PAR UN DES QUARANTE
11 y a un passage de l'Odyssée qui me revient souvent en mémoire. Le spectre d'Elpénor apparaît à Ulysse, et lui demande les honneurs funèbres :
Mtî jj.'àïcXa'jTOv, àflanTCv, îwv ontôsv xaraXsOTctv « Ne me laisse pas sans être pleuré, sans être enterré. »
Aujourd'hui, l'enterrement ne manque à personne, grâce à un règlement de police ; mais nous autres païens, nous avons aussi des devoirs à remplir envers nos morts, qui ne consistent pas seulement dans l'accomplissement d'une ordonnance de grande voirie. J'ai assisté à trois enterrements païens : — celui de ,
qui s'était brûlé la cervelle. Son maître, grand philosophe, etses amis, eurent peur des honnêtes gens, et n'osèrent parler. — Celui de M. • Il avait défendu les discours. — Ce-
lui de B enfin. Nous nous y trouvâmes trois, et si
mal préparés que nous ignorions ses dernières volontés. Chaque fois, j'ai senti que nous avions manqué à quelque chose, sinon envers le mort, du moins envers nous-mêmes. Qu'un de nos amis meure en voyage, nous aurons un vif regret de ne pas lui avoir dit adieu au moment du départ. Un départ, une mort, Moi-
vent se" célébrer avec une certaine cérémonie, car il y a là quelque chose de solennel. Ne fût-ce qu'un repas, une association de pensées régulière, il faut quelque chose. Ce quelque chose, c'est ce que demande. Elpcnor : ce n'est pas sculementun peu de terre qu'il réclame, c'est un souvenir.
J'écris les pages suivantes pour suppléer à ce que nous ne fîmes point aux funérailles de B . Je veux partager avec quelques-uns de ses amis mes impressions et mes souvenirs.
B , original en toutes choses, ce qui est un vrai
mérite à cette époque de monnaies effacées, se piquait de libéralisme, et était au fond de l'àme un aristocrate achevé. Il ne pouvait souffrir les sots ; il avait pour les gens qui l'ennuyaient une haine furieuse, et de sa vie il n'a pas su bien nettement distinguer un méchant d'un fâcheux. Il affichait un profond mépris pour le caractère français, et il était éloquent à faire ressortir tous les défauts dont on accuse, à tort sans doute, notre grande nation : légèreté, étourderie, inconséquence en paroles et en actions. Au fond, il avait à un haut degré ces mêmes défauts ; et, pour ne parler que de l'étourderie, il écrivit un jour, de à M.
une lettre chiffrée, et lui transmit e chiffre sous la même enveloppe.
Toute sa vie il fut dominé par son imagination, et ne fit rien que brusquement et d'enthousiasme. Cependant il se piquait de n'agir jamais que conformément à la raison, « II faut en tout se guider par la LO — GIOUE, » disait-il en mettant un intervalle entre la première syllable et le reste du mot. Mais il souffrait impatiemment que la logique des autres ne lut pas la sienne. D'ailleurs il ne discutait guère. Ceux qui ne le connaissaient pas attribuaient à l'excès d'orgueil ce qui n'était peut-être que respect pour les convictions des autres. — « Vous ètesun chat ; je suis un rat, » disait-il souvent pour terminer les discussions.
la jour, nous voulûmes faire ensemble un drame. Notre héros avait commis un crime, et était tourmenté de remords. « Pour se délivrer d'un remords, dit B , que faut-il faire '? » —
H réfléchit un instant. — « Il faut fonder une école d'enseignement mutuel. » Notre drame en resta là.
Il n'avait aucune idée religieuse, ou, s'il en avait, il apportait un sentiment de colère et de rancune contre la Providence. « Ce qui excuse Dieu, disait-il, c'est qu'il n'existe pas. » Une fois, chez
Madame P , il nous fit la théorie cosmogonique sui-
vante: « Dieu était un mécanicien très habile. Il travaillait nuit et jour à son affaire, parlant peu, et inventant sans cesse, tantôt un soleil, tantôt une comète. On lui disait : Mais écrivez donc vos inventions ! Il ne faut pas que cela se perde. — Non, répondait-il ; rien n'est encore au point où je veux. Laissez-moi perfectionner mes découvertes, et alors... Un beau jour il mourut subitement. On courut chercher son fils unique, qui étudiait aux Jésuites. C'était un garçon doux et studieux, qui ne savait pas deux mots de mécanique. On le conduit dans l'atelier de feu son père. — « Allons, à l'ouvrage ! il s'agit de gouverner le monde. » Le voilà bien embarrassé ; il demande : — « Comment faisait mon père ? — II tournait cette roue, il faisait ceci, il faisait cela.» — Il tourne la roue, et les machines vont tout de travers. » B me dit qu'il avait fait un drame de la vie de
. Il l'avait représenté comme une âme simple, naïve, toute pleine de sensibilité et de tendresse, mais incapable de commander aux hommes. , dans ce drame, exploitait à son
profit la doctrine de . « — Y a-t-il de l'amour dans votre
drame? lui demandai-je. — Beaucoup. Et , le disciple
chéri ? » Il soutenait que tous les grands hommes ont eu des goûts bizarres, et citait Alexandre, César, vingt papes italiens ; il prétendait que , lui-même, avait eu du faible
pour un de ses aides-de-camp.
Il était difficile de savoir ce qu'il pensait de Napoléon. Presque toujours il était de l'opinion contraire à celle qu'on mettait en avant . Tantôt il en parlait comme d'un parvenu ébloui par les oripeaux, manquant sans cesse aux règles de la LO — GIQUE. D'autres fois, c'était une admiration presque idolâtre. Tour à tour il était frondeur comme Courier, et servile comme Las Cases. Les hommes de l'empire étaient traités aussi diversement que leur maître.
