprend M. de Nintrey, quelques voix se sont élevées pour m'accuser d'une sorte de friponnerie, et je prétends, parbleu, en avoir raison. Le Martroy passe pour le premier maître d'armes du régiment : en avant, Le Martroy! et habit bas.
Tout le monde réclame. Les cris de : Vive le capitaine, éclatent de toutes parts; mais, quoi qu'on pût dire, Le Martroy est obligé de détacher les fleurets qu'il portait sur son sac. On fait sauter les boutons, on se bat assez longtemps. D'abord M. de Nintrey est touché à la main, mais bientôt après il donne un bon coup d'épée à Le Martroy.
— Messieurs, dit-il, j'ai quarante et un louis pour toute fortune au monde, en voici vingt et un que je donne au brave Le Martroy pour se faire panser. Le bataillon fondit en larmes. Nintrey a dit depuis qu'il eut quelque idée de former une guérilla, de venir s'établir dans la forêt de Compiègne, et de suppléer au manque de résolution de ces maréchaux qui avaient fait la guerre en Espagne, et ne savaient pas imiter ce peuple héroïque. Madame de Nintrey, sur le récit de ce trait et presque sans le connaître, épousa le brave officier. Surquoi grande colère et prédictions fatales. Toute la haute société de la province destinait pour mari à la richissime mademoiselle de R... un jeune adepte qui écrivait déjà d'assez jolis articles dans les journaux de la congrégation. Les salons provinciaux reçurent froidement M. de Nintrey ; il vint habiter Paris, où l'on n'a le temps de persécuter personne : il y mourut lorsque sa fille unique avait quinze ans.
La belle Léonor de Nintrey annonça en grandissant un caractère ferme ; elle est fière de sa naissance et de sa fortune, elle a jugé le mérite de tous les grands noms à marier, et, jusqu'à l'âge de vingt ans qu'elle a aujourd'hui, n'a trouvé personne digne de sa main.
On prétend que Mme de Nintrey disait à sa fille : « Je te laisserai assurément toute liberté ; mais, si j'étais à ta place, je ferais semblant d'être pauvre, pour tâcher de trouver un mari qui ressemble un peu à ton pauvre père. Un beau de Paris t'épousera pour ta fortune, et à la messe de mariage regardera dans les tribunes. Il dissipera la moitié de cette fortune dans quelque riche spéculation sur les mines ou les chemins de fer, et finira par te négliger pour quelque actrice des Variétés qui l'amusera en disant tout ce qui lui passe par la tête. »
C'est apparemment pour éviter le dénoùment qu'elle redoutait que Mme de Nintrey passait dix mois de l'année dans ses terres. On accuse la belle Léonor d'avoir le caractère décidé d'une femme de vingt-cinq ans.
On revient longuement sur tous ces détails que j'abrège, depuis l'événement que je vais enfin raconter, si je puis. Des provinciaux envieux font un autre reproche grave à Mme de Nintrey. Elle ne se cachait pas pour dire à la barbe de leur avarice qu'elle trouvait de la petitesse d'esprit à ne pas dépenser son revenu. Mais comme elle a les goûts les plus simples, c'était dans le fait la belle Léonor qui, à Paris ou dans les châteaux de sa mère, dépensait cinquante ou soixante mille livres de rente. On accuse Mlle de Nintrey d'avoir un caractère trop décidé; je croirais, moi, que le ciel l'a douée d'un rare bon sens, car, malgré le nombre infini d'actions qu'il faut faire pour dépenser tous les ans un revenu considérable, la haine ne peut lui reprocher aucune fausse démarche, ni même aucune action ridicule. Les mères qui ont des filles à marier n'ont pu trouver aucun prétexte pour étendre à la belle Léonor la réputation de
mauvaise tête, que Mme de Nintrey a si richement méritée par son scandaleux mariage.
Rien n'étant plus facile que d'être reçu chez M^6 de Nintrey, et le grand château gothique et ruiné où le caprice de Léonor l'avait conduite cette année, n'ayant pour voisin qu'un mauvais village sans auberge, elle avait fait arranger la maison du jardinier, où, comme je l'ai dit, on voit les portraits de tous nos révolutionnaires. Il y a trois mois que l'on remarqua parmi les nouveaux arrivants un M. Charles Villeraye, qui, quoique fort jeune, a déjà dissipé sa fortune à Paris. Depuis, il a fait plusieurs voyages dans les Indes, soit pour cacher sa pauvreté, soit pour essayer d'y remédier; c'est ce qu'on ne sait pas au juste, car Villeraye n'adresse jamais la parole à des hommes, il est avec eux d'un silencieux ridicule. Il emploie le peu d'argent qui lui reste à avoir un beau cheval. Mais il est si pauvre qu'il ne peut donner un cheval à son domestique; et, tandis qu'il voyage à cheval, son domestique, lui, court après par la diligence. De façon que, lorsqu'il arriva au château de Rabestins, on le vit les premiers jours panser lui-même son cheval, ce qui parut d'un goût horrible aux beaux de la ville de*,¥. Mais, en revanche, les femmes ne parlaient que de Charles Villeraye. C'est un être vif, alerte, léger, il porte dans tous ses mouvements un laisser-aller simple et non étudié qui étonne d'abord ; on croirait avoir affaire à un étranger. Suivant moi, c'est un homme de cœur qui désespère de plaire à la société actuelle, et, par ce chemin étrange mais peu réjouissant, arrive à des succès. Il faut que les beaux aient entrevu ma conjecture, car ils veillent jusqu'à une heure du matin pour en dire du mal. Ce qui est piquant pour ceux de ces messieurs qui ont adopté le genre terrible, c'est que Charles passe pour être fort adroit à toutes les armes. Les propos ont soin de se taire en sa présence; d'ailleurs il serait difficile d'entamer une conversation avec Y Indien; c'est le sobriquet inventé par les beaux. Il répond à ce qu'on lui dit avec une politesse froide; mais, quoi qu'on ait pu faire,
on ne l'a point vu adresser la parole à un homme ou lancer un sujet de conversation.
Charles était un peu parent de feu M. de Nintrey, et sa veuve, le sachant de retour depuis quelque temps dans la province où il est né, mais où il ne possède plus rien, l'a invité à venir tuer des perdreaux dans ses chasses, qui sont superhes. Mais les politiques ne doutent pas qu'elle n'ait eu l'idée baroque d'en faire un mari pour sa fille. Une fois ne lui est-il pas échappé de dire devant deux notaires et presque comme se parlant à elle-même : « Quel avantage y a-til pour une fille au-dessus de toutes les exig-ences par la fortune à épouser un homme riche ? Ce qu'elle a de mieux à espérer, n'est-ce pas que son mari ne gâte pas sa position sous ce rapport ? »
Lors de l'arrivée de Charles, la fierté de Léonor a paru fort choquée de ce que, venu au château un soir fort tard, dès le lendemain avant le jour il s'est joint à une partie de chasse au sanglier. Les chasseurs ne rentrèrent qu'à la nuit noire. Charles Villeraye était horriblement fatigué, et, dès qu'il eut assisté à un souper, où il mang-ea comme un sauvage, sans dire mot, il alla visiter son cheval à l'écurie et ne reparut pas au salon.
Ce qui est encore d'une plus rare impolitesse, c'est qu'il devina, dès le premier jour, que la belle Léonor le reg-ardait un peu comme un futur mari. Madame de Nintrey est bien assez imprudente pour avoir fait une telle confidence à sa fille, disaient ce soir les respectables mères de famille qui essayaient de ravir la parole à mon hôte qui narrait posément et avec circonstances, ainsi que le lecteur s'en aperçoit. Comme il reprenait la parole après une long-ueinterruption à laquelle je dois la plupart des détails précédents :
— Elle est bien capable, reprit l'une de ces dames, d'avoir dit à sa fille : « Je préférerais un jeune homme qui a eu six chevaux dans son écurie, et qui s'est déjà ruiné une fois. Peut-être aura-t-il compris l'ennui qu'il y a à panser soimême son cheval. »
Quoi qu'il en soit, Charles, dans les premiers jours, paraissait avoir pris à la lettre l'invitation de madame de Nintrey, qui lui avait écrit de regarder son château comme une auberge dans le voisinage d'une belle chasse. Mais bientôt sa conduite changea du tout au tout ; on le voyait des journées entières au château.
