‹ StendhalChapitre 6 sur 95 · SEPTIÈME CAHIER · texte numérisé non relu

SEPTIÈME CAHIER

i4 juillet 1804. — Superbe journée. Nousallons en nous levant, à dix heures, à laRégence. L'a. (i)Hélie y arrive, nous allons ensemble aux Tuileries, où nous restons jusqu'à une heure, toujours avec lui. Il nous amuse infiniment, ce qu'il nous dit confirme mes principes. Nous voyons parfaitement B. (2). 11 passe à quinze pas de nous, à cheval; il est sur un beau cheval blanc, en bel lia bit neuf, chapeau noir, uniforme de colonel de ses gardes, aiguillettes. Il salue beaucoup et sourit. Le sourire de théâtre, où l'on montre les dents, mais où les yeux ne sourient pas; le sourire de Picard.

La cérémonie des Invalides a été cohue. Il est parti des Tuileries à midi et y est rentré à trois heures et demie; il y avait de la place de reste aux Invalides. On a crié sur son passage : « Vive l'Empereur! » mais très légèrement, encore moins : « Vive l'impératrice! »

(1) Abbé. (Str.)

(2) Honaparle. (Str.)

JOUHNAL l3

Il fut le treize au soir aux Français, où Ton donnait Iphigénie gratis; il ne fut point applaudi. La veille, il avait été aux Bardes. Le théâtre de l'Opéra, quand tout est plein, va à 12.000 francs. Tout était plus que plein, etelle ne s'éleva qu'à 6.000 francs. Aussi il fut applaudi.

— Me purger, manger peu et me quinquiniser sans médecin.

— Il n'y aura point de monarchie en France tant qu'on ne se fera pas honneur de son uniforme.

— Dire en entrant à Carava : « Je viens rendre visite à votre étoile. »

ier thermidor. — lime semble que j'observe mieux quand je n'ai point pris de café. Je vois plus distinctement et plus exactement les choses, mais j'en suis frappé moins fortement. Cet état est donc très bon pour lire les faits; ne prendre du café (quand ce ne serait que pour mon génie) que quatre ou cinq fois par semaine. J'ai deux manières d'être : grand moyen d'éviter l'erreur.

4 thermidor. — Répondre à celte question : Quelles sont les habitudes bonnes à prendre pour moi ?

— Je lis C Esprit de Mirabeau à la Bibliothèque, ouvrage à méditer et à discuter profondément. Je lis la partie : Philosophie. Je suis dans undesétatsles plus délicieux que j'aie éprouvés de ma vie. Je retrouve dans les écrits cli quel grande plusieurs des pensées que j'avais déjà eues : par exemple, sur Montesquieu, que son Esprit des lois ne durera pas longtemps, mes idées sur l'incontinence, vice qui n'est nuisible qu'à celui qui l'a à peu près. Il a développé. je crois, ce que je pensais sur le christianisme. Il a admiré J.-J. (î) surtout pour sa vertu. Il le juge (comme Helvétius) plus grand par ses sublimes détails que par ses systèmes généraux. Mirabeau a composé quarante volumes; lire particulièrement : Histoire secrète de la Cour de Berlin pour les caractères ; Erotika Biblion, confessions du libertin de qualité, pour voir une grande âme libertine.

(i) Jean-Jacques. |Str.)

Mirabeau ressemblait beaucoup à une femme; il eut en sa vie toutes les passions, excepté l'avarice et l'envie.

Mais la vanité ne le gouvernait pas ; c'était, je crois, l'amour des plaisirs physiques.

5 thermidor. — Les jeunes gens portent des œillets rouges par dérision de la croix.

12 thermidor. — J'ai fait une jolie découverte ce matin sur l'art de peindre les passions. Je suis allé au Joueur, par Fleury et Dazincourt, suivi des Deux frères ; la dernière pièce a fait bien plus de plaisir que la première, même à moi ; il est vrai que le rôle d'Angélique a été indignement défiguré par Mlle Desrosiers. La pièce m'a paru froide jusqu'au quatrième acte; ce n'est que là que le public a commencé d'applaudir; l'intrigue de la pièce n'est pas assez forte; le joueur perd, met le portrait de sa maîtresse en pension, gagne, perd, se fait lire Sénèque; l'histoire du portrait se découvre par hasard et tout finit; le comique de Sénèque, qui pouvait être si bon, manque de profondeur. La comtesse et le marquis 'sont des charges. Le joueur n'agit point, il ne fait que jouer, tandis qu'il y aurait eu tant de choses comiques à lui faire faire. La pièce a cependant le mérite de s'occuper beaucoup de lui, mais ce n'est pas d'une manière assez profonde, assez caractéristique; la scène où il donne des eroquignoles au marquis, par exemple, ne signifie rien à première vue; il me semble que j'aurais renforcé le rôle d'Angélique et rendu le joueur plus amoureux. Les plaisanteries éternelles n'étaient point goûtées, tandis que les traits qui, dans la deuxième pièce, peignent un bon cœur avec des têtes très au-dessous des nôtres, enchantaient. En totalité, j'ai trouvé le Joueur très au-dessous de l'opinion que je m'en étais formée, et Regnard bien loin de Molière.

Peut-être aimerais-je mieux avoir fait le Plnlinte (i)que le Joueur.

(t) De Fabred'Eglantine. (Str.)

Quand je me serais fait moi-même un public/br my two men (i), je ne l'aurais pas autrement composé. Prenons garde de ne pas laisser passer le temps.

Le joueur n'est point du tout un protagoniste gai, et ne m'a pas tant ému et amusé que la Métromanie ; mais peutêtre m'enpromettais-je trop de plaisir pour ne le pas juaer d é favora blement .

Lu dans mes sensatioris :

Mes productions me puent, non pas mes anciennes observations, par où il fallait passer pour en venir où j'en suis, mais mes vers, ma prose faite comme ouvrage.

Je crois que c'est parce qu'ils me donnent mauvaise opinion de moi-même; j'espère toujours faire mieux, cela ressemble à « nil actum reputans, si quid super esset agendam ». Peut-être changerai-je un jour. Le Beyle de soixante ans ne sera plus le Beyle de vingt et un.

Ceci est vu dans mes sensations, observé dans la nature^ parfaitement vrai.

résumé du cahier. — J'ai vu Tencin, Martial et Mante. J'ai été souvent au spectacle, peu pensé à mes anciens châteaux en Espagne de bonheur par l'amour.

Ce mois s'est passé à l'étude delà grande philosophie pour trouver les bases des meilleures comédies possibles, et, en uénéral,des meilleurs poèmes et celles de la meilleure route que j'ai à suivre pour trouver dans la société tout le bonheur qu'elle peut me donner.

J'ai eu un peu de fièvre chaque soir, et cependant j'ai été heureux ; je voudrais que le reste de ma vie me donnât proportionnellement autant de plaisir que ce mois.

note. — Je relis ce cahier le 10 janvier 1806, à Marseille; il me paraît remplir assez bien son but, il y a quelquefois des moments de profondeur dans la peinture de mon caractère. Ces moments de profondeur me viennent par accès depui? ce temps-là; j'espère que la Ionique de T. me donnera les moyens de les fixer.

ii Pour mes Deux hommes. (Str.'

Je trouve le plan de Don Carlos, opéra, bon. Les réflexions sur l'art me paraissent en général peu profondes, mais justes.

Il me semble que, lorsque je vis jouer le Joueur, je n'étais pas ce jour-là disposé de manière à être sensible à la plaisanterie continuelle; dans ce temps-là, d'ailleurs, je prenais les choses au sérieux.

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