FRÉDÉRIC
Rue Godot-de-Mauroy, n° 3o.
Vendredi 17.
(1) Tirée des Souvenirs d'Egotisme.
A MONSIEUR HONORÉ DE BALZAC, A PARIS (i)
Civila-Vecchia, le 3o octobre i84o.
J'ai été bien surpris, hier soir, monsieur. Je pense que jamais personne ne fut traité ainsi dans une Revue, et par le meilleur juge de la matière. Vous avez eu pitié d'un orphelin abandonné au milieu de la rue. Rien de plus facile, monsieur, que de vous écrire une lettre polie, comme nous en savons faire vous et moi. Mais, comme votre procédé est unique, je veux vous imiter, et vous répondre par une lettre sincère. Recevez mes remerciements des conseils encore plus que des louanges.
J'ai lu la Revue hier soir, et ce matin j'ai réduit à quatre ou cinq pages les cinquante-quatre premières pages que vous poussez dans le monde. Je dois vous avouer cependant que j'éprouvais la jouissance la plus vive en écrivant ces pages ; je parlais de choses que j'adore, et je n'avais iamais songé à l'art défaire unroman.
Je pensais n'être pas lu avant 1880 ; j'avais renvoyé à cette époque les jouissances de Vimprimé. Quelque ravaudeur littéraire, me disais-je, fera la découverte des ouvrages dont vous exagérez si étrangement le mérite. Votre illusion va bien loin ; par exemple, Phèdre. Je vous avouerai que j'ai été scandalisé, moi qui suis cependant assez disposé pour l'auteur.
Puisque vous avez pris la peine de lire trois fois ce roman, je nourris le noir projet de vous faire bien des questions à la première rencontre sur le boulevard.
i° Est-il permis d'appeler Fabrice notre héros ? Il s'agissait de ne pas répéter si souvent le mot Fabrice.
20 Faut-il supprimer l'épisode de Fausta, qui est devenu bien long en le faisant ? Fabrice saisit l'occasion qui s<
1 1 1 En réponse à l'article de Balzac sur la Chartreuse de ParmeA dans la Revue Parisienne du 25 septembre 1840. Voir plus loin un ; extrait de cet article.
présente de démontrer à la duchesse qu'il n'est pas susceptible d'amour.
Les cinquante-quatre première pages me semblaient une introduction gracieuse. J'avais trop déplaisir, j'en conviens, à parler de ces temps heureux de ma jeunesse. J'eus bien quelques remords en corrigeant les épreuves; mais je songeais aux premiers demi-volumes si ennuyeux de Walter Scott, et au préambule si long de la divine Princesse de C lèves.
J'ai fait quelques plans de romans, je ne saurais en disconvenir ; mais faire un plan me glace. Plus ordinairement je dicte vingt-cinq ou trente pages ; puis, lorsque le soir arrive, j'ai besoin d'une forte distraction ; le lendemain matin il faut que j'aie tout oublié. En lisant les trois ou quatre dernières pages du chapitre de la veille, le chapitre du jour me revient. Mon malheur ici, c'est que rien n'excite la pensée ; quelle distraction puis-je trouver au milieu des cinq mille marchands deCivita-Vecchiatll n'y a là de poétique que les douze cents forçats : impossible d'en faire ma société. Les femmes n'ont qu'une seule pensée: celle de trouver le moven de se faire donner un chapeau de France par leur mari.
J'abhorre le style contourné, et je vous avouerai que bien des paues de la Chartreuse ont été imprimées sur la dictée originale. Je dirai comme les enfants : je n'y retournerai plus. Il y eut soixante ou soixante-dix dictées ; j'étais pressé par les idées; j'égarai tout le morceau de la prison, que je fus obligé de refaire; mais que vous font ces détails?
Je crois que depuis la destruction de la cour, en 1792, la part de la forme devient plus mince chaque jour. Si M. Villemain.queje cite comme le plus distingué des académiciens, traduisait la Chartreuse en français, il lui faudrait trois volumes pour exprimer ce que l'on a donné en deux. La plupart des fripons étant emphatiques et éloquents, on prendra bientôt en haine le ton déclamatoire. A dix-sept ans j'ai failli me battre en duel pour la cime indéterminée des
forêts (i) de Chateaubriand, qui comptait beaucoup d'admirateurs au sixième de dragons. Je n'ai jamais lu la Chaumière indienne ; je ne puis souffrir M. de Maistre ; mon mépris pour La Harpe va jusqu'à la haine. Voilà sans doute pourquoi j'écris si mal : c'est par amour exagéré pour la logique.
Mon Homère, ce sont les Mémoires du maréchal Gouvion- Saint-Cyr. Montesquieu et les Dialogues des Morts de Fénelon me semblent bien écrits ; il n'y a pas quinze jours que j'ai pleuré en relisant Aristonoils ou l'Esclave d' A Ici ne.