11 convenait de la fascination exercée par l'empereur sur tout ce qui l'approchait. « Et moi aussi, disait-il, j'ai eu le feu sacré. On m'avait envoyé à Brunswick pour lever une imposition extraordinaire de 5 millions. J'en ai fait rentrer 7, et j'ai manqué d'être assommé par la canaille qui s'insurgea, exaspérée par l'excès de mon zèle. Mais l'empereur demanda quel était l'auditeur qui avait fait cela, et dit : a C'est bien. »
Nous aimions à l'entendre parler des campagnes qu'il avait
faites avec l'empereur. Ses récits ne ressemblaient guère aux relations officielles. On en jugera. Dans une affaire fort chaude, haranguait les soldats près de se débander ; voici en quel termes « — En avant ! s. n. d. D. J'ai le cul rond comme une pomme, soldats ! J'ai le cul rond comme une pomme ! » — « Dans le moment du danger, disait B , cela paraissait
une harangue ordinaire, et je suis persuadé que César et Alexandre ont dit dans de telles occasions d'aussi grosses bêtises. »
Parti de Moscou, B se trouva, le soir du troisième
jour de la retraite, avec environ mille cinq cents hommes, séparé du gros de l'armée par un corps russe considérable. On passa . une partie de la nuit à se lamenter, puis les gens énergiques haranguèrent les poltrons, et, à force d'éloquence, les engagèrent à s'ouvrir un chemin, l'épée à la main, dès que le jour permettrait de distinguer l'ennemi. Autre genre d'allocution militaire : ce Tas de canailles, vous serez tous morts demain, car vous êtes trop j.-f. pour prendre un fusil et vous en servir, etc. » Ces paroles sublimes ayant produit leur effet, à la petite pointe du jour on marcha résolument aux Russes, dont on voyait encore briller les feux de bivouac. On y arrive sans être découvert, et l'on trouve un chien tout seul. Les Russes étaient partis dans la nuit.
Pendant la retraite, il n'avait pas trop souffert de la faim, mais il lui était absolument impossible de se rappeler comment il avait mangé et ce qu'il avait mangé, si ce n'est un morceau de suif qu'il avait payé 20 fr., et dont il se souvenait encore avec délices.
Il avait emporté de Moscou le volume des Facéties de Voltaire, relié en maroquin rouge, qu'il avait pris dans une maison qui brûlait. Ses camarades trouvaient cette action un peu légère: dépareiller une magnifique édition ! Lui-même en éprouvait une espèce de remords.
Un matin, aux environs de la Bérézina, il se présenta à M.D. , rasé et habillé avec quelque soin : « Vous avez
l'ait votre barbe ! » lui dit M. D , « vous êtes un homme
de cœur. »
M. B , auditeur au Conseil d'Etat, m'a dit qu'il devait
la vie à B , qui, prévoyant l'encombrement des ponts,
l'avait obligé à passer la Bérézina, le soir qui précéda la déroute.
4f)6 STENDHAL
Il fallut employer presque la force pour obtenir qu'il fit quelques centaines de pas. M. B faisait l'éloge du sang-froid de
B , et du bon sens qui ne l'abandonnait pas dans un
moment où les plus résolus perdaient la tète.
En 1813, B fut témoin involontaire de la déroute
d'une brigade entière chargée inopinément par cinq Cosaques. B vit courir environ deux mille hommes, dont cinq
généraux, reconnaissables à leurs chapeaux bordés. Il courut comme les autres, mais mal, n'ayant qu'un pied chaussé, et portant une botte à la main. Dans tout ce corps français, il ne se trouva que deux héros qui firent tête aux Cosaques : un gendarme, nommé Menneval, et un conscrit, qui tua le cheval du gendarme en voulant tirer sur les Cosaques. B fut
chargé de raconter cette panique à l'empereur, qui l'écoutait avec une fureur concentrée, en faisant tourner une de ces machines en fer qui servent à fixer les persiennes. On chercha le gendarme pour lui donner la croix ; mais il se cachait, et nia d'abord qu'il eût été à l'affaire, persuadé que rien n'est si mauvais que d'être remarqué dans une déroute. II croyait qu'on voulait le fusiller.
Sur l'amour, B était encore plus éloquent que sur la
guerre. Je ne l'ai jamais vu qu'amoureux, ou croyant l'être; mais il avait eu deux amours-passions (je me sers d'un de ses termes), dont il n'avait jamais pu guérir. L'un, le premier en date, je crois, lui avait été inspiré par madame , alors
dans tout l'éclat de sa beauté. Il avait pour rivaux bien des hommes puissants, entre autres un général fort en faveur, qui abusa un jour de sa position pour obliger B à lui céder
sa place auprès de la dame. Le soir même, B trouva
moyen de lui faire tenir une petite fable de sa composition, dans laquelle il lui proposait allégoriquement un duel. Je ne sais pas si la fable fut comprise ; mais on n'accepta pas la moralité, et B reçut une verte semonce de M.D , sou parent
et son protecteur; il n'en continua pas moins ses poursuites. En 1836, B me racontait cette aventure, le soir, sous
les grands arbres de la promenade de Laon. Il ajoutait qu'il venait de voir madame , âgée alors de quarante-sept ans,
et qu'il s'était trouvé aussi amoureux qu'au premier jour. L'un et l'autre avaient eu bien d'autres passions dans l'intervalle. « Comment pouvez-vous m'aimer encore, à mon âge? » disait-elle. Il le
lui prouvait très bien, et jamais je ne l'ai vu montrer tant d'émo» tion. Il avait les larmes aux yeux en me parlant.
