XX PREFACE
sacrifiant tout à la passion, agir comme Hernani? Ou comprenant le total des forces en virtualité dans notre vœu, embrasser, du moins, l'avenir de la nation, si l'on ne peut, comme Pan, absorber le monde?
Quels furent les résultats de l'une et de l'autre méthode dans la vie réelle?
L'amour a-t-il créé le bonheur, que la tradition et l'argent ne créaient pas ?
Questions posées à leurs souffrances par les protagonistes de ce récit, et qui semblent tous avoir raison, étant d'avis, de caractères et d'esprits opposés.
\ ers Pâques, avant l'arrivée de mes sœurs, le maître d'hôtel jouit de toute son importance. « Monsieur Claude » appelle les peintres et les couvreurs de La Ferté. Nos corridors sentent, huit jours durant, l'odeur de la téréhenthine mêlée au « gris-^ ersailles » que les pinceaux étalent sur les lambris. En chantant, les tapissiers collent le papier jonquille à larges raies de vieil argent sur les murs des chambres. On badigeonne les plafonds que les dégels ont gâtés. Dehors, sosie de Louis Xl, le jardinier aligne en pleine terre les quatre mille géraniums de la réserve. Ses filles brûlent les feuilles des platanes qu'elles amoncelèrent au râteau dans les carrefours du parc. Cette agi-
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tation intimide mes quatre lévriers. Les échelles, les pots de couleurs, les rognures de j^apier, ne plaisent point à ces personnes élégantes et courtoises. Elles ont coutume de me suivre à travers la maison, de se coucher où je m'arrête. Faites à mes habitudes régulières qu'elles apprécient, les nobles bêtes ne comprennent point que je tolère ce branle-bas. Plus que tout elles redoutent Claude. Préoccupé de ses calculs, il les gourmande; et je soupçonne qu'en mon absence il les houspille. Autant qu'elles j'espère la fin de la métamorphose.
Alors tout reluira dans les salons du bas, dans les appartements du haut. Les parquets mireront les pieds des tables et des fauteuils. Les cuivres étincelleront sur l'acajou des meubles. Arrivé de Paris enfin, l'ébéniste fera dédaigneusement ses utiles retouches aux courbes du sofa et du meuble hollandais si amusant par son ventre de marqueterie, ses tiroirs, son secrétaire, ses statuettes en leurs niches, sa pendule et sa lampe de cuivre. L'ensemble sera prêt. Ce vieux château rajeunira dans son parc aux longues avenues, aux pièces d'eau rectangulaires, aux vases géants dressés sur leurs socles. Fier de mon œuvre, je pourrai croire à la sincérité des louanges que
me décernera ma cadette Emilie, non sans me plaire à l'ironie de celles que m'allouera Thérèse, mon aînée. L'une est riche. L'autre est pauvre .
... A la gare, j'ai trouvé Emilie plus fraîche. Thérèse plus maigre qu'en automne. Sauf au jour de l'an, je ne les avais pas revues cet hiver. Les chasses, la vente difficile de mes récoltes m'ont occupé, outre mes tentatives pour convertir ma commune à la mutualité scolaire, mihlaire et permanente. A tout prendre, mes sœurs défendent très bien leur quarantaine contre les assauts du temps : Emilie parfumée, un peu trop blonde, un peu haletante, spirituelle et joufflue; Thérèse grave, haute, sèche, sous les bandeaux grisonnants, avec ses beaux yeux de passion, et son chic de pau>Te drapée dans un tartan solide. coifiTée d'un paillasson brun. J'ai fait accueil à mes neveux. Robert porte des pantalons trop larges ; ils ont un pli dans le bas sur des souliers à dômes. Félix montre, sous un feutre poilu, la barbe du Christ, et cambre ses mollets en leggins. Les vingt ans de l'un, les vingttrois de l'autre excusent l'acné de leurs fronts, l'insolence à monocle de Robert, le mépris à pipe de Félix. Les deux cousines. Juliette
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et Isabelle, sont pareilles. S'adorant, elles s'habillent des mêmes toilettes simples. Juliette refuse toute robe somptueuse pour ne pas humilier ni amoindrir Isabelle, ou bien exige qu'on offre à celle-ci le même apparat ; ce qui, souvent, advient. J'assistai donc au débarquement d'un double jeu de raquettes pour le tennis et de crosses en nombre pour le cricket. Félix a chargé lui-même ses chevalets, ses toiles sur la voiture. Il a trop ostensiblement remercié les hommes de peine. Ces ruslres, alors, lui ont tendu la main. Il a serré avec énergie les poignes graisseuses des prolétaires. Dignement, et de loin, Robert leur a présenté cent sous. Il m'a paru que ces gens-là marquaient plus de reconnaissance à celui-ci qu'à celui-là. Nous avons introduit les jeunes filles et leurs caméristes dans la Brazier. Nous sommes montés dans la Panhard. Félix a voulu s asseoir près du chauffeur qu'il a tout de suite reconnu, l'appelant « mon vieux». Robert s'est emparé de mon siège. Il m'a laissé le plus incommode des strapontins, mes sœurs occupant le fond de l'automobile. D'abord, elles ont excusé leurs maris. Le Maurice d'Emilie doit assurer l'émission du Smyrne-Bagdad, avant d'aller à Contrexé^ille soigner ses reins de sexagénaire,
et à Vichy son foie dolent. Le Rodolphe de Thérèse court les routes d'Autriche pour placer dans les concerts-brasseries, un vin de Champagne, à défaut de ses opéras mythologiques refusés par tous les théâtres européens et américains depuis l'insuccès de sa Junon; cela malgré vingt ans d'efforls, de souffrances, de misère vaillante, d'espérances qu'encouragèrent d'innombrables études et articles dans les revues musicales de lEurope. Thérèse certifie que, 1 hiver prochain, le Bellérophon triomphera sur la scène de Monte-Carlo.
Auparavant, l'orchestre Colonne fera connaître deux actes entiers. Je vénère la foi de ma noble sœur en son mari. \ oilà vingt ans qu'elle annonce et que nous attendons le moment de leur gloire. Du reste, personne ne saurait dire pourquoi cette harmonie « fougueuse, colorée, vraiment dionysiaque », ainsi vantée partons les critiques, déplaît aux directeurs de théâtres et aux divers publics qui sifflèrent Junon, en 1892, dans la salle de l'Opéra, en 1899 à La Monnaie de Bruxelle, et en 1905 dans le Ring Theater de Vienne. Sincères, nous maudissons cette indolence des foules rebelles à toute innovation, à toute complexité. Robert ensuite murmure :
— Il faut bien aussi respecter une tradition, se maintenir dans un esprit... Sans quoi, c'est la dispersion, l'anarchie, le désordre!... Le Désordre !
Il lève sa main gantée de daim gris pour signifier son horreur ; puis il rajuste le monocle ébranlé en ses bases par l'émoi de cette horreur. Bacheher seulement, il afiecle le purisme, la dévotion au classique, et des sentiments monarchistes. Il s'enorgueillit d'avoir manifesté, parmi les Camelots du Roi, au cours de Thalamas. Il aspire au titre de licencié en histoire. Il prétend découvrir, dans ses livres, dans ses documents, la justification de Torquemada. Sur ce grand méconnu il prépare une thèse. Quoique les examinateurs du baccalauréat aient ajourné plusieurs fois, avant de le recevoir, ce jeune érudit, il se targue de ses connaissances latines, grecques, scientifiques, et prend les mines du penseurvolontiers. Il a conscience d'être l'avenir de la France. Robert Huvelin se dispose à lui rendre ses anciennes institutions. Robert Huvelin se fera présenter au duc d'Orléans. Thérèse raille légèrement son neveu. Elle l'accuse de snobisme. Emilie reproche à son fils de choisir des opinions chez le tailleur avec
la coupe fashionable. Robert hoche la tête. Par la portière de l'auto, il regarde ce doux pays, sa Vieille France, pour laquelle...
Il m'amuse, ce petit bien gras, bien rasé, bien coiffé, bien vêtu, bien parfumé, bien pensant. Un précepteur l'influença, rappelle Emilie. Ce vieillard déteste le régime parce qu'il ne lui donna ni la fortune d'un banquier, ni les honneurs d'un général en échange des efforts dépensés pour conquérir le doctorat es lettres. Vindicatif, le bonhomme forme des césariens et des royalistes, pendant qu'il inculque à ses élèves le savoir des examens. Emilie rit à gorge déployée du pédant et de ses ambitions déçues. Elle l'a choisi, caries pires cancres serinés par lui gagnent le diplôme. Elève de ce vieux. Félix Reynart n eût pas échoué, renoncé. Thérèse reproche le prix exorbitantdes leçons : vingt francs. Emilie en convient. Le silence s'établit entre nous. Evidemment, nous réfléchissons à cette justice sociale. D'un enfant riche et paresseux elle en fait un bachelier à qui s'ouvrent toutes les carrières honorables. D'un enfant étourdi et pauvre elle fait un fruit sec sans, avenir précis. Thérèse soupire deux ou trois fois. Elle s'est mouchée doucement, longuement.
Je me reproche de ne pas avoir offert ces leçons à Félix. Ses parents ne me l'ont pas demandé. Lui non plus. Et puis tout le monde vit dans la gêne. Cinquante sept mille francs de rente honnêtement gagnés dans la parfumerie ne me suffisent pas. J'ai du mal à joindre les deux bouts, certaines années. Ma « Brazier » n'est pas encore payée complètement. Je dus même accepter plusieurs traites qui circulent au bénéfice du constructeur, mes avoines ayant été pourries en javelles par les pluies, et mes betteraves ayant fourni un jus de trop médiocre densité. Déplus, il a fallu reconstituer, en partie, l'outillage dans nos ateliers de Pantin. Notre conseil d'administration, j'en suis, a généreusement abandonné ses revenus de cinq exercices pour hâter l'amortissement, et ne pas écorner le dividende officiel, cause de notre crédit. Bref, je regarde à deux fois avant d'user l'essence d'une excursion; et je remercie mon docteur d'avoir interdit les vins sur ma table à l'ordinaire. Si les choses ne s'arrangeaient pas mieux, il faudrait, l'automne prochain, mettre ma chasse en actions, peutêtre louer le château, puis faire des économies dans un petit trou pas cher, sous prétexte de cure à l'air de la Méditerranée.
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Je calcule pendant que nous volons à Iravers bois, sous un ciel terne, pendant que nous échangeons des compliments, des nouvelles. Les automobiles franchissent le petit pont du Clairot. épouvantent les poules de Ganneron, attirent sur les seuils la ménagère qui récure sa casserole, la maman qui berce son petit braillard. Trois écolières reviennent de classe, leurs chaussettes sur les talons. L'apprenti du charron va les taquiner. La vieille bonne du curé balaye le parvis de l'église fraîche, obscure et déserte. Jesaluemes protégés, les malades que j envoyai guérir dans les bonnes cliniques de Paris, l'instiluteurpour qui j'obtins les palmes, la mère dont j'ai placé les trois fds. Nous tournons brusquement hors du village. Voici la dernière côte. Elle domine toute la vallée delà Marne. Emilie et Thérèse saluent le paysage par des louanges excessives. Félix se retourne même pour nous indiquer un jeu de lumière lointaine. Là-bas le soleil pourfend les brumes. Il révèle un joli bourg aux toits roses entre les ombres que font, sur le plateau, des nuées en course.
L'enthousiasme s'efface sur la mine de Félix, dans la bouche de sa mère, dès qu'apparaissent les barrières blanches, la pelouse concave et les deux chemins courbes menant au
saut-de-loup, à la grille de notre Sergy. Robert entonne sa litanie, l'éloge des anciens seigneurs qui, sur une perspective de huit cents mètres, plantèrent les quatre lignes d'arbres, aux flancs des pelouses et de la pièce d'eau, pour ombrager les deux avenues parallèles. Celle de l'Ouest où nous roulons borde, à droite, les halliers. Y bondissent et ruent deux chevreuils. Des lapins effarés plongent dans leurs trous. L'essor d'un faisan, son cri d'horloge détraquée font sursauter la grosse Emilie. Vite elle s'épanouit en un rire éclatant.
Sur le perron Stéphanie nous attend, modeste et bien plantée. Claude, en habit, descend les marches, solennel, derrière Ernest ganté de blanc, et qui, déjà, ouvre notre portière.
J'ai présenté de nouveau à ces dames Mlle Glermont. Timide, elle a fait une révérence en arrière, leçon d'un pensionnat. Puisj'ai nommé à la jeune fille Robert Huvelin, Félix Reynart. Robert s'est précipitamment cassé en deux et a baisé la main' qu'on lui tendait. Félix, de la même main qui avait ôté sa pipe de la barbe, a soulevé son feutre en baissant un peu la tête. Aussitôt il a relevé les paupières, et dardé sur la jeune fille un regard de malice luxurieuse. Mlle Clermont a rougi. Elle s'est promptement
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détournée pour répondre à Thérèse qui l'interrogeait sur la santé de Clermont, et sur notre maison d'assistance où les médecins de notre « Union » traitent la paralysie de mon ancien et malheureux associé.
Nous voilà réunis dans la salle anglaise. Félix examine les scènes de Hogarth, le (( Baronnet )) de Raeburn que j'acquis pour trente louis, à Boulogne-sur-Mer, d'un bijoutier prêteur sur gages. Jattendaisquel impressionniste militant dénigrât mes images comme toujours. A ma grande surprise, il s'exprime de manière très congrue sur la peinture britannique du xvni'' siècle. Il en apprécie les qualités, le fondu, le métier ingénieux et souple. Après mon étonnement, je m'aperçois qu'il dédie cette éloquence à l'oreille de Stéphanie. Devant cette fdlette mal avertie, il appréhende judicieusement le ridicule de vitupérer, selon sa coutume, l'art bourgeois, en lui préférant avec emphase les pommes de Cézanne. Finaudes, les deux cousines persiflent le rapin qui change ainsi d'opinions. La brune Isabelle, sur le ton de la tragédie, atteste l'influence de ces avenues majestueuses rayonnant, sous leurs charmilles, vers les ronds-points où méditent les déesses de marbre. Il y a là de quoi
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modifier un esprit voué à la reproduction, sur toile, de ce qu'on entrevoit biscornu, multicolore et symphonique au fond du kaléidoscope. Et Isabelle récite huit alexandrins classiques, une main dans la poche de sa vareuse bleue, l'autre vers le paysage. Juliette, qui malgré ses dix-huit ans montre une figure de baby rose à fossettes entourée de boucles folles, applaudit, rit, s'exalte. Félix s'est assis dédaigneux, muet. Visiblement, ces deuxjouvencelles dissimulent, sous la plaisanterie, une haine réelle pour le « vilain garçon», comme elles disent. Je suppose que ses mépris ou ses brutalités de gamin hardi les ont, cet hiver, exaspérées davantage. Pour les divertir, s'afFuble-t-il encore d'un tutu en journaux et d'une couronne en papier .avant de singer la mimique, les entrechats des ballerines ?
