A MONSIEUR LE BARON DE 31..., A PARIS
Milan, le 21 décembre 1819.
Une collection de baïonnettes ou de guillotines ne peut pas plus arrêter une opinion qu'une collection de louis ne peut arrêter la goutte.
Voilà, mon cher ultra, l'idée qui m'est venue en lisant la deuxième partie de votre lettre du 8. Je riais de bon cœur de votre ignorance politique, ou plutôt du voile que l'amour de votre baronnie et les souvenirs de supériorité individuelle qu'on vous inocula jadis, à l'académie d'Alfiéri, mettent devant vos yeux. Vous me rendez ce rire quand je vous parle de Vigano, et nous avons tous deux raison, car il n'y a pas de moral, et nos physiques sont différents. La preuve en est que de tout Paris je ne regrette que Nina. Tout le reste me semble vieille coquette, et vos tableaux et vos livres me font l'effet de madame de Saint-Aubin; n'estce pas là le nom de l'amie de Mme Lambert ? Tout cela se réduit à ce que le Corrège aurait fait ses madones noires s'il eût peint au Sénégal.
Le bon, entre amis, c'est d'être francs; comme cela, on se donne le plaisir de l'originalité. Donc, à l'âge près, je voudrais être Grégoire. Mon seul défaut est de ne pas aimer the blood (1) ; mais, puisqu'on ne peut compter sur rien, pas même sur la Charte, je me réjouis de l'élection de Grégoire, bien plus qu'au moment où nous la fîmes. La raison, c'est que son exclusion, après le ministère Fouché, est un fait palpable, que le dernier paysan, acquéreur de domaines nationaux, comprendra quand nous le lui aurons expliqué, de toutes les manières, pendant un an. Même dans le sens de votre roi, je l'aurais admis; ce trait de respect pour la Charte, que coûtait-il? Enfin, rien de moins endormant que cette séance. Je vous parais le comble de l'absurde, ainsi basta cosi.
(1) Le sang.
Je vous donne ma parole d'honneur que, si j'avais été député, j'aurais fait entrevoir les idées que je viens de vous écrire ; cela aurait fait ma gloire en i83o. Je trouve les libéraux plats ; même M. d'Argenson fut plat, en i8i5,de ne pas parler plus net sur Nîmes. Donc, encore une fois, vous vous trompez quand vous me dites que j'aurais vu deux cent cinquante grands hommes à la séance du 6.
Dans votre réponse, mettez une phrase ultra, en caractères bien lisibles. Au reste, notre style français, à vous et à moi, est inintelligible ici et notre écriture archi-inintelligible : donc ne vous gênez nullement.
Nous ne sommes pas moins éloignés en tragédie qu'en politique et en ballets. Un médecin vous sauve en vous donnant l'émétique; cela diminue-t-il la gloire du médecin qui me sauve ici, à trois cents lieues de vous, en ne me donnant pas l'émétique?
Voilà le principe du romanlicisme que vous ne sentez pas assez. Le mérite est d'administrer à un publie la drogue juste qui lui fera plaisir. Le mérite de M.Manzoni, si mérite il y a, car je n'ai rien lu, est d'avoir saisi la saveur de l'eau dont le public italien a soif. Cette eau ferait peut-être mal au cœur au public de la rue Richelieu ; qu'est-ce que que cela me fait à Milan? Sentez bien ce principe du romanticisme ; là il n'y a pas d'académie de Turin entre vous et moi.
Un mélodrame est à Paris un ouvrage que deux mille littérateurs peuvent faire ; une Mort de Carmagnola ne peut être faite ici que par deux ou trois hommes. Croyez que si M. Manzoni réussit il aura une gloire immense, et que tout ce qu'il y a déjeunes prêtres en Italie se creuse la cervelle depuis douze ans pour faire une tragédie différente d'Alfiéri, et ne trouve rien. Donc, quand Carmagnola serait un mélodrame traduit, s'il fait pâmer toute une nation , il a un grand mérite; lisez cette phrase à vos Saint-Aubin. Je passe mes soirées avec Rossini et Monti ; tout pesé, j'aime mieux les hommes extraordinaires que les ordinai-
res. — Je vous quitte pour aller dîner avec Rossini ; je passe ici pour être uUra-anti-rossinien ; on s'occupe beaucoup de musique et de Grégoire. Je vais lire votre lettre à Rossini ; il est fort drôle et a de l'esprit ; il est juste à la hauteur des lettres de Bombet, il crée sans savoir comment. Schiller a fait deux ou trois tragédies comme Walstein, ayant sur le sublime des idées dignes de M. Cousin. Si Rossini voyait le comment de ses œuvres, il devrait être à mille lieues en avant des théories du sieur Bombet ; moimême je suis fort en avant aujourd'hui, après cinq ans d'expérience.