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CHAPITRE II

DE LA NAISSANCE DE l'aMOUR

Voici ce qui se passe dans l'âme :

i° L'admiration.

2° On se dit : « Quel plaisir de lui donner des baisers, d'en recevoir ! etc. »

3° L'espérance.

On étudie les perfections ; c'est à ce moment qu'une femme devrait se rendre, pour le plus grand plaisir physique possible. Même chez les femmes les plus réservées, les yeux rougissent au moment de l'espérance ; la passion est si forte, le plaisir si vif, qu'il se trahit par des signes frappants.

4° L'amour est né.

Aimer, c'est avoir du plaisir à voir, toucher, sentir par tous les sens, et d'aussi près que possible, un objet aimable et qui nous aime.

5° La première cristallisation commence.

On se plaît à orner de mille perfections une femme de l'amour de laquelle on est sûr ; on se détaille tout son bonheur avec une complaisance infinie. Cela se réduit à s'exagérer une propriété superbe, qui vient de nous tomber du ciel, que l'on ne connaît pas, et de la possession de laquelle on est assuré.

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Laissez travailler la tête d'un amant pendant vingt-quatre heures, et voici ce que vous trouverez.

Aux mines de sel de Saltzbourg, on jette dans les profondeurs abandonnées de la mine un rameau d'arbre effeuillé par l'hiver ; deux ou trois mois après, on le retire couvert de cristallisations brillantes : les plus petites branches, celles qui ne sont pas plus grosses que la patte d'une mésange, sont sarnies d'une infinité de diamants mobiles et éblouissants; on ne peut plus reconnaître le rameau primitif.

Ce que j'appelle cristallisation, c'est l'opération de l'esprit, qui tire de tout ce qui se présente la découverte que l'objet aimé a de nouvelles perfections.

Un voyageur parle de la fraîcheur des bois d'orangers à Gênes, sur le bord de la mer, durant les jours brûlants de l'été : quel plaisir dégoûter cette fraîcheur avec elle !

Un de vos amis se casse le bras à la chasse : quelle douceur de recevoir les soins d'une femme qu'on aime ! Etre toujours avec elle et la voir sans cesse vous aimant ferait presque bénir la douleur ; et vous partez du bras cassé de votre ami pour ne plus douter de Fangélique bonté de votre maîtresse.'En un mot, il suffit de penser à une perfection pour la voir dans ce qu'on aime.

Ce phénomène, que je me permets d'appeler la cristallisation, vient de la nature qui nous commande d'avoir du plaisir et qui nous envoie le sans' au cerveau, du sentiment que les plaisirs augmentent avec les perfections de l'objet aimé, et de l'idée : elle est à moi. Le sauvage n'a pas le temps d'aller au delà du premier pas. Il a du plaisir, mais l'activité de son cerveau est employée à suivre le daim qui fuit dans la forêt, et avec la chair duquel il doit réparer ses forces au plus vite, sous peine de tomber sous la hache de son ennemi.

A l'autre extrémité de la civilisation, je ne doute pas qu'une femme tendre n'arrive à ce point, de ne trouver le plaisir physique qu'auprès de l'homme qu'elle aime (i).

(i) Si cette particularité ne se présente pas chez l'homme, c'est qu'il n'a pas la pudeur à sacrifier pour un instant. (Note de Beyle.)

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C'est le contraire du sauvage. Mais, parmi les nations civilisées, la femme a du loisir, et le sauvage est si près de ses affaires, qu'il est obligé de traiter sa femelle comme une bête de somme. Si les femelles de beaucoup d'animaux sont plus heureuses, c'est que la subsistance des mâles est plus assurée.

Mais quittons les forêts pour revenir à Paris. Un homme passionné voit toutes les perfections dans ce qu'il aime ; cependant l'attention peut encore être distraite, car l'âme se rassasie de tout ce qui est uniforme, même du bonheur parfait (i).

Voici ce qui survient pour fixer l'attention :

6° Le doute naît.

Après que dix ou douze regards, ou toute autre série d actions qui peuvent durer un moment comme plusieurs jours, ont d'abord donné et ensuite confirmé les espérances, l'amant, revenu de son premier étonnement, et s'étant accoutumé à son bonheur, ou guidé par la théorie qui toujours basée sur les casles plus fréquents, ne doit s'occuper que des femmes faciles, l'amant, dis-je, demande des assurancesplus positives et veut pousser son bonheur.

On lui oppose de l'indifférence (2), de la froideur ou même de la co!ère,s'il montre trop d'assurance; en France une nuance d'ironie qui semble dire : « Vous vous crevez plus avancé que vous ne l'êtes. » Une femme se conduit ainsi, soit qu'elle se réveilled'un moment d'ivresse et obéisse

instin^rJnh1 dirC q?C la meme nuance d'existence ne donne qu'un i?nin ' 1 b0D^eui: Parfa,t ^ ">«« la manière d'être d'un homme passionne change dix fois par jour. Note de Beyle ) P

fo^r/'lnî rT^A du dix-septième siècle appelaient le coup de {™l i 3U1,.dec,dedu destin du héros et de sa maîtresse, est un mou! vement de lame qui, pour avoir été gâté par un nombre infini deTaïbou.lleurs. n'en ex.ste pas moins dans la nature; ,1 provient de l'impos «b.hte de ce„e manœuvre défensive. La femme qui aime troûveTop de bonheur dans le sentiment qu'elle éprouve pour pouvoir rTussir à feindre : ennuyée de la prudence, elle néçliçe toute précaution ee fi!

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à la pudeur, qu'elle tremble d'avoir enfreinte, soit simplement par prudence ou par coquetterie.

L'amant arrive à douter du bonheur qu'il se promettait; il devient sévère sur les raisons d'espérer qu'il a cru voir.

Il veut se rabattre sur les autres plaisirs de la vie, [il les trouve anéantis. La crainte d'un affreux malheur le saisit, et avec elle l'attention profonde.

70 Seconde cristallisation.

Alors commence la seconde cristallisation produisant pour diamants des confirmations à cette idée :

Elle m'aime.

A chaque quart d'heure de la nuit qui suit la naissance des doutes, après un moment de malheur affreux, l'amant se dit : Oui, elle m'aime; et la cristallisation se tourne à découvrir de nouveaux charmes; puis le doute à l'œil hagard s'empare de lui, et l'arrête en sursaut. Sa poitrine oublie de respirer; il se dit: Mais est-ce qu'elle m'aime? Au milieu de ces alternatives déchirantes et délicieuses, le pauvre amant sent vivement : Elle me donnerait des plaisirs qu'elle seule au monde peut me donner.

C'est l'évidence de cette vérité, c'est ce chemin sur l'extrême bord d'un précipice affreux, et touchant de l'autre main le bonheur parfait, qui donne tant de supériorité à la seconde cristallisation sur la première.

L'amant erre sans cesse entre ces trois idées :

i° Elle a toutes les perfections;

2° Elle m'aime ;

3° Comment faire pour obtenir d'elle la plus grande preuve d'amour possible?

Le moment le plus déchirant de l'amour jeune encore est celui où il s'aperçoit qu'il a fait un faux raisonnement et qu'il faut détruire tout un pan de cristallisation.

On entre en doute de la cristallisation elle-même.

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