Que s'est-il passé alors entre lui et la fîère Léonor, entre lui et madame de Nintrey ?
Il paraît que Charles a vu tout d'abord que mademoiselle deNintrey regardait ce mariage comme sûrsi elle daignait y consentir, par la grande raison que lui, Charles, n'avait pas trois cents louis de rente, et qu'elle en aurait dix fois plus. Ce qu'il y a de certain, c'est que le dixième jour de sa présence au château il a produit un grand silence au milieu du déjeuner, en disant, comme on parlait mariage, que, quant à lui, pauvre diable ruiné, il prétendait bien ne jamais s'engager dans un lien si redoutable.
On dit que dès ce jour-là il était amoureux fou de madame de Nintrey, et que si, contre son caractère, il lui arriva de parler de lui et de ses projets, c'est qu'il voulait, dans l'esprit de madame de Nintrey, aller au-devant de cet horrible soupçon que, s'il l'aimait, c'était un peu parce qu'il trouvait commode de jouir avec elle d'une belle fortune.
« Madame de Nintrey est la femme la plus simple, la plus unie ; elle ne fait nul honneur à sa fortune, disait ce soir l'une de ces dames, grande et maigre. On peut ajouter que son petit esprit est indigne d'une aussi belle position, et, quant à moi, je l'aurais toujours prise pour une sotte, sans toute l'affectation qu'elle met de temps en temps à soutenir des paradoxes. »
A ce beau mot de paradoxe, tout le monde a voulu prendre la parole, et j'ai compris que madame de Nintrey avait pu être séduite par le suprême bonheur de ne plus revoir des gens parlant avec tant d'éloquence. Il paraît qu'elle n'avait jamais été amoureuse : « comme une folle, comme il convient à une femme de ce caractère-là, » disait ce
soir un vieux philosophe bossu. Son premier mariage, si étonnant, n'aurait été pour elle qu'un mariage de raison. Elle avait dix-huit ans, et voyait bien, avec sa fortune, qu'il fallait finir par se marier.
Il paraît que, par les femmes de chambre, on a obtenu quelques détails précieux sur la conclusion de l'aventure. Elles prétendent qu'un soir M. Villeraye, se promenant au jardin avec madame de Nintrey devant les persiennes du rez-de-chaussée, lui tint à peu près ce langage : Il faut, madame, que je vous fasse un aveu que ma pauvreté connue rend bien humiliant pour moi. Je ne puis plus espérer de bonheur qu'autant que je parviendrai à vous inspirer un peu de l'attachement passionné que j'ai pour vous. Et comment oser vous parler d'amour sans ajouter le mot mariage ? et quel mot affreux et humiliant pourun homme ruiné ? Je ne pourrais plus répondre de moi si j'étais votre époux ; l'horreur du mépris me ferait faire quelque folie. Si l'argent, au contraire, n'entre pour rien dans notre union, je me regarderais comme ayant enfin trouvé ce bonheur parfait que je commençais à regarder comme une prétention ridicule de ma part.
Par de bons actes fort en règle et des donations acceptées par M Juge, madame de Nintrey a donné à sa fille tous ses biens, àl'exception de deux terres. Elle a vendu l'une au receveur général trois cent mille francs à peu près comptant, elle a signé pour l'autre un bail de dix ans. Elle est partie pour l'Angleterre après avoir remis sa fille à M. Juge ; sans doute aujourd'hui on l'appelle madame Villeraye. Son caractère si égal avait absolument changé dans ces derniers temps, disent les femmes de chambre. M. Juge était dans le salon ce soir, il se moque plus que jamais de tout le monde. Quant à moi, je suppose que madame de Nintrey avait lieu de croire que sa fille avait pris de l'amour pour M. Villeraye.
Tabascon, le 28 juillet. Madame Munch. — Le plus grand charme de Beaucaire a été la société et l'amitié, si
j'ose le dire, de M. et Mm° Sharen. Je l'avoue, j'hésite un peu à raconter l'histoire suivante. Outre qu'elle est un peu leste, cette aventure, qui pour moi a été la plus intéressante du voyage, me semble bien longue, écrite, et d'ailleurs il n'y a pas eu aventure, et le récit manque de mot piquant à la fin. Ce que l'on va lire avec indulgence ne sera donc, si l'on veut, qu'une observation sur une bizarrerie du cœur humain ; et, pour peu que votre vertu se gendarme, je dirai que le fait n'est pas vrai.
A Beaucaire, nous avons passé d'aimables journées, Tiberval et moi, avec M. et Mme Sharen. M. Sharen, grand et bel Allemand au nezaquilin, aux beaux cheveux blonds fort soignés, négociant, il est vrai, mais au fond, ce me semble, voyageant pour son plaisir plus que pour ses affaires. La nôtre était de tâcher de plaire un peu à Mme Sharen, dont le moindre charme est une beauté parfaite ; mais cette physionomie est si naïve et si spirituelle à la fois qu'on ne songe plus à la beauté. Un homme prudent, en voyant \Ime Sharen, n'est occupé que d'une chose, tâcher de ne pas devenir amoureux. On est un peu aidé dans cette sage attention par son air extrêmement noble. Un de nos hommes d'esprit de Beaucaire disait que ses gestes ressemblent au son d'une grande âme. Mme Sharen possède, entre autres charmes ravissants, le sourire le plus bon enfant que j'aie jamais rencontré. Dans ce sourire si joli à voir, il y a beaucoup d'esprit, et cependant nulle possibilité de méchanceté. C'est précisément cette absence de toute sécheresse qui me paraît le charme adorable des pays d'Outre-Bhin ; cette qualité est d'autant plus singulière, chez Mme Sharen, qu'elle a eu huit cent mille francs ou un million de dot.
Ce qui complique l'histoire, c'est que M. Sharen a un ami intime, M. Munch, petit homme nerveux, à la tournure élégante, à la mise recherchée, et qui, à l'ignorance près de nos usag-es, a l'esprit le plus scintillant que j'aie encore trouvé • liez un Allemand. Lui aussi a une fort jolie femme, brune piquante, orgueilleuse à faire plaisir, et, ce me semble, un
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peu folle ; il est négociant comme son ami, fort riche apparemment, et voyage de compagnie avec M. et Mm° Sharen. Il y a un an qu'ils ont quitté leur pays, une grande ville de Saxe, car ils parlent un allemand magnifique; mais ils ne nomment point leur patrie. Dès le lendemain du jour où j'ai été présenté à cette aimable colonie allemande, il y a eu du trouble dans les ménages. Peut-être M. Sharen a-t-il été jaloux de Tiberval, jeune Français assez distingué, fort bien de toutes Jes façons, et mon ami. Mais voici le singulier : Sharen n'apas été jaloux de sa femme; Tiberval faisait évidemment la cour à cette espèce deprincesse, d'un orgueil fou, avec de si beaux cheveux noirs, la noble Mm* Munch. La jalousie du bon Allemand ne fut que trop visible. Grande incertitude entre nous, fréquents conseils de guerre, redoublement de gaieté apparente, mais non pas de ma part. Moi, aidé par mon baragouin allemand, j'ai été chargé du rôle de bonhomme; je ris peu, pour ne pas paraître ironique.