Je me le demande pendant que tout ce monde s'empare de ses logis. On se dispute les guéridons et les lampes. Thérèse ordonne. Emilie s'essouffle. Juhette et Isabelle redoutent l'essaim qui bourdonne dans leur cheminée; car elles occupent la chambre à deux lits, et le cabinet de toilette à double garniture. Juliette dispose pieusement ses appareils de photographie, innombrables, complexes, avec
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dispositifs pour l agrandissement, et tout un matériel de einématographe. Isabelle déballe sa bibliothèque de tragédies et de drames. Un Shakspeare acheté sur les quais, le Gœthe dont je fis présent, l'Ibsen qu'offrit sa tante s'alignent debout sur une commode, la tranche contre la muraille. Et voici l'image de Clarisse Gaby en costume d'Ophélie que balafre la dédicace : A très-intelligente demoiselle Isabelle Reynart son admiratrice bien sincère, souvenir d'une collaboration trop brève, 1908. En effet, Clarisse Gaby a joué avec ma nièce, chez Huvelin, pour l'Œuvre de l'Enfance malheureuse, quelques scènes de Hamlef. Isabelle incarna passablement le prince de Danemark. Et ce fut tout un drame de famille qui suivit. La pécore veut se présenter aux examens du Conservatoire. En dépit de ses longs cheveux, de sa face glabre à la Liszt, le père ne peut admettre que sa fille se corrompe dans les coulisses, ni qu'elle triomphe sur les planches, tandis que l'attendront, à la sortie du théâtre, un laquais, une automobile, des courtisans généreux. Lutte pénible, et que j'observe depuis un an. Isabelle refuse la médiocrité d'un ménage que lui promettrait le commis, ou le rapin famélique. A l'honorabi-
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lité triste, persévérante et obscure des petites gens, cette enfant, hélas! préfère le glorieux opprobre des actrices. Elle entend vivre parmi lés ovations et le luxe, puisqu'elle le peut, au lieu de se flétrir dans un logis vertueux et maussade. C'est pour elle, surtout, que j'ai convié sa mère et sa tante dès le printemps. Je souhaite qu'ici, dans cette atmosphère rustique, l'enfant s'apaise, connaisse des jours heureux, et n'insulte plus son avenir.
Je désire qu'elle se résigne au devoir.
Est-ce juste.^
Ai-je le droit d'empêcher cette jolie créature de saisir ce qu'elle croit le bonheur, ce que tant d'autres croient le bonheur, pour l'enfermer dans les tourments d'un ménage à gains précaires, parmi les meubles ridicules, les choses laides, et qui révolteront son âme esthétique.^ Ai-jie le droit .^ Ses parents ont-ils le droit? Problème douloureux et qui n'eût point embarrassé mon père. La précellence du devoir social sur les appétits de l'individu lui semblait tellement indiscutable qu'il eût éclaté de rire à ma question, haussé les épaules, puis douté, avec indignation, de ma probité même. Il m'eût aussitôt soupçonné de dois, d'escroqueries, voire d'assassinat. J'eusse été « une
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canaille capable de tout ». Beaucoup de cette rigueur subsiste en moi. Je veux qu Isabelle se résigne, qu'elle se contente d'épouser un commis, un petit médecin, un jeune professeur plaisant, et qu'à deux ils se satisfassent de l'amour, de la ratatouille, des marmots dans un appartement étroit, avec, pour grands plaisirs, les voyages en tramways électriques, deux ou trois dimanches par saison, une excursion de quarante heures à Dieppe en train de plaisir, vers le mois d'août, et une soirée au théâtre, dans une troisième loge de côté, vers décembre. Ma raison de chrétien et de sociologue estime que la vertu vaut largement qu'on lui sacrifie les triomphes, les luxes, les passions. D'ailleurs, Isabelle possède un cerveau qui lui permet les joies intérieures de la mentalité. Quand son taudis l'horripilera, elle passera la journée dans les salles du Louvre, entre les tableaux et les meubles de la Renaissance: ou bien elle imaginera les aventures des beaux livres. Je la convertirai. Nous la materons. Si puérilement, elle rit, parce que Juliette l'a précipitée dans un fauteuil !
Allons chez mon historien et chez mon peintre.
Robert a ôté sa jaquette de voyage. Il choisit
entre ses vestons celui qui convient à ce temps indécis, soleil et pluies alternés. Cependant il me fait les honneurs de sa bibliothèque mobile, sorte de malle qu'on place debout contre le mur. Ouverte, elle présente ses rayons intérieurs, cent dix-huit volumes uniformément reliés, un pupitre et seize albums à photographies documentaires. Voici Joinville, Froissart et Commines, sous Thucydide et Xénophon, sous Tacite et Salluste (textes et traductions). Voilà le Richelieu, d'Hanotaux, les Origines, de Taine, L'Europe et la Révolution française, deSorel, \e Brumaire, de Vandal, le Fouché, de Madelin, La Monarchie de Juillet, de Thureau-Dangin. Ces grandes conceptions peuvent-elles habiter commodément la tête d'un éphèbe si soigneux de lisser en arrière sa chevelure blonde, de découvrir ainsi un front taré par maintes rougeurs.^ Robert ira, me ditil, à Paris trois fois la semaine pour assister au cours. Il affecte tout le sérieux devant moi qui doute trop de cette science future, de sa réussite et de la licence finale. Il n'ignore pas mon scepticisme, ni combien je m'étonne qu'il s'en fasse accroire à lui-même, pour le plaisir. -
— Toi, mon oncle, tu n'aimes pas l'étude.
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Tu aimes lire; mais lu n'aimes pas approfondir. Tu es curieux de tout. Ce qui est funeste pour comprendre une chose. Une chose !
Il aligne ses brosses d'écaillé. Il extrait de son nécessaire les flacons pleins de parfums et bouchés de vermeil. Il m'offre une paslille de sa bonbonnière. Impression suave. Sa mère lui a choisi les merveilles de la confiserie française.
Félix m'a répondu, à travers sa porte, qu'on n'entrait pas. Je m'en vais le long du couloir jaune et gai. Ses nombreuses fenêtres encadrent les aspects anciens de l'orangerie, des pavillons flanquant la grille, et des communs où les chiens aboient.
Les femmes de chambre déballent à genoux devant les malles béantes. Mlle Clermont leur indique les armoires.
Elle vient à moi. Son maintien la rend linéaire. Une main en avant et les doigts tendus, l'autre bras abandonné le long du tablier de soie rose qu'enfle la jupe bouffante et noire, Stéphanie cambre le pied en dehors. Ce large sourire découvre un peu la denture jaune. Il nuit à l'ensemble de cette poupée lente, roide qu'un ruban rose éclaire, serrant le souple bronze de la chevelure :
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— Mme Reynart n'aime pas trop ses chambres. Elle assure que, l'année dernière, devant ses fenêtres, elle avait toute la perspective du parc. C'est vrai.^ Je lui ai répondu que nous avions satisfait d abord à son désir d'occuper l'appartement le plus spacieux pour que ses enfants puissent l'y rejoindre souvent, et s'y tenir à l'aise avec elle. Alors elle a montré la faisanderie en riant, et m'a demandé si j'aimerais vivre dans le voisinage des volailles. Je lui ai dit que ma chambre touchait les siennes, que les beaux arbres, autour de la faisandrie, et la pelouse qui précède les cages me paraissaient agréables. Mme Reynart a souri, en déclarant: (( C'est bien, je vois qu'on nous loge à la même enseigne; la cuisinière, vous et moi... » Cela m'a gênée. Je ne savais que faire. Heureusement, que Mme Huvelin est venue jDour emprunter un livre. Elle a deviné ce mécontentement. Elle fit avouer à Mme Reynart le motif d'une déception si visible, et déclara tout aussitôt qu'elle adorait les bêtes, que les faisans l'amuseraient, qu'elle allait faire porter là ses malles, et qu'elle livrait à Mme Reynart les chambres devant la perspective. Voici le déménagement qui commence.
Bougonnantes et hargneuses en sourdine,
les soubrettes traînent les malles d'un logis à l'autre. Claude impassible les aida. Je le regardai, puis Mlle Glermont, qui restait immobile en son attitude sans manifester d'opinion. Elle avait pris soin de conter l'affaire avec une précision stricte en excusant, par des inflexions de voix saies, le courroux de Thérèse, et même ce qu'il avait eu d'injurieux pour la fille de M. Clermont assimilée soudain à te cuisi-
nière.
— Laissez donc ces dames s arranger entre elles... conseillai-je..., et allez lire un peu votre Dickens dans la bibliothèque avant d'écrire pour le courrier. Il me semble inutile que vous restiez ici pendant loute cette installation.
Mlle Clermont a compris que je lui épargnais d'autres arias. Elle lève sur moi ses yeux qu'elle tâche de rendre très expressifs de sa reconnaissance. Et alors, une certaine humidité les trouble. Cette humidité s accroît, enfle sur le bord des paupières. L'enfant manque de laisser cette larme échapper. Elle se détourne et s en va, très droite, le dos creux sur la taille de guêpe jaillissant de la robe à hanches.
Pourquoi cette petite émotion m'a-t-elle
gagné soudain? Pourquoi l'ai-je sentie mouiller mes regards ? Pourquoi ai-je dû même les porter sur la campagne? Je suis demeuré là quelques minutes en me gourmandant.
Si je mariais ma secrétaire? A qui?
La doter? — Je n'en ai pas les moyens. Que Ton est pauvre avec cinquante-sept mille francs de rente. Dire que d'assez fortes dettes me gênent. Par chance, Mlle Clermont sait écrire aux fournisseurs des lettres ingénieuses autant qu'efficaces. C'est de l'intuition héréditaire. Oublieuse de bien des leçons apprises dans les innombrables pensionnats qu'elle quittait faute de payement le second trimestre, cette jeune fille, en revanche, possède toute la sagacité de son père. Elle juge sans erreur, du premier coup, les gens, comme ce pauvre Clermont les jugeait, clients, ingénieurs, employés ou actionnaires. Il avait même parfaitement deviné l'égoïsme, la coquetterie de sa femme, durant les fiançailles, et qu'elle le perdrait. Je le vois encore me le prédisant la veille du mariage. Comme je lui représentais la folie de courir à la catastrophe: « C'est cela qui m'attire! Comprenez-vous ? Je veux lutter contre cela même, et triompher de cela même. Je suis pareil au chevalier que le péril tente.
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et qui brùle de se distinguer ou de périr à l'assaut. » La fille hérite de cette perspicacité. Emilie a tapé gentiment sur mon épaule : — Tu rêves, poète î... Hein! cette pauvre Thérèse, combien elle doit souffrir! S'imaginera-t-elle sans cesse qu'on la veut mettre en infériorité, parce que ses revenus sont insuffisants ?
Emilie me conte à sa manière l'échange de leurs appartements. Elle pense avoir donné une leçon d'aménité à sa cadette, et que celleci lui marquera, dans la suite, un peu plus de confiance. Je garde le silence prudent de l'homme qui suspecte la discrétion des femmes, et qui n'entend pas être enveloppé dans le conflit. Mes mines, mes interjections ne me compromettront point. Une parole fournirait, au cours d'une explication vive entre les deux sœurs, un thème de virulentes diatribes ; et l'on m'interrogerait vertement sur mon excès de langage. Je me garde.
Emilie me précède en descendant l'escalier. Elle traîne une abondante robe de soie violette. A demi nu, son bras blanc et gras, sa main potelée s'appuient sur la rampe que les termites percèrent en diverses places. Mme Huvelin m'interpelle vivement. Que n'ai-je rem-
placé les parties. atteintes l A tout le moins, le menuisier eût-il pu boucher les trous avec de la cire, combler les vides oii le bois s'effrite. Ce m'eût coûté quoi ? Vingt ou trente francs ! Que les hommes sont négligents ! Et Mlle Glermont.^* Ne s'occupe-t-elle pas de ces détails.^ Elle le devrait. Emilie le lui dira.
Emilie s'arrête sur le palier de l'entresol, et souffle. Elle tient à deux mains les ampleurs de son taffetas violet retroussées vers les hanches. Sa lourde poitrine s'élève, s'abaisse. Son cou déjà moite sous la poudre se gonfle un peu. Emilie porte une ombrelle, un réticule pesant, une trousse à vingt objets d'or, un chapeau de paille suspendu par les brides violettes à son coude. Imposante et sympathique à la fois, ma sœur reprend sa marche. Elle ne presse point le pas, bien qu'au bas des marches Claude attende, chargé d'un large plateau où fume la théière, où s'érige la bouilloire radieuse, où s'accumulent un bataillon de tasses, le pot à crème et le flacon de rhum, autour d'un cake monstrueux. Emilie prend son temps. Elle se plaît dans la haute glace qui mire la perspective de l'escalier, cette majestueuse dame et les deux servantes en tablier blanc, obligées de ne la point dépasser, impa-
tientes, les mains pleines de cartons. Emilie évidemment jouit de cette déférence forcée. Ma sœur feint de ne rien voir. Elle s'arrête exprès devant les rayons d'une bibliothèque, puis dans le vestibule en rotonde pour contempler, par les vitres de la porte, les quatre corbeilles de géraniums au milieu des pelouses, et le demi-cercle des marronniers séculaires taillés en panaches devant la grille du Sud. Après quoi, ma sœur laisse tomber sa traîne, pénètre dans la salle de la Révolution où j'ai rassemblé quelques meubles de cette époque, certaines de ses affiches grandiloquentes, six portraits de conventionnels, un modèle de guillotine sous globe, deux panophes dont les sabres et les fusils à pierre ont lui dans les brouillards de ^ almy comme au soleil des Pyramides. Emilie, le face-à-main sur le nez, constate l'état de chaque bibelot. Elle m'en fait compliment ou reproche. Elle arrive à l'enfilade, et pousse son agréable cri d'admiration. J aime aussi beaucoup cette galerie sur laquelle ouvrent cinq pièces de style xvIII^ Elle s allonge, parquet brillant, à travers les lambris de cinq portiques, et contre les hautes fenêtres lumineuses. Emilie refuse de s'asseoir dans le sofa de Crébillon ; il lui semble trop profond pour qu'une
dame corpulente puisse ensuite se relever avec aisance. Elle préfère le noble fauteuil du Régent. La chevelure blonde et blanche, le teint Rubens se détachent bien sur le lampas amarante. Mme Huvelin respire et se cale. Mon secrétaire hollandais ventru, pourvu, dans le cintre, de niches à statuettes, et sur lequel, apparemment, s'accouda l'un des signataires de la paix d'Utrecht, inspire à Emilie le début d'un entretien diplomatique :
— Alors, mon frère, cette petite Stéphanie, hem... Qu'allons-nous en faire?... J'en ai parlé à Maurice. Nous la prendrons dans les bureaux de la rue Caumartin dès qu'elle saura sténographier et dactylographier. A-t-elle fait quelques progrès.^
Je réponds par une lippe et un sourire. Ça ne suffit point à ma sœur:
— Elle ne peut rester ici, à ta charge, éternellement !...
La bonne figure d'Emilie se décompose un peu. Les grands yeux s'eflarent. Le petit pied impatient s agite dans le soulier américain. Je bats en retraite derrière la table d'Helvétius, et m'installe en mon fauteuil canné . Je trouve même bon de saisir une arme, mon couteau à papier.
— Stéphanie Clermonl ne peut rester ici.
STl- l'il ami;. a5
étornellement ! Eternellement? Hein?... reprend ma sœur.
Elle a chaud. Elle tire de son réticule un linon qui parfume. Que lui importe la présence de Mlle Clermont ici.^ Pourquoi Fappréhensionque je lis dans ses yeux;*... Je ne réponds que par des gestes vagues, et je m'occupe de ranger mes lettres, de fourbir mon cachet d'argent. J'ouvre ma belle édition in-folio de Montaigne, 1667; et je cherche une citation opportune, tout en prononçant les phrases naïves ou frivoles de celui qui ne veut pas comprendre la gravité de certaines allusions. Emilie ne me les épargne guère. Ma résistance, évidemment, ne l étonne qu à moitié. Je finis par soupçonner que toute la famille dut, par les domestiques, apprendre l'importance que Mlle Clermont a prise ici. et comment je m'y prête.
