A M. F. F... A GRENOBLE
Moscou, 4 octobre 1812, essendodi servit io presso l'intendante générait'. 1 Journal du 14 au i5 septembre 1812.)
J'ai laissé mon général (1) soupant au palais Apraxine. En sortant et prenant conaé de M. Z.... dans la cour nous aperçûmes, qu'outre l'incendie de la ville chinoise, qui allait son train depuis plusieurs heures, nous en avions auprès de nous ; nous y allâmes. Le foyer était très vif. Je pris mal aux dents à cette expédition. Nous eûmes la bonhomie d'arrêter un soldat qui venait de donner deux coups de baïonnette à un homme qui avait bu de la bière ; j'allai jusqu'à tirer l'épée ; je fus même sur le point d'en percer ce coquin. Bourgeois le conduisit chez le gouverneur, qui le fit élargir.
Nous nous retirâmes à une heure, après avoir lâché force lieux communs contre les incendies, ce qui ne produisit pas un grand effet, du moins pour nos yeux. De retour dans la case Apraxine, nous fîmes essayer une pompe. Je fus me coucher, tourmenté d'un mal de dents. Il paraît que plusieurs de ces messieurs eurent la bonté de se laisser alarmer et de courir vers les deux heures et vers les cinq heures. Quant à moi, je m'éveillai à sept heures, fis charger ma voiture et la fis mettre à la queue de celle de M. Daru.
Elles allèrent sur le boulevard, vis-à-vis le club. Là. je trouvai madame B., qui voulut se jeter à mes pieds; cela fit une reconnaissance très ridicule. Je remarquai qu'il n'y avait pas l'ombre de naturel dans tout ce que me disait madame B., ce qui naturellement me rendit sdacé. Je fis cependant beaucoup pour elle. en mettant sa grasse belle-sœur dans ma calèche, et l'invitant à mettre ses clroski à la suite
1 | Le comte Daru. intendant général de la Grande-Armée. Note de R. Colomb.)
de ma voiture. Elle me dit que madame Saint-Albe lui avait beaucoup parlé de moi.
L'incendie s'approchait rapidement delà maison que nous avions quittée. Nos voitures restèrent cinq ou six heures sur le boulevard. Ennuyé de cette inaction, j'allai voir le feu et m'arrêtai une heure ou deux chez Joinville (i). J'admirai la volupté inspirée par l'ameublement de sa maison ; nous v bûmes, avec Billet et Busche, trois bouteilles de vin qui nous rendirent la vie. J'y lus quelques lignes d'une traduction anglaise de Virginie, qui, au milieu de la grossièreté générale, me rendit un peu de vie morale.
J'allai avec Louis voir l'incendie. Nous vîmes un nommé Savoye, canonnier à cheval, ivre, donner des coups de plats de sabre à un officier de la garde et l'accabler de sottises. Il avait tort, on fut obligé de finir par lui demander pardon. Un de ses camarades de pillage s'enfonça dans une rue en flammes, où probablement il rôtit. Je vis une nouvelle preuve du peu de caractère des Français en général. Louis s'amusait à calmer cet homme, au profit d'un officier de la garde qui l'aurait mis dans l'embarras à la première rivalité ; au lieu d'avoir pour tout ce désordre un mépris mérité, il s'exposait à accrocher des sottises pour son compte. Pour moi, j'admirais la patience de l'officier de la garde ; j'aurais donné un coup de sabre sur le nez de Savoye, ce qui aurait pu faire une affaire avec le colonel. L'officier agit plus prudemment.
Je retournai, à trois heures, vers la colonne de nos voitures et les tristes collègues. On venait de découvrir dans les maisons de bois voisines un magasin de farine et un magasin d'avoine ; je dis à mes domestiques d'en prendre. Ils se montrèrent très affairés, eurent l'aird'en prendre beaucoup, et cela se borna à très peu de chose. C'est ainsi qu'ils agissent en tout et partout à l'armée ; cela cause de l'irritation. On a beau vouloir s'en f..., comme ils viennent tou-
(i) Le baron de Joinville, intendant militaire. (Note de R. Colomb.)
joui-s crier misère, on finit par s'impatienter, et je passe des jours malheureux. Je m'impatiente cependant bien moins qu'un autre ; mais j'ai le malheur de me mettre en colère. J'envie certains de mes collègues auxquels on dirait je crois qu'ils sont des gens f...sans les mettre véritablement en colère ; ils haussent la voix et voilà tout. Ils secouent les oreilles, comme me disait la comtesse Palfy : « On serait bien malheureux si l'on ne faisait pas ainsi », ajoutait-elle. Elle a raison ; mais comment faire preuve de semblable résignation avec une âme sensible !