Les Allemands deviennent fous à la vue de ce qu'ils appellent Y ironie française. Je pousse la prétention antiironique jusqu'à être sentimental : je dis des maximes, tout cela pour encourager à quelque confidence; vain espoir. Munch et sa femme sont partis le surlendemain pour une prétendue partie de plaisir à Cette, tandis que, évidemment, pour ces bons Allemands tranquilles, rien ne peut se comparer au tapage de Beaucaire, qui, à leurs yeux, est lagaîtéla plus aimable. Munch achète avec ravissement tous les livres en langue provençale qu'il peut déterrer, et nous parle toute une nuit des cours d'amours. II. y avait donc mystère, mais pour nous impossibilité complète de rien deviner. Si j'avais été maître de mon temps, j'aurais sacrifié quinze jours, tant je suis amoureux, au fond de l'âme, de l'apparence de la bonté et de la simplicité du cœur. A/jparence est une injustice; rien n'est,réellement bon comme un Allemand (non diplomate de son métier).
Un Allemand se jette par la fenêtre. « — Que faitesvous? lui dit-on. — Je me fais vif. » Ce mot peint l'homme
politique de ce pays ; il se croit intéressé à faire des finesses, et veut absolument imiter M. de T***. Jugez des effets de cette idée bizarre.
Je suis parti sans pouvoir deviner nos deux belles Allemandes et leurs maris, mais j'ai fait jurer à Tiberval qu'il m'écrirait le mot de l'énigme si jamais il le devine Pourquoi Sharen est-il jaloux de madame Munch, lui qui aime beaucoup sa femme, qui d'ailleurs est adorable ?
Je ne sais à quel point Tiberval est arrivé : dès que son cœur est égratigné il devient impénétrable ; mais sans doute il était piqué au vif. Voici ce que j'ai appris indirectement. Il s'est fait donner une consultation ; il a gardé la chambre à Beaucaire même, et enfin a pu paraître sans trop de singularité aux eaux de Bagnères, quelques jours après que les belles Allemandes, d'ailleurs amies intimes, y étaient arrivées.
Quatre mois après, Tiberval m'écrit de Dresde une petite lettre de six lignes : étrange brièveté ! L'auteur est vivement touché ; pour satisfaire à la foi jurée, il me donne le mot de l'énigme, et je voudrais bien à mon tour le faire connaître au lecteur sans blesser sa haute vertu.
Je m'abstiendrais certainement de parler d'un fait pareil si les personnages étaient Français, mais MM. Munch et Sharen habitent à plusieurs centaines de lieues de nos frontières ; et, quoique la fortune les ait comblés comme à plaisir de tous les avantages possibles, au fond de l'âme ils craignent un peu d'être pris pour des gens lourds et grossiers. A la fleur de l'âge, jouissant avec noblesse d'une grande fortune, ayant reçu du ciel une âme franche et élevée, ils sont arrivés à Beaucaire, chassés de Naples par la peur du choléra. Tout ceci est facile à dire, voici qui l'est moins. Quand ils quittèrent leur patrie, ils voyageaient de compagnie dans deux voitures ; à peine furent-ils arrivés à cent lieues de leur pays, à Brixen, sur la frontière d'Italie, que Munch, qui a l'esprit le plus original, dit à son ami :
« — Vous faites la cour à ma femme... Non, ne le niez
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point. Mon très cher ami, vous allez faire tout au monde pour me tromper. Cela convient-il à des amis d'enfance, se tromper ? D'un autre côté, faudra-t-il renoncer au beau voyage de dix-huit mois que nous devons faire ensemble ? Pour moi, je ne supporterais pas les soirées solitaires, et sans vous je ne voyagerais pas. Mais si vous entreprenez de me souffler ma femme, qui est fort jolie, la vôtre est charmante, et je m'efforcerai peut-être de jouer le même rôle auprès d'elle. Quand nous nous ferions les plus beaux serments du monde, il n'en serait pas autrement; la force des choses veut que chacun de nous cherche à plaire à la femme de son ami intime, et nous retournerons certainement brouillés à mort dans notre ville. Ce sera là un beau fruit de notre voyage, pour nous, qui sommes amis intimes depuis l'école où l'on nous montrait à lire. Nous sommes à trente lieues de Vérone, où nous arriverons demain soir ; nous y passerons vingt-quatre heures pour voir les galeries et les antiquités; le jour suivant nous quitterons cette belle ville. Eh bien ! à partir de ce jour-là, changeons de femme ; madame Sharen s'appellera partout madame Munch, comme madame Munch s'appellera madame Sharen. Au retour précisémentà Vérone, ville par laquelle nous devons repasser, chaque dame reviendra à son maître légitime. Et jamais un mot de ce qui se sera passé !
Cette proposition était faite avec une bonhomie unique, en présence des deux dames : il y eut un silence complet de vingt-quatre heures. Munch seul osait parler, il disait à son ami : « Si tes idées bourgeoises font obstacle à mon projet, réparons-nous à l'instant. Mais si, en vrais et nobles fils de la Germanie, dédaignant tout mensonge qui mettrait de la froideur entre nous, nous osons être sincères, continuons ce noble voyage en Italie. »
C'est le parti que l'on prit à la fin ; et moi, qui ai beaucoup aimé, sinon bien étudié ces belles Allemandes, je gagerais qu'elles se conduiront bien le reste de leur vie. Quant à Tiberval, il n'a rien obtenu, quoique éper-
dûment amoureux et fort adroit dans ce genre de combat.
Fourvoihie, le ier septembre. La Grande Chartreuse. — De Grenoble j'avais écrit à Saint-Laurent-du-Pont, de l'autre côté de la Grande Chartreuse, d'où l'on m'a envoyé deux mulets au Sapey. Hier matin, à quatre heures, à porte ouvrante, je suis parti de Grenoble avec deux chevaux, l'un pour moi, l'autre pour mon guide. Je n'avais nul besoin de guide, car il est impossible de s'égarer dans un chemin de montagne qui suit toujours le fond d'une vallée, ou grimpe en zigzag le long d'une pente rapide. Mais j'aime de passion à faire jaser un guide; l'hypocrisie qui règne depuis vingt ans n'a pas encore pénétré dans ces basses classes. Tout en cheminant, je parle des sujets dont on s'entretient dans le pays, et j'obtiens ainsi sur toutes choses les jugements du peuple. Ils m'étonnent quelquefois et m'intéressent toujours. Je rencontre presque à chaque phrase des traits d'ignorance risible ; mais ces jugements ne sont jamais influencés par des motifs bas : c'est le contraire des décisions que la mode dicte à la bonne compagnie.
Mon guide est patriote exalté, comme on l'est dans toute la Vallée (du Grésivaudan) : il me raconte à sa manière la défensede Grenoble le6 juillet i8i5. Dans quelques années, lorsque certains vieillards chagrins n'auront plus voix au chapitre, il y aura le 6 juillet une grande fête nationale à Grenoble et dans toute la vallée. On tirera cent coups de canon la veille, au coucher du soleil; et le jour de la fête, de ce même rempart de Trèscloître, où l'on voit encore des arbres coupés parle canon piémontais, on tirera un coup de canon tous les quarts d'heure. Le fort Barreaux répétera les salves, et prêtera deux pièces de quatre aux canonniers de la garde nationale de la vallée; ces pièces seront mises en batterie au château Bayard et tireront de quart d'heure en quart d'heure. Le gouvernement donnera 5.ooo fr. pour cette fête, 5oo fr. à chaque village, et rendra par là sa place forte de Grenoble imprenable. Mon guide était tout exalté par cette prédiction. Je suis sorti de cette belle vallée
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de l'Isère parle petit chemin de Corenc; il s'élève au milieu des vignes, le long1 de la montagne qui domine la vallée du côté du nord. Je ne pouvais me détacher de ce beau pays que je voyais pour la dernière fois : souvent je me suis arrêté. Après que l'on a perdu de vue l'Isère et le fond de la vallée, on se trouve comme vis-à-visdu fameux Taillefer et de toute la haute chaîne des Alpes. On aperçoit une foule de nouveaux pics; ils semblent croître à mesure que l'on s'élève.
Je distinguais parfaitement, avec ma petite lorgnette d'opéra, les aiguilles de granit qui couronnent leurs sommets, et dont la pente est trop rapide pour que la neige puisse s'y arrêter; elle s'amoncelle à leur pied.
Après m'être arrêté longtemps, j'ai dit adieu à cette belle vallée de l'Isère.