Excepté madame de Murdauff et ses compagnons, quelques romans de George Sand et les nouvelles écrites dans les journaux par M. Soulié, je n'ai rien lu de ce qu'on a imprimé depuis trente ans. Je lis souvent l'Arioste, dont j'aime les récits. La duchesse est copiée du Corrège (c'est-à dire produit sur mon âme le môme effet que le Corrège).
Je vois l'histoire future des lettres françaises dans l'histoire de la peinture. Nous en sommes aux élèves de Pierre de Cortone, qui travaillait vite et outrait les expressions, comme madame Cottin, qui fait marcher les pierres de taille des îles Borromées.
En composant la Chartreuse, pour prendre le ton, je lisais chaque matin deux ou trois pages du Code civil, afin d'être toujours naturel ; je ne veux pas, par des moyens factices, fasciner l'âme du lecteur. Ce pauvre lecteur laisse passer les mots ambitieux, par exemple, lèvent qui déracine les vagues ; mais ils lui reviennent après l'instant de l'émotion. Je veux, au contraire, que, si le lecteur pense au comte Mosca, il ne trouve rien à rabattre.
Je vais faire paraître au foyer de l'Opéra Rassi et Riscara envoyés à Paris comme espions, après Waterloo, par Ranuce Ernest IV. Fabrice, revenant d'Amiens , remarquera leur regard italien et leur milanais serré, que ces observateurs ne croient compris par personne.
(i) Dans Atala.
CORRESPONDANCE /)5q
Tout le monde me dit qu'il faut annoncer les personnages, que la Chartreuse ressemble à des Mémoires, et que les personnages paraissent à mesure qu'on en a besoin. Le défaut dans lequel je suis tombé me semble fort excusable ; n'est-ce pas la vie de Fabrice qu'on écrit ? Impossible de faire disparaître entièrement le bon abbé Blanés ; mais je le réduirai. Je croyais qu'il fallait des personnages ne faisant rien et seulement touchant l'âme du lecteur, et étant l'air romanesque.
Je vais vous sembler un monstre d'orgueil. Quoi ! dira votre sens intime, cet animal-là, non content de ce que j'ai fait pour lui, chose sans exemple clans ce siècle, veut encore être loué sur le style ! Mais il ne faut rien cacher à son médecin. Souvent je réfléchis un quart d'heure pour placer un adjectif avant ou après son substantif. Je cherche à raconter avec vérité et avec clarté ce qui se passe dans mon cœur. Je ne vois qu'une règle : être clair. Si je ne suis pas clair, tout mon monde est anéanti.
Je veux parler de ce qui se passe au fond de l'âme de Mosca, de la duchesse, de Clélia ; c'est un pays où ne pénètre guère le regard des enrichis, comme le latiniste, le directeur delà monnaie, M. le comte Roy, etc., etc. ; le regard des épiciers, des bons pères de famille, etc.
Si à l'obscurité de la chose je joins les obscurités du style de M. V..., de madame S..., etc. (supposé que j'eusse le rare privilège d'écrire comme ces coryphées du beau langage) ; sij'e joins à la difficulté du fond les obscurités de ce style vanté, personne absolument ne comprendra la lutte de la duchesse contre Ernest IV.
Le style de M. de Chateaubriand et de M. V... me semble dire :
i° Beaucoup de petites choses agréables, mais inutiles à dire (comme le style d'Ausone, de Claudien, etc.) ;
2° Beaucoup de petites faussetés agréables à entendre.
A mesure que les demi-sots deviennent plus nombreux, la part de la forme diminue. Si la Chartreuse était traduite
en français à la mode, par madame Sand, son succès serait assuré ; mais, pour exprimer ce qui se trouve dans les deux volumes actuels, il lui en eût fallu trois ou quatre. Pesez cette excuse.
Le demi-sot tient par-dessus tout aux vers de Racine ; car il comprend ce que c'est qu'une ligne nonjinie. Mais tous les jours le vers devient une moindre partie du mérite de Racine. Le public, en se faisant plus nombreux, moins mouton, veut un plus grand nombre de petits faits vrais sur une passion, sur une situation de la vie.
Combien Voltaire, Racine, etc., tous enfin, excepté Corneille, ne sont-ils pas obligés de faire des vers chapeaux pour la rime. Eh bien, ces vers occupent la place qui était due légitimement à de petits faits vrais.
Dans cinquante ans, M. Big-nan ou les Big-nans de la prose auront tant ennuyé, avec des productions élégantes et dépourvues de tout autre mérite, que les demi-sots seront en peine; leur vanité voulant toujours qu'ils parlent de littérature et qu'ils fassent semblant de penser, que deviendront-ils quand ils ne pourront plus s'accrocher à la forme? Ils finiront parfaire leur dieu de Voltaire. Le même esprit ne dure que deux cents ans ; en 1978, Voltaire sera Voiture ; mais le Père Goriot sera toujours le Père Goriot. Peut-être les demi-sots seront-ils tellement peines de n'avoir plus leurs chères règles à admirer qu'il est fort possible qu'ils se dég-oûtent de la littérature et se fassent dévots. Tous les coquins politiques ayant un ton déclamatoire et éloquent, l'on en sera rassassié en 1880. Alors peut-être on lira la Chartreuse.
