Stéphane Tarnier (1828-1897)
Il y a quarante ans, — c’était exactement le 17 avril 1857, — un grand jeune homme, imberbe, soutenait, à la Faculté de médecine de Paris, sa thèse inaugurale. Ce candidat au titre de docteur s’appelait Stéphane l'armer, et cette thèse inaugurale ayant pour titre : Recherches sur l'état puerpéral et sur les maladies des femmes en couches , se terminait par cette profession de foi :
« Nous n avons pas inventé les faits, nous ne les avons pas fait plier à une idée préconçue; nous les avons discutés avec impartialité, en nous appuyant sur les règles de la pathologie, et c’est avec sincérité et conviction que nous soutenons que la fièvre puerpérale est contagieuse. »
Dans cette profession de foi terminale, se trouvent les trois choses qui, si souvent, pour ne pas dire tou-
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jours, sont associées chez ceux dont le labeur arrive à déchirer le voile masquant la vérité.
On y rencontre l’énoncé d’une rigoureuse méthode scientifique ayant dirigé les premiers travaux de l’auteur, méthode que jamais il n’abandonnera dans ses travaux ultérieurs. ■ *
On y rencontre cet amour de la vérité le contraignant pour ainsi dire, lui, l’homme si pacifique et si respectueux envers la tradition, à proclamer un fait qui, aux yeux de presque tous ses maîtres, va le placer au rang des révolutionnaires. Et l’on peut, sans exagération, dire de lui aussi, en modifiant quelque peu les termes : Quand s’est posé devant lui, dans une de ces illuminations géniales, un problème scientifique, il ne le tient pour résolu qu’après avoir questionné la nature, après avoir groupé ou éliminé les faits, après les avoir, définitivement, condamnés à répondre. Il se garde de faire peser sur la sincérité de ces observations le poids d’aucun préjugé classique.
Pour comprendre à quel point Stéphane Tarnier se dégageait du préjugé classique, je n’ai qu’à rappeler en face de son affirmation l’opinion du grand maître d’alors sur la contagion de la fièvre puerpérale :
« Sur une question si peu assise, dit Paul Dubois, le doute au moins est un devoir; des preuves nombreuses et irrécusables peuvent, seules, fixer la science relativement à un mode de transmission que repoussent, quant à présent, les idées généralement reçues en physiologie pathologique et en. pathologie. >> . ,
, On rencontre enfin, dans cette thèse, /’ af formation d’une grande découverte. Jusque-là, on courbait la tête devant ce « xo ôslov », ce « quid divinum », cet ange exterminateur », ce « génie épidémique » enfin, aussi inconnu dans sa source que dans son essence, qui, à un moment donné, s’abattait sur les pauvres femmes en couches. Qui pousse, en certains lieux, ce visiteur funeste? Quelle circonstance heureuse le chasse de ceux qu’il a désolés? s’écrie Danyau. Principe insaisissable et mystérieux! Les idées émises, les découvertes faites par Kneeland et Semmelweis, malgré leur grande portée, restèrent, pour ainsi dire, sans écho, et les femmes continuaient à mourir !
Pendant l’année 1856, Stéphane Tarnier, alors interne à la Maternité, voit mourir 132 femmes sur 2,237, soit 1 sur 19. Il est désolé. Il interroge ses maîtres : Paul Dubois, Danyau, Delpech, et ils lui répondent : « Ce qui se passe à la Maternité se passe en ville, l’épidémie règne partout. Cela a toujours été ainsi, et cela sera toujours. »
« Je me révoltai, dit-il, contre le fatalisme d’une telle réponse, et dans l’ardeur et la confiance que donne la jeunesse, j’essayai de découvrir la cause des épidémies de fièvre puerpérale, et de trouver les moyens de lui porter remède. »
Comme je retrouve là tout entier mon cher et vénéré maître! Il assure, lui, l’homme bon et placide par excellence, qu’il s’est révolté. Mais pourquoi? Il ne dit pas ce qu’il a ressenti, ce qu’il a souffert de la souf-
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france des autres. Il tait sa désespérance en voyant en dix jours, du 1er au 10 mai, 32 femmes, jeunes, saines, bien portantes, entrer à la Maternité pour y accoucher, et 31 de ces malheureuses quitter cet établissement dans un cercueil! Je sais, moi, ce qu’il a souffert, il me l’a confié et j’ai bien le droit de le dire ici, quoique j’eusse connu combien était grande la pudeur de ses sentiments généreux.