Dans les pays de savante culture à moi connus, la Basse- Ecosse, la Belgique, les riches façons données aux terres, les quarante charrues employées à la fois dans le même champ, suggèrent l'idée d'une grande et belle manufacture, mais pas du tout de la solitude et du bonheur champêtre. Ce n'est que par une grossière vanité que les agriculteurs appliquent à leur affaire actuelle ce que Virgile, Rousseau, etc., ont dit de la vie des champs et de sa simplicité. Rien n'est moins simple qu'une grande exploitation agricole; c'est une manufacture dont le capital, au lieu d'être en métiers, par exemple, et en laines, comme à Elbeuf, est en prairies et en terres labourables. De plus, et c'est ce qui gâte tout, il faut sans cesse être en dispute avec des paysans avides, voleurs et pauvres.
La vallée de l'Isère, malgré une extrême fertilité, ne donne jamais l'idée d'une manufacture, mais bien à chaque instant celle du bonheur champêtre, au milieu d'un paysage de la plus sublime beauté.
Une seule vallée me rappellerait un peu celle-ci par sa beauté champêtre, par ses vignes sur les coteaux et ses jolis
prés bien verts, c'est la vallée de Trêves (célébrée par Ausone au quatrième siècle).
Mon guide m'a montré, en passant à Corenc, une maison recrépie à neuf. — En voilà encore un, m'a-t-il dit avec humeur. Il s'agit d'un couvent. Les paysans du Dauphiné se figurent que les prêtres, les religieuses, les frères ignorantins, etc., cherchent à détruire cette révolution qui a changé leurs haillons en bonnes vestes de ratine. Quand ils aperçoivent de loin un frère ignorantin dans la campagne, et ne voient point de gendarmes à portée, ils imitent le cri du corbeau. Ils se figurent, à tort sans doute, que ces messieurs empêchent les réjouissances en l'honneur du 6 juillet i8i5.
Ce couvent de Corenc a une vingtaine de religieuses, les Filles de la Providence ; ces dames forment des maîtresses qui vont établir des écoles dans les villes et villages, à l'instar des frères ignorantins. Un zèle sombre anime, diton, ces religieuses ; et comme leur enseignement est vraiment fort bon, elles finiront peut-être par communiquer ce zèle à toutes les mères de famille de i85o. On m'assure que la charte, le gouvernement des deux chambres, et surtout les journaux, sont représentés aux enfants comme des œuvres du démon. Ces sœurs n'ont pas de rivales pour l'éducation des femmes, tandis que les ignorantins trouvent sur leur chemin les écoles d'enseignement mutuel, et beaucoup d'autres ; mais à la vérité on s'arrange pour qu'ils coûtent toujours moins cher.
A mesure que l'on s'élève vers le Sapey, la végétation s'appauvrit, les arbres deviennent petits et rabougris. On rencontre des paysans qui crient à tue-tête et appellent leurs deux vaches par leurs noms, en les piquant avec de longs aiguillons de fer ; ces pauvres bêtes maigres conduisent au marché de Grenoble des trains de bois : trente ou quarante petits troncs de fayards, percés vers la racine à coups de hache, sont liés ensemble par des riortes (liens d'osier). Ces troncs d'arbres, dont la tête est portée par deux roues,
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traînent sur les chemins et les abîment. Mais comment avoir le courage de prohiber cette industrie ? C'est la seule ressource qu'aient ces montagnaixls pour avoir un peu d'argent et payer les impôts ; ces impôts qui, à Paris, bâtissent des palais d'Orsay inutiles. J'ai des idées tristes. Réellement, nos nègres des colonies sont mille fois plus heureux qu'un grand quart des paysans de France.
Comme j'arrivais au Sapey, je me suis arrêté dans le chemin, large de six pieds, pour laisser passer une nombreuse société de Grenoblois qui montaient àlaChartreuse. J'ai compté six dames toutes jeunes; il faut du courage à une femme pour entreprendre cette course. Par bonheur je m'étais trouvé à la vogue de Mont-Fleury avec une de ces dames et son mari, et j'avais une lettre de recommandation non encore remise pour un autre de ces messieurs. L'espèce de désert triste que nous traversions, et qui commençait à faire impresssion sur l'imagination de ces jeunes femmes, m'a permis de faire valoir tous ces titres.
Nous n'avons trouvé de grands arbres qu'en approchant de la gorge élevée où est située la grande Chartreuse, et presque à l'instant la vue est devenue magnifique. Un homme d'esprit, mari d'une de ces dames, s'est écrié : « Voilà le bouchon d'une de nos bouteilles de vin de Champagne qui fait entendre un petit sifflement, tout le vin va se répandre. J'ai prétendu que dans cet air vif l'on prendrait un mal de tête horrible si l'on ne mangeait pas un peu, et l'on attaqua un des pâtés froids. C'était un coup de partie: les nerfs agacés se sont remis. Nous avions fait halte sous un grand fayard (hêtre).
Le chemin étroit que nous suivions depuis le Sapey est rempli de pierres à moitié arrondies par le frottement. Ces pierres roulent sur le chemin qui sert de lit à un petit torrent, toutes les fois qu'il pleut; elles faisaient trébucher les petits chevaux de ces dames qui avaient peur, ne disaient mot depuis quelque temps, et n'étaient point du tout en
état de goûter la sublimité du paysage. Notre petite halte leur a rendu toute la joie de la jeunesse.
On était fort gai en remontant achevai, et nous parlions tous à la fois, lorsque nous avons aperçu la Chartreuse. C'est un bâtiment peu exhaussé, et qui se tei'mine par un de ces toits en ardoises plus élevés à eux seuls que le bâtiment qu'ils couvrent. Un incendie ayant détruit la Chartreuse en 1676, tout ce que nous voyons ici est postérieur à cette année, et par conséquent fort médiocre en architecture..Ah ! si l'abbaye de Saint-Ouen était en ce lieu, ou le monastère d'Assise !
M. N..., le mari de la plus jolie femme, est possesseur d'une barbe superbe et de quelque instruction dont il nous fait part un peu trop libéralement ; son grand mérite est de défigurer les noms convenus des vieux personnages auxquels nous sommes accoutumés : il ne dit pas Clovis, mais Hlod-Wig ; Mérovée, mais Mere-Wig, ce qui a l'avantage d'amener une dissertation à chaque nom. Je lui réponds en parlant de Virgilious et àeKésar.
Ce fut en 1084, nous dit ce savant, queBruno, né à Cologne d'une famille opulente, et docteur célèbre par son éloquence, se détermina, avec plusieurs de ses amis, à quitter le monde. Il avait alors cinquante -quatre ans. Il se présenta à Hugues, évêque de Grenoble, qui avait été son disciple, et qui lui indiqua, à six lieues au nord de la ville, ce désert de la Chartreuse. Voici la description qu'en donne dom Pierre Dorlande, l'un des premiers historiens del'ordre (1).
« Il se trouve en Dauphiné, au voisinage de Grenoble, un lieu affreux, froid, montagneux, couvert de neige, environné de précipices et de sapins, appelé par aucuns Cartuse, et par d'autres Grande-Chartreuse. C'est un ermitage fort ample et étendu, mais habité seulement par des bêtes, et inconnu des hommes pour l'âpreté de son accès. Il y a des rochers hauts et élevés, des arbres sylvestres et infructueux;
(1) Chronique de l'ordre des Chartreux, édition de Tournav. (Note de Beyle.)
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et sa terre est si stérile et inféconde que l'on n'y peut rien planter ou semer. En ce lieu, Bruno désigna sa demeure, et, n'ayant là aucune cellule, il demeurait dans les pertuis des rochers. »
Bruno vécut en ces lieux sans écrire aucune règle : son exemple seul en servait. Quarante-quatre ans après lui, Guignes, un de ses successeurs, écrivit les statuts appelés Coutumes de do m Guignes.