Son autre amour-passion fut pour une belle Milanaise, nommée madame . Malgré la bonne foi des Italiennes, qu'il oppo-
sait sans cesse à la coquetterie des nôtres, madame le
trahissait indignement. Elle avait eu l'art de lui persuader que son mari, le plus débonnaire des hommes, était un monstre de jalousie ; et elle obligeait B à se cacher à Turin, car sa
présence à Milan l'aurait perdue, disait-elle. Une l'ois tous les dix jours, au cours de l'hiver, B venait à Milan dans le plus
strict incognito, se cachait dans une méchante auberge, et, la nuit, était introduit chez sa belle par une femme de chambre qu'il payait bien. Cela dura quelque temps, et toujours des précautions infinies. Pourtant la femme de chambre eut un remords, et lui avoua qu'on le trompait, et qu'on avait autant d'amants différents qu'il passait de jours en exil. D'abord il n'en voulut rien croire ; à la fin, cependant, il accepta une expérience. On le fit cacher dans un cabinet ; et là, en mettant l'œil au trou d'une serrure, il vit, à trois pieds de lui, la plus monstrueuse pièce de conviction. B me dit que la singularité de la
chose et le ridicule de la situation lui donnèrent d'abord une gaieté folle, et qu'il eut toutes les peines du monde à ne pas alarmer les coupables en éclatant de rire. Ce ne fut qu'au bout de quelque temps qu'il sentit son malheur. L'infidèle, que pour toute vengeance il avait un peu persiflée, essaya de le fléchir, lui demanda o-ràee à genoux, et le suivit dans cette attitude tout le long d'une grande galerie. L'orgueil l'empêcha de lui pardonner, et il s'en accusait avec amertume, en se rappelant l'air passionné de madame . Jamais elle ne lui avait paru si désirable, jamais elle n'avait eu tant d'amour. Il avait sacrifié à l'orgueil le plus grand plaisir qu'il eût pu goûter avec elle. — Il fut dix-huit mois cà se consoler. « J'étais abruti, disait-il. Je ne pensais plus. J'étais accablé d'un poids insupportable, sans pouvoir me rendre compte nettement de ce que j'éprouvais. C'est le plus grand des malheurs ; il prive de toute énergie. Depuis, un peu remis de celle langueur accablante, j'avais une curiosité singulière à connaître toutes ses infidélités. Je m'en faisais raconter tous les détails. Cela me faisait un mal affreux, mais j'avais un certain plaisir physique à me la représenter dans toutes les situations où on me la décrivait. »
4q8 STENDHAL
B m'a toujours paru convaincu de cette idée, très
répandue sous l'Empire, qu'une femme peut toujours être prise d'assaut, et que c'est pour tout homme un devoir d'essayer. « Ayez-la ; c'est d'abord ce que vous lui devez, » me disait-il quand je lui parlais d'une femme dont j'étais amoureux. Un soir, à Rome, il me conta que la comtesse venait de lui dire
voi au lieu de lei, et me demanda s'il ne devait pas la violer. Je l'y exhortai fort.
Je n'ai connu personne qui fût plus galant homme à recevoir les critiques sur ses ouvrages. Ses amis lui parlaient toujours sans le moindre ménagement. Plusieurs fois, il m'envoya des manuscrits qu'il avait déjà communiqués à V. J , et qui
revenaient avec des notes marginales comme celles-ci : a Détestable, — Style de portier, » etc. Quand il fit paraître son livre « de l'Amour, » ce fut à qui s'en moquerait davantage (au fond, fort injustement). Jamais ces critiques n'altérèrent ses relations avec ses amis.
Il écrivait beaucoup, et travaillait longtemps ses ouvrages. Mais, au lieu d'en corriger l'exécution, il en refaisait le plan. S'il effaçait les fautes d'une première rédaction, c'était pour en faire d'autres; car je ne sache pas qu'il ait jamais essayé de corriger son style. Quelque raturés que fussent ses manuscrits, on peut dire qu'ils étaient toujours écrits de premier jet.
Ses lettres sont charmantes : c'est sa conversation même.
Il était très gai dans le monde, fou quelquefois, négligeant trop les convenances et les susceptibilités. Souvent il était de mauvais ton, mais toujours spirituel et original. Bien qu'il n'eût de ménagements pour personne, il était facilement blessé par des mots échappés sans malice. « Je suis un jeune chien qui joue, me disait-il, et on me mord. » Il oubliait qu'il mordait parfois luimême, et assez serré. C'est qu'il ne comprenait guère qu'on pût avoir d'autres opinions que les siennes sur les choses et sur les hommes. Par exemple, il n'a jamais pu croire qu'il y eût des dévots véritables. Un prêtre et un royaliste étaient toujours pour lui des hypocrites.
Ses opinions sur les arts et la littérature ont passé pour des hérésies téméraires lorsqu'il les a produites. Aujourd'hui, quelques-uns de ses jugements ont l'air de vérités de M. de la Palisse. Lorsqu'il mettait Mozart, Cimarosa, Rossini au-dessus des faiseurs d'opéras-comiques de notre jeunesse, il soulevait des
tempêtes. C'est alors qu'on l'accusait de n'avoir pas des sentiments français.
Il est pourtant très Français dans ses opinions sur la peinture, bien qu'il prétende la juger en Italien. Il apprécie les maîtres avec les idées françaises, c'est-à-dire, au point de vue littéraire. Les tableaux des écoles d'Italie sont examinés par lui comme des drames. C'est encore la façon de juger en France, où l'on n'a ni le sentiment de la forme, ni un goût inné pour la couleur. Il faut une sensibilité particulière et un exercice prolongé pour aimer et comprendre la forme et la couleur. B prête des passions
dramatiques à une Vierge de Raphaël. J'ai toujours soupçonné qu'il aimait les grands peintres des écoles lombarde et florentine, parce que leurs ouvrages le faisaient penser à bien des choses auxquelles sans doute les maîtres ne pensaient pas. C'est le propre des Français de tout juger par l'esprit. Il est juste d'ajoutrr qu'il n'y a pas de langue qui puisse exprimer les finesses de la forme ou la variété des effets de la couleur. Faute de pouvoir exprimer ce qu'on sent, on décrit d'autres sensations qui peuvent être comprises par tout le monde.
B m'a toujours paru assez indifférent à l'architecture,
et n'avait sur cet art que des idées d'emprunt. Je crois lui avoir appris à distinguer une église romane d'une église gothique, et, qui plus est, à regarder l'une et l'autre. Il reprochait à nos églises d'être tristes.
Il sentait mieux la sculpture de Canova que toute autre, même que les statues grecques; peut-être est-ce parce que Canova a travaillé pour les gens de lettres. Il s'est beaucoup plus préoccupé des idées qu'il exciterait dans un esprit cultivé que de l'impres sion qu'il pourrait produire sur un œil qui aime et qui connaît la forme .
