‹ StendhalChapitre 9 sur 95 · DOUZIÈME CAHIER · texte numérisé non relu

DOUZIÈME CAHIER

28 nivôse. — Je viens de réfléchir deux heures à la conduite de mon père à mon égard, étant tristement miné par un fort accès de la fièvre lente que j'ai depuis plus de sept mois. Je n'ai pas pu la guérir : i° parce que je n'avais pas d'argent pour payer le médecin; 1" parce que, ayant sans cesse dans cette ville boueuse les pieds dans l'eau, faute de bottes, et souffrant du froid de toutes manières, faute de bois et de vêtements, il était inutile et même nuisible d'user le corps par des remèdes, pour chasser une maladie que la misère m'aurait donnée quand je ne l'aurais pas eue; [non joigne à cela toutes les humiliations morales et les

(1) C'est comme les carlins, la race en est perdue ; se dit, par raillerie, d'une personne qui se croit un grand mérite (Liltré). (Str.)

i nquiétudes d'une vie passée continuellement avec vingtsous, douze, quatre et quelquefois rien dans ma poche, on aura une légère idée de l'état où cet homme vertueux me laisse.

J'ai, depuis deux mois, le projet de mettre ici une des- < ription de mon état; mais, pour le peindre, il faut le regarder et je n'ai d'autre ressource que de m'en distraire.

Qu'on calcule l'influence d'une fièvre lente de huit mois, alimentée par toutes les misères possibles, sur un tempérament déjà attaqué d'obstructions et de faiblesse dans le bas-ventre, et qu'on vienne me dire que mon père n'abrège pas ma vie !

Sans l'étude, ou, pour mieux dire, l'amour de la gloire qui a germé dans mon sein malgré lui, je me serais brûlé la cervelle cinq ou huit fois.

Il ne daigne pas répondre depuis plus de trois mois à des lettres où, lui peignant ma misère, je lui demande une légère avance, pour me vêtir, sur ma pension de 3. ooo francs, réduite par lui à 2.400 fr., avance dont il peut se rembourser par ses mains, aux mois de printemps que je passerai à Grenoble.

Je lui ai demandé cette avance, qu'un étranger n'aurait pas refusée à un étranger, malade et souffrant du froid à cent cinquante lieues de sa patrie, au mois de vendémiaire an XIII, lorsqu'il avait encore entre les mains 2. 4oo francs de ma pension.

D'abord, tout cela et vingt pages de détails tous horriblement aggravants, mon père est un vilain scélérat àmon égard, n'ayant ni vertu, ni pitié. Senza virtu ne Carità, comme dit Carolino nel Matrimonio Segreto (1).

Si quelqu'un s'étonne de ce fragment, il n'a qu'à me le dire, et, partant de la définition de la vertu, qu'il me donnera, je lui prouverai yjar écrit aussi clairement que l'on prouve que toutes nos idées arrivent par nos sens, c'est-àdire aussi évidemment qu'une vérité morale puisse être

(1) Un des opéras favoris de Beyle. (Str.)

prouvée, que mon père à mon égard a eu la conduite d'un malhonnête homme et d'un exécrable père, en un mot d'un vilain scélérat.

Il m'avait promis 3.ooo francs pour me faire quitter l'état militaire, j'étais sous-lieutenant au 6e dragons, en vendémiaire an IX, à dix-sept ans et sept mois. Voilà l'état qu'il m'a fait quitter. Pour l'apprécier, il faut considérer l'état politique intérieur de la France.

D'autres considérations qu'il ne sait pas ont pu me faire trouver mon bonheur dans cet arrangement, mais observez que l'homme qui me tire un coup de fusil en m 'ajustant le mieux qu'il peut, et qui cependant me manque parce que je suis cuirassé, est un assassin.

Cette grande vérité me donne gain de cause de premier abord .

Je finis cet écrit, a}ant encore de quoi remplir cinquante payes, en réitérant l'offre de prouver quantum dixi, par écrit, devant un jury composé des six plus grands hommes existants. Si Franklin existait, je le nommerais. Je désigne pour mes trois, Georges Gros (i), Tracy et Chateaubriand, pour apprécier le malheur moral dans l'âme d'un poète.

Si, après cela, vous m'accusez d'être fils dénaturé, vous ne raisonnez pas, votre opinion n'est qu'un vain bruit et périra avec vous.

Rappelez-vous qu'avant tout, il faut être vrai ai juste, même lorsque l'exercice de ces vertus donne raison à un homme de vingt-deux ans contreun de cinquante-huit, quoique vous soyez plus près de cinquante-huit que de vingtdeux, et à un fils contre son père.

Ou vous niez la vertu, ou mon père a été un vilain scélérat à mon égard ; quelque faiblesse que j'aie encore pour cet homme, voilà la vérité, et je suis prêt à vous le prouver par écrit à la première réquisition.

Fait au courant de la plume, le 28 nivôse an XIII, onze

1 1 Le professeur de mathématiques de Beyle. (Str.)

heures et demie du soir, ayant vingt-cinq sous et la fièvre pour tout bien.

H. Beyle.

(22 ans moins 5 jours).

Note de Beyle en bas de la page.

P. -S. — J'écris ceci uniquement pour le bonheur de mes enfants, et pour me garantir de l'avarice dans trente ans d'ici; nerougis-tu point, au fond du cœur, en lisant ceci en i835? Aurais-tu eu besoin que j'écrivisse la démonstration tout au long?

Rentre dans toi-même.

Arrêté.

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