Voici la traduction d'un article dont nous étions destinés à éprouver les sévères effets :
« Nous ne permettons jamais aux femmes d'entrer dans notre enceinte ; car nous savons que ni le sage, ni le prophète, ni le juge, ni l'hôte de Dieu, ni ses enfants, ni même le premier modèle sorti de ses mains n'ont pu échapper aux caresses ou aux tromperies des femmes. Qu'on se rappelle Salomon, David, Samson, Loth, et ceux qui avaient pris des femmes qu'ils avaient choisies, et Adam lui-même ; et qu'on sache hien que l'homme ne peut cacher du feu dans son sein sans que les vêtements soient embrasés, ni marcher sur des charbons ardents sans se brûler la plante des pieds. »
La dernière constitution des chartreux a été confirmée par le pape Alexandre IV.
La copie de l'acte de donation des bois et terres de la Grande-Chartreuse, datée de 1084, se trouve dans un manuscrit déposé à la bibliothèque de Grenoble, et fort bien lu par M. Félix Crozet.
D. Jancelin, général des chartreux, obligea, par le lien de l'obéissance monastique, un moine de la Chartreuse défunt à s'abstenir de faire des miracles.
Je supprime beaucoup d'autres prodiges. La Chartreuse est située près du Guiers, dans une vallée fort élevée, au pied d'une montagne bien plus haute encore, qu'on appelle le Grand-Som (Grand-Sommet). Quel dommage de ne pas rencontrer dans cette position solitaire et vraiment sublime quelque beau bâtiment gothique! Mais ici l'âme n'a pour
être émue qu'elle-même, si elle est d'une nature élevée. Que peut éprouver ici l'âme d'un procureur? Les âmes communes ont la beauté des arbres, l'aspect terrible et sombre de ces rochers, et par moments le souvenir des tableaux de Lesueur et de la piété sincère de saint Bruno.
Saint Bruno, arrivant dans ces montagnes en 1084, fut reçu dans le village de Saint-Pierre, voisin de la Chartreuse, par la famille Bigillion, qui existe encore à Grenoble.
Tels étaient à peu près les discours que tenait notre petite troupe en avançant au petit pas, et nous venions seulement d'apercevoir la Chartreuse, encore à plusieurs centaines de pas, lorsque le frère servant, Jean-Marie, est accouru tout effrayé; il a prié ces dames de ne pas avancer davantage. Leurs paroles joyeuses et leurs rires avaient sans doute frappé son oreille depuis longtemps. Nous nous sommes arrêtés; un paysan est survenu, il a conté à ces dames des histoires plaisantes sur l'horreur que les femmes inspirent aux chartreux. Il paraît que ces histoires ne sont pas exagérées, car le père procureur, qui bientôt est arrivé vers nous, a eu l'air tout stupéfait quand il a vu six femmes, et, qui pis est, toutes jeunes et jolies ; il leur a déclaré qu'elles seraient logées à Y infirmerie, à deux cents pas du couvent, et qu'il ne fallait pas songer à approcher même de la porte. Anciennement, a-t-il ajouté d'un air significatif, les femmes ne pouvaient pas franchir nos limites, qui étaient à deux lieues d'ici dans tous les sens. Mais la révolution nous a pris nos biens, et déplus elle s'oppose encore à la sanctification. de nos âmes.
Le chartreux qui nous parlait ainsi est un fort bel homme de quarante-cinq à cinquante ans ; il porte, comme les autres, une robe de laine blanche ; et comme il faisait un petit vent assez froid, il ramenait à tout moment le capuchon de sa robe sur sa tête rasée.
Oserai-je l'avouer? à ce moment j'ai commencé à trouver notre visite assez ridicule. Comment donc î même abstrac-
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tion faite de la religion, me disais-je, il ne sera pas permis à de pauvres gens ennuyés du monde et des hommes de fuir leur approche? Ils cherchent un refuge dans une solitude, à une élévation étonnante, et parmi des rochers affreux ; tout cela ne suffira pas pour arrêter une curiosité indiscrète et cruelle : on viendra voir la mine qu'ils font, on viendra les faire songer aux ridicules qu'ils peuvent se donner, peut-être aux peines cruelles qu'ils cherchent à oublier!
— Mesdames, me suis-je écrié après le dépai^t du père procureur, si vous vouliez m'en croire, vous repartiriez surle-champ, vous iriez couchera Soi nt-Laurent-du-Pont. Plus vous êtes jeunes et jolies, plus votre présence ici est un manque de délicatesse !
— Hélas ! mon cher monsieur, m'a répondu le mari barbu et savant, je vois en vous la noble délicatesse et la grandeur d'âme de l'admirable don Quichotte, mais en même temps son ignorance complète des choses d'ici-bas. Votre grande âme est un peu trop dans les nues ; vous oubliez le grand mot de notre siècle, Y argent. Les B... se sont conduits ici comme partout : les pauvres chartreux ne pouvaient pas aller les importunera Saint-Cloud, et ils n'ont rien fait de solide pour eux Ces pauvres religieux vivent en grande partie de leur métier d'aubergiste et du bénéfice qu'ils font sur les voyageurs ; chacun de nous payera cinq francs par jour. Tout ce que les B... ont fait pour les chartreux a été de leur louer, à bas prix, la maison, les prairies qui l'entourent, et la faculté de couper les arbres nécessaires pour alimenter trois scieries. Ils peuvent aussi couper tout le bois nécessaire pour leur chauffage. Dans cette position misérable, ils ont des vaches et des poules, et vendent du lait et des œufs, quatre mois de l'année, aux gens courageux qui grimpent jusqu'ici.
J'avouerai que cette réponse m'a vivement contrarié Comment M. Lainez, M. de Martignac, M. Rubichon, ou quelque autre homme de sens et ami des B.. . ,ne leur a-t-il pas conseillé de présenter à la Chambre des députés une loi
qui aurait accordé aux chartreux, tant qu'ils ne trouble raient pas l'ordre public, la jouissance de leur maison et de quatre mille arpents de bois ?
Jean-Marie nous a conduits à l'infirmerie : ce sont trois grandes pièces nues, que nous avons bien vite quittées pour aller jouir de l'aspect de ces roches singulières, sous une grande allée d'arbres à deux cents pas de là. Nous mourions de faim ; on est venu nous avertir que le dîner était prêt : il avait le premier des mérites, il était abondant; c'étaient des carpes frites, des pommes de terre, des œufs et autres choses simples. Notre table à manger, en sapin, longue et étroite, était dressée dans une des chambres de l'infirmerie. Autrefois, nous a dit Jean-Marie, nous avions quatre-vingt-douze étangs grands ou petits.
Ce bon frère, qui nous sert à dîner, me fait des politesses singulières que ces dames me font remarquer. Je lui adresse quelques questions; et enfin, après bien des sourires timides, il me dit à voix basse qu'il m'a vu bien des fois à la Chartreuse. A quoi je réponds que je n'y suis jamais venu. Cet homme tombe alors dans un étonnement profond; il pense, je crois, que j'ai honte de lui, et enfin ose me demander mon nom.
— Ah! monsieur, certainement que je vous connais, s'écrie-t-il en parlant haut cette fois Je vous ai vu à la douane de***, près Chaumont. J'étais le garçon du tailleur ; le tailleur a été ruiné lors de l'invasion de i8i4 : les Wurtembergeois lui ont pris quatre belles pièces de drap ; il en est mort de chagrin. Je lui ai succédé, mais moi aussi l'on m'a volé : j'avais toujours eu des sentiments religieux; je voyais le malheur de cet état, je suis venu en Savoie pour être chartreux. Un de nos pères m'a dit que j'avais la tête trop dure pour apprendre le latin, mais que je servirais également la religion dans une position plus humble ; que je porterais la robe de chartreux, et que mon salut n'en serait que plus assuré ; car c'est l'orgueil qui perd les âmes maintenant.
Rien n'égalait la joie du frère Jean-Marie : dans une vie si monotone, tout fait événement ; il m'a demandé force nouvelles de la Haute-Marne.