Pour B , la poésie était lettre close. Souvent il lui
arrivait d'estropier, en les citant, des vers français. Il ne connaissait ni le mètre ni l'accentuation des vers anglais et italiens, et cependant il était réellement sensible à certaines beautés de Shakspcare et du Dante, qui sont intimement unies à la forme du vers. Il a dit son dernier mot sur la poésie dans son livre de l'Amour : « Les vers furent inventés pour aider la mémoire; les conserver dans l'art dramatique, reste de barbarie. » Racine lui déplaisait souverainement. Le. grand reproche que nous lui adressions vers 1820, c'est qu'il manque absolument aux mœurs,
ou à ce que, dans notre jargon romantique, nous appelions alors la couleur locale. Shakspeare, que nous opposions sans cesse à Racine, a fait en ce genre des fautes cent fois plus grossières. « Mais, disait B , Shakspeare a mieux connu le cœur
humain. Il n'y a pas de passion ou de sentiment qu'il n'ait peint avec une admirable vérité. La vie et l'individualité de ses personnages le mettent au-dessus de tous les auteurs dramatiques. » — Et Molière ? répondait-on. — « Molière est un coquin qui n'a pas voulu représenter le Courtisan, parce que Louis XIV ne le trouvait pas bon. »
Dans la pratique de la vie, B avait une suite de
maximes générales qu'il fallait, disait-il, observer infailliblement sans les discuter, dès qu'on les avait une fois trouvées commodes. A peine permettait-il d'examiner un instant si le cas particulier rentrait dans une de ses théories générales.
Jusqu'à trente ans, il voulait qu'un homme, se trouvant avec une femme seule, tentât l'abordage. Cela réussit, disait-il, une fois sur dix. Or, la chance d'une sur dix vaut bien la peine d'essuyer neuf rebuffades. — Ne jamais pardonner un mensonge; — ne jamais se repentir; — prendre aux cheveux la première occasion de querelle, à son entrée dans le monde, voilà quelquesunes de ses maximes.
Il se moquait de moi en me voyant étudier le grec à vingt-cinq ans. -— « Vous êtes sur le champ de bataille, disait-il; ce n'est plus le moment de polir votre fusil ; il faut tirer. »
Il avait souffert, comme tant d'autres, de la mauvaise honte dans sa jeunesse. C'est une chose difficile, pour un jeune homme, que d'entrer dans un salon. Il s'imagine qu'on le regarde, et craint toujours de n'être pas correct. « Je vous conseille, me disait-il, d'entrer avec l'attitude que le hasard vous a fait prendre dans l'antichambre : convenable ou non, n'importe. Soyez comme la statue du commandeur, et ne changez de maintien que lorsque l'émotion de l'entrée aura disparu. »
Il avait une autre recette pour les duels : — « Pendant qu'on vous vise, regardez un arbre, et appliquez-vous à en compter les feuilles. »
Il aimait la bonne chère : cependant il trouvait du temps perdu celui qu'on passe à manger, et souhaitait qu'en avalant une boulette le matin on fût quitte de la faim pour toute la journée. Aujourd'hui, on est gourmand, et on s'en vante. Du temps de
B , un homme prétendait surtout à l'énergie et au cou-
rage. Comment faire campagne, si l'on est gastronome '?
La police de l'Empire pénétrait partout, à ce qu'on prétend; et Fouché savait tout ce qui se disait dans les salons de Paris. B était persuadé que cet espionnage gigantesque avait
conservé tout son pouvoir occulte. Aussi, il n'est sorte de précautions dont il ne s'entourât pour les actions les plus indifférentes.
Jamais il n'écrivait une lettre sans la signer d'un nom supposé : César Bombet, Cotonet, etc. Il datait ses lettres à' Abeille, au lieu de , et souvent les commençait par
une telle phrase : « J'ai reçu vos soies grèges, et les ai emmagasinées en attendant leur embarquement. » Tous ses amis avaient leur nom de guerre, et jamais il ne les appelait d'une autre façon. Personne n'a su exactement quelles gens il voyait, quels livres il avait écrits, quels voyages il avait faits.
Je m'imagine que quelque critique du vingtième siècle découvrira les livres de B dans le fatras de la littérature du dix-neuvième, et qu'il leur rendra la justice qu'ils n'ont pas trouvée auprès des contemporains. C'est ainsi que la réputation de Diderot a srrandi au dix-neuvième siècle ; c'est ainsi que Shakspeare, oublié du temps de Saint-Evremond, a été découvert par Garrick. Il serait bien à désirer que les lettres de B fussent publiées un jour; elles feraient connaître et aimer un homme dont l'esprit et les excellentes qualités ne vivent plus que dans la mémoire d'un petit nombre d'amis.
§ 3. — Opinions littéraires
Balzac. — ... M. Beyle, plus connu sous le pseudonyme de Stendhal, est, selon moi, l'un des maîtres les plus distingués de la littérature des idées... M. Beyle a fait un livre où le sublime éclate de chapitre en chapitre. Il a produit, à l'âge où les hommes trouvent rarement des sujets grandioses et après avoir écrit une vingtaine de volumes extrêmement spirituels, une œuvre qui ne peui être appréciée que par les âmes et par les gens vraiment supérieurs. Enfin, il a écrit le Prince moderne, le roman que Machiavel écrirait, s'il vivait banni de l'Italie au dix-neuvième siècle... Quoique la duchesse, Mosca, Fabrice, le prince et son
fils, Cœlia, quoique le livre et les personnages soient, de part et d'autre, la passion avec toutes ses fureurs ; quoique ce soit l'Italie telle qu'elle est, avec sa finesse, sa dissimulation, sa ruse, son san^-froid, sa ténacité, sa haute politique à tout propos ; la Chartreuse de Parme est plus chaste que le plus puritain des romans de Walter Scott. Faire un personnage noble, grandiose, presque irréprochable d'une duchesse qui rend un Mosca heureux, et ne lui cache rien, d'une tante qui adore son neveu Fabrice, n'est-ce pas un chef-d'œuvre? La Phèdre de Racine, ce rôle sublime de la scène française, que le jansénisme n'osait condamner, n'est ni si beau, ni si complet, ni si animé. . . Ce grand ouvrage n'a pu être conçu ni exécuté que par un homme de cinquante ans, dans toute la force de l'âge et dans la maturité de tous les talents. On s'aperçoit de la perfection en toute chose. Le rôle du prince est tracé de main de maître, et c'est, comme je vous l'ai dit, le Prince... Quel livre que celui où l'on trouve ces cris de passions, ces mots profonds des diplomates, et à chaque page. Remarquez, en outre, ceci : Vous n'y rencontrerez point de ces hors-d'ceuvre, si justement nommés tartines. Non, les personnages agissent, réfléchissent, sentent, et le drame marche toujours... Il faut do la hardiesse pour entreprendre de vous donner une idée d'un roman construit avec des faits aussi serrés... Voici ce qui m'est arrivé. A la première lecture, qui m'a tout à fait étonné, j'ai trouvé des défauts. En relisant, les longueurs ont disparu, je voyais la nécessité du détail qui, d'abord, m'avait semblé trop long ou diffus. Pour bien vous en rendre compte , j'ai parcouru l'ouvrage. Pris alors par le faire, j'ai contemplé plus longtemps que je ne le voulais ce beau livre, et tout m'a paru très harmonieux, lié naturellement ou avec art, mais concordant. . . Le côté faible de cette œuvre est le style, en tant qu'arrangement de mots, car la pensée éminemment française soutient la phrase. Les fautes que commet M. Beyle sont purement grammaticales : il est négligé, incorrect à la manière des écrivains du dix-septième siècle... mais la conception est grande et forte, mais la pensée est originale et souvent bien rendue... La Chartreuse de Parme est à une si grande élévation, elle demande au lecteur une si parfaite connaisance de la Cour, du pays, de la nation, que je ne m'étonne point du silence absolu par lequel un pareil livre a été accueilli. Ce sort attend tous les livres qui n'ont rien de vulgaire. Le da lequel votent un à un et lentement les esprits
APPENDICE 5û3
supérieurs qui font la renommée de ces ouvrages, se dépouille très tard... (Etudes sur M. Beyle. Revue Parisienne du 25 septembre 1840.)