— On finira par potiner ! . . . prédit ma sœur en hochant sa large tête épanouie, en lâchant son ombrelle, son réticule et sa trousse pour étendre ses bras scandalisés.
Je hausse les épaules. J'affecte de rire. J'objecte l'évidence de mon âge, et l'ingénuité de Mlle Clermont. Je respecte trop la fille de mon ami. D'ailleurs, à Sergy, rien ne peut être
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dissimulé des vies particulières. Les vingt personnes du château, des communs et de la ferme ne sauraient entretenir le moindre mystère. Chacun entre, sort, rôde à son gré. La médisance est, par toutes ces libertés, interdite. Mlle Clermont n'a rien à craindre pour sa renommée. Gomment, d'ailleurs, accélérer l'assimilation de la sténographie, de la comptabilité chez une personne de dix-neuf ans qui n'a pas d'adresse pour tapoter exactement la machine à écrire .^^
— Oui, oui... Ça t'arrange, cette paresse. Avoue que tu te plais à voir cette petite dans ta maison.
— Pourquoi pas? Elle est avenante. Elle rend des services. Je [ne passe plus trois heures, par jour, à rédiger des lettres insipides pour les marchands de grains, les maquignons et les courtiers. C'est un soulagement. 11 me
.semble qu après quarante ans de travail, j'ai conquis le droit de m'ôter les besognes fastidieuses, et de payer une secrétaire cent francs par mois, somme qui permet d'adoucir les dégoûts du pauvre Clermont dans 1 hôpital de notre Société.
— Sans doute !... fait Emilie, le sourire aux dents.
Elle cligne de l'œil. Sa paupière blonde tremble un peu sur la lueur de la pupille. Mme Huvelin soupire et se lève :
— Défie-toi, mon cher. Auprès des vieux garçons à l'aise j'ai toujours rencontré de jeunes intrigantes qui se fussent résignées au mariage de raison.
— Tu crains cela pour l'avenir de Robert et de Juliette.^
— Non, mais pour celui de Félix et surtout d'Isabelle...
— C'est Thérèse qui t'a priée de m'avertir?
— Du tout; mais il est certain que, dans sa triste position de fortune, Thérèse n'eût pu te pai'ler de cela, sans paraître odieusement intéressée : tandis que moi, je ne puis m'attirer ce reproche.
— Allons. Tu es une brave femme de tante... Ne crains rien ni pour Félix ni pour Isabelle... Je ne ferai pas un mariage de raison.
— Du reste, tu es libre, mon vieux. Si ça t'amuse ! Je ne t'empêche pas. Seulement, c'était mon devoir de préciser les conséquences d'une telle aventure pour les enfants de Thérèse... Je ne t'en parlerai plus. Tu me pardonnes ?
28 STEPHAME.
— Tu penses, mon chou.
Nous nous embrassons, fort émus. Emilie se dégage la première, pour s'essuyer les cils. Je l'ai sentie qui sanglotait un peu.
— Voyons, Emilie.
— Oh ! je ne me pardonne pas de tavoir dit ça !
— Pourquoi.^ Entre nous. De la franchise d'abord.
— Vraiment, tu ne m'en veux pas... Toi qui as toujours été si bon...
— Pas tant que ça.
— Si, mais si... Je n'oublie pas, moi: tu sais. Sans toi, je n'aurais pas épousé Maurice. Je n'aurais pas su faire ma vie, ma chère vie... la chère vie de mes enfants...
— Bon ! J'ai été la mouche du coche, voilà tout...
— Tais-toi. . . mon vieux ; tais-toi. . .
— Voici Mlle Clermont qui va nous offrir le thé. Il faut appeler Thérèse... Thérèse ! Le thé, ma chère !
TI
Pouvais-je, en octobre, ne pas répondre à Tappel de Clermont, que soudain une attaque immobilisait? Pouvais-je refuser, le dimanche suivant, de chercher sa fille au pensionnat ? Est-ce ma faute si la paralysie a couché, pour longtemps, dans un lit de notre refuge, ce malheureux qui me supplie d'employer son enfant au château jusqu'à la guérison?
Maintenant Stéphanie est là, trop gentille, dit-on, pour gouverner la maison d'un célibataire, eût-il quarante-sept ans, la panse large, et une tête de zouave court tondue avec une barbe à fils d'argent. Que vont faire mes sœurs ? Elles aiment diriger tout ici pendant la belle saison. D'autre part, Stéphanie a son amourpropre. Elle entend, par son ordre, par son activité incontestables, gagner les cent francs
3o STÉPHAME.
de chaque mois. Déjà quelques incidents se sont produits. Mes sœurs vont la tracasser afin qu'elle se retire. Où donc ira Stéphanie ? Cette petite ignore tous les métiers. Négligée dans les pensionnats de hanlieue oii elle fut interne pendant les maladies, la faillite, le divorce, son maigre savoir ne lui permet pas même le rôle ingrat d'institutrice. La livrerai -je aux hasards, aux aventures ? Clermont a mangé follement sa part de bénéfices après notre séparation. N'importe, son intelligence avait supérieurement établi notre système d'exportations en Amérique, autant dire notre fortune. J'ai promis de veiller sur sa fille. Je lui dois cela.
Mes sœurs peuvent ne rien craindre, ni leurs enfants. Si Mlle Clermont avait trente ans et de la beauté, peut-être un miracle triompherait-il de ma sagesse ou plutôt de mes prudences ; mais cette pensionnaire à la grande bouche, au front bosselé, à la peau de canard, ne m'affolera certes point. Je n'ai nul besoin de l'épouser pour me réjouir de son maintien qui est la chose amusante de sa personne, uniquement. Il me suffit de la garder comme secrétaire et gouvernante. Les appréhensions de mes sœurs me semblent injustifiables. Que ne laisse-t-on la jeune fdle se plaire dans cet
^ 1 !. l'ii \ \] i;. 3i
endroit qui lui présente le confort et la sécurité ! La jalousie des gens est féroce. Ils tolèrent mal qu'un pauvre être goûte le plaisir d'espérer, à la suite de peines sans nom. Cette petite Stéphanie, parce qu'elle touche au médiocre bonheur de s'installer ici définitivement, excite l'envie, la haine, la fureur de tous. La cuisinière Maria comme ma sœur Thérèse, le valet Claude comme mon neveu Félix, veulent que Mlle Glérmont soit rejetée à la géhenne des commis, quelle tape, dix heures par jour, une machine à écrire dans un bureau sordide et puant, parmi de pauvres dames jacassantes, et qu'elle courbe son orgueil sous les réprimandes. Quelle est la cause de cette animadversion ? Simplement ceci que Mlle Clermont ne possédant aucune fortune doit pâtir à l'exemple des autres pauvres... Il ne lui est pas permis de se soustraire à l'humiliation d'un labeur ingrat. Cette évasion possible de sa destinée, chacun la considère ainsi qu'un privilège inique. On conspire afin d'entraver la réalisation, depuis la vieille mère Joséphine qui sert les domestiques, jusqu'à Mme Huvelin plusieurs fois millionnaire. La chance de Stéphanie, si l'on peut appeler cela une chance, révolte.
Au milieu de ces hostilités fourbes, la jeune
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fille évolue avec mille adresses. Extrêmement réservée; elle se défend de toute familiarité à l'égard d'Isabelle et de Juliette, qui pourtant convient sans cesse leur «amie», qui la suivent dans le potager, qui gentiment la taquinent et la veulent intime. Mlle Clermont pressent fort bien qu'une heure de mésintelligence inéluctable sonnera, et que les froideurs nécessaires alors seront moins blessantes, pour elle-même, si d'abord elle s'y oblige. Autant qu'à leurs mères, Stéphanie leur refuse le contact de son âme. Elle n'entend pas qu'on la juge encline à séduire. Inutilement Emilie lui propose de l'emmener à la promenade, et Thérèse de chanter ensemble au clavecin. La jeune fille devine que, sous des manières affables, se masquent les souhaits de la mieux connaître afin de la trahir à coup sûr.
Indifférente en apparence, ou véritablement, Stéphanie sauvegarde ses droits. Elle écrit aux fournisseurs . Elle vérifie le contenu des armoires avec l'intendante-cuisinière-pâtissière Maria. Ensemble elles droguent les lévriers quand ils muent, ou quand la peau délicate de ces bêtes s'irrite et rougit. Mlle Clermont ensuite classe les factures, et correspond avec son père. Parfois, le dimanche, elle se construit des chapeaux.
STKIMIAME. 33
Quand nous étions seuls à Sergy je ne la rencontrais qu'à la table du déjeuner. Stéphanie ne parlait guère. Souvent, le docteur, le curé, mon ami, l'amiral-baron de Heligoët et sa femme partageaient ce repas, outre les compagnons de chasse, et le notaire. Le soir, je ne voyais plus Mlle Clermont. Elle dînait dans son appartement. Selon la coutume du pensionnai, la jeune fille se couche tôt... Sur « ct'ange yy Maria veille dans la chambre voisine. Car la cuisinière éternise le privilège d'occuper un appartement de maître, mon docteur l'ayant fait descendre là pour lui guérir au chaud, une bronchite assez grave, l'an dernier. De temps en temps. Maria, quand elle me propose les menus, s'attarde à des bavardages. Elle représente alors que la petite demoiselle s'attache trop à la maison. Dans le moment où M. Clermont manda sa fille auprès de lui en mars, la pauvrette a passé deux nuits à sangloter, entre les sommes, par peur de nous quitter. Maria, que son art culinaire a pourvue d'autorité, ne manque plus une occasion de le laisser entendre : l'enfant sera bien plus malheureuse dans l'avenir, ayant connu cette existence (( riche » avant celle du bureau. Et la friponne ne s'efforce pas de mieux pratiquer la
machine à écrire, parce que son habileté reconnue lui vaudrait, à Paris, l'emploi qu'elle redoute. « Elle a de la malice, cette petite », conclut Maria. Indulgente, elle n'insiste pas. Sauf devant les fournisseurs qu'elle insulte vigoureusement si la qualité du fruit ou des épices ne lui semble pasdignede ses méthodes, elle a du tact. Derrière tout cela se devinent des réticences. Maria voudrait me dire ce qu'elle pense. Je le sais bien : dans sa cervelle de Parisienne précoce, trop instruite par la ruine de ses parents, les scènes, la fuite d'une mère coupable, la misère de la boutique paternelle, et la morale équivoque des pensionnats 011 elle a coudoyé toutes sortes de gamines, Stéphanie rêve certainement d'un mariage qui l'installerait pour toujours ici. Je fais celui qui ne comprend rien aux allusions de Maria. De tout cela peu de chose est vrai sans doute; mais l'atmosphère de cette intrigue possible remplit la maison. Claude hier bougonna lorsque je lui reprochai l'inexécution d'un ordre donné par Mlle Clermont : « Le service souffre si tout le monde commande. » Sa femme sort de la lingerie avec affectation dès que la jeune fille y pénètre pour vérifier les raccommodages. La chance improbable de cette
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enfant lui rend de plus en plus ennemis les sens de service.
Improbable certes. Dix ans mal nourrie, dans les internats, la peau de Stéphanie est brune d apparence, avec des reflets glauques, et des places grumeleuses sous les paupières, dans le cou. Les mains pâles, fluettes ont une grâce ; mais les ongles sont vilainement rayés. La mère, une coquine accorte. le père, une sorte de génie furieux et sarcastique, paraissent avoir transmis peu de chose de leur esprit à cette vierge paisible. Stéphanie possède seulement un goût rare. Par exemple, elle conseilla de changer la place de quelques meubles, après avoir étudié mes gravures du xvm^ siècle: et cela de la plus heureuse manière. Maintenant, il y a, dans ma bibliothèque , un coin que Helvétius semble avoir abandonné dans la minute. Débarrassée de dressoirs et de tableaux inutiles, uniquement parée de ses lambris gris, de son argenterie lumineuse sur les cimaises, de vingt fauteuils à médaillons de soie cerise, de la table prête avec le couvert, de ses vasques à rhododendrons, la salle à manger agrée beaucoup mieux aux plus délicats de mes convives .
Le prestige de Stéphanie, ce sont ses atti-
tudes de fillette mince, droite, plate, chaussée d'escarpins vernis, de bas gris perle, vêtue d'une jupe un peu bouffante et courte d'où le corsage roide s'érige, haussant, sur le col à l'empois, cette solennelle frimousse. Stéphanie marche comme jamais ne le sut faire une ballerine notable. Quand elle m'apporte, sur un plateau d'argent, le calice de cristal à longue tige, rempli d'eau de Gontrexéville, j'admire avec émotion la série de ces pas lents et fermes. Le parquet les reflète à rebours. Gomment dire le port de la tête et l'allongement des doigts sous le plateau ? Merveille des merveilles, ma grande levrette russe, Nadine, est presque éclipsée par cette apparition de petite vierge maigre au col de linge éblouissant.
Que Stéphanie semble un centre dans la salle anglaise des William Hogarth ouverte à l'Ouest, par trois fenêtres, sur la grande avenue de la pièce d'eau, et de même, à l'Est, sur le Tapis Vert du Bois aux Daims, c'est un incontestable plaisir pour ma vue. Je l'avoue à ma conscience. Que la voix channante, cristalline et timide plaise à mon oreille, lorsque Stéphanie chante ses vieux airs au clavecin, c'est encore un divertissement précieux pour
mon repos qui s'imagine alors la princesse de Clèves, Agnès, Marianne, Clarisse Harlowe, Pamela, Manon Lescaut, Justine, leurs aventures littéraires et vraisemblables dont ma mémoire ségaye tant. Irai-je, pour cela, m'enticher de Stéphanie jusqu à confier la quiétude de ma vieillesse à cette gamine? — Non.
Hé!... Je me surprends à parler tout haut, tandis qu'arpentant la salle anglaise j'oublie de vérifier si la mère Joséphine a poli les cadres de mes gravures anciennes où persiste l'humour satirique du vieux Londres. Je m arrête brusquement au milieu de la pièce sous la touffe de gui attachée, le soir de Christmas, à la solive du plafond par Stéphanie elle-même. Elle était sur l'échelle double. Ses souliers vernis, ses chevilles en bas de fil gris, sa jupe noire, son tablier rose marquaient les lignes d'une svelte adolescence. Elle penchait son minois. Elle souriait de sa bouche trop large vers le chasseur que j'étais en guêtres et culotte, feutre vert sur l'oreille. Peut-être lui semblai-je agréable dans ce costume d'opéracomique. Nous échangeâmes quelques plaisanteries touchant le gui de Christmas. Je le remarquai bien : ni elle ni moi n'osâmes rap-
peler la coutume qui oblige, en Angleterre, les valseuses à recevoir le baiser du danseur si elles passent, en tournant, sous cette touffe de verdure. Pourquoi Stéphanie n'a-t-elle pas osé? Craignait-elle une galante prière? Non certes. La jeune fille me sait correct et même froid. Au bas du gui elle nouait un superbe ruban écarlate. Je la vis rougir tant que, près de sa joue, le satin n'opposa plus l'éclat de sa couleur. Immédiatement sa joue pâlit, devint livide. Les yeux se fermèrent. Ce fut le trouble d'une seconde. Je quittai la pièce. Je gagnai mon appartement avec de la surprise et de la joie. Dans le cabinet de toilette, au miroir, je m'estimai jeune encore malgré cette barbe à fds d'argent. Ma présence avait ému la pudeur de^Mlle Glermont.