Comme le dîner finissait, le père procureur est venu nous voir, et, en sa présence, une des dames a demandé du café au frère servant Jean-Marie. Le père a répondu avec assez de pédanterie qu'il n'y avait point de café à la Grande- Chartreuse, parce que c'était une superfluité.
— Mais, mon père, a répondu la dame jeune et vive, il me semble que vous prenez du tabac ?
— C'est bien différent, madame, le tabac m'a été ordonné pour des maux de tête affreux, etc.
J'ai été blessé du ton de la dame ; elle a trop raison.
Nous nous sommes hâtés de suivre le frère Jean-Marie, qui nous a conduits à la chapelle de Saint-Bruno, située plus haut dans la montagne, à trois quarts d'heure du couvent. C'est là que saint Bruno fonda la Chartreuse. Plus haut encore, dans les rochers dépouillés de végétation, est une petite grotte où nous autres hommes nous nous sommes guindés, non sans quelques écorchures. C'est en ce lieu que saint Bruno s'était d'abord arrêté. Nous sommes redescendus à la chapelle de Saint-Bruno ; la porte est ornée d'un perron, et Jean-Marie nous a dit qu'on allait placer dans cette chapelle des copies des tableaux de Lesueur. En revenant, nous avons trouvé à mi-chemin la chapelle de la Vierge. Les aspects sauvages, sombres, terribles, nous occupaient bien plus que ces petits monuments des hommes, d'ailleurs d'un siècle pauvre.
Nous n'avons guère eu le temps d'examiner cette dernière chapelle ; un vent impétueux roulait de gros nuages noirs à une portée de pistolet de nous, et nous craignions la pluie.
Comme nous rentrions dans l'infirmerie, un coup de tonnerre épouvantable a fait retentir ces rochers nus et ces forêts de grands sapins. Jamais je n'entendis un tel bruit. Qu'on juge de l'effet sur les dames. Le vent a redoublé de fureur, et il lançait la pluie contre les fenêtres de l'infirme-
rie de façon à les enfoncer. Qu'allons- nous devenir si les vitres se cassent, disaient les dames ? Ce spectacle était sublime pour moi. On entendait les gémissements de quelques sapins de quatre-vingts pieds de haut que Forage essayait de briser. Le paysage était éclairé par une lueur grise tout à fait extraordinaire : nos dames commençaient à avoir une peur réelle. La nuit qui approchait redoublait la tristessedu paysage. Les coups de tonnerre étaient de plus en plus magnifiques. Je m'en allais, je voulais être seul ; les dames m'ont rappelé.
Bientôt Jean-Marie est arrivé, et nous a dit qu'il /"allait rentrer, qu'on allait fermer le couvent. Nous ne comprenions pas trop ce qu'il voulait dire ; et, de son côté, Jean-Marie ne s'expliquait pas, croyant que nous étions instruits des usages du couvent.
La terreur de ces dames a été au comble lorsque le frère a déclaré que tous les hommes, même les maris, devaient aller coucher au monastère, et que ces dames devaient rester absolument seules dans l'infirmerie. Or, ce bâtiment est bien à deux cents pas de l'autre.
— Mais, disait une de ces dames, que deviendrions-nous si des voleurs venaient nous attaquer? Sur quoi frère Jean- Marie a déclaré que, quelques cris qu'on entendît, et quand même il y aurait des coups de fusil, rien au monde ne pourrait faire ouvrir la porte du couvent pendant la nuit. Ce serait un cas à écrire à Rome, ajoutait-il.
A ce mot decoups de fusil, la peurde cette pauvre femme est devenue tellement forte que son mari m'a pris à part pour me charger de séduire Jean-Marie. Je me suis mis à l'œuvre; ce brave religieux m'a refusé d'une manière simple, et qui m'a semblé de bonne foi. Je lui ai offert jusqu'à dix napoléons, qu'il pourrait employer en aumônes s'il n'avait pas de besoins personnels. Je n'ai rien obtenu. J'ai rejoint les dames : on a proposé d'aller coucher au Sapey; mais frère Jean-Marie, consulté, nous a répondu qu'il y aurait danger, même pour les hommes.
— Tous les chemins que vous avez parcourus ce matin sont maintenant de petits ravins, où il y a un demi-pied d'eau ; et comme cette eau entraîne des pierres rondes, vos mulets, qui sont malins, ne voudront pas avancer, ou s'obstineront à marcher sur les bords du chemin, qui sont fort glissants par cette pluie. Si le père-procureur m'ordonnait par un si mauvais temps d'aller au Sapey, j'irais à pied et marchant toujours au milieu du chemin. Deux de ces messieurs ont déclaré qu'ils passeraient la nuit dans les bois, ce quia été positivement refusé. Ils insistaient.
— Vous m'obligez de vous dire, messieurs, a repris Jean- Marie, que j'irais dans ce cas prendre vingt domestiques au couvent, que nous viendrions fermer l'infirmerie, après avoir, suivant les règlements, mis ces dames hors de chez nous. Pourquoi aussi amener des dames en ce lieu?
Enfin, comme frère Jean-.Marie nous pressaithonnêtement, nous avons été obligés d'abandonner nos pauvres compagnes de voyage. Nous leur avons laissé un pistolet. Nous étions fort tristes. En faisant lesdeux cents pas qui nous séparaient du couvent, nous avons été mouillés à fond, et il y a eu des coups de tonnerre vraiment assourdissants. Nous pensions à ce qu'on éprouvait à l'infirmerie. Arrivés, on nous a montré à chacun une petite cellule fort étroite et de petits lits en bois de sapin. Malgré le bruit de la tempête qui continuait, la fatigue nous a bientôt assoupis; et nous dormions du meilleur cœur, lorsque nous avons été réveillés en sursaut par un bruit de cloches épouvantable, et par des coups de tonnerre qui faisaient trembler la maison. J'ai eu rarement un réveil aussi singulier; il'y avait quelque chose du jugement dernier.
Un moine est venu nous inviter à aller à la prière : mes compagnons, de fort mauvaise humeur à cause du traitement infligé aux dames, n'ont pas voulu se lever; moi je l'ai suivi. Il faisait un froid perçant le long de ces étroits corridors, quoiqu'à la mi-août.
Rien de singulier et de lugubre comme l'aspect de l'é-
glise; on m'a placé au bas, près de la grande porte. Les chartreux sont clans des stalles, et ont devant eux une séparation en planches, de quatre pieds de hauteur, de façon que, lorsqu'ils se mettaient à genoux, je ne voyais plus rien. Au milieu du plus profond silence et pendant la méditation, les coups de tonnerre ont recommencé de plus belle. Que j'aurais voulu dans ce moment ne rien savoir de l'électricité ni de Franklin !
Cet instant a été le point culminant de la terreur; lorsque je suis venu me recoucher, vers les trois heures du matin, il y avait des étoiles au ciel; le temps était superbe, mais il faisait un froid perçant.
J'ai eu toutes les peines du monde à me réveiller à huit heures. Mes compagnons étaient depuis longtemps auprès de ces dames; j'ai appris que leur nuit a été des plus singulières.
Vers les deux heures, et pendant que la tempête durait encore, ces dames ont cru que des voleurs cherchaient à ouvrir leur porte. Probablement Tune d'elles, couchée près de la porte fort mince et en bois de sapin, lui donnait des coups de coude pendant un sommeil agité. La plus courageuse des jeunes prisonnières, madame T..., qui a de si beaux yeux, a demandé en tremblant : Qui est là ? Pas de réponse. Il y a eu là un quart d'heure de terreur, comme jadis au château de Montoni, dans l'Apennin (Anne Radcliffe).
Pourra-t-on croire que par ce temps épouvantable il y avait dans les bois une société de jeunes gens ? Dès que le tonnerre a cessé, ils sont venus chanter sous les fenêtres de ces dames, qui, à cette occasion, ont encore éprouvé une fort grande peur, ou du moins nous l'ont dit. Avant que ces messieurs se missent A chanter, leurs pas s'entendaient de fort loin sous les sapins, au milieu de ce vaste silence.
