ONZIÈME CAHIER
ier nivôse. — Très froid, il peluche de la neige.
Le 28 frimaire an XIII, la quatrième leçon de Bernadille (5) m'a donné le plus grand bonheur que la société en masse m'ait jamais fait sentir. Ce n'était ni Bernadille, ni Mlle R., ni Pacé, ni l'autre Mme..., en particulier qui m'avait mis dans cet état de contentement; c'était la réunion d'eux tous. Cet état dura de midi à cinq heures; à
(1) De Thomas Corneille. (Str.).
(2) Comédie en trois actes et en vers, par Sewrin et Chazet (i8o5). (Str.)
(3) Dnchesnois. (Str.)
(4) Son oncle Gaçmon. (Str.)
(5) Dugazon avait joué avec grand succès le rôle de Bernadille dans la Femme juge et partie, comédie de Monlllcury, qui fut représentée pour la première fois en 16O9, l'année du Tartufe. Beyle appelle Dugazon Bernadille, comme il appelait MUo Duchesnois Ariane. (Str.)
JOURNAL IQ
cette heure, mon oncle (1) me répéta ce que Mme Daru lui avait dit le matin (que Pierre lui avait dit), devant sa cheminée, en deux heures et demie de temps (sic).
9 nivôse. — Je sors de Cinna, suivi des Originaux (2). J'étais avec Crozet (3), qui est venu me prendre à midi; nous sommes allés, dans un cabriolet mené par Barrai, chez Mlle Duchesnois ; nous y avons trouvé le littérateur Dusausoir (4); la conservation languit un peu, Martial arrive, il a l'air un peu attrapé de me trouver là.
Je pense qu'il a eu, ou qu'il est sur le point d'avoir la maîtresse de la maison; il me dit qu'il a passé la nuit dernière chez Baptiste, où il a perdu vingt-neuf louis. Mlle D. nous engage à venir la voir pour prendre jour pour un dîner qu'elle nous donnera et où Dupont sera; un dîner d'artistes.
Quatre personnes, la mère et autres, de chez elle devaient partir hier soir, à midi, pour Valenciennes; on a tant pleuré qu'on n'est pas parti. Ce sont deux places (5) qu'il m'en coûtera, dit-elle résolument.
Voilà, ce me semble, un trait d'artiste.
A Cinna, les loges seules ont applaudi à l'allusion contre... (6) MUo Georges a fait quelques légers progrès.
Talma n'a dit parfaitement que : « Sa tête à la main... » Tout le reste n'a pas été aussi senti que possible à cause de ses nerfs : grande vérité que m'a apprise Dugazon; je sentais à chaque vers comment il fallait le dire; Saint- Prix, sans couleur. Les Basset étaient dans la loge de leur tante.
J'étais environné de jeunes commis qui, aidés par les
(i)Son oDcle Gagnon, à Paris en ce moment; il habitait ordinairement Les Echelles (Savoie). (Str.)
(2) Comédie de Fagan, arrangée parDugazon, publiée en 1802. (Str.)
(3) Son cousin. (Str.)
(V J.-F. Dusausoir, 1737-1822, auteur d'un grand nombre de pièces lie circonstance, toutes fort médiocres. (Str.) (5) De diligence. (Sir.) (fi) Sans doute Bonaparte. (Str.)
circonstances, sentaient les vers de Corneille et disaient Sacre bleu à la fin de chaque.
Dugazon joue supérieurement les scènes trop bouffonnes qu'il a ajoutées (trois sur quatre) aux Oriffinaux.Le grand défaut des acteurs actuels est, ce me semble, de réciter et de n'avoir jamais l'air de trouver leur rôle ; ils prolongent les syllabes pour faire peur aux petits enfants :
« Le père et ses deux... fiiils... lâââchement... ég'orgééés » , etc . . .
10 nivôse, dernier jour de l'année i8o4- — Je puis, à bon droit, appeler ce jour heureux; il le serait parfaitement si mon père avait le caractère de Mante (i), par exemple, et ne me laissait pas languir dans le dénûment.
Je suis allé, à midi, chez Bernadille ; j'y ai trouvé MUe Louason et Mlle Nourrit, de l'Opéra, qui a l'air bête. Mlle L. déclamait Andromaque. Ariane (2) arrive et me tend la main en entrant. B. lui fait répéter le premier acte de Monime, il pleure à volonté; Pacé arrive ; mille légères nuances de sa manière d'être avec Ariane me prouvent qu'il l'a eue ; il me l'avoue et me le nie un instant après. Je dis quelques vers du Métromane. B. ne nous donne point de leçon directe; nous sortons à deux heures et demie.
Je vais au Philinte de Molière (3) ; jamais il ne m'avait fait tant d'impression. J'étais, ce soir, plus homme du monde qu'artiste, il m'a enflammé pour la vertu ; et je n'en ai vu que l'ensemble, énergiquement beau.
Le public rase l'a senti parfaitement et a applaudi dix ou douze fois, aussi fortement que possible. A la reconnaissance, au troisième acte, on applaudissait à chaque mot; le sourire, les mots que j'entendais de tous côtés me prouvent qu'on le sent parfaitement. Voilà ce public choisi
(1) Mante est un homme bien rare et bien digne d'êlre aimé, le génie le plus vaste et le cœur le plus sensible, mais sensible sans petitesse, simple, naturel en toutes choses, charmant enfin. [Note de Bcyle écrite sur la couverture d'un cahier.)
