‹ StendhalChapitre 82 sur 95 · A MONSIEUR L..., LIBRAIRE A PARIS · texte numérisé non relu

A MONSIEUR L..., LIBRAIRE A PARIS

Civita-Vecchia, le 11 novembre i83a.

Je suis véritablement touché, monsieur, de la lettre aimable que vous avez pris la peine de m'écrire. Je ne suis pas liant de ma nature; les hommes m'ennuient pour la plupart. Par conséquent beaucoup de gens seraient charmés de répéter : « Il ne s'occupe pas de son métier; voyez, il a le temps d'écrire des fadaises. » Que serait-ce, si dans ces fadaises il y avait de petites plaisanteries occasionnelles sur les niaiseries utiles aux gens puissants? Que dirait votre ami le Journal des Débats ? Il est permis de tout dire, pourvu que vous ne parliez ni de ceci, ni de cela, ni de cette

(1) La haute société. (Note de Beyle.)

autre chose encore, ce qui tend à nous faire recommencer la littérature de l'Empire.

J'ai donc fait un roman dont le style est, j'espère, moins haché que celui du Rouge (1), deux gros volumes ou trois petits. Si la littérature pouvait me donner trois mille francs par an, je vous enverrais le Chasseur vert ; car je préfère le plaisir d'écrire des folies à celui de porter un habit brodé qui coûte huit cents francs.

J'ai acheté très cher de vieux manuscrits en encre jaunie, qui datent du seizième et du dix-septième siècles. Ils contiennent en demi-patois du temps, mais que j'entends fort bien, des historiettes de quatre-vingts pages chacune et presque tout à fait tragiques. J'appellerai cela Historiettes romaines. Il n'y a rien de croustilleux comme dans Talk'mant des Réaux; cela est plus sombre et plus intéressant. Quoique l'amour y joue un grand rôle aux yeux d'un homme d'esprit, ces historiettes seraient l'utile complément de l'histoire d'Italie aux seizième et dix-septième siècles. Ce sont ces mœurs qui ont enfanté les Raphaël et les Michel- Ange, que l'on prétend si niaisement recommencer avec des académies et des écoles des beaux-arts. On oublie qu'il faut une âme hardie pour conduire le pinceau le plus habile, et l'on n'arrive qu'à de pauvres diables, condamnés à faire la cour à un chef de bureau pour avoir la commande d'un tableau.

Mais pardon, monsieur, je m'égare, j'imite trop Pindare. Ne montrez pas ma lettre aux demi-sots, et croyez que je serais charmé de vous donner un ouvrage que, par votre talent, vous placeriez rapidement sous les yeux des bons juges, ce qui m'a toujours manqué.

J'écris maintenant un livre qui peut être une grande sottise ; c'est Mes Confessions, au style près, comme J.-J. Rousseau, avec plus de franchise. J'ai commencé par la campagne de Russie en 1812 ; j'étais en colère de toutes les plati-

(1) Le Rouge et le Noir.

tudes de M. de S..., qui, lui, veut voler le grand cordon de la Légion d'honneur. A côté de la campagne de Russie et de la cour de l'Empereur, il y a les amours de l'auteur; c'est un beau contraste. (Beau ici veut dire grand.) Peutêtre la franchise de ce manuscrit le rendra-t-il trop ennuyeux pour être publié.

On me dit que vous annoncez un Nouveau roman de M. de Stendhal. A la bonne heure; si donc je fais un héritage de trois mille francs de rente, je vous enverrai le Chasseur vert, qui sera tout fier d'avoir été annoncé pendant deux ou trois ans. Ce roman peut aussi s'appeler les Bois de Prémol, si cela vous convient mieux. Voilà, monsieur, tout ce que je puis faire de littéraire en ce moment.

A H. DE BALZAC (i)

Mon portier, par lequel je voulais vous envoyer la Chartreuse comme au Roi des Romanciers du présent siècle, ne veut aller rue Cassini, n° i ; il prétend ne point comprendre mon explication : aux environs de l'Observatoire, en demandant, voilà ce qu'on m'en a dit.

Quelquefois vous venez, monsieur, en pays chrétien, donnez-moi donc une adresse honnête, par exemple chez un libraire (vous direz que j'ai l'air de chercher une épigramme).

Ou bien envoyez prendre le dit roman rue Godot-de- Mauroy, 3o (Hôtel Godot-de-Mauroy).

Si vous me dites que vous l'enverrez quérir, je le mettrai chez mon portier. Si vous le lisez, dites-m'en votre avis bien sincèrement.

Je réfléchirai à vos critiques avec respect.

Votre dévoué,

Page 1