P. Bourget. — ... Il écrivit beaucoup et ne fut guère lu. Même les rares amis qui le connurent et qui l'apprécièrent n'espéraient point pour lui cette gloire posthume, laquelle va grandissant de telle sorte que nous disons couramment à l'heure présente : Balzac et Stendhal, comme nous disons Hugo et Lamartine, Ingres et Delacroix... Cet homme de lettres, qui fut aussi un homme de caserne et un homme de chancellerie, eut le dangereux privilège de s'inventer des sentiments sans analogue et de les raconter dans un style sans tradition.
. . . Grâce à une anomalie qui s'explique par les spécialités de son caractère et les intentions de son esthétique, Stendhal s'est à peu près condamné à ne peindre que des créatures supérieures. Son Octave de Malivert, son Julien Sorel, son Fabrice del Dong-o, son Mosca, sa Mathilde de la Mole, sa duchesse de San Severino Taxis, ont, comme lui, des facultés qui les mettent hors de pair. Us n'en sont pas moins réels pour cela, mais d'une réalité qui n'est pas plus commune que la sensibilité de leur père spirituel ne le fut elle-même. Il avait raison de dire en parlant d'eux : Tout mon inonde... (Essais de Psychologie contemporaine.)
Bussière. — ... Des gens qui l'ont approché ont vu un homme fantasque, inégal, épineux; des gens qui l'ont lu lui ont reproché d'être un écrivain à paradoxes ; pourtant il a conservé jusqu'à la fin ses amitiés d'enfance, et il est mort sur les idées qui lui avaientfait, à un âge déjà mur et nourri d'expérience, écrire sa première page. Ses livres ne sont, au fond, qu'une théorie du bonheur, et sa vie n'a voulu être qu'une mise en action de sa théorie, laquelle repose sur ce principe : Faire à chaque instant ce qui plaît le plus. Après tout, cet excès avec lequel il abonde dans ses propres idées et dans son propre caractère, ou du moins dans celui qu'il se faisait, est le seul paradoxe dont il se soit rendu coupable ; mais ce paradoxe a été soutenu trente ans, et il s'est épanoui en une gerbe d'effets singuliers.
Pour résoudre ce problème capital qu'il s'était posé : Etre soi, M. de Stendhal s'est avisé d'un expédient qui a déjà sa nouveauté- Sciemment ou non, il a pris justement le contre-pied de sa propre nature. Penseur très sérieux pour lui-même, il a voulu n'être, à la superficie du moins, qu'un écrivain très léger pour
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ses lecteurs. Esprit logique et d'une rare méthode, il a mis une ténacité non moins rare à rompre le ciment qui maintenait l'édifice de ses pensées et à les répandre comme une poussière vannée par le vent; esprit laborieux, il a recherché les dehors de la négligence et travaillé jusqu'à sa paresse... Génie brusque et primesautier, on ne lui voit jamais d'abandon, et l'homme qui se regarde penser et qui se surveille apparaît jusque dans ses saillies. Ennemi de l'affectation, il a mis de l'affectation partout et jusque dans cette haine. Ennemi de la vanité, il s'est plu à la démasquer, à la désoler par la constance et la sagacité malicieuse de ses attaques; mais cette idée du voisin dont il dénonçait les burlesques effets dans les autres, il n'a pas su mieux qu'un autre en secouer le joug ; le spectre du voisin a sans repos ni trêve posé devant lui ; harcelé, tourmenté, obsédé par cette vision incessante, lui-même l'évoquait sans cesse pour se roidir à la braver ou se fatiguer à la fuir. Epris du sans-gêne et du naturel, il a passé sa vie à se travestir. S'il a semé à pleines mains l'épigramme, c'était comme pour se faire un hallier où il put cacher ses inquiétudes ; il n'a tant fait marcher le ridicule devant lui que pour n'en être pas atteint. C'est en portant la croix de sa vanité qu'il a (on peut le dire) sué l'ironie. Il a consacré vingt volumes et infiniment d'esprit, de bon esprit français, à parler des beaux-arts et à médire de l'esprit, de l'esprit français surtout, qu'il trouvait incompatible avec le sentiment des beaux-arts ; de façon que, si l'on en croit ses médisances, on ne le lira pas, ou que, si on le lit, on ne le croira pas. Une moitié de sa vie et de son intelligence s'est dépensée à écrire des livres pour le public; l'autre moitié, la plus forte peut-être, à tisser et à rompre, pour recommencer sur nouveaux frais, les fils du triple réseau de mystères dans le dédale duquel il aimait à faire disparaître sa personne et son nom.