,2) MIle Duchesnois. (Str.)
(3j De Fabre d'Eglantine. (Str.)
et peu nombreux à qui il faut plaire ; le cercle part de là et finit par moi. Je pourrais faire un ouvrage qui ne plairait qu'à moi et qui serait reconnu beau en 2000.
L'enthousiasme de vertu est si fort, et je sens si bien qu'on ne peut avoir de la vertu qu'en proportion de son esprit, et que, dans les ouvrages, la vertu des personnages est une grande partie, que, malgré la neise. je vais chez Courier, quai de la Volaille, acheter la première partie de Tracy, et que, sous peu, je vais lire les premières pages. Voilà, ce me semble, la plus forte impression que jamais pièce ait faite sur moi. La noble pensée qu'elle m'inspirait avait passé jusqu'à mon maintien.
J'étais superbe en passant par le corridor et l'escalier pour sortir.
Ier janvier i8o5. — Je lis avec la plus grande satisfaction les cent douze premières pages de Tracy aussi facilement qu'un roman ; le soir, j'ai un peu de peine; la douleur n'est pas grande, je lis, pendant ce temps, tout un volume de la correspondance de Voltaire. Je manque d'argent, allons à Grenoble; mais j'ai vu hier Philinte, j'ai acheté hier Tracy. je passerai trois heures demain avec Dugazon, Duchesnois et Pacé ; restons à Paris. Ma position est donc la meilleure possible avec un père barbare qui laisse miner ma machine par une fièvre quotidienne que quelques fonds guériraient. Et ce père peut m'aimer ! Si, contre toute apparence, ce n'est pas un Tartufe qui, au fond, n'est qu'avare. Bel exemple pour me montrer à mes dépens les torts que donnent les passions que j'aime tant; quels développements pour le caractère de l'agriculturomane (1). C'est seulement depuis ces jours-ci qu'en total je ne serais pas fâché de la livrée rose de Barrai l'aîné (2):
(1) Le père de Beyle avait la maDie de l'agriculture. (Str.)
(2) Il s'agit sans doute du fils de J.-.M. de Barrai, marquis de Mont-
17 nivôse. — Il est singulier que, malgré l'affreux abandon où me laisse mon bâtard de père, je sois encore content. Je renvoie depuis plusieurs jours de faire le tableau de ma misère. Ce tableau, avec celui du contentement dont je jouis, serait cependant curieux.
M. T... T... vient me voir à sept heures pour me demander vingt-cinq francs que je lui dois et que je ne puis lui payer, n'ayant que trois francs que Grozet m'a prêtés. Je ne suis presque plus humilié d'un petit emprunt comme celui-là, qui, il y a un an, m'aurait fait mourir.
Je vais chez Dug'azon sans y déclamer ; de là, en négligé, chez Pierre D. (1), pour lui demander deux cents francs (à moi donnés par mon gr. p.). Je trouve dans la bibliothèque Mm« Dam, Pacé, Mm0 Rebfft et Adèle ; on m'engage à dîner ainsi que ces dames ; je les y laisse en sortant à sept heures, quoique j'eusse désiré rester, mais je n'avais que vingt-six sous dans ma poche, et j'aurais été peut-être dans l'occasion de payer un fiacre pour les ramener; voilà les belles combinaisons où un des caractères les plus généreux que je connaisse est réduit par l'avarice d'un père.
Malgré cela, je suis content ce soir, la perspective de deux cents francs pour demain y fait beaucoup : j'étais assez mal mis aujourd'hui.
M. D. (2) (Pierre) n'a pas d'esprit et a tout l'air d'un petit caractère des courtisans de Louis XIV tel que je me le suis figuré ; grands détails sur le bal des Maréchaux hier ; il coûte, je crois, cent quatre-vingt mille francs; le plus beau qui ait été donné depuis très longtemps; quatre mille bougies, renouvelées à deux heures, douze cents femmes, trois mille personnes en tout, deux contredanses d'honneur; l'empereur arrive à neuf heures et demie, sort
ferrât, — Charles-Antoine de Darral, — né à Grenoble en 1770, militaire distingué, dont le nom est cité avec éloge dans les Victoires et Conquêtes (Rochas : Bibliographie du Dauj)/iiné). (Str.)
(1) Daru. (Str.)
(a) Daru. (Sir.)
à minuit, les femmes y étaient depuis six heures; ennui de cette attente, un petit Carlin (i) qui entre est pris pour l'empereur, une femme qui s'évanouit occupe ensuite.
Niaiserie des objets auxquels pensent tous mes convives.
Qu'est-ce qu'un grand caractère ?
L'idée de cette question, premier fruit de la lecture de Y Idéologie deïracy. Il n'y a que les femmes à grand caractère qui puissent faire mon bonheur; je reconnais à mille germes de pensées nouvelles les heureux fruits de V Idéologie.
Mme Daru la mère m'accable de bontés; je dîne d'une manière agréable pour mon cœur, entre Martial et Adèle. Je le sens en me mettant à table, et à peine ai-je le temps de retenir sur ma langue :
— Vous me mettez entre ce que j'aime le mieux.
Grande pensée d'aujourd'hui :
Je n'aurais rien fait pour mon bonheur particulier, tant que je ne me serais pas accoutumé à souffrir d'être mal dans une âme, comme dit Pascal. Creuser cette grande pensée, fruit de Tracy.