Vers les trois heures et demie, Billet et moi allâmes visiter la maison du comte Pierre Soltykoff ; elle nous parut pouvoir convenir à son S. E. Nous allâmes au Kremlin pour l'en avertir ; nous nous arrêtâmes chez le général Dumas, qui domine le carrefour.
Le général Kirgener avait dit devant moi à Louis : « Si l'on veut me donner quatre mille hommes, je me fais fort, en six heures, de faire la part du feu, et il sera arrêté. » Ce propos me frappa. (Je doute du succès. Rostopchine faisait sans cesse mettre le feu de nouveau ; on l'aurait arrêté à droite, on l'aurait retrouvé à gauche, en vingt endroits.)
Nous vîmes arriver du Kremlin M. Daru et l'aimable Martial ; nous les conduisîmes à l'hôtel Soltykoff, qui fut visité de fond en comble. M. Daru trouvant des inconvénients à la maison Soltykoff, on l'engagea à en aller voir d'autres vers le club. Nous vîmes le club orné dans le genre français, majestueux et enfumé. Dans ce genre, il n'y a rien à Paris de comparable. Après le club, nous vîmes la maison voisine, vaste et superbe; enfin, une jolie maison blanche et carrée, qu'on résolut d'occuper.
Nous étions très fatigués, moi plus qu'un autre. Depuis Smolensk, je me sens entièrement privé de forces, et j'avais eu l'enfantillage de mettre de l'intérêt et du mouvement à ces recherches de maisons. De l'intérêt, c'est trop dire, mais beaucoup de mouvement.
Nous nous arrangeons enfin dans cette maison, qui avait
l'air d'avoir été habitée par un homme riche aimant les arts. Elle était distribuée avec commodité, pleine de petites statues et de tableaux. Il y avait de beaux livres, notamment BuJ/'on, Voltaire, qui, ici, est partout, et la Galerie du Palais-Royal.
La violente diarrhée faisait craindre à tout le monde le manque de vin. On nous donna l'excellente nouvelle qu'on pouvait en prendre dans la cave du beau club dont j'ai parlé. Je déterminai le père Billet à y aller. Nous y pénétrâmes par une superbe écurie et par un jardin qui aurait été beau, si les arbres de ce pays n'avaient pas pour moi un caractère ineffaçable de pauvreté.
Nous lançâmes nos domestiques dans cette cave ; ils nous envovèrent beaucoup de mauvais vin blanc, des nappes damassées, des serviettes idem, mais très usées. Nous pillâmes cela pour en faire des draps.
Un petit M. J..., de chez l'intendant-général, venu pour pilloler comme nous, se mit à nous faire des présents de tout ce que nous prenions. 11 disait qu'il s'emparait de la maison pour M. l'intendant général, et partait de là pour moraliser; je le rappelai un peu à l'ordre.
Mon domestique était complètement ivre; il entassa dans la voiture les nappes, du vin, un violon, qu'il avait pillé pour lui, et mille autres choses. Nous fîmes un petit repas de vin avec deux ou trois collègues.
Les domestiques arrangeaient la maison, l'incendie était loin de nous, et garnissait toute l'atmosphèi'e, jusqu'à une grande hauteur, d'une fumée cuivreuse ; nous nous arrangions et nous allions enfin respirer, quand M. Daru, rentrant, nous annonce qu'il faut partir. Je pris la chose avec courage ; mais cela me coupa bras et jambes.
Ma voiture était comble, j'y plaçai ce pauvre foireux et ennuyeux de B..., que j'avais pris par pitié et pour rendre à un autre la bonne action de Biliotti. C'est l'enfant gâté le plus bête et le plus ennuyeux que je connaisse.
COBHESPONDANCE !\!\ I
Je pillai dans la maison, avant de la quitter, un volume de Voltaire, celui qui a pour titre Facéties.