Je le répète, la part de Informe devient plus mince chaque jour. Voyez Hume. Supposez une histoire de France, de 1780 à i84o, écrite avec le bon sens de Hume; on la lirait, fût-elle écrite en patois. La Chartreuse est écrite comme le Code civil; je vais corriger le style, puisqu'il vous blesse ; mais je serai bien en peine. Je n'admire pas le style à la mode : il m'impatiente. Je voisdesClaudien, des Sénèque,
des Ausone. On me dit depuis un an qu'il faut quelquefois délasser le lecteur en décrivant le paysage, les habits. . . Ces choses m'ont tant ennuyé chez les autres! J'exagérerai.
Quant au succès contemporain, auquel je n'aurais pas songé sans la Revue parisienne, il y a bien quinze ans que je me suis dit : « Je deviendrais un candidat pour l'Académie si j'obtenais la main de mademoiselle B..., qui me ferait louer trois fois la semaine. » Quand la société ne sera plus tachée d'enrichis grossiers, prisant avant tout la noblesse, justement parce qu'ils sont ignobles, elle cessera de fléchir le genou devant le journal de l'aristocratie. Avant 1793, la bonne compagnie était le vrai juge des livres. Maintenant elle rêve le retour de 93, elle a peur, elle ne saurait plus juger. Voyez le catalogue qu'un petit libraire, près Saint-Thomas-d'Aquin. prête à la noblesse, sa voisine. C'est l'argument qui m'a le plus convaincu de l'impossibilité de plaire à ces peureux, hébétés par l'oisiveté.
Je n'ai point copié M. de Metternich, que je n'ai pas vu depuis 1810, à Saint-Cloud. quand il portait un bracelet des cheveux de C... M..., si belle alors. Je n'ai nullement regret à tout ce qui ne doit pas arriver; je suis fataliste et je me cache. Je songe que j'aurai peut-être quelque succès vers 1860 ou 80; alors on parlera bien peu de M. de Metternich. et encore moins du petit prince. Qui était premier ministre d'Angleterre du temps de Malherbe ? Si je n'ai pas le malheur de tombersurCromwell, je suis sûr de l'inconnu.
La mort nous fait changer de rôle avec ces gens-là; ils peuvent tout sur nos corps pendant leur vie; mais à l'instant de la mort l'oubli les enveloppe à jamais. Qui parlera de M. de Villèle, de M. de Martignac dans cent ans ? M. de Talleyrand lui-même ne sera sauvé que par ses Mémoires, s'il en laisse de bons, tandis que le Roman comique est aujourd'hui ce que le Père Goriot sera en 1980 C'est Scarron qui fait connaître le nom du Rothschild de son temps, M. de Montauron, qui fut aussi, moyennant cinquante louis, le protecteur de Corneille.
Vous avez bien senti, monsieur, avec le tact d'un homme qui a agi, que la Chartreuse ne pouvait s'attaquer à un grand Etat comme la France, l'Espagne, Vienne, à cause des détails d'administration. Restaient les petits princes d'Allemagne et d'Italie.
Maisles Allemands sont tellement à genoux devant un cordon, ils sont si bêtes ! J'ai passé plusieurs années chez eux, et j'ai oublié leur langue par mépris. Vous verrez bien que mes personnages ne pouvaient être Allemands. Si vous suivez cette idée, vous trouverez que j'ai été conduit par la main à une dynastie éteinte, à un Farnèse le moins obscur de ces éteints, à cause des généraux ses grands-pères.
Je prends un personnage de moi bien connu ; je lui laisse les habitudes qu'il a contractées dans l'art d'aller tous les matins à la chasse du bonheur; ensuite, je lui donne plus d'esprit. — Je n'ai jamais vu Mme de B... Rassi était Allemand; je lui ai parlé deux cents fois. J'ai appris le prince pendant mes séjours à Saint-Gloud, en 1810 et 181 1.
Ouf ! j'espère que vous aurez lu cette épître en deux fois. Vous dites, monsieur, que vous ne savez pas l'anglais ; vous avez à Paris le style bourgeois de Walter Scott, dans la prose pesante de M. D..., rédacteur des Débats. La prose de Walter Scott est inélégante et surtout prétentieuse. On voit un nain qui ne veut pas perdre une ligne de sa taille.
Cet article étonnant, tel que jamais écrivain ne le reçut d'un autre, je l'ai lu, j'ose maintenant vous l'avouer, en éclatant de rire. Toutes les fois que j'arrivais à une louange un peu forte, et j'en rencontrais à chaque pas, je voyais la mine que feraient mes amis en le lisant.
J'écris si mal quand j'écris à un homme d'esprit, mes idées sont réveillées si rapidement, que je prends le parti de faire transcrire ma lettre.
§ 1. — Biographie.