LE RAMEAU DU SALZBOURG
tendre et compatissante. Comme ce jeune homme est Allemand, la première qualité d'une femme, à ses yeux, est la bonté, et sur-le-champ, il aperçoit dans vos traits l'expression de la bonté. S'il était Anglais, il verrait en vous l'air aristocratique et ladij like(i) d'une duchesse; mais, s'il était moi, il vous verrait telle que vous êtes, parce que depuis longtemps, et pour mon malheur, je ne puis rien me figurer de plus séduisant.
— Ah! j'entends, dit Ghita ; au moment où vous commencez à vous occuper d'une femme, vous ne la voyez plus telle quelle est réellement, mais telle qu'il vous convient qu'elle soit. Vous comparez les illusions favorables que produit ce commencement d'intérêt à ces jolis diamants qui cachent la branche de charmille effeuillée par l'hiver, et qui ne sont aperçus, remarquez-le bien, que par l'œil de ce jeune homme qui commence à aimer.
— C'est, repris-je, ce qui fait que les propos des amants semblent si ridicules aux gens sages, qui ignorent le phénomène de la cristallisation.
— Ah! vous appelez cela cristallisation, dit Ghita; eh bien, monsieur, cristallisez pour moi. »
Cette image, singulière peut-être, frappa l'imagination de Mme Gherardi, et quand nous fûmes arrivés dans la grande salle de la mine, illuminée par cent petites lampes qui paraissaient être dix mille, à cause des cristaux de sel qui les reflétaient de tous côtés : « Ah I ceci est fort joli, dit-elle au jeune Bavarois, je cristallise pour cette salle, je sens que je m'exagère sa beauté ; et vous, cristallisezvous ?
— Oui, madame », répondit naïvement le jeune officier, ravi d'avoir un sentiment commun avec cette belle Italienne ; mais pour cela n'en comprenant pas davantage ce qu'elle lui disait. Cette réponse simple nous fit rire aux larmes, parce qu'elle décida la jalousie du sot que Ghita aimait
(i) L'air gracde dame. (Note de Beyle.)
et qui commença à devenir sérieusement jaloux de l'officier bavarois. Il prit le mot cristallisation en horreur.
Au sortir de la mine d'Hallein, mon nouvel ami, le jeune officier, dont les confidences involontaires m'amusaient beaucoup plus que tous les détails de l'exploitation du sel, apprit de moi que Mme Gherardi s'appelait Gkita, et que l'usage, en Italie, était de l'appeler devant elle la Ghita. Le pauvre garçon, tout tremblant, hasarda de l'appeler, en lui parlant, la Ghita, et Mme Gherardi, amusée de l'air timidement passionné du jeune homme et de la mine profondément irritée d'une autre personne, invita l'officier à déjeuner pour le lendemain, avant notre départ pour l'Italie. Dès qu'il se fut éloigné : — « Ah çà! expliquez-moi, ma chère amie, dit le personnage irrité, pourquoi vous nous donnez la compagnie de ce blondin fade et aux yeux hébétés?
— Parce que, monsieur, après dix jours de voyage, passant toute la journée avec moi, vous me voyez tous telle que je suis, et ces yeux fort tendres et que vous appelez hébétés me voient parfaite. N'est-ce pas, Filippo, ajouta-t-elle en me regardant, ces yeux-là me couvrent d'une cristallisation brillante ; je suis pour eux la perfection ; et, ce qu'il y a d'admirable, c'est que, quoi que je fasse, quelque sottise qu il m'arrive de dire, aux yeux de ce bel Allemand, je ne sortirai jamais de la perfection : cela est commode. Par exemple, vous, Annibalino (l'amant que nous trouvions un peu sot s'appelait le colonel Annibal), je parie que, dans ce moment, vous ne me trouvez pas exactement parfaite? Vous pensez que je fais mal d'admettre ce jeune homme dans ma société. Savez-vous ce qui vous arrive, mon cher? Vous ne cristallisez plus pour moi. »
Le mot cristallisation devint à la mode parmi nous, et il avait tellement frappé l'imagination de la belle Ghita qu'elle l'adopta pour tout.
De retour à Bologne, on ne racontait guère d'anecdotes d'amour dans sa loge qu'elle ne m'adressât la parole. « Ce