Vers les sept heures, frère Jean-Marie est venu ouvrir la porte qui était fermée à double tour, et s'est bien vite éloigné. Une de ces dames s'est levée et a mis beaucoup de
bois au feu, qu'elles avaient eu soin d'entretenir pendant la nuit. Ces dames commençaient à se réveiller et à faire la conversation entre elles, lorsqu'elles ont entendu parler dans leur antichambre; presque au même instant on a ouvert leur porte avec grand bruit, elles se sont cachées sous leurs couvertures ; elles ont entendu, à leur extrême surprise, des voix d'hommes et de femmes qui se félicitaient de trouver un aussi bon feu. Ces étrangers n'ont fait nulle attention aux chapeaux de femme suspendus à tous les clous (qui retenaient des rameaux de buis bénit. Les nouveaux arrivants ne songeaient qu'à se bien chauffer, lorsque frère Jean-Marie est venu les gourmanderet leur apprendre que tous ces lits qu'ils voyaient là étaient habités.
Ces dames ont enfin pu se lever, et comme j'arrivais, on servait un excellent déjeuner de pommes de terre, carpes frites, œufs, etc. J'oubliais de dire que la table était mise dans une pièce voisine de l'immense chambre à coucher, et que frère Jean-Marie avait eu l'idée admirable d'y allumer du feu, ce qui lui a valu force compliments. En ouvrant leurs serviettes, ces dames ont trouvé des pièces de vers: en vérité, ces vers n'étaient point trop mauvais; peutêtre les auteurs les ont-ils pillés dans quelque ancien Almanach des Muses. Ces dames ont attribué cette attention à ces mêmes jeunes gens qui étaient venus chanter à quatre heures du matin sous leurs fenêtres. Jean-Marie croit que pendant l'orage ces jeunes gens s'étaient réfugiés dans la grotte même de saint Bruno, à une lieue du couvent: nos chiens, nous dit-il, ont aboyé de ce côté-là.
Nos dames étaient fort heureuses, elles venaient d'avoir deux grandes émotions : la terreur d'abord, puis le vif bon heur de la tranquillité et d'un bon déjeuner fort gai. De leur vie elles n'oublieront la nuit qu'elles ont passée à la Glande Chartreuse. Bien plus, un des maris, qui est amoureux de sa femme ou de son amie intime, avait eu la bonne idée d'expédier un homme de grand matin à Fourvoirie, et cet homme nous arrive à onze heures avec du café. Par poli-
tesse pour le père procureur, nous ne voulons pas préparer ce café dans la maison, nous allons allumer un feu de bivac sous de grands arbres, assez loin du couvent. Frère Jean-Marie nous apporte d'excellent lait et nous sert avec tout le soin possible. Ce succès, qui m'est attribué, fait de moi un personnage.
Comme nous nous promenions au hasard, une de ces dames s'est approchée, sans song-er à mal, de la porte du couvent ; quelqu'un en est sorti rapidement, et l'a priée de s'éloigner, fort sèchement. Nous sommes retournés à la chapelle de saint Bruno. Nous reg-ardions le Grand-Som : il faut trois heures pour y monter; il y a une croix de bois sur le sommet, nous la distinguions fort bien; on est obligée delà renouveler sans cesse, tant elle est frappée souvent par la foudre. Que ne diraient pas les prédicateurs, si la foudre tombait aussi régulièrement sur un arbre de la liberté? La réprobation divine ne serait-elle pas évidente? On voit le Grand-Som de Goncelin, et, si vous vous en souvenez encore, de Gras, et l'on dit que du Grand-Som on voit Lyon .
Comme je suis plein de mauvaises idées et fort immoral, j'ai pensé que ces dames pourraient bien rencontrer par hasard les jeunes gens qui, par un temps aussi épouvantable, avaient voulu les suivre à la Grande Chartreuse. J'ai donc déclaré que je comptais entendre la messe des Chartreux, et que rien n'était plu» curieux, etc. Ici admirable description des cérémonies dont j'avais été témoin pendant la nuit. J'ai entraîné avec moi deux des maris ; avais-je celui dont l'absence était désirée?
En rentrant dans le couvent, nous avons rencontré un monsieur qui n'est pas habillé en chartreux ; c'est un homme aisé de Lyon qui est venu se mettre en pension à la Chartreuse, et qui fait les mêmes prières et exercices que les moines.
Quel dommag-e que l'intérieur du couvent ne soit pas rempli d'ogives et de ces petites colonnes torses grosses
comme le bras, que j'ai vues entourer des centaines de cloîtres ! Ces choses produiraient un effet admirable. Il n'y a d'architecture vraiment romantique ici, c'est-à-dire non gauchement copiée d'ailleurs, et soigneusement adaptée au lieu et à l'effet que l'on veut produire, que la grande galerie, ou corridor, qui est couverte avec des voûtes d'arêtes. Le père procureur m'a montré une belle bibliothèque ; j'ai vu, à la poussière qui était sur les étagères devant les livres, que jamais on n'y touche. J'ai eu la simplicité de dire :
— Vous devriez, mon père, placer ici des livres de botanique ou d'agriculture ; vous pourriez cultiver toutes les plantes utiles qui viennent en Suède : cela vous distrairait, cela vous intéresserait.
— Mais, monsieur, a-t-il répondu, nous ne voulons être ni intéressés ni distraits.
A la messe, au moment de l'élévation, tous les chartreux tombent sur leurs mains comme emportés par un boulet de canon, et, à cause de cette séparation en planches de quatre pieds de haut dont j'ai parlé, à nos yeux tous disparaissent à la fois. De notre place, au bas de la nef, nous ne voyions plus que le père officiant et le frère qui sert la messe. Sous la Restauration, Mme la duchesse de Berry vint à la Chartreuse; en sa qualité de princesse, elle put entrer au couvent ; on plaça son prie-Dieu et son fauteuil près de la porte : ses dames remarquèrent qu'aucun chartreux ne tourna la tète pour la voir.
Nous passons dans une grande salle assez basse où l'on a réuni les portraits de tous les généraux de l'ordre. Le talent manque souvent aux peintres, mais il y a quelques physionomies curieuses; on reconnaît les mêmes qualités et habitudes de l'âme chez des hommes de races et de tempéraments fort différents. Une de nos dames, qui a l'intelligence de l'àme, eût coûté cette galerie de vieillards ; il y a ici de la simplicité simple. Pour arriver à cette idée par les contraires, voir la simplicité des saintes gravées à Paris, ou les Allemands, à qui Dieu fasse paix ! imitant Raphaël.
On nous a présenté une carte de cinq francs par tête et par jour; et comme, par bonheur, nous avions appris que les chartreux vendent un élixir, ces messieurs en ont acheté. Il est fort cher, et ne laisse pas de produire quelque effet.
Enfin, après avoir erré longtemps dans ces magnifiques bois de sapins, nous nous sommes décidés à regret à monter sur nos mulets, qui, depuis deux heures, broutaient en nous attendant auprès de l'allée de grands fayards. Nous avons pris la route de Fourvoirie et de Saint-Laurent-du- Pont. Bientôt nous avons trouvé une petite rivière nommée le Guiers, ses bords sont couverts des arbres les plus majestueux ; ce sont des chênes, des frênes, des fayards, des ormes de quatre-vingts pieds de hauteur; et les rochers qui dessinent les bords de la vallée dans le ciel ont des formes admirables, tandis que sur les bords du torrent les arbres croissent serrés comme ceux des Tuileries. Les muletiers nous font remarquer deux arbres dont l'un a traversé son voisin dans une chute, et tous deux vivent fort bien. A un certain endroit, on nous a fait arrêter et regarder en arrière. Vers la Grande Chartreuse, il y a là une pyramide fort élevée qui semble fermer la route absolument et au sommet de cette pyramide s'élève un fort beau pin. Il n'y a peut-être pas une autre vallée au monde aussi belle que celle-ci.