Il faut bien se convaincre d'abord que l'auteur du Rouge
et Noir, des Promenades dans Rome, de l'Histoire de la Peinture en Italie, de la Vie de Rossini, n'a visé ni à la gloire du romancier, ni àcelle du voyageur ou du critique, ni à celle de l'historien, ni même, quoique sa manière d'écrire soit tout épisodique etanecdotique, à celle |du biographe. L'histoire, le roman, le voyage, la biographie, ont été tour à tour le cadre dans lequel il a fait entrée l'objet unique et constant de sa pensée. Cet objet, c'est la science de l'homme, puis l'objet immédiat de cette science primordiale, la science du bonheur. Il n'y avait donc qu'une
Al'l'ENDICE
gloire pour lui, celle de voir juste et de déduire rigoureusement. 11 a dit et répété de vingt manières que tout bon esprit commence par se faire une bonne logique, un art à lui de raisonner juste : tel a été en eltet son grand travail préalable sur luimême. Aussi, a-t-il affecté plus que de l'insouciance à l'égard de toutes les autres parties de l'écrivain, afin de faire mieux ressortir ce qu'il croyait avoir d'excellent dans celle-ci.
L'horreur du vague, qui se confond avec l'horreur du
vide, engendre toute sa manière d'écrire ; c'est par là qu'il est parvenu à se faire un style si propre à stimuler la pensée du lecteur ; c'est par là aussi qu'il est devenu si grand conteur d'anecdotes... M. Beyleest essentiellement un penseur ; l'art de penser a été le but de toute son activité intellectuelle ; l'art de faire penser est le principe de sa manière d'écrire ; et comme l'objet unique de ses pensées a été une science d'observation, toutes ses visées, toute son ambition, toute sa gloire, tout le fruit de sa vie sont restés attachés au renom d'observateur pénétrant et de logicien rigoureux. . (Poètes et Romanciers modernes de la France. M. Beyle [baron de Stendhal). Revue des Deux Mondes, 30 janvier 1843.)
Goethe. — Ces détails sont extraits d'un livre singulier (Rome, Naples et Florence, par M. Stendhal, officier de cavalerie, Paris, 1817), qu'il faut absolument que tu te procures. Le nom est emprunté ; ce voyageur est un Français plein de vivacité, passionné pour la musique, la danse, le théâtre. Ces deux échantillons (deux longs passages sur le compositeur Mayer et sur la musique en Italie) te montrent sa manière libre et hardie. Il attire, il repousse, il intéresse, il impatiente, et enfin on ne peut se séparer de lui. On relit toujours ce livre avec un nouveau charme, et on voudrait en apprendre par cœur certains passages. Il semble être un de ces hommes de talent qui, comme officier, employé ou espion, peut-être avec les trois fonctions, ont été poussés çà et là par le balai de la guerre. Il a vu beaucoup par lui-même ; il sait aussi très bien mettre en œuvre ce qu'on lui rapporte, et surtout il sait très bien s'approprier les écrits étrangers. Il traduit des passages de mon Voyage en Italie et affirme avoir recueilli l'anecdote sur les lèvres d'une marches ina. ES un mot, c'est un livre qu'il ne suffit pas de lire, il faut encore le posséder. » (Lettre à Zelter, 8 mars 1818, citée dans les Conversations avec Eckermann, traduction Délerot.)
Remy de Gourmont. — On pourrait définir Stendhal : un génie
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sans hypocrisie. Mais cela, ou ne le lui pardonnera jamais. Il a brisé le pacte. Il a conformé ses écrits à sa vie et ne s'est pas cru obligé de vanter des vertus qu'il ne pratiquait pas.
Sa tenue est tout le contraire de celle de Chateaubriand, qui vécut une vie et en écrivit une autre. Mais à quoi bon '? On ne trompe la postérité que si on meurt tout entier. Si l'on survit, il y a de grandes chances pour que, malgré toutes les précautions, on apparaisse tel que l'on a été et non tel que l'on a voulu paraître. [Chronique Stendhalienne.)
Nietzsche. — ... Voici qui forme un parfait contraste à l'inexpérience de l'Allemagne et à son innocente abstention de la volupté psychologique — le mortel ennui des relations entre Allemands est assez proche parent de cette innocence — et voici qui exprime parfaitement la curiosité naturelle aux Français et leur richesse inventive dans ce monde d'émotions délicates : je veux parler d'Henei Beyle, ce précurseur et ce divinateur admirable qui, d'une allure à la Napoléon, parcourut son Europe, plusieurs siècles d'âme européenne, démêlant et découvrant cette âme ; il fallut deux générations pour le joindre, pour deviner quelques-unes des énigmes qui l'obsédaient et le ravissaient, lui, cet étonnant épicurien et ce curieux interrogateur, qui fut le dernier grand psychologue de la France. » (Par delà le Bien ei le Mal, chap. vin, traduction H. Albert.)
H. Rebell. — ... Même artificiel, il était sincère, haïssait l'affectation. Et que l'on ne croie pas que les travestis où il s'engagea lui furent inutiles. Soldat, don Juan, homme du monde, amoureux romanesque, en tous ses déguisements, il a connu des formes diverses de la vie, il a enrichi sa pensée. Iln'est point d'existence qui n'ait son but unique. Le sien, sans doute, devait être, parmi tant d'occupations, de produire ce livre rapide comme une charge de cavalerie, ce torrent d'idées de la Chartreuse de Parme, livre qui n'a d'égal chez nous que Y Histoire de Charles XII... {Les Inspiratrices de Balzac, Stendhal, Mérimée. Paris, Dujarrie, 1902.)
Edouard Rod. — Les écrivains valent-ils par le mérite
absolu de leurs œuvres, ou par les gloses dont elles sont susceptibles ? par leur puissance d'exécution ou par leur puissance de suggestion? Selon qu'on tranchera cette question dans un sens ou dans l'autre, on applaudira Beyle ou on le sifflera. En aucun cas, on ne pourra, sans manquer de clairvoyance ou de sens
historique, le laisser de côté... Bonne ou mauvaise, son influence, indépendante de toute tradition et de toute école, est incontestable. A tort ou à raison, il a pris une place considérable. Notre littérature actuelle relève de lui en grande partie, et l'on ne saurait la discuter sans le discuter en même temps. (Les Grands Ecrivains français : Stendhal, Paris, Hachette, 1892.)