Et ce fut de là, cher Maître, bien que voirs ne l’ayez pas avoué publiquement, ce fut de votre souffrance en face de la douleur des autres, que jaillit cette illumination géniale qui vous fit entrevoir la contagion; et bientôt votre ardeur et votre jeunesse vous en firent poursuivre la démonstration. Yous aviez trouvé le remède presque complet en prouvant que ce « génie épidémique » ne dépassait guère les murs de l’hôpital, et en soutenant que c’était un virus.
Et c’est en apportant modestement cette découverte que Stéphane Tarai er fit son entrée à la Faculté pour obtenir le titre de docteur en médecine.
Il lui fallut lutter treize ans pour obtenir l’application des principes qui découlaient de sa découverte. Mais, plus heureux que Semmelweis, il put enfin, alors qu’il était chirurgien en chef de la Maternité, dès le 28 février 1870, organiser les services, et prendre les dispositions conformes à ses idées sur la contagion. Le résultat ne se fit pas attendre, et combien éloquent! De 1858 à 1869, c’est-à-dire pendant toute la période où la découverte resta à l’état de théorie, et que mon maître
appela période d’inaction, il mourut à la Maternité plus de 9 femmes sur 100 (9.33).
De 1870 à 1880, période de lutte contre la contagion, la mortalité tomba à 2.32 p. 100.
Quelle est donc la découverte médicale qui a donné des résultats plus efficaces? Je n’en connais pas.
Aussi, quand surgirent les applications pratiques des découvertes de Pasteur et de ses disciples, applications que le chirurgien de la Maternité accueillit avec enthousiasme et étudia avec passion, déjà une immense victoire avait été remportée grâce à la découverte de Stéphane Tarnier.
Si, depuis, et par l’emploi des méthodes antiseptiques, la mortalité est tombée de 2.32 à 1 p. 100 et au-dessous , les moyens employés pour lutter contre la contagion l’avaient fait tomber de 9.33 à 2.32 p. 100. Peut-être l’éblouissement causé par les découvertes du prodigieux génie qu’a été Pasteur, et l’excessive modestie du génie précurseur, ont-ils empêché d’apprécier, comme elle le méritait, l’importance de la découverte faite dans l’établissement de Port-Royal. Je ne puis douter que la postérité, qui commence aujourd’hui, remette les choses au point, quand je vois qu’hier un monument a été élevé à la mémoire de Semmelweis.
Le professeur de clinique obstétricale qui n’avait pas présidé la thèse de Stéphane Tarnier sans résistance, Paul Dubois, donna une meilleure preuve de sa sagacité en le choisissant comme chef de clinique.
Stéphane Tarnier fut nommé, au concours, agrégé en 1860.
Pendant son agrégation, il montra à quel point il aimait l’enseignement en organisant spontanément des conférences, chose inconnue alors. Et dans une séiie de leçons, il se révéla professeur remarquable. Sans être doué des qualités dites brillantes de 1 orateur , il ne tardait pas à s’emparer de son auditoire et à le conquérir.
Dès le début on éprouvait une sorte de déception en entendant une voix dont les proportions ne s’harmonisaient pas avec celles du corps; même, une légère difficulté dans la prononciation de quelques mots accentuait par moment la dysphonie ; mais bientôt, les sensations de la membrane du tympan étaient dominées et annihilées par des sensations cérébrales plus profondes et plus agréables. La compréhension devenait d’une facilité extrême. La simplicité, la clarté, la solidité de l’idée rayonnaient et l’esprit était captivé. Le bon sens, la rectitude du jugement, 1 honnêteté de la pensée pénétraient et s’imposaient à 1 auditoire. Il avait, comme A. Dubois, la juste prétention d enseigner et non de discuter, et en appelait plus à 1 autorité de son expérience et de son jugement qu à 1 autorité de sa parole et de sa dialectique. Ainsi s’expliquent ses succès oratoires, soit à la Faculté, soit à la Maternité où il enseigna pendant vingt-deux ans, soit à 1 Académie.