Mes voitures de François firent attendre. Nous ne nous mîmes guère en route que vers sept heures. Nous rencontrâmes M. Daru furieux. Nous marchions directement vers l'incendie, en longeant une partie du boulevard. Peu à peu, nous nous avançâmes dans la fumée, la respiration devenait difficile; enfin nous pénétrâmes entre des maisons embrasées. Toutes nos entreprises ne sont jamais périlleuses que par le manque absolu d'ordre et de prudence. Ici une colonne très considérable de voitures s'enfonçait au milieu des flammes pour les fuir. Cette manœuvre n'aurait été sensée qu'autant qu'un noyau de ville aurait été entouré d'un cercle de feu. Ce n'était pas du tout l'état de la question ; le feu tenait un côté de la ville, il fallait en sortir; mais il n'était pas nécessaire de traverser le feu ; il fallait le tourner.
L'impossibilité nous arrêta net; on fit faire demi-tour. Comme je pensais au grand spectacle que je voyais, j'oubliai un instant que j'avais fait faire demi-tour à ma voiture avant les autres. J'étais harassé, je marchais à pied, parce que ma voiture était comble des pillages des domestiques, et que le foireux y était juché. Je crus ma voiture perdue dans le feu. François fit là un temps de galop en tête. La voiture n'aurait couru aucun danger : mais mes gens, comme ceux de tout le monde, étaient ivres 'et capables de s'endormir au milieu d'une rue brûlante.
En revenant, nous trouvâmes sur le boulevard le général Kirgener, dont j'ai été très content ce jour-là. Il nous rappela à l'audace, c'est-à-dire au bon sens, et nous montra qu'il y avait trois ou quatre chemins pour sortir.
Nuis en suivions un vers les onze heures; nous coupâmes une file, en nous disputant avec des charretiers du roi de Naples. Je me suis aperçu ensuite que nous suivions la Tverskoï ou rue de Tver. Nous sortîmes de la ville éclairée par le plus bel incendie du monde, qui formait une pyramide
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immense, qui avait, comme les prières des fidèles, sa base sur la terre et son sommet au ciel. La lune paraissait audessus de cette atmosphère de flammes et de fumée. C'était un spectacle imposant, mais il aurait fallu être seul ou entouré de gens d'esprit pour en jouir. Ce qui a gâté pour moi la campagne de Russie, c'est de l'avoir faite avec des gens qui auraient rapetissé le Colisée et la mer de Naples.
Nous allions, par un superbe chemin, vers un château nommé Petroioski, où S. M. était allée prendre un logement. Paf ! au milieu de la route, je vois de ma voiture, où j "avais trouvé une petite place par grâce, la calèche de M. Daru qui penche et qui enfin tourne dans un fossé. La route n'avait que 80 pieds de large. Jurements, fureur; il fut fort difficile de relever la voiture.
Enfin nous arrivons à un bivac; il faisait face à la ville. Nous apercevions très bien l'immense pyramide formée par les pianos et les canapés de Moscou, qui nous auraient donné tant de jouissance sans la manie incendiaire. Ce Rostopchine sera un scélérat ou un Romain; il faut voir comment cette action sera jugée. On a trouvé aujourd'hui un écriteau à un des châteaux de Rostopchine ; il dit qu'il y a un mobilier d'un million, je crois, etc. ; etc. ; mais qu'il l'incendie pour ne pas en laisser la jouissance à des brigands. Le fait est que son beau palais de Moscou n'est pas incendié.
Arrivés au bivac, nous soupâmes avec du poisson cru, des figues et du vin. Telle fut la fin de cette journée si pénible, où nous avions été agités depuis sept heures du matin jusqu'à onze heures du soir. Ce qu'il y a de pire, c'est qu'à ces onze heures, en m'asseyant dans ma calèche pour y dormir à côté de cet ennuyeux de B..., et assis sur des bouteilles recouvertes d'effets et de couvertures, je me trouvai gris par le fait de ce mauvais vin blanc pillé au club. Conserve ce bavardage ; il faut au moins que je tire ce parti de ces plates souffrances, de m'en rappeler le comment. Je suis toujours bien ennuyé de mes compagnons de combat. Adieu, écris-moi et songe à t'amuser; la vie est courte.