Sainte-Beuve. — ... Il a réveillé et stimulé tant qu'il a pu le vieux fonds français, il a agacé et taquiné la paresse nationale des élèves de Fontanes, si Fontanes a eu des élèves. Tel, s'il était sincère, conviendrait qu'il lui a dû des aiguillons; on profitait de ses épigrammes plus qu'on ne lui en savait gré. Il nous a tous sollicités, enfin, de sortir du cercle académique et trop étroitement français, et de nous mettre plus ou moins au fait du dehors; il a été un critique, non pour le public, mais pour les artistes, mais pour les critiques eux-mêmes. Cosaque, encore une fois, Cosaque qui pique en courant avec sa lance, mais Cosaque ami et auxiliaire, dans son rôle de critique, voilà Beyle. (Causeries du lundi, lome IX.)
Taine. — Je cherche un mol pour exprimer le genre d'esprit de Beyle ; et ce mot, il me semble, est esprit supérieur ... Le monde de Beyle ne comprend que les sentiments, les traits de caractère, les vicissitudes de passion, bref, la vie de l'âme... Il n'aperçoit que les choses intérieures, la suite des pensées et des émotions; il est psychologue; ses livres ne sont que l'histoire du cœur... Nous n'imiterons ni ne rencontrerons les héros de Beyle, mais ils rempliront et ils remueront notre entendement et notre curiosité de fond en comble, et il n'y a pas de but plus élevé dans l'art... Il n'y a pas dans tout l'ouvrage de Beyle un seul mot qui ne soit nécessaire, et qui n'exprime un fait ou une idée nouvelle digne d'être méditée... Il fuit l'enthousiasme, ou plutôt il évite de le montrer; Beyle est un homme du monde, qui se comporte devant ses lecteurs comme dans un salon, qui croirait tomber au rang d'acteur, si son geste ou sa voix trahissaient unegrande émotion intérieure... Un antre motif de cette réserve est qu'il se soucie peu <lu public ; il écrit beaucoup plus pour se l'aire plaisir que pi>ur être lu ; il ne se donne pas la peine de développer ses .! de les mettre à notre portée par des dissertations. La supériorité esi dédaigneuse, et ne s'occupe pas volontiers à plaire aux hommes ni à les instruire ; Beyle nous impose les allures de son esprit, et ne se laisse pas conduire par le nôtre. Ses livres
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sont écrits « comme le Code civil », chaque détail amené et justifié, l'ensemble soutenu par une raison et une logique inflexible ; niais il y a place entre chaque article pour plusieurs pages de commentaires. 11 faut le lire lentement ou plutôt le relire, et l'on trouvera que nulle manière n'est plus piquante, et ne donne un plaisir plus solide. (Etude sur Stendhal, Nouvelle Revue de Paris, 1er mars 1864.)
Emile Zola. — ... Stendhal est avant tout un psychologue. M. Taine a fort bien défini son domaine, en disant qu'il s'intéressait uniquement à la vie de l'âme. Pour Stendhal, l'homme est uniquement composé d'un cerveau, les autres organes ne comptent pas. Je place bien entendu les sentiments, les passions, les caractères, dans le cerveau, dans la matière pensante et agissante.il n'admet pas que les autres parties du corps aient une influence sur cet organe noble, ou du moins cette influence ne lui paraît point assez forte ni assez digne pour qu'il s'en inquiète. En outre, il tient rarement compte du milieu, j'entends de l'air dans lequel trempe son personnage. Le monde extérieur existe à peine , il ne se soucie ni de la maison où son héros a grandi, ni de l'horizon où il a vécu. Voilà donc, en résumé, toute sa formule: l'étude du mécanisme de l'âme pour la nécessité de ce mécanisme, une étude purement philosophique et morale de l'homme, considéré simplement dans ses facultés intellectuelles et passionnelles, et pris à part dans la nature. (Les Romanciers naturalistes, Paris, Charpentier, 1881.)
§ 4. — Anecdotes sur Stendhal
« Dans les premiers temps où je voyais Beyle chez Gérard, il ne venait pas chez moi et j'hésitais à l'inviter, quoiqu'il me cherchât avec empressement et que sa conversation me fût extrêmement agréable ; mais j'avais déjà pu observer qu'il était contrariant par nature et par calcul, et je ne voulais pas lui témoigner ce désir de le recevoir, afin de ne pas lui ôter l'envie de venir ; or, il me dit un jour :
— Je sais bien pourquoi vous ne m'invitez pas à vos mardis, c'est que vous avez des académiciens !
En effet, je recevais alors MM. Le Montey, Campenon, Lacretelle, Roger, Baour-Lormian, Auger, secrétaire perpétuel, etc.
— Et, ajouta Beyle, vous ne pouvez pas rn'inviter avec eux, moi qui écris contre eux.
Beyle venait de publier une brochure qui commençait ainsi : Ni M. Auger ni moi ne sommes connus du public... et cette brochure était une épigramme continuelle contre l'Académie, qui ne s'en inquiétait guère et qui est habituée à ce qu'on enfonce ses portes avec cette artillerie-là ; aussi, je n'avais nullement regardé cette brochure comme un titre d'exclusion ;je crus donc devoir le dire à Beyle, en l'invitant pour le mardi suivant ; il accepta, à la condition qu'il se ferait annoncer sous celui de ses noms qui lui conviendrait ce jour-là.
Ce mardi matin, je reçus de lui son volume, qui contenait une vie de Haydn écrite sous le nom de César Bombay (1).
Le soir, de bonne heure, comme je n'avais pas encore beaucoup de monde, on annonça M. César Bombay, et je vis entrer Beyle, plus joufflu qu'à l'ordinaire, et disant :
— Madame, j'arrive trop tôt. C'est que moi, je suis un homme occupé, je me lève à cinq heures du matin, je visite les casernes pourvoir si mes fournitures sont bien confectionnées; car, vous le savez, je suis le fournisseur de l'armée pour les bas et les bonnets de coton. Ah ! que je fais bien les bonnets de coton! C'est ma partie, et je puis dire que j'y ai mordu dès ma plus tendre jeunesse, et que rien ne m'a distrait de cette honorable et lucrative occupation. Oh ! j'ai bien entendu dire qu'il y a des artistes et des écrivains qui mettent de la gloriole à des tableaux, à des livres ! Bah! qu'est-ceque cela en comparaison de la gloire de chausser et de coiffer toute une armée, de manière à éviter les rhumes de cerveau, et de la façon dont je fais avec quatre fils de coton et une houppe de deux pouces au moins...