Le silence, qui régnait aussitôt, partout où il prenait
la parole, montrait assez le plaisir et le profit que chacun avait à l’entendre, et s’il sut, toujours et partout, conserver une exquise politesse et une parfaite urbanité de langage, il ne laissa pas de montrer à l’occasion, toute l’indépendance de son esprit et la dignité de son caractère.
Il ne fut nommé professeur titulaire qu’en 1883 et fit sa première leçon en 1884.
Mais depuis longtemps, je puis, je crois, le dire sans être irrespectueux pour qui que ce soit, il était chef
d’Ecole; je pourrais même dire, sans exagération, que bien avant sa nomination à la Faculté comme professeur d’accouchements, il personnifiait l’obstétricie française.
En 1889, il était nommé professeur de clinique obstétricale.
Que dirai-je de son enseignement à la Clinique de la rue d’Assas ?
Clinicien consommé, opérateur merveilleux, il se montra là jusqu’à son dernier jour, c’est-à-dire jusqu’à hier, ce qu’il s’était montré pendant plus de vingt ans à la Maternité, le professeur de clinique incomparable !
Peut-être, parlant au nom de la Faculté, devrais-je m’arrêter sur ces mots. Mais, il me semble qu’il ne me sera pas reproché, après avoir essayé de vous montrer combien celui que nous avons perdu était grand, laissant libre essor à mes sentiments de piété filiale, on ne me reprochera pas, dis-je, d’essayer encore de montrer
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combien il était bon, car chez lui le cœur n’ avait rien a envier au cerveau !
De lui aussi on peut dire : « Dès qu’il connut la douleur humaine, il ne sut plus se détacher d’elle et il ne se déshabitua plus de la soulager. » Et chez lui aussi la bonté était aussi agissante qu’efficace. Je vous ai dit ce qu’avait produit sur lui, dès le début de sa vie médicale, la vue de ces jeunes mères fauchées par le fléau. Je vous ai montré la puissance du remède qu’il avait trouvé. Depuis ce moment, ses efforts furent incessants, ses recherches innombrables pour atténuer ou faire disparaître la douleur humaine : instruments ingénieux conçus pour amoindrir les souffrances des mères et des enfants; médications héroïques pour préserver les futures mères des accidents les plus redoutables; alimentation et soins spéciaux pour les faibles; refuges et abri pour les malheureuses privées d assistance, il pensait à tout et à tous. Il voulait chez tous et pour tous conserver la vie et la rendre plus douce. Aussi, pendant vingt-cinq ans, ne l’ai-je pas entendu appeler autrement, aussi bien sur le lit de l’hôpital, que dans les demeures les plus somptueuses, que : Ce bon monsieur Tarnier! Combien un baptême semblable est enviable! et je puis dire qu’il ne fut jamais mieux mérité.
Il peut sembler inutile de parler de ses rapports avec ses compatriotes et sa famille, on les devine. Cepen dant, laissez-moi dire combien, moi qui ai eu 1 honneur d’être admis dans son intimité, j’ai souvent etc en
admiration devant les sentiments de tendresse qu’il témoignait à sa mère. Depuis longtemps, il est vrai, il ne s’appuyait plus efficacement sur l’épaule maternelle, mais combien il appréciait son appui moral! Quelle joie il manifestait, quand elle arrivait à Paris, ou quand il allait la voir au pays natal ! combien il la chérissait et combien aussi, lorsqu’il eut le malheur de la perdre, il sentit qu’à tout âge on peut être orphelin!
Il me reste à dire ce qu’il fut pour ses élèves. Il fut le maître par excellence ! Qu’on me pardonne de n’en pas dire davantage. Seuls, ceux qui pénétreraient jusqu’au fond de nos cœurs pourraient comprendre l’intensité de notre douleur. Quant à moi, je dis :
Maître qui avez si bien mérité d’être appelé bienfaiteur de l’humanité, maître qui nous avez fait bénéficier de tant de conquêtes, qui nous avez donné un tel exemple, qui nous avez prodigué de tels enseignements, ma suprême ambition sera qu’on puisse dire de moi un jour : il a été le digne élève de monsieur Tarnier.