‹ StendhalChapitre 80 sur 95 · A LA MEME · texte numérisé non relu

A LA MEME

Paris, le... 1824.

Ma bonne amie, afin que tu souffres le moins possible de mes bizarreries, je vais faire le sot, c'est-à-dire te parler de moi.

Mes bonnes qualités, si j'en ai, tiennent à d'autres qualités, sinon extrêmement mauvaises, du moins fort désagréables, mais encore plus déplaisantes à moi qu'aux autres. Je me compare à un conscrit qui arrive dans un régiment de dragons ; on lui donne un cheval. S'il a un peu de bon sens, il connaît bien vite les qualités dece cheval. Le cheval, c'est le caractère ; mais connaître que le cheval qu'on monte est ombrageux n'ôte pas du tout à ce cheval la qualité d'être ombrageux. Il en est ainsi de mon caractère ; depuis deux ans surtout, je commence à le bien connaître. Ces défauts ne marquaient guère en Italie, où tout le monde est original et ne fait que ce qui lui fait plaisir, sans s'inquiéter du voisin. En France, on se dit toujours : Mais que pensera le voisin ?

N'aie pas la moindre inquiétude sur moi, je t'aime à la passion ; ensuite cet amour ne ressemble peut-être pas à

celui que tu as vu dans le monde ou dans les romans. Je voudrais, pour que tu n'eusses pas d'inquiétude, qu'il ressemblât à ce que tu connais au monde de plus tendre. Je suis triste en pensant que tu as dû être triste jeudi, vendredi et samedi. Devrions-nous augmenter les contrariétés qui nous poursuivent? Si tu avais fait une telle action, j'en serais outré. Faut-il que ma maudite originalité ait pu te donner une fausse idée de ma tendresse !

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