Il en dit comme cela pendant une demi-heure, entrant dans les détails de ce qu'il gagnait sur chaque bonnet; parlant des bonnets rivaux, des bonnets envieux et dénigrants qui voulaient lui faire concurrence. Personne ne le connaissait, que M. Ancelot, qui se sauva dans une pièce à côté, ne pouvant plus retenir son envie de rire, et moi qui aurais bien voulu en faire autant ; mais je gardais mon sang-froid avec courage, curieuse de voir ce qui
(1) L'auteur écrit à tort Bombai/, comme la ville : le pseudonyme de Stendhal, dans la circonstance, était exactement Lonis-Alexandre-Çésar Doinbet. (Note des Ed.).
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allait arriver de cela. Mais il n'arriva rien, qu'une foule d'épigrammes sur tout ce que Taisait chacun : livres, pièces de théâtres, vers, tableaux, auxquels, disait-il, il ne connaissait rien, mais qu'il arrangeait de main de maître, avec ses bonnets de coton, qui atténuaient médiocrement les traits affilés et fort aigus qu'il décochait à qui de droit.
Plus tard arrivèrent des personnes qui le connaissaient ; mais il y avait alors grand monde. La conversation n'était plus générale et nul ne se fâcha de la mystification. »
(Madame Ancelot : Les Salons de Paris, Paris, 1858.)
«... Je suis revenu, ce soir, à la villa Médicis, par un clair de lune ravissant. J'étais sur le balcon à regarder Saint-Pierre, dont le dôme se découpait en noir sur le ciel. Derrière moi, on chantait les psaumes de Marcello dans le magnifique vallon entouré de chefs-d'œuvre antiques et de charmants visages modernes. Cependant l'harmonie générale fut un peu troublée par un gros homme à tournure commune, au ton tranchant, plein d'esprit du reste, mais plus que d'à- propos. Il avait entrepris la critique de la peinture moderne et notamment de l'institution de l'Académie de France. Cette opinion pouvait se soutenir ailleurs; mais, comme dit la chanson :
L'aller dire à Versailles,
Eh bien, C'était là la trouvaille !
Vous m'entendez bien.
Il pérorait contre l'école à l'école, il parlait chez V... de supprimer O..., qui, dans cette discussion, se montra de très bon goût, ainsi que Madame V... On m'apprit que ce malveillant était le nouveau consul de Civita-Vecchia, M. B. .., plus connu sous le pseudonyme de Standall (sic) : « L'auteur de Rouge et Noir », me dit une dame en se penchant vers moi. J'avouai à ma confusion que je ne l'avais pas lu. « Comment ! s'écria-t-elle, vous ne connaissez pas Ronge et Noir ? Mais c'est connu comme le Crapaud; c'est beau comme Plick et Plock. » Malgré tout l'agrément que je trouvais à la musique et aux spirituels paradoxes de M. Standall, je fus obligé de me retirer de bonne heure. » (Souvenirs de France et d Italie dans les années i83o, i83i et i832, par le comte Joseph d'Estournel, Paris, Dentu, 1861.)
— Les pseudonymes de Beyle
« Beyle, «lit Mérimée dans >-cs Noies et Souvenirs, avait pris l'habitude bizarre de s'entourer de mystère dans les actions les plus indifférentes, afin de dérouter la police, qu'il croyait probablement assez simple pour s'occuper des bavardages des salons. Jamais il n'écrivait une lettre sans la signer d'un nom supposé ; il la datait d'Abeille au lieu de Civita-Vecchia. Les notes qu'il prenait sans cesse étaient des espèces d'énigmes dont il était souvent lui-même hors d'état de deviner le sens, quand elles remontaient à quelques jours. »
Voici la liste des pseudonymes de Beyle. L'idée de faire ce relevé apppartient à M. Etienne Charavay, qui donna, dans la Revue des documents historiques i décembre 1874),une première liste de 63 pseudonymes, tous, saut' deux, empruntés à la Correspondance. M. Emile Roux [Un peu de tout sur Beyle-Stendhal, 1903) augmenta légèrement ce nombre. On est allé, dans la liste suivante, jusqu'au numéro 171 et de nouvelles lettres encore inédites fourniront sans doute des noms nouveaux.
Les pseudonymes sont classés d'après la première lettre de la signature. Tous ceux qui sont cités sans indication d'origine ont été relevés soit dans la Correspondance imprimée (2 vol.), soit dans les diverses lettres publiées depuis 1855, soit sur des lettres encore inédites.
A Assujetti
A {Journal de Paris 1824.) Auguste
Adolphe de Seyssel g Ailhaud
A L. Capello B..., auteur de la Vie de Ros-
Alceste (Corr. et Paris .Vont- sini.
thly Review.) B. A. A. (Histoire de la pein-
A. L. Champagne ture en Italie, Ire édition.)
Alex, de Firmin Banti ( Consultation pour
S. L. Féburier Banti.)
AU'r. 3 de Ch. . . Baron Boutonet
Iphe IIe Baron Brisset Arrigo Beyle, Milanese {Epi- Baron Dormant
t iphe.) Baron Patault
Baron Raisinel Baron Relguir Besanc
Blaize Durand Baron Boudon Baron Chagrin Baron Martin Baron Taquin Bonet Bri...
Capeva
Casimir Caumartin Cel Favier
G. de Scysscl. âgé de cinquantetrois ans.
Champagne Champion Chapelain Chaperonier Chappuy. Charrier
Chaudron Rousseau Chauvin Ch. Darnade Ch. de Saupiquet Ch. Durif Chinchilla Cli incilla Chippet Chomont Choppet
Choppier des Ilets Ghoppin
Choppin d'Ornouville Ch'' de Cutendre Clapier et C>« Claude Choppin
Collinct de Gremme Comte de Chadevelle Comte de l'Espine Condotti, 48 Conickphile Cornichon
Coste, chef de bataillon [Journal i8oi-i8i4-) Cotonet Cotonet jeune Cottonet