Et pourquoi? En quelques semaines je n'avais certes pu m'intérésser à cette jeune fille de telle façon qu'elle discernât, entre mes témoignages de sympathie, le signe d'une affection moins superficielle, et que, par suite, elle évitât soigneusement toute possibilité de flirt. Débouclant mes guêtres, Claude me demanda si Mlle Glermont devait, tout à l'heure, apporter le grog de Monsieur dans la bibliothèque. Je répondis vivement que je ne prendrais point
de grog ce jour-là, et qu'à l'avenir le maître d'hôtel apporterait lui-même ce breuvage. Ce n'était pas l'affaire de Mlle Clermont, Le ton insolite de cet ordre étonna Claude. Il leva sur moi ses gros yeux, indignés. Claude ne souffre pas qu'on lui parle impérieusement, « comme à un domestique » . Je dus reconnaître que cet excellent serMiteur se froissait. Sans mot dire, il emporta mes guêtres et mes Aetements de chasse. Il me laissa tout seul devant ma robe de chambre, mes chaussures de repos, et ma chemise molle, avec ma stupéfaction.
Avais-je donc si peur de ma secrétaire et de nos brèves causeries à l'heure du grog.'' — Oui : j avais eu peur un instant de chérir et de souffrir.
Hien, depuis lors, n'a troublé Mlle Clermont, ni moi. Cependant je m assure qu il me serait aujourd'hui fort pénible d'éloigner cette enfant. Bien que j'eusse résolu de le faire avant l'arrivée de mes sœurs, j'ai failli lâchement à ma promesse. Cela m'humilie fort. Ai-je cédé à la compassion.^ -^H^ ^^^^ ^ ^^ curiosité de voir si cette pauvre fille se prépare en effet un mariage de raison ?
J'ai défendu que Stéphanie enlevât le gui, à la date habituelle. Je ne sais si elle a compris
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mon culte de ce souvenir. Maria m'a dit seulement que la jeune fille avait, en mon absence, nettoyé, feuille à feuille, cette verdure.
C'est curieux : je n'apprécie pas, comme chaque printemps, l'apparence de ma maison rafraîchie par les peintres et les tapissiers. En vain dans la salle anglaise Claude a-t-il luimême gratté, blanchi les pierres sur toute la profondeur de l'antique cheminée. En vain a-t-il fait couper quatre troncs de hêtre bien moussus pour garnir les vieux landiers de fer. Je ne le félicite que du bout des lèvres, l'esprit ailleurs. Dans la bibliothèque je lis, sans la comprendre, ma Revue des Religions, à l'ordinaire si captivante. C'est que je redoute toutes les hypothèses de l'inéluctable conflit qui s'aggrave entre mes sœurs et moi.
J'observe. xA. vrai dire, rien ne légitime leurs soupçons sur les visées matrimoniales de Stéphanie. Triste le plus souvent, comme il sied à une fille inquiète d'un père très malade, aliène m'a jamais paru jouer clairement le rôle de tentatrice cupide. D'ailleurs, une jeune personne de dix-neuf ans peut-elle user d'un pareil machiavélisme.'^ Comme Emilie j'estime notre Clermont très capable de prêcher à sa
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fille 1 ambition de l'argent, seul bien réel, et de lui indiquer, en moi, un mari possible. Qui lui jetterait la pierre, à ce malheureux? Trompé, abandonné par sa femme, ruiné par elle et par des spéculateurs véreux, enfin paralytique sur un fauteuil d'hospice, il a cent raisons de juger mal ses contemporains, et d'éviter à sa fille, dénuée de tout, ce qu'il nomme « la duperie des beaux sentiments ». Toutefois ces leçons de scepticisme peuventelles influencer une petite pensionnaire au point de la métamorphoser en une Mme de Maintenon experte dans l'art de circonvenir la prudence des messieurs.'^ J'en doute.
Depuis l'arrivée de Félix Reynart, au reste, Mlle Clermoiît ne cache pas que ce pantin la divertit. Les charges d'ateher dont il égayé nos soirs semblent fort appréciées par Stéphanie. Elle ne peut contenir son hilarité. Ses yeux dansent. Elle oublie la dentelle quelle raccommode pour voir le rapin imiter à la perfection les deux lions, le tigre, la panthère, l'ours, le dompteur et même la cage. Il faut l'avouer, dès que Félix consent à laisser là ses mépris de révolutionnaire intègre pour redevenir un joyeux garçon, il nous divertit beaucoup. Il lui arrive de pousser un peu loin la plaisante -
rie. Les jeunes filles rougissent... Elles baissent les yeux un instant, puis éclatent de rire, et se sauvent honteuses. Thérèse se fâche. Robert déplore, chez son cousin, cette absence de discipline morale si nécessaire à une époque de dissolution et d'anarchie. Il commente un article de M. Paul Bourget, sans omettre les trois coups d'échec qui me font mat et me coûtent cinq francs.
Félix prend ses fusains, son album. De chacun il esquisse une caricature. Stéphanie revenue, avec les deux cousines, est la première à s'extasier. Craint-elle de me rendre jaloux .>^ Elle s'en moque bien. Oii sont alors ses calculs machiavéliques, ceux de son père .*^ Pure invention d'Emilie, de Thérèse et de Maria.
Chose humiliante, je m'attriste à 1 aspect de ce désintéressement. Que Stéphanie ne cherche point à m'épouser, fût-ce pour mon argent, cela navre ma vanité. Un Félix, demain, la séduira, l'emmènera. A cette idée, une peine enfle dans ma poitrine, grandit, m'étouffe, s'exhale en un soupir.
J'ai ressenti le même émoi devant toutes femmes, ou fdles qui parurent dans mon entourage. Je les ai toutes aimées, si l'on peut
ainsi nommer cette sorte d'aspiration à l'intimité sentimentale que me valent même une passante et son parfum. A la suivre dix pas, je mimagine aussitôt la félicité d un voyage en mer. accoudé près d'elle sur le bordage, pour admirer ensemble le port de Corfou, les cyprès droits dans l'azur, la forteresse byzantine évocatrice des siècles, de leurs passions humaines, des triomphes et des paniques. Je sens cette inconnue appuyer contre mon bras la tiédeur de son épaule. J'écoute déjà son cœur vibrer avec le son de sa voix. Il me semble que cette' communion de nos esprits devant la nature en beauté, que cette approche de nos personnes frémissantes vont m'assurer tout 1 extrême du bonheur. La -passante double le coin de la rue. Il ne reste rien que mon rêve. Il continue de m'exalter une heure, et plus. Parfois je le retrouve, le soir, le lendemain, la semaine suivante, le mois d'après... Il est dei endroits, dans Paris, où je revis encore tel songe de ma vingtième année intensément. Point de camériste que je n'aie souhaitée pour amante: mais je l'ai dit seulement à une ou deux. Pourquoi mon platonisme ordinaire négligerait-il Stéphanie Clermont.^
Fréquemment, je mesure lajoie qui l'illumi-
nerait, le jour oùellesepourraitcroire maîtress e de céans, et la reconnaissance qu'elle me témoignerait peut-être... A distance, cela me semble délicieux.
A distance.
Cet après-midi, devant le perron, les jeunes gens se sont donné une leçon de terrain, le masque de treillis sur la face, l'épéeau poing. Didactique, Robert Huvelin esquisse ses feintes en trois temps. Son genoux qui avance, recule selon les principes, dénonce le coup qu'il va porter. Félix Reynart profite de cette lenteur méthodique, pour battre le fer, déconcerter, tirer droit, passer: mais il manque la touche. Robert s'efface trop bien. Profitant de la surprise que Félix éprouve, il se fend, il égratigne la manchette du gant.
Contestation. Félix refuse, un moment, d'annoncer le point. Il s'y résigne, un peu pâle, la bouche tirée. Il se replace en garde vivement pour la revanche. Même aventure. Leste, il pointe vers la tête de 1 adversaire qui
gauchement applique le « trompez le fer » du prévôt, et pour cela baisse trop le front. La lame de Félix passe aune ligne du masque, et, comme lui-même s'est découvert, il est effleuré à la hanche pendant son recul... Deux points à Robert qui se ramasse derrière sa coquille et rectifie la position des pieds.
Félix m'a dardé un regard furieux, car j'assume le rôle d'arbitre, et proclame les résultats des passes. Peu à peu il rage. Il ne vise que la tête ou la poitrine. Il s'acharne à lier l'épée. Il tente de désarmer. Robert reste en ligne, attentif. Je crois qu'il se récite les maximes du maître d'armes. Cela devient un vrai duel, un duel d'amis pour le moins. Félix voudrait que sa vigueur et sa promptitude rendissent son cousin ridicule. Il froisse le fer à plusieurs reprises violemment. Ses dents se serrent. Ses mâchoires font saillie sous le duvet de la courte barbe. Toute l'envie que le pauvre porte au riche s'exaspère dans ce maigre corps d'adolescent en chemise de flanelle , en culotte élimée , en leggins boueux . Ce sont deux castes qui se battent par le moyen de ces deux enfants à Fesprit médiocre et naïf. J'admire que les conditions sociales où mes neveux se développèrent les aient si vulgaire-
STÉPHAiME. 'a-
ment conduits à des fins logiques. 11 serait moins Lanal que le riche se dit anarchiste, et le pauvre réactionnaire. Ni l'un ni l'autre ne furent de taille à contredire, par la réflexion sceptique, les influences directes du milieu snob, du milieu bohème. L'avenue Henri- Martin et la rue Caulaincourt ont, de leurs vies spéciales, animé ces deux âmes quelconques. La même instruction classique reçue sur les bancs du lycée Condorcet n a point modifié les caractères. L'un a tout justifié de ses rancunes par l'admiration de Spartacus, et l'autre a tout justifié de ses orgueils par l'admiration de César.
Au bruit des coquilles tintantes, des lames froissées, les trois petites filles accourent avec leur photosphère sur le perron. Juliette raille la posture de son frère. Isabelle s'en moque aussi. Stéphanie contemple en silence. Contre la jupe bouffante et le tablier de soie rose, les bras pendent, se reposent, paumes en dehors. Serrée dans son fourreau beige, Juliette, qui prend les instantanés, pousse un cri de joie parce que le déclic fonctionne presque dans le moment où Tépée vole hors la main de Robert penaud. Félix gambille. Il bondit, en arrachant son masque, à la joie de ces demoi-
selles qui piaillent. Mlle Clermont elle-même a rougi de plaisir. Elle tend au plus loin d'elle ses longues mains qui battent un bravo.
Je vais quérir Thérèse dans le salon. Je la prie d'assister à la victoire de son fils, et à l'amour que lui marque notre impassible Stéphanie. Subitement excitée, ma secrétaire sautille, par trois fois, sur les pointes. Thérèse m'a suivi. Il ne lui déplaît pas que Robert aille piteusement ramasser son arme sous les quolibets d'une Juliette farceuse, toute en fossettes et en boucles, d'une Isabelle se voilant la face, avec la main, pour ne pas connaître tant de honte.
Les champions retombent en garde. Celte fois, Robert double un coupé, avance et tire droit sur Félix qui doit rompre. Un cri aigu a percé l'air. Stéphanie confuse sourit, rougit. Elle a craint pour Félix qui d'ailleurs, en poussant un corps, reçoit sur le biceps un coup d'arrêt. Trois points pour Robert; et repos.
Félix s'assied sur le banc de pierre. Ses longs cheveux noirs lui font un air florentin. Il sifflotte à la manière des merles, puis feint de chercher, à travers quelques feuilles du platane, l'oiseau dont il situe ainsi l'illusion.
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Stéphanie est en extase, bien qu'elle ait, de sa poche rose, tiré une bande à broder, et que, fille modèle, elle pique de ses doigts agiles. Vers la charmille, j'emmène Thérèse. Je lui vante le joli fils qu'elle a. Un enfant de l'amour ! C'est apparent. Thérèse me regarde droit dans les yeux.
— Il souffre... dit-elle... Et moi aussi... Tout manque à son art: les modèles, les bonnes couleurs, les pinceaux fins, la lumière si rare dans la cour qui aère notre logement du quatrième. Je te remercie, tu sais, je te remercie à genoux de nous avoir invités de si bonne heure. J'ai peur que Paris i^e perde cet enfant-là. Quand il se désespère, il sort. Il se distrait, ce qui semble naturel pour Robert, ce qui est criminel pour lui. Il a joué dans une brasserie. J'ai dû me défaire de ma montre et de ma bague. J'ai peur que ça ne recommence. J'ai peur surtout qu'il ne m'avoue pas d'autres méfaits... A chaque coup de sonnette, je tremble qu'un créancier ne vienne le relancer chez nous .
— Il en est déjà venu.^
— Oui.
— Tu n'as pu les payer?
— Non.
5o STÉPHANIE.
Thérèse regarde le sol. Elle marche à pas longs et lents. Elle a croisé les bras contre sa maigre poitrine. Ses cheveux argentés couronnent la douleur de cette face qui fut sculpturale et ardente, autrefois. Sous nos pas craquent les feuilles mortes de l'automne, et qu'on n'a pas encore ratissées dans les sentes latérales. Thérèse et sa haute taille, ses hanches plates enjupe trop légère, trop fanée. Thérèse. .. Quelle vie que la sienne ! Rien qu'un monotone et atroce ennui d'argent. Depuis la première heure, toutes les déceptions, toutes les humiliations, toutes les justes rages.
— Ah ! mon Dieu ! . . . soupire-t-elle.
Elle a levé les mains et les yeux vers l'ogive de branches que font les arbres en feuillaison. La nef de vei-dùre fut taillée par de pieux seigneurs à travers huit cents mètres de bois. Elle a, pour vitrail terminal, le soleil qui éclaire, au bout de la perspective, tout l'espace blond des champs, tout l'espace bleu du ciel. C'est ici le lieu, certainement, d'invoquer le Mystère qui se joue de nos vérités.
Thérèse agite ses lèvres blanches. Que vat-elle me dire encore d'effrayant .»^
Je suis sûr qu'elle eût continué à taire sa détresse, si l'apparence de mes sentiments
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pour Stéphanie ne menaçait le suprême recours de cette mère, l'héritage probable qui, peutêtre, alléchera la cupidité d'un mari pour l'avenir d'Isabelle, et qui, du moins, assurera la patience des créanciers pourl'avenir de Félix.
— ïu me comprends? Tu me comprends, n'est-ce pas?
Avant cette question, Thérèse s'est brusquement arrêtée. Elle n'ose pas me supplier, en une phrase nette, d'écarter Mlle Clermont. Ma sœur conçoit l'excès de son égoïsme et qu il veut interdire à mes dernières années de force un bonheur possible.
Afin qu'un jeune sacripant désintéresse ses créanciers, afin qu'une petite fille avide ne se veuille plus déshonorer dans les coulisses, il faudra que j'exclue cet espoir suprême. Ma sœur ne se dissimule rien de l'avilissement où elle sombre. Ne me prie-t-elle pas de renoncer, de tuer ma joie dernière, de sacrifier ma félicité prochaine et, sans doute, brève aux appétits de ces enfants immoraux.'*
Le passé doit-il s'anéantir pour que l'avenir jouisse?
C'est toute la pensée de Thérèse qui me croit épris de Mlle Clermont. La malheureuse a conscience de l'immolation qu'elle réclame, du
crime qu'elle m'impose. Car Stéphanie, rejetée de notre milieu, où donc ira-t-elle? — A la rue ?