Près de Fourvoirie, un rocher s'avance dans le chemin, et il n'y a guère qu'un espace de trois pieds entre ce rocher et le précipice au fond duquel coule le Guiers. La dame qui, hier soir, avait eu une si belle peur des voleurs, a couru ici un assez grand danger. Pour éviter le précipice, elle a dirigé son mulet contre le rocher; elle avait devant elle son ombrelle attachée sur la selle; l'ombrelle a porté contre le rocher, et heureusement s'est brisée. Si elle eût résisté, le mulet sans doute ne fût pas tombé, il a trop d'esprit pour ça, il eût plié la jambe qui était du côté du précipice, et par ce mouvement, sans aucun doute, la dame eût été lancée
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dans le Guiers. Nous lui avons prouvé qu'il n'y avait pas eu le moindre péril.
C'est ce passage étroit qui formait autrefois l'entrée du désert, et les femmes ne pouvaient pas aller plus loin.
J'oubliais de dire que ce matin nous avons été témoins de la promenade que les chartreux appellent le spaciment, et qui leur est accordée tous les dix jours. Ils se dirigent d'abord vers la chapelle de Saint-Bruno, et ensuite plus avant dans la montagne ; chacun d'eux porte un grand bâton blanc. Le frère Jean-Marie est accouru pour faire éloigner les dames. Quant à nous, nous sommes restés. Je n'ai jamais vu de gens plus joyeux et babillant avec plus de plaisir : tous les jeunes sautaient et gambadaient; Jean- Marie nous a montré quinze ou vingt chartreux qui ont plus de quatre-vingts ans.
On sait que chaque chartreux vit seul dans une petite maison isolée : chacun a un jardin qu'il peut cultiver ; mais ces messieurs ne les cultivent pas à la Grande Chartreuse. Ils mangent seuls, excepté les jours de spaciment et de fêtes, et il ne leur est permis de parler que ces jourslà. Les chartreux sont vêtus d'une longue tunique de laine blanche, ils portent par-dessus une dalmatique à laquelle tient un capuchon. Leurs antiques constitutions présentent un vestige bien curieux de l'esprit de liberté et de raison qui domina dans la priniitive Eglise jusqu'à l'époque où les évêques de Rome réussirent à s'emparer du pouvoir absolu. Chaque année, tous les chefs de couvent, et le général lui-même, donnaient leur démission; mais souvent ils étaient réélus. Ils le furent toujours quand le pouvoir absolu fut à la mode.
Avant 1789, les Chartreux étaient seigneurs féodaux de Saint-Laurent-du-Pont et de plusieurs autres villages. Ils avaient d'immenses propriétés qu'ils cultivaient et gouvernaient avec beaucoup de sagesse. Leur maxime était d'enrichir ceux des fermiers de leurs terres qui se conduisaient bien, mais de ne jamais laisser passer la moindre offense
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sans une petite punition. Ils distribuaient des vêtements aux paysans pauvres, et quelquefois du pain, jamais d'argent.
Il résultait de ce système de conduite, qui ne souffrit jamais d'exception, que les chartreux étaient rois absolus dans ces montagnes, et il me semble qu'ils y étaient assez aimés, et avec raison. Ils distribuaient au peuple le plus grand des bienfaits : un gouvernement juste et impassible. Un paysan n'osait pas faire un procès déraisonnable à son voisin, de peur de déplaire au père procureur.
La règle obligeant les chartreux à se nourrir de poisson, ls avaient établi dans la plaine de Saint-Laurent-du-Pont des étangs d'une immense étendue, qui ont été desséchés et vendus à l'époque de la Révolution. Ils produisent maintenant du blé, ou du chanvre, qui achète le blé; et les hommes ont succédé aux poissons. J'oubliais qu'avant de quitter le couvent, frère Jean-Marie est venu m'apporter le livre des voyageurs : il m'a dit en rougissant qu'on ne le présente plus aux personnes qui ont apporté des pâtés ; les chartreux regardent comme une insulte que l'on se permette des aliments gras dans leurs montagnes. Ceci est plaisant, et rappelle la colère des femmes qui se conduisent bien contre celles qui ont eu des faiblesses. On ne présente pas non plus le livre aux jeunes gens qui ont des barbes romantiques ; ils y traçaient des dessins ou des paroles peu convenables. J'ai trouvé dans ce volume de bien grands noms et de bien grandes pauvretés signées de ces noms.
Fourvoirie, situé sur le Guiers, entre deux rochers presque à pic à l'entrée de cette belle vallée, est une usine fort pittoresque : on y fait du fer admirable et qui ne casse point. L'eau du torrent qui s'échappe des barrages forme des chutes fort bruyantes ; on y change en fer de la fonte qui arrive d'AUevart et de Riou-Pérou ; on y emploie l'air chaud. J'y ai commandé quatre essieux àafer doux pour ma calèche.
C'est un peu plus loin, à Saint-Laurent-du-Pont, qu'il a
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fallu quitter l'aimable société que ma bonne étoile m'avait fait rencontrer à la Grande Chartreuse. Ces dames de Grenoble étaient charmantes, et il me faudrait bien des pages pour peindre leur amabilité d'une façon un peu ressemblante. Elle est bien plus piquante et à la fois bien plus naturelle que celle de Paris ; il y a un fond de bon sens et de malice qui souvent embarrasse.
Aix. Le Général Ri... — Je ne sais si je dois répéter une anecdote qui court dans tous les recueils, mais qui vient de se renouveler à Aix.
Mon ami d'hier a amené ici un aide-de-camp qui est assez malade ; il lui a cherché une chambre solitaire et loin du bruit; on lui a trouvé une maison à un seul étage, et qui encore est inhabitée, du moins en apparence. La maladie du jeune homme ayant augmenté, on a voulu avoir deux ou trois chambres au lieu d'une seule; mais le maître delà maison a répondu qu'il était bien fâché de ne pouvoir accéder à l'arrangement proposé, tout son appartement était loué. Le jeune homme, qui s'ennuyait, s'est mis à observer, et a vu que, trois fois la semaine, un monsieur entre par la porte de la rue, et une clame arrive un peu plus tard par le jardin. Le général est venu passer quelques heures dans la chambre de l'aide-de-camp, et a reconnu un monsieur et une dame qu'il rencontre dans les salons et qui ont l'air de se connaître à peine. La dame est toujours à la veille de quitter les eaux; mais une santé très chancelante la force à retarder son départ et à rester à Aix jusqu'à la fin de la saison. Le général, qui est homme d'esprit, s'est lié avec cette dame, quoi qu'il ne soit plus d'âge à avoir des idées pour lui-même, il trouve amusant d'entendre parler de sévère vertu par une femme aimable dont il sait le secret.
Autrefois, le général était chef d'état-major du fameux général Ri. .., si connu par son esprit et ses bizarreries ; il commandait dans une fort grande ville, où il avait épousé une jeune et jolie femme, qu'il laissait parfaitement libre de ses actions, et il était réellement fort aimable pour elle.
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— Je ne serai jamais mari trompé, disait le général; c'est moi qui trompe les amants de ma femme, si, par hasard, elle en a.
Madame Ri... donnait des bals charmants, qui finissaient d'ordinaire à trois heures du matin. Quant au généi^al, il allait se coucher à neuf heures, et était toujours à cheval à six heures du matin, disant, pour sa raison, qu'il ne voulait pas être un vieillard inutile lors de la prochaine guerre. Mais une nuit où apparemment il ne pouvait pas dormir, toute sa philosophie l'abandonna: il redevint envieux comme un vieux militaire, et lorsque minuit sonna, il entra dans le bal, son bonnet de coton sur la tête, n'ayant pour tout vêtement que sa chemise, et, sans dire mot à personne, se mit à monter sur les chaises, à éteindre les quinquets et à souffler les bougies.
Je n'ai jamais tant ri, dit le général N..., ce fut la fin des bals pour cette année (i).
(i) Je ne me suis pas engagé, comme on voit, à donner des anecdotes nobles et intéressantes; il suffit, pour mon objet, qu'elles soient vraies et assez récentes. Les convenances m'obligent à les dépayser. (Note de Beyle.)