Je soupçonne cette clairvoyance et ce conflit dans l'âme tragique de Thérèse. Nous parvenons au centre de la verte nef, au rond-point où les huit routes aboutissent, ancien rendezvous de chasse pour les équipages des huit châteaux voisins. Le socle de la Diane est entouré par un banc de pierre courbe. Je m'y suis laissé choir. Je considère ma sœur tournant le dos à la lumière accourue par le transept de l'avenue qui coupe ici la nef d'ombrages. Thérèse reste là dressée, grande ombre que cerne un étroit halo d'or. Si j'aimais Mlle Glermont, ce serait la mort réelle que me prescrirait, à cette heure, cette haute femme couronnée d'argent.
Ma chienne Nadine arrive au galop. Elle me retrouve enfin. La levrette blanche flamboie, bondit, manifeste son amitié par mille gambades que suit le panache de sa queue semblable à une magnifique plume d'autruche. La beauté de cet animal héraldique et la laideur de notre peine humaine se confrontent. Un peuple d'oiseaux piaille dans les branches... La tourterelle roucoule. Et nous sommes là,
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frère et sœur, à nous méfier, en excusant, l'un et l'autre, les causes de notre mépris réciproque. Combien elle souffre, Thérèse, de mapparaître ainsi mendiante, cupide, féroce !
Enfin, jai balbutié quelques niaiseries sur les frasques habituelles aux adolescents, et qui ne se répètent pas, ou peu, qui ne gâtent pas leur caractère à jamais. Thérèse s'est remise en marche, à longs pas. Ses souliers de mauvaise toile grise se mouillent dans la terre.
— C est qu il devient très inquiétant, Félix... Quand on est pauvre, il ne faudrait pas connaître de riches. Robert a perdu mon fils ! Oh! sans le vouloir! Ecoute. A la mi-carême ils ont résolu de festoyer. Huvelin refusait à son fils la somme nécessaire. Alors, ce garnement offrit à sa mère d'aller lui-même payer une facture de six cents francs, sous prétexte de présenter quelques observations au tailleur. Il a présenté les observations et gardé l'argent pour le souper de carnaval. Oui. Voilà ce dont est capable ce jeune homme modèle! Ça l'étonné? ^îon.^ Tu ris, toi... Moi, je ne ris pas... Pour assister à cette orgie Félix a voulu un habit, du linge. Et il a commandé un trousseau de noctambule. Oui, mon cher: lui, si négligé d'habitude, si rapin, il a voulu faire
y, STEI'HAME.
le snob. Bref, le tailleur et le chemisier sont venus pour toucher leurs notes; et, comme l'aspect de notre logement leur inspirait quelque défiance, ils ont exigé le versement immédiat. Je les ai d'abord contentés avec un petit acompte. Leur encaisseur malheureusement s'est présenté de nouveau, en mon absence. Il a efiFrayé ce petit qui, dans l'armoire, prit l'argent du terme, et s'acquitta. Je sais bien que ce n'est pas un crime. Pourtant Félix connaît la situation. Comment oublieraitil que nous ne pouvons pas, nous, retrouver l'argent si, tout à coup, il disparaît... M ma peine, ni les chagrins de son père n'intéressent Félix assez pour qu'il nous épargne ce genre de tourments. Après la concierge et sa quittance de janvier, l'huissier et ses assignations m'ont encore abîmé l'existence. J'ai pu, grâce à Emilie, grâce à toi, arrêter les poursuites; mais nous avons reçu notre congé. Il va falloir déguerpir, découvrir un autre appartement, vivre en un quartier oii les fournisseurs nous consentiront moins de crédit. Le déménagement grèvera notre petit budget. J ai fait trois ou quatre scènes à Félix dans l'espoir de l'influencer. Devine ce quil m'a répondu: « Je ne m'explique pas comment je suis un bandit
pour avoir payé mon tailleur avec l'argent du terme, tandis que Robert n'est qu'un farceur pour avoir payé un souper avec l'argent d'une facture. :» Naturellement, j'ai tâché de lui démontrer que l'acte de Robert n'entraînait pas de conséquences graves, tandis que l'autre nous humiliait atrocement. Féhx a déclamé contre la « répartition de la richesse sociale » . Il a déclaré « vouloir vivre sa vie ». Il a menacé de nous abandonner, et de s'installer, tout seul, à Montmartre. Le malheureux! Il n'est pas capable de gagner dix sous avec ses barbouillages d'impressionniste. Et ses dessins classiques, il n entend pas les vendre parce que « cela nuirait à la réputation de son art ». L'art avant tout î . . .
Thérèse s'est tue. Que lui répondre.'^ Son fils a volé. Il n'a volé que sa mère ; mais il a volé, sachant que sa mauvaise action désolerait les siens, et leur rendrait tout plus difficile encore. Robert, lui, n'a-t-il point volé ? Il me semble que son larcin n'est qu'une manière d'espièglerie. On s attriste en songeant à la faute de Félix. On sourit en imaginant celle de Robert. La première appartient au drame, la seconde au vaudeville. Pourquoi ? Le vol est le même, commis par le pauvre, commis par le riche.
Et, cependant, du fond de ma conscience latine, forgée par le Sénèque et le Cicéron du collège, ma spontanéité condamne l'un, plaisante l'autre. Cette injustice dépend de mes nerfs, de mes muscles, de mon sang, de mes os.
Ma sœur et moi, nous nous regardons en silence. Puis mes consolations verbales et insignifiantes torturent la déçue. Elle s'affaisse sous l'élan du marbre olympien qui domine ce désespoir et ma tristesse. Autour de nous tout se glorifie dans la lumière des Rameaux. Les huit avenues du rond-point s'irradient vers les divers aspects de la campagne. Collines aux forêts bleuâtres, villages étages minuscules et brillants, prairies verdoyantes, perron majestueux, route infinie vers la pure clarté du ciel, c'est vous seuls que les oiseaux en amours chantent, éperdus. J'ai pris la main de Thérèse, ces doigts que l'aiguille a picotés maintenant. Je les portai jusqu'à mes lèvres fraternelles . Thérèse voudrait davantage. Après cette confession, elle espère ma promesse d'écarter la peur que lui cause la présence de Stéphanie dans ma maison. Je voudrais lui dire que Stéphanie s'en ira bientôt, que j'hébergerai Félix chez moi. Je vais le dire.
Je ne puis.
STKl'HAME. 5-
Est-ce étrange !... Une petite fille laide, prétentieuse... Au reste, accepterait-elle le mariage si une audace absurde, tout à coup maîtresse de moi, le lui proposait ?
Les insinuations de la cuisinière, les mines du maître d'hôtel, les critiques de mes sœurs ont suffi pour me loger, dans le cœur, plus que dans la tête, je ne sais quelle ridicule attente de félicité puérile, idyllique. Je ne saurais loyalement promettre ce qu'il convient à ma sagesse de souhaiter.
Cependant ma sœur a repris sa lamentation. Et voici que je suppose l'imminence d'aveux plus difficiles. Sous ce visage morne, des craintes vivent, pires que celles exprimées par le frisson de cette bouche. La levrette a compris la gravité de notre entretien. Elle se couche à nos pieds. Elle allonge son museau étroit sur ses pattes fines et jointes. Elle réserve à nos yeux tristes le reposoir de beauté que forme ce noble corps de soie.
Nous apercevons Emihe qui s'avance lentement, la tête épanouie dans le halo de l'ombrelle, et qui. de loin, nous interroge joyeusement.
— Nous parlions de Félix... ai-je répondu.
— Et de Robert. . . ajoute vivement Thérèse
qui entend excuser son fils par l'exemple de son neveu.
— Ah ! tu lui as dit ?. . . ^
— Il le fallait bien.
Thérèse s'accuse à présent. Elle aurait dû tenir ses enfants loin de nous. Le spectacle de notre aisance les a dévoyés. Au lieu de vouloir un habit de trois cents francs pour fêter la micarême, Félix, avec les rapins de son âge vêtus de feutres et de velours à côtes, eût chanté des scies au cabaret des Quat'z'Arts, en grignotant des œufs durs et en buvant des bières à six sous le bock. Isabelle aimerait la cuisine quel on fait soi-même après l'aubaine du marché. Elle ne souhaiterait de l'existence que les voluptés comprises dans l'amour d'un mari comptable à dixhuit cents francs.
Thérèse se reproche rudement la folie d'avoir, trois mois avant la première de Junon, loué l'appartement de lavenue Kléber, engagé un domestique, meublé un salon, organisé des festins. Elle eut parfaitement raison, jure Emilie. Ne seyait-il pasque I\eynart,dans un décor favorable, empruntât une énergie meilleure à cette foi tangible des siens en lui? Je rappelle combien les maîtres vantaient, alors, les diverses parties deJunon. Le vieux César Franck n'est-
il pas venu aux réceptions de l'avenue Rléber, approuver l'œuvre de son disciple ? Rêver avait remué ciel et terre en faveur de Junon. Pourquoi Thérèse n'eùt-elle pas eu confiance, elle aussi? Elle surtout.
La malheureuse nie.
Six mois de vie brillante avait corrompu l'âme des enfants. Ils n'avaient pu se résigner ensuite aux conséquences de cette soirée funeste. Lne fois encore, nous déplorons l'absurde indifférence de l'auditoire aussitôt distrait, pris de toux, séduit par les entrées des retardataires dans les loges, murmurant l'ironie et l'indulgence dans les couloirs durant 1 entracte, puis influençant la critique peureuse d'exprimer un avis trop contraire aux impressions de ce public frivole, et de perdre ainsi l'autorité si précaire du feuilletoniste.
— Ah ! s'écrie Thérèse, Rodolphe a voulu faire trop grand, trop beau. Les imbéciles n'ont pas compris. Et ceux qui comprenaient ont été lâches devant la puissance de la bêtise générale... S'il se fût abaissé jusqu'à elle, on eût applaudi. Les plus fiers, les plus illustres eussent applaudi. Il a voulu penser selon sa conscience d'artiste. Ah ! quelle duperie que la vie pour le Beau et pour le Bien I . . . Quelle duperie ! . . .
6o STÉPHANIE.
— Tu es ingrate, proteste Emilie... La Providence t'a donné le plus magnifique amour de poème.
— Ne te moque pas de cela... Ne te moque pas de cela ! C'est tout ce qui me reste, c'est tout ce qui, pour moi, remplace les satisfactions de votre argent. Ce qui les remplace bien au delà de votre mesure, grâce à Dieu î... Bien au delà ! . , . Oh ! tu ne peux pas comprendre ça, toi qui, à vingt ans..., à vingt ans ! as épousé un vieillard pour sa fortune. . . Oui, pour sa fortune. Toi. A vingt ans !
— Thérèse ! . . . fait Emilie impérieusement. De la sueur perle sous les cheveux blonds.
Elle mouille le frontquise ride, les tempes qui pâlissent. Emilie secoue sa grosse tête.
— Hein ! quel caractère ! il faut qu'elle me jette à la figure mes vérités... Hein.^
Emilie essaie de rire ; mais la colère aussi lui sèche la langue et les lèvres. Thérèse, à distance de nous, s'est assise. Elle s'accoude sur ses genoux. Elle cache sa tête dans ses mains. Evidemment, sa douleur se métamorphose en haine. Et je me demande comment éviter cette querelle entre mes deux sœurs, cette querelle d'ailleurs périodique, à peu près trimestrielle .
STEPHANIE. 6i
— Vous n allez pas vous chamailler, mes colombes ! Avez pitié d'un frère.
— J'en ai vraiment assez de toutes ses ironies... déclare Thérèse... Si je suis pauvre, si je ne puis me gaver du matin au soir, moi, j'ai du moins la satisfaction de n'avoir rien donné dans ma vie à l'intérêt, à l'argent, à l'ignoble argent. Je puis marcher la tête haute, comme Rodolphe, avec notre idéal d art, de noblesse et de probité. Si mes enfants ne nous suivent pas, tant pis pour eux! Nous leur aurons montré l'exemple. Nous aurons accompli notre devoir.
— Crois-tu."^... demande froidement Emilie.
— Comment.^
— Oui. , . Crois-tu ?. . . Crois-tu qu'en suivant ton instinct, toi, à vingt-deux ans... crois-tu qu'en épousant un joli garçon, pour ta chair, crois-tu qu'en te livrant à ta passion, tu as accompli un devoir très difficile .^^ Crois-tu qu'en aimant avec furie, sans penser, une minute, à l'avenir des petits qui devaient naître, crois-tu que tu as accompli vraiment un devoir sublime.'*.. Tu as été une amante. Soit! Une mère?... — Non ; non. La preuve, c'est le résultat d'aujourd'hui. Ton fils et ta fille sont dans la détresse... Ils te le reprochent! Et ils ont raison... Ils ont raison... Tu as tout cal-
culé pour ton plaisir. . . Rien pour leur vie !
— Oh! c'est abominable! C'est révoltant, ce que tu dis là! Moi, je n'ai rien fait pour mes enfants? Moi qui veille pour raccommoder leurs vêtements, moi qui sors avec mes bottines percées pour que ma fille ait des rubans frais dans ses cheveux.
— Trop tard, cela. II fallait les aimer aua«/. 11 fallait prévoir leurs vies avant... Tu as voulu seulement te divertir dans les bras d'un homme agréable. Tu ne t'es pas mariée moralement. Non. Car tu n'as rien fondé sur le mariage de ce que le devoir social nous prescrit : une famille... Tes enfants sont déjà des antisociaux... Des haineux, des furibonds. Je commence à réfléchir sur l'intimité qui réunit ta fille et la mienne. Je m interroge sans cesse pour deviner si ta charmante cabotine ne viendra pas à vicier l'âme saine de Juliette.
— C'est trop fort ! Comment, tu oses dire cela! quand Robert vient d'emmener Félix souper avec des créatures, après l'avoir poussé bêtement à s'endetter!
Je melève alors, et, simulant la plaisanterie, je leur propose quelques pas de promenade. Inutile. Thérèse s'exalte. Debout, elle crispe ses mains sur ses bras croisés. Elle avance un
profil aigu, criard. Assise au large, Emilie s'appuie sur la canne de son ombrelle vigoureusement plantée en terre. Blanche et rose, potelée, couverte de joyaux, son autre main souligne les énergies du discours. Je proteste :
— Voyons, voyons! ^ous recommencez la guerre d'il y a vingt ans. Ce n'est pas très parisien...
Thérèse se retourne vers moi :
— Et tu la soutenais alors, toi, contre papa, contre maman. Tu les traitais de « romantiques », parce qu'ils ne voulaient pas que leur fille cadette échangeât sa jeunesse contre le magot d'un HuveHn. Ça les révoltait, ces braves gens... Toi, ça te plaisait, l'argent. Tu n'as jamais vu que ça dans ta vie. Mettre quatre sous de graisse et trois sous de parfum dans un flacon de cinq sous pour le vendre six francs aux Antilles et au Brésil, ça ta paru toujours le but de la création.' Tu as lâché, pour ça, ta Hcence, les lettres. 11 y a autre chose, tout de même, au monde!
— Tu n'es pas indulgente, ma chérie !
— L'êtes-vous pour moi ^ ^ ous me reprochez mon d&intéressement, la noblesse d'un amour unique, tout ce qu'il y a de généreux dans l'univers, 1 idéal auquel j'ai sacrifié mon être. . .
H STEPHANIE.
— ... Et tes enfants.
— Ce n'est pas vrai. Ce n'est pas vrai, Emilie I Je n'ai pas sacrifié mes enfants à ma passion.
— Les résultats le prouvent. Que vas-tu faire de Félix.^^ Que vas-tu faire d'Isabelle .►*
— Ils ont le temps de changer à vingt et vingt-trois ans. Ce sont encore des mioches..., de pauvres mioches. Nous verrons.
— Eh bien! nous verrons.
— Quoi.»^ Tu voudrais me faire reconnaître que le devoir d'une jeune fille est de se marier, pour l'argent, avec un vieillard chauve.*^
— Un vieillard...
J'interviens, et rétablis le réel.
— Voyons, Thérèse. Huvelin avait quarante-cinq ans à peine. Très sportsman, il était d'une élégance et d'un chic que peu de jeunes gens possèdent. Il montait à cheval parfaitement. Je crois qu'à la place d'Emilie je l'eusse préféré même à ce Larive de vingtquatre ans, myope et voûté, un peu sale, qui transpirait des mains.
— Je mourrai donc sans que Thérèse me pardonne d'avoir évincé cet avorton.
— Oh! Emilie! Rappelle-toi : tu l'adorais avant de connaître Huvelin. Larive t'aimait.
Tu n'as que trop pleuré lorsqu'il a fallu te décider entre les deux. Entre l'amour et l'argent.
— Tu m'avais alors monté la tête.
Je mets les choses au point :
— Et comme Larive était sous-lieutenant du génie, nos imaginations le prenaient pour Bonaparte. Au bout du compte, il a donné sa démission... Il est devenu entrepreneur de bâtiments à Philippe ville. Bonaparte s'est fait gâcheur de plâtre, pour l'argent, pour l'ignoble argent.
Emilie éclate de rire un peu trop vite.
Thérèse hausse les épaules. Elle sent qu'elle a le dessous. Silencieuse, un instant, elle regarde ses souliers de toile mouillés, éraillés, sa jupe d'étoffe mince, ses doigts piquetés par l'aiguille, et puis relève la tête. Elle invoque sans doute l'avenir qu'elle voudrait resplendissant comme le soleil de l'avenue, et sur l'épaule en marbre de la Diane chasseresse.
— Mes pauvres enfants!... gémit-elle...
Faut-il vous apprendre que l'argent seul mérite tous les sacrifices, tous les avilissements. Ah ! il est vrai qu'il récompense largement ses dévots.
Le geste embrasse la magnificence du parc,
le troupeau de daims qui traverse au galop la pelouse, qui longe la pièce d'eau, miroir pour l'élan des bêtes gracieuses et lestes.
— Mlle Clermont doit se plaire ici. Je la comprends.
Nous sommes retournés lentement, tous trois vers le château. Emilie a fait les premières avances de réconciliation. Elle a vanté un dessin de Félix. Les deux sœurs ont fini par s'embrasser, très tendres, sanglotant un peu.
Je devrais certainement prendre avec moi ce Félix, le tenir sous ma coupe, ici, le modifier de mon mieux, le nourrir bien, le conseiller. Son impertinence m'agace tant!
Sur le perron, il esquisse, avec Stéphanie, ma foi, une gavotte qu'acclament Juliette et Isabelle.
— Mademoiselle Clermont, je crois que c'est votre heure de correspondance.
Stéphanie, instantanément, se fige. Le ton rogue de mon avertissement la métamorphose. Sans un mot, elle exécute un demi-tour de poupée mécanique, et gagne son bureau de secrétaire.
Le visage de Thérèse s'est, alors, éclairé... Moi, j'ai brusquement souffert. Mon souffle
st précipité. J'ai craint mes étouffements si
se
dangereux
A qui verserai-je l'inéluctable douleur A moi?
A l'une?
Aux autres?
Voilà huit jours que j'ai prié vertement Stéphanie de songer à la correspondance. La jeune fdle me boude. Elle se défend aussi de toute gaîté. En vain Juliette, Isabelle la convient à leurs distractions. 11 a fallu mon ordre formel pour obtenir qu'elle apprît les rudiments du tennis. Mon soin de lui commander une raquette chez Williams, de la lui offrir, n'a déridé qu'un instant Mlle Clermont. Nous sommes en froid. Cette apparence calme un peu mes sœurs. Emilie a rabroué Maria qui revenait à ses commérages durant une visite de mon aînée dans les cuisines où elle aime qu'on expérimente, devant elle, les recettes des plats fias. Femme d'ordre, elle a même examiné les comptes de Stéphanie, prodigué ses avis, et complimenté la jeune intendante :
— Elle a (le la tête, cette petite. Elle a de la tête : certainement.
Ce dimanche matin, après quelques jours pacifiques, la saison radieuse ayant apaisé les rancœurs de chacun, je me félicite de mon aise physique dans la cour de l'Est où rougeoient à merveille les cinq corbeilles de géraniums, centres des cinq pelouses.
En corsage bleu, jupe blanche, les bas bleus et souliers blancs, cette nymphe bien tendue, c'est Isabelle. Par la grille elle regarde les lapins se poursuivre à l'ombre des marronniers dont la masse concave et touffue s'ouvre au milieu sur l'infinie perspective du Tapis Vert. Je ne me hâte point. Je me réjouis trop de sentir, à chaque aspiration, ma plèvre sans adhérences fâcheuses, mon rein gauche normal et que rien ne tiraille intérieurement, mon torse et sa soufflerie en bon état. Plaisirs qu'ignore la jeunesse. A mesure que raccourcit la durée probable entre le présent et la mort, il naît, parmi d'autres satisfactions, celle d'estimer exactement les trésors d'une santé à chaque minute plus précieuse. Ce matin, je salue les forces de la nature dans le jeu de mes muscles à la fois durs et souples que l'usage des haltères quotidiennement
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améliore. Jamais, en aucun temps, je n'eus une conscience aussi triomphale de ma vigueur. Jamais coquetterie plus joyeuse ne se plut au miroir qui, là-haut, révéla mes joues sanguines, mes dents nettes, mes yeux vifs, la lueur de mon front creusé par une seule ride. Je me trouve en humeur de comprendre que Mlle Glermont se résigne au mariage avec mes biens, en tolérant quelques années leur propriétaire.
Ce doit être le sentiment aussi de ma nièce. Elle me tend la main, loue ma bonne mine, et, parbleu! s'inquiète de ma verdeur. Au bout des compliments, comme par hasard, Isabelle développe cette tirade machiavélique :
— Je regardais la gamme de verts lumineux et sombres. Ah! l'impuissance des peintres! Oui : Millet dans son tableau du Printemps, Diaz en quelques toiles, Monet parfois, surent interpréter certaines parties de cette opulence. Aucun n'en fixe l'ensemble. Mon oncle ! Pas d'ironie. La réflexion n'est pas de moi. Non. Mais de la petite Clermont. Cette fille est un peu sotte. Cependant la peinture l'intéresse. Elle reste des heures à contempler mon frère quand il barbouille. 11 prétend lui donner des leçons. La pauvre! Quelles leçons! Enfin,
puisqu'ils s'entendent... J'ai envie de les unir en justes noces.
— Pourquoi pas?... me suis-je écrie vivement... Ce serait fort gentil.
Isabelle, durant tout ce discours, feignit de vouer le principal de son attention au ruban de son soulier. La bonne comédienne n'a pas commis la faute d'examiner ma figure. Au reste, la promptitude de ma repartie a suffisamment trahi le réel de ma colère.
J'enrage tout à coup. Non parce que je suis jaloux de Stéphanie, certes; mais parce que je devine, dans cette tirade, une agression de la famille Reynart contre ma liberté. Félix veut compromettre Mlle Clermont, et que je craigne d'être dupé en l'épousant. Comme je simule toute indifférence, la sœur m'ouvre brutalement les yeux.
Après tout, il se peut que Stéphanie trouve à son goût le rapin. Moi présent, l'aflectation qu'elle met à le fuir, depuis ma sévérité de l'autre jour, serait une manière de prudence : donc une preuve. Ces enfants se plaisent.^ Chose naturelle. Allons! Thérèse n'a plus à trembler pour son héritage.
Pourtant, chez ses camarades, Félix caresse les modèles. Il ne doit pas admirer la grande
bouche de Stéphanie, ni le front bosselé, ni la peau de canard. Alors, si le polisson entreprend cette aventure, c'est pour exciter ce que, dans leur absurde hypothèse, il appelle ma jalousie, ma jalousie possible. Félix veut m'irriter contre la pécore. Voilà des calculs assez honteux..., et que la future actrice a tirés de ses comédies.
Ou non. Il est si naturel que mis en relations, une fillette de dix-neuf ans et un rapin de vingt-trois suivent l'instinct de l'amour !
Isabelle m'a certainement averti exprès. Il y a manœuvre... Alors Stéphanie n'aime peutêtre, du rapin, que les cocasseries. Les Reynart calomnient cette infortunée créature. C'est odieux.
J'examine Isabelle. Elle guette mon trouble en dardant de furtifs regards, à l'ombre des cils: ce qui la dénonce. Mlle Clermont est innocente.
A moins (^'il y ait, à la fois, inclination franche de Stéphanie pour Félix, et manigance de ce fourbe que la sœur guide.
C'est cela.
Félix séduit ma secrétaire afin de la perdre dans mon esprit ; et la sotte se laisse prendre aux flagorneries de ce polisson.
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11 me vole Stéphanie comme il a volé l'argent de sa mère.
Que m'importe, d'ailleurs?
Seulement, puis-je laisser cette mauvaise action s'accomplir? Clermont m'a confié sa fille. Je dois veiller. Je le dois.
Isabelle ne cesse pas de m'observer en dissertant sur les poètes et sur les peintres qui traitèrent du Renouveau. Il sied que je me calme.
Le soleil tiédit nos visages. La fraîcheur de l'air devient savoureuse... Isabelle est agréable à voir. Elle ressemble à une modiste anglaise endimanchée pour une partie de canot sur la Tamise de Kingston. La comédienne soigne sa démarche et ses gestes. Elle inspecte souvent les lignes de son ombre. Nous louons les oiseaux qui gazouillent sur chaque branche du jardin. Ils forment un prodigieux concert. Isabelle regrette qu'ils ne puissent imaginer combien nous les admirons. Cela, pense-t-elle. centuplerait leur joie. Ne leur suffit-il pas de se contenter eux-mêmes ? demandai-je. La jeune fille nie de la tête. Il lui faut les approbations extérieures. Sa cousine qui les prodigue la satisfait; Nous entamons l'éloge de Juliette Huvelin. Elle est «si bonne», assure
Isabelle. Prononcée de cette façon, l'épithète exprime moins de reconnaissance que de mépris et d'apitoiement. Je détourne la conversation.
Isabelle ignore exagérément les crimes, les accidents, les scandales que les journaux servent chaque matin à notre curiosité, et qui sont la principale matière des propos. Comme sa mère, la jeune fille professe la religion exclusive de l'art. Elle n'octroie à son frère nulle estime. La voilà qui compare encore aux fragments de verre coloré qu'on agite dans un kaléidoscope les taches saugrenues dont Félix empâte ses toiles, au nom de Cézanne et de Monet. Isabelle se veut classique autant que Robert. Pourtant elle déteste l'âme calculatrice de son cousin. Depuis la cravate jusqu'à ce goût pour Torquemada, tout est le résultat d'une arithmétique dans l'esprit du snob. Isabelle le démontre avec acrimonie. Ce petit Huvelin espère, à force de réaction, connaître les gens titrés, s'introduire dans leur monde, peut-être acheter des armoiries romaines. Isabelle hausse les épaules. Elle ricane. Tant d'hypocrisie l'indigne. Ce dimanche matin, elle a dû se leVer, se vêtir dès l'aube pour assister à la messe que le curé du village pro-
chain célèbre dans la chapelle du château ; cela en vertu d'une fondation pieuse de feu la marquise. Robert Huvelin exige de sa mère, de sa sœur l'acte édifiant. Isabelle n'a pas voulu refuser à ses parents de les accompagner. La dévotion obligatoire l'exaspère. Dans la figure un rictus persiste. Interrogé sur mes sentiments religieux, me voilà fort en peine de répondre à l'appel narquois de ma nièce. Sur son épaule, elle fait tourbillonner l'ombrelle bleue. Isabelle réclame de moi toute la sincérité. A mesure que j'avance en âge, le pari de Pascal me tente quelque peu. Tout de même, s'ils étaient vrais, le ciel et l'enfer.^ Bien que, depuis le baccalauréat, je me sois écarté des sacrements, j'ai toujours eu le respect des institutions catholiques. Isabelle sourit plus amèrement. Cela m intimide : et je m'empresse de rectifier : Renan m'a séduit. Poincaré toutefois me déconcerte. Par la voix de ce mathématicien, la science s'avoue restreinte, petite, infime au milieu des forces inconnues qui régissent les nombres des mouvements créateurs. Ces forces inconnues ne peuvent-elles se nommer Dieu.'*
— Ou X ou tout signe algébrique..., rétorque Isabelle... ; et de pivoter sur un talon.
Voici M. le curé qui fond sur nous au yoI de sa bicyclette. La pèlerine noire s'étale comme les ailes d'un grand oiseau. A quelque distance, il saute légèrement, et nous honore par un large salut de mousquetaire. Sa sveltesse, la longueur de son menton, le font pareil au roi d'Espagne Alphonse XIII. Sa bonne humeur brille autant que les boucles de ses souliers, que ses dents de jeune poulain. Le fds du jardinier s'est précipité sur la chaîne de la cloche, et sonne comme le bedeau lui-même. Apparaît la famille du régisseur derrière son chef à moustache guerrière, la maman toute ronde, la bru et son poupon, le fds encore militaire d'allures, et qui se dandine. Suit la fille du brigadier-garde en chapeau de roses, les petites servantes du jardinier, en tignasses blondes, la mère Joseph avec son chapelet. Nous nous introduisons dans la tribune. De temps en temps je donne ainsi l'exemple de la piété aux pauvres gens, car ils n'ont d'espoir possible que par delà le tombeau. Cette excuse me justifie mal auprès d'Isabelle. Vite elle se mord les lèvres pour ne pas rire à cause de ma pâleur que je perçois subite et angoissante. Mlle Clermont est entrée. Elle s'agenouille à l'écart. Ma nièce aussitôt la taquine, l'accusant de participer,
sans foi réelle, aux rites. Stéphanie se guindé, ne répond rien. Derrière sa mère majestueuse et poussive, derrière sa sœur rose et riante, Robert entre, un gros livre d'heures aux mains. Il me souffle dans loreille que sa tante, que Félix ont refusé de venir, et qu'il juge extravagante cette suffisance d'esprits forts. Lui se prosterne, s'agenouille, murmure. On voit ses chaussettes de soie à baguettes vertes, entre ses souliers de daim et son pantalon tabac. Mal éveillée. Emilie bâille encore. Elle bâillera tout le temps de la messe. M. le curé officie saintement, simplement. Parfois il s'émeut en priant. Evidente, cette confiance dans les Evangiles vous en impose.
Je linvite à notre petit déjeuner. Stéphanie le mène à travers la maison, et l'enfilade. Il serre la main de Claude qui vient de poser le plateau sur le perron du parc, oii chacun se case. Robert sourcille. Juliette s'esclaffe à la dérobée. Isabelle lui assure à l'oreille que le serviteur du Christ doit le respect aux humbles, aux maîtres d hôtel mêmes, La profusion des friandises effare M. le curé. Entre la chocolatière, la théière, la cafetière dont largent étincellent, le bon prêtre ne sait vite se décider. Les confitures, le miel le tentent aussi; et le cake avec
ses raisins de Corinthe. Gentiment il avoue son embarras. Néanmoins, il veut satisfaire son appétit. Car le jeûne est terminé pour lui. C'est M. le doyen qui dira la messe de onze heures au village. Robert houspille Ernest et le presse de verser le chocolat du prêtre. Juhette lui beurre une tranche de cake. Avec empressement on lui avance un fauteuil, tandis que je l'invite à se couvrir. Le brave homme multiplie les révérences pour les dames, et les mercis pour le laquais. En silence nous dégustons nos breuvages, nous mordons nos pâtisseries. La biche sortie du buisson nous examine de son gros œil en saillie, risque un pas, se lèche tout à coup le dos. Du fond des douves, les lévriers l'insultent. Dédaigneuse et cambrée, la bête, d'en haut, les défie en se rengorgeant. Elle arrache avec impertinence les folioles de la haie. Robert laisse refroidii' son thé pour causer avec l'ecclésiastique, mais ne s'aperçoit pas que le digne homme préfère consacrer toute son attention à l'épaisseur du chocolat, à la saveur du cake et à la propreté de ses gestes. Isabelle me fait signe d'écouter mon neveu. Il s'informe de la ferveur régionale. Candide et net le cure avoue maintes défections qui le navrèrent. Pourtant il a gardé
la plupart de ses paroissiens. Il s'occupe de les distraire. Les attraits de la photographie sont efficaces. Dans l'église, le soir, il rassemble des catéchumènes qu amusent les projections : vues de Jérusalem, tableaux célèbres aux sujets bibhcjues, atics aussi du Levant, de la Chine, des Amériques. Un ingénieux système d'abonnement lui permet de renouveler la série de clichés qu il loue. Et le curé se félicite de rendre par ce moyen la religion tentante. Robert Huvelin admire, grave et le front ridé. Il s'engage à fournir ses clichés, ceux de ses intimes. Il entrevoit une œuvre à créer. Il inscrit sa mère incontinent parmi les fondateurs, puis moi. La politesse m'empêche de contredire. L'ecclésiastique se confond en remerciements; et il époussette, de sa main rugueuse, sur la soutane, les miettes du cake. Stéphanie brosse la manche du prêtre, à distance, le bras tendu, et les doigts agiles. La posture de l'enfant est comme toujours ravissante. Je me complairais davantage au spectacle de cette petite fille svelte et mécanique ; mais je sens qu'Isabelle m'épie. Bien qu'à ce moment je lui tourne le dos. certes la cabotine observe, constate, déduit. 11 faut que je me dérobe à mon plaisir. Le faut-il.*^ Et pouiquoi.^
8o STEPHANIE.
Vraiment, la désagréable chose que d'être surveillé par toute une famille avide!
Stéphanie, ce matin, demeure près de nous. Elle jase un peu. Elle goûte aux fruits confits. Elle raille Juliette dont le chapeau chargé de fausses mandarines est un chef-d'œuvre de ridicule coûteux. Stéphanie a perdu sa contrainte comme elle la perd durant les aprèsmidi où les deux garçons courent les routes dans l'automobile d'IIuvelin. Veut-elle, par le contraste de ses façons, me persuader de son aversion jDour Félix, puisqu'elle s'égayc s'il n'est point là, puisqu'elle se renfrogne s'il l'approche, en ma présence** Alors c'est qu'elle redoute, pour ses projets de séductrice, ma jalousie.
Il se peut aussi que la jeune fille veuille imposer de la réserve au rapin après quelque galanterie trop audacieuse. L'écornifleur est capable de tout, afin de me la rendre odieuse, cette enfant! Toute la matinée, il paresse au lit, la pipe en bouche, il empeste tout l'étage. Ainsi croit-il protester contre les habitudes religieuses du dimanche.
Mes chers neveux m'agacent, A leur âge on a la sottise téméraire. On embrasse le bloc d'un parti avec ses exagérations, ses inepties, ses
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intolérances, ses haines simplistes. Félix et Robert me semblent aussi près de la bêtise, bien qu'ils y courent par des chemins opposés. Combien je préfère Juliette, cette baby de dixneuf ans, gourmande, potelée, joyeuse! La voici prête à pleurer tout de suite parce que je contrarie d'un signe sa turbulence, et l'empêche de gâter la denture des chiens en les bourrant de sucre. Le nuage d'une larme brouille, une seconde, ses yeux que distrait heureusement 1 apparition, sur la côte, d'une automobile bourdonnant.
Je reconnais la Dietrich de l'amiral. Elle grandit là-bas, tourne et s'engage dans notre route. Juliette s'excite à l'espoir de jouer avec Mme de Helgoët une partie de tennis. Cette jeune femme y est fort adroite. Elle n'arriverait pas de si bonne heure, pour un motif autre que celui de satisfaire sa passion de la balle. Déjà la machine a contourné la pelouse creuse, remonté vers le saut-de loup, franchi le pont et la grille ouverte par la femme du garde. L'avertisseur électrique retentit dans l'office. Ernest accourt. Il se poste dans l'allée de l'Ouest, sous le dôme de verdure. Le char roule, côtoie la pièce d eau pour l'effroi des canards, qui s envolent en essor d'estampe
japonaise. Enfin le carrosse laqué de sombre, doublé de velours gris, stoppe devant le perron. Mon vieil ami descend avec quelque prudence. J'offre la main à sa femme dont les parfums violents imprègnent l'air aussitôt. Et de saluer, de reconnaître, d'embrasser, de montrer sa raquette à Juliette, de se récrier avec emphase sur la majesté du parc, la grâce des lévriers, la parade appétissante de la collation. Mme de Helgoët complimente la mine d'Emilie, l'ombrelle de Juliette, la jupe d'Isabelle, les chaussettes de Robert, la dignité de ma prestance, la taille du curé. Cette menue personne en jupe courte, coiffée d'une capeline de paille à la mode de i8o3, se tourne, retourne et trémousse. Elle s'irradie en rires. L'amiral, qui s'est tout de suite assis, l'adore. Charmant tourbillon que créent cette jolie femme, mes nièces et Robert, en dépit • de leurs sottes paroles. R nous appartient d'en chérir uniquement le gazouillis. Elan tumultueux, la bande s'envole bientôt vers le tennis avec Stéphanie qu'Isabelle entraîne. Cependant Ernest va chercher les raquettes et les balles. Sous la nef de verdure, la théorie de nymphes s'éloigne, mouvements de clarté parmi les bocages.
Las un peu, l'amiral répond vaguement aux
questions d'Emilie. Ses guêtres blanches, son costume et son feutre gris rajeunissent-ils assez le corps massif, la face que rida le vent des mers et qu'encadre une barbe fraîchement blondie par les élixirs du coiffeur? C'est la préoccupation certaine de mon vieil ami. Furtivement il se mire dans la panse de la chocolatière. Il appréhende, certes, de trop déplaire à sa jeune femme, après six ans d'un mariage conclu, tel soir de passion folle, dans le casino de Royat. Cette sémillante créature y valsait alors sous la surveillance d'une mère paysanne, malade, férue de noblesse, et que décida le tortil de l'amiral baron Guy de Helgoët. Emilie 1 interroge sans charité sur ces fiançailles romanesques afin de me mettre en garde, parbleu! contre une faiblesse analogue, et de m en faire redouter les inévitables peines.
Ce blâme perpétuel m'agace. Faut-il me croire assez faible pour épouser la petite Stéphanie ? Pourquoi tous m'obsèdent-ils avec cela? Si je ne tenais à 1 indépendance de ma volonté, si je ne refusais, par juste amour-propre, de céder à cette diplomatie des miens, je renverrais la fille de Clermont ; ou je la placerais... Personne n'en veut. Je ne saurais cependant jeter cette jeune fille aux dangers de la rue.
Encore moins puis-je lui payer le séjour dans une pension. Enfin je dois à Clermont le respect de ma promesse, comme je dois à son génie la plupart de mes biens. Non : Stéphanie restera.
Je me détourne. J'écoute M. le curé qui me rappelle le délabrement de l'église, et lurgencc d'y remédier par des offrandes. Lui donner les cent francs promis au vétérinaire.^ C'est que le médecin des bêtes réclame impatiemment. Stéphanie seule pourrait me dire si le virement de fonds est possible. Je ne vais pas cependant la chercher au tennis, interrompre son plaisir. Alphonse XIII en soutane insiste. Il a raison. A moi, le châtelain, il incombe de réparer la toiture du chœur, afin que la morale soit prêchée commodément aux catéchistes, afin qu'ils ne courent pas, faute de ciel et d'enfer, s'acoquiner avec l'adolescence criminelle.
Un devoir encore; comme celui de garder Mlle Clermont, de sauver Félix et son avenir, Isabelle et son honneur, comme celui d'offrir un prix à l'école laïque, d'envoyer ma cotisation à la société sportive, à la société pour le relèvement des mineurs, à la mutualité du département, à mon association fraternelle de secours pour les victimes de l'industrie, aux
inondés de larrondissement, etc., etc. 11 me faudra manger du pain et boire de l'eau dans une mansarde, si j'entends satisfaire à toutes mes obligations, à tous mes devoirs. Et les banquiers chiliens n'expédient pas le montant de mes traites qu'acceptèrent les parfumeurs de \ alparaiso. Ces exotiques nauraient-ils pas fait honneur à leurs signatures.»^ Alors comment, moi, vais-je, le i5, préparer l'échéance générale de notre société, répartir les bénéfices, m allouer les miens, payer les dix-huit cents francs trimestriels du boucher, les trois cents francs du boulanger, les quinze cents du régisseur.'^ Mauvaise affaire... Me résoudrai-je à entamer les dix mille francs de ma réserve en or.^ Ce qui serait bien léger en cette ère de révolution sociale où l'on jDcutêtre contraint à l'exil, d'un jour à l'autre, par les menaces de la Confédération générale du Travail!.., Renoncerai-je à mes économies de l'automne.^... Diable!... Pour l'instant, il s'agit d'être courtois et de discuter, avec l'amiral, la question indo-chinoise. Allons-y.
...Au moment où la cloche sonne la seconde volée d'une heure, ni Thérèse ni Félix ne sont encore descendus. L'amiral a faim. Les joueuses de tennis ont soif, après s'être recoiffées, pou-
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drées dans le vestiaire. Emilie décrit ses tiraillements d'estomac. Robert murmure à l'oreille de sa mère que, si l'exactitude était la politesse des rois, elle n'est pas celle des familles artistes. Je flatte de mon mieux la baronne de Helgoët, afin qu'elle prenne patience.
Isabelle court, une fois encore, chercher sa mère et son frère. Thérèse, elle, n'aime pas que je reçoive à cause de ses pauvres toilettes. Elle me joue le tour chaque fois. Félix a horreur des u rastaquouères », comme il surnomme les gens de tenue correcte ; et il prétend les aborder le plus tard possible.
Du silence règne dans la salle anglaise. Souplement Ernest paraît. Avec ses mains en gants de coton il ouvre les deux battants de la salle à manger. Les vasques luisent au bout de l'enfilade. Là, Claude, en habit, domine, colossal, rasé. Il demeure immobile en attente. Ainsi marque-t-il quelle est sa condescendance de rester au service d'un maître qui a des parents retardataires.
Enfin Thérèse, assez belle dans sa robe princesse, devance Félix en chemise de flanelle à raies, en espadrilles et en une sorte de pyjama qu'il croit un complet de plage. L'un et l'autre saluent avec froideur. S'excuser honnêtement
leur paraîtrait une intolérable humiliation. Je hâte le passage à table.
Afin qu'elle ne se froisse pas, j'ai désigné à Thérèse la place d'honneur, en face de moi. Emilie m'y a, d'elle-même, engagé. Thérèse joue l'étonnement, comme si j'avais coutume de l'installer au bas bout que Robert occupe toujours. Félix siégeant à l'autre extrémité : d ordinaire, celui-ci imite les grimaces de celuilà autour du monocle, pour distraire les petites fdles. Vieux galantin, l'amiral décoche aussitôt mille louanges à Thérèse. Il la trouve semblable à la princesse Amédée de Sardaigne qu'il eut l'honneur de recevoir à bord du Brilannicus. Et le voilà qui décrit celte fête, les pavois, les salves, les hurrahs dans les hunes, le noiraud qu'était le prince, et sa science des choses navales apprise par cœur dans un manuel. La face blette de l' amiral-baron rajeunit entre la barbe fraîchement dorée. et les cent fds blonds ou blancs que le cosmétique a collés contre le crâne, un par un. Thérèse réplique avec esprit. Mon vieil ami prodigue alors des considérations sur les caractères des grands qu'il approcha, sur les vertus particulières aux peuples qu'ils commandent, sur les mœurs des races lointaines que lui-même visita, combattit ou ci viUsa. Thé-
rèse oublie son amertume. Elle s'amuse tout oreilles. L'extrême intelligence du vieux marin la captive. Lui se plaît à retenir l'attention d'une dame artiste et distinguée. Il compte ainsi paraître moins ridicule à sa femme qui se gausse de son voisin Félix en lui tirant des paradoxes énormes sur la peinture, la sculpture, la politique.
— A la bonne heure, monsieur, vous êtes entier. J'aime les caractères entiers, moi. Donc Ingres et Puvis ne sont que pygmées auprès de Cézanne ; Rodin n'a jamais su la place d'un muscle sur le corps humain ; et il n'y a de sculpture estimable qu'aux ruines d'Angkor. Entendu. Le camarade Pataud est un réactionnaire, qui s'abouche avec les bourgeois. Evidemment ! Quoi encore.''... Dites. Ce que vous m'amusez !
La baronne me tourne le dos complètement pour causer face à face avec mon Félix un peu blême, un peu frémissant de colère, et qui buvote son chablis, afin de garder une contenance. Il n'entend pas Ernest proposer (( Chambertin 1902 ou Romanée 1878 ». En vérité, cette jeune dame très élégante et à la poitrine tumultueuse sous la dentelle de Venise trouble beaucoup le rapin. Il a, dans les yeux, des
flammes rudes et brèves. Pendant que Mme de Helgoët déguste ses filets de langouste à la bordelaise, il la caresse longuement du regard ; et ses narines aspirent voluptueusement les parfums musqués. Mlle Clermont, sa voisine de droite, est complètement omise. Robert, de même, l'oublie pour écouter l'amiral, l'approuver, s'instruire, honorer ce que cet ancien chef, (( maître à son bord après Dieu )) , représente d'autorité traditionnelle.
— L'ordre, n'est-ce pas, monsieur .'^ L'ordre avant tout !.. . C'est ça...
— « L'ordre règne à Varsovie... » objecte Isabelle de loin.
On ne l'a pas entendue. Moi, je savoure mes filets de langouste à la bordelaise, chefd'œuvre de Maria ; et j aspire, en dépit du régime, mon chablis fauve, si riche en arrièregoût.
Emilie me comprend. Ellem'imite. Nousnous sommes toujours bien accordés sur ce chapitre, dès l'enfance. Et nous plaignons Juliette et Isabelle, qui se chuchotent leurs éternels, leurs agaçants secrets, au bout de la table. Elles laissent le mets fin à peine entamé sur leurs assiettes, afin de se confier on ne sait quels mystères de leurs cœurs puérils et importants.
yo STÉPHANIE.
L'amiral interroge en vain, deux ou trois fois, Juliette. Point de réponse, ou réponse tardive, effarée. Inutilement Claude entre ces demoiselles, incline le plat d'argent qui porte une considérable côte de bœuf aux cèpes farcis. Elles refusent pour ne pas perdre une syllabe de leurs murmures intimes. De même elles chipotent indignement les pois à la Royale, les blancs de poulardes en gelée Sauterne, les fonds d'artichaut à la javanaise, la mousse de foie gras et les céleris. Leurs verres ni leurs coupes ne se vident. Quel drame, quelles aventures passionnent cette bonne figure ronde à fossettes et à boucles blondes, cette longue face brune sarcastique, à pans durs, à bandeaux sombres ? Qui devinera jamais ce que se murmurent les jeunes fdles ? Je le demande à Emilie. Elle ne se rappelle pas. Les dames ne se rappellent jamais leurs vices de fillettes. Stéphanie boude.
Quand Ernest apporte le plateau du café au salon, je m'aperçois que Félix et la baronne sont en bons termes. Il lui présente les caricatures de l'album qu'illustrent nos silhouettes de familles rendues grotesques au possible. Deux traits pour les chevilles sous la sphère de la robe, un étroit losange pour le buste,
deux lignes brisées pour les bras, un cercle pour la tête au front proéminent, désignent une Stéphanie géométrique, et qui m'offre la rose. Je parade là, travesti en chasseur du XVI* siècle avec mes lévriers, la toque à plume sur l'oreille ; dessin propre à quelque édition de Rabelais. Car mon animal de neveu, s'il peint à la manière des Zoulous, ne manque point d adresse pour crayonner agréablement. Mme de Helgoët s'exclame, se récrie, s'esclaffe. L'incomparable corps de sirène moulé dans une toile de soie beige se tord, se contourne comme celui d'un grand poisson laissé sur la grève par la mer en retraite. La voix mélodieuse et gaie impose à tous l'assentiment. Et nous voilà qui participons au triomphe de Félix : l'amiral lui-même. Il félicite Thérèse avec emphase sur le talent de ce fils éminemment spirituel. Cette pauvre mère est au ciel. Elle me crie :
— Tu entends ce que dit 1 amiral !
Je souris et fais la révérence. Je n'atténuerai certes pas cette impression qui va permettre à Thérèse de rédiger quatre pages enthousiastes à l'adresse du père si malheureux, avec ses échantillons de Champagne, dans les auberges hongroises. Jobserve seulement que mon gadlard
frôle un peu trop la joyeuse baronne. Il n'a même pas demandé la permission d'allumer sa pipe. Sacrifice incomparable. Jamais les siens n'obtiennent de ce garçon qu'il se contente du cigare, au moins les jours de réception. Il forfait soudain à son jjrincipe « d'être et de paraître jDeM/)/e envers et contre tous ». Afin de séduire Pauline de Helgoët, il transige avec ce qu'il nomme « la conscience incorruptible». C'est la première fois que ça lui advient. Il ne flaire donc pas que cette dame le tient pour un clown assez drôle, qu'elle le bernera .►^ Le s rin !
Robert envie néanmoins cette chance. Il s'approche. Jouant le timide et le respectueux, il insinue h demi-voix que telle composition rappelle les gravures de Gustave Doré pour le Gargantua. Pauline les ignore. Avant peu elle les verra, affirme le jeune Huvelin en rougissant. La dame feint de ne pas comprendre. Je devine qu'il va téléphoner pour enjoindre à son libraire d'expédier le fameux in-folio de dix louis chez l'amiral. Ce chérubin commence toujours, par des cadeaux resplendissants, le siège de la beauté. Isabelle me regarde. Nous sourions de connivence. Stéphanie adore le Tapis-Vert obstinément.
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J'ai rejoint Emilie assise, le dos au vent et au parc, dans sa guérite d'osier, l'ombrelle devant les yeux pour les protéger contre la réverbération. Ses pieds reposent en un moelleux coussin qu'arrange encore, à genoux, la femme de chambre si parfaite, quand elle se relève, quand elle s'éloigne, majestueuse et discrète à la fois.
— Tu sais... dis-je à ma sœur... L'amiral n'aime pas beaucoup que les petits jeunes gens adressent à sa femme des cadeaux fastueux. Robert va lui offrir le Rabelais de Gustave Doré. Tu ferais bien d'envoyer ta propre carte, avec un mot de ta main, au libraire pour qu'il l'insère dans les pages.
— Ah! le scélérat!... Il veut perdre cette petite dame!... Quel brigand!... Après tout, c'est de son âge, hein.^^
Très fière d'un fils audacieux, Emilie élève son face-à-main d'écaillé blonde afin de mieux considérer son rejeton peigné, vêtu de neuf et qui s'incline, sourit, joint les mains pendant que la baronne lui avoue une anecdote hilarante. Emilie, sans mesure, insiste sur la coquetterie de cette jolie brune, et l'excuse, à l'avance, de supporter mal un vieux mari. Désireux d'affirmer ma puissance d homme
libre, je porte les regards directement sur Stéphanie. Elle se promène avec les deux cousines entre les pelouses. Emilie soupire, ne souflle plus mot. Je l'admire. Elle jouit de l'existence. Blonde, grasse et parfumée, ornée d'une robe légère en popeline de soie, bien calée dans sa guérite par dix coussins rebondis, elle se rappelle les filets de langouste, la mousse de foie gras, et le romanée. Je lui demande si elle n'appréhende pas que sonfds, en courtisant Pauline, ne fasse souffrir un peu l'amiral.^ Ma sœur hausse les épaules en riant. Tant pis pour l'amiral. Il n'aura que son dû. On n'est pas imbécile à ce point d'épouser, vers cinquante ans, une fdle de vingt-deux, une danseuse de Casino qui veut un tortil sur sa tignasse de bergère. « Imbécile! » Je proteste. L'amiral a commandé en chef une escadre de Chine et, grâce à ses dispositions savantes, les compagnies de débarquement ont pris Tientsin, un contre vingt. Il a ouvert lui-même les cours à l'Ecole Supérieure de la marine. Son étude sur la stratégie de mer, reproduite dans toutes les revues navales du monde, inspira Togo durant la manœuvre de Tsou-Shima.
— Si ce n'est un imbécile, c'est certainement un sot!... s'écrie ma sœur.
STI-PIIAME. 9»
Et elle agite son ombrelle sans le savoir.
L'automobile arrive pour emmener les visiteurs. Pauline ravit tout le monde. Elle embrasse les femmes et les filles comme si elle quittait, pour un voyage dangereux et long, des parentes adorées. Thérèse s'impatiente visiblement dans cette étreinte. Uobert baise longuement les doigts de l'impertinente. Félix se contente d'une poignée de main significative, trop significative. On se promet des visites quotidiennes ou presque. Adieu. Ernest reclaque la portière. Nadine et Champagne aboient contre le moteur. Déjà Stéphanie s'est éclipsée, Félix demeurant là.
Mes invités partis, c'est une explosion de louanges. Thérèse veut apprendre toute la biographie de l'amiral. Elle me harcèle. Robert commente « l'ordre » qui préside à la toilette de la baronne; et il s'embrouille en voulant décrire une similitude entre le rose apposé au revers du chapeau et le rose des jupons dépassant la robe. Félix, après avoir allumé sa pipe, annonce tout simplement qu il ira, le surlendemain, faire au pastel le portrait-charge de MmedeHelgoët, comme elle l'en a prié. Robert rougit et pâlit successivement. Les cousines éclatent de rire et s'en vont sous la char-
mille, reprendre leurs sempiternelles confidences.
— Eh bien! la sauvage, Thérèse, et toi, le terroriste, vous voyez..., ai-je dit..., que les réceptions ne sont pas si décevantes à la campagne!
— Quand on n'a rien à se mettre, c'est tout de même gênant..., grommelle Thérèse.
— Pourquoi ne pas me laisser te conduire chez Paquin ?
— Je ne veux pas abuser, Emilie.
— Allons donc : il ne s'agissait pas d'un cadeau. Tu m'aurais remboursé à ton aise, voilà tout.
— ;- Rodolphe n'entend pas que je vive aux crochets de son beau- frère. C'est déjà trop qu'Isabelle accepte de Juliette tant de choses. Enfin, ce sont des enfants et des amies très sincères.
— Il est heureux que tu n'en doutes pas!... ricane ma grosse Emilie.
Là-dessus j'ai dû quitter ces dames. Examiner la germination de mon orge-chevalier me semble opportun. Depuis que j'ai marié ces graines à mes terres les plus marneuses je me promets une paille magnifique, et des bénéfices chez les maquignons de la Seine. Ce sera de
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l'argent pour l'été. Donc en selle. Ernest amène mon poney d'Irlande tondu jusqu'aux jarrets, ce qui lui vaut l'apparence de porter des bas rougeâtres. Je me hisse avec un peu de peine, et en soufflant. Toutefois, lorsque j'ai rassemblé mes rênes, assuré mon assiette, je me plais devant le perron du vestibule ouvert. Les miroirs de ses trumeaux me présentent l'image d'un monsieur en jaquette à carreaux et en molletières fauves sur bottines noires. Mon feutre vert ombre bien ma face barbue.
— Monsieur fera attention..., recommande Ernest... La bête a pris trop d'avoine. C'est le jardinier qui en a donné deux fois, par erreur.
— Merci, Ernest. Vous pouvez aller à Paris, cet après-midi. Soyez rentré pour huit heures. Sans quoi, Claude nous grondera.
— Je remercie Monsieur. Faut-il rapporter les rideaux de la chambre jaune .^
Ernest est content. Sa jeune vigueur se dilate dans sa livrée bleue. Ses joues se gonflent, il va passer deux heures avec la soubrette de l'avenue Marceau. J'ai mis un peu de joie dans une âme. Tant mieux.
Passé la grille, je regarde la maison derrière les cinq pelouses aux dômes de géraniums.
98 STÉPHAME.
Stéphanie se retire dune fenêtre vivement, juste assez pour être vue, sans être obligée de me sourire. Finaude. Ou non?
Peut-être s"imagine-t-elle veuve, maîtresse de la fortune qu'elle me croit, et libre d'aimer enfin selon ses instincts, selon son cœur. Ma vieillesse ne sera qu'un ennuyeux moment à passer. Il aura d'évidentes compensations, celles de l'aise, de la quiétude, et les plaisirs secrets du flirt. Ensuite, quelle aurore se lèvera sur mon tombeau !
Bonne enfant, va!
Je me louais de n'avoir, en quinze jours, commis nul impair qui put offenser ou inquiéter Thérèse, j'avais, sans allusions même, laissé Félix poursuivre le cours de sa bonne fortune chez l'amiral en dessinant Pauline, j'avais permis à Isabelle d'organiser un théâtre des champs dans le parc, pour la garden-party de la Pentecôte afin que la pécore put déclamer en public, surtout j'avais soigneusement évité toute parole amicale à l'égard de Mlle Clermont, lorsque, avant-hier, elle fut appelée, par dépêche, auprès de son père plus malade, et, ce matin, un télégramme du pauvre homme me supplie d'accourir à son chevet. Je monterai dans l'express qui s'arrête à La Ferté vers dix heures et demie.
Comment annoncer mon voyage et sa cause.»*
loo STEPHANIE.
Mes sœurs m'accuseront de rejoindre, là-bas, Stéphanie, de livrer l'avenir de leurs enfants aux calculs de cette « vieille canaille ». Ainsi nomment-elles Clermont. A la rigueur, je pourrais fournir un prétexte. Elle l'éventeront ; ce qui rendrait mon cas plus dramatique. De même, si je pars sans un mot, en ordonnant à Claude de les prévenir. Ce me serait facile. Ces dames se promènent en peignoir dans la splendeur du matin. Rivaux et complices, les jeunes gens courent en automobile, déjà, surla route de Menin, avec l'espoir que Pauline les apercevra, quand ils s'arrêteront devant le cottage, sous couleur de prendre des nouvelles : l'amiral subit une crise hépatique. Il n'y a que les deux petites filles à qui je doive brûler la politesse. Elles répètent une scène de Marivaux devant la psyché de leur chambre. Isabelle instruit Juliette avec sévérité dans l'art de lier les phrases selon leur sens et l'entrain du discours. Le plus simple est de les avertir au moment de descendre. Elles renseigneront leurs mères. Il est neuf heures trois quarts. Vers dix heures et demie, je monterai dans l'express de Paris qui sera en gare de La Ferté.
Pourquoi suis-je content, et comme ivre ? . . . Parce que j'assisterai bientôt aux souffrances.
aux angoisses de ce malheureux Clermont? Parce qu'il essayera de m'emprunter quelque dix ou vingt louis ? Parce que j'espère...
Oui : j "espère qu'il m'appelle, en présence de sa fdle, pour mettre, dans ma main, ces jeunes doigts un peu secs,., et que je prendrai sans consentira la réalité du symbole. J'ai téléphoné au chauffeur. J'ai appelé Ernest. Je lui ai commandé de garnir mon sac, à tout hasard, et de le porter dans la Panhard discrètement.
— Monsieur a-t-il donné les ordres à Maria .^
Nom d'une pomme ! J'oubliais Maria. Que va-t-elle penser si je quitte la maison, sans lui faire mes confidences ? Elle m'accusera nettement de courir à Stéphanie. Du reste peu m'importe.
Maria sait ce qu'il faut. D'ailleurs, je rentrerai probablement ce soir.
La singulière chose tout de même ! Je suis maître ici. Je ne dépends de personne. Moimême ai constitué ma fortune. Je ne suis ni stupide, ni vicieux. Et partir, à mon gré, dans l'intention de rendre visite à un vieil ami, de causer avec lui et sa fille : cela m'est interdit. Je dois dissimuler mon action, craindre Thérèse, Emilie, Isabelle..., et ma cuisinière... Quel crime vais-je commettre ?
I03 STEPHANIE.
Aucun. Cependant je sais bien que, si je parle franchement à mes sœurs, il me faudra subir une scène humiliante. Je plierai sous leur désapprobation. Parce que le soupçon de ce mariage les harcèle, il sied que je me cache et que je mente. Eh bien ! non ! J'irai dans le parc. J'aborderai Thérèse et Emilie. Je leur annoncerai que j'ai reçu un télégramme, que je passerai quelques heures dans la villa où mon associé achève sa vie lamentable. Je le leur dirai.
Je n'ai pas le temps. Mes sœurs insinueront, discuteront, supplieront ; et j e manquerai le train . Jusqu'à cet Ernest qui cache sa tête dans mon sac pour sourire pendantqu'il plante les flacons dans leur gaine, qu'il case mes babouches entre mes chemises de nuit et ma robe de chambre. Voilà bien mes pastilles de Vichy, mon iodalose, et mes paquets de bicarbonate. C'est trop fort. Tout ce monde, sœurs, nièces, neveux, cuisinière et larbins, tout ce monde que j'héberge, que je nourris, que je gorge et que j'appointe, tout ce monde attente à ma liberté, la plus naturelle... Que suis-je donc ? — Un imbécile.
— Ernest, voyons! Vous dormez... Fermez le sac, et descendez... Vous remettrez ces deux
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billets (le cent francs à Maria pour les dépenses de la maison. Elle n'aura qu'à demander les ordres à Mme Huvelin... Je veux dire au revoir à ces demoiselles. Priez Louisette de les avertir.
Dieu, que ce pantalon va mal! Il marque le ventre. Que ne puis-je aller là-bas dans mon costume de chasse ou dans mon costume de cheval.^ J'aurais dû ne pas engraisser, m'astreindre à des régimes. Impossible. Dès que je réduis mes menus, je tombe malade. Tant pis. Les petites riront si elles veulent : je change de culotte ; j'endosse ma jaquette neuve ; et je noue ma cravate espagnole.
Mes nièces m'attendent dans le corridor.
— J'ai reçu un télégramme. Ilfautqueje déjeune à Paris. Excusez-moi auprès de vos mamans... hein? Ace soir. Je file... L'express ne m'attendrait pas.
— Tu continuerais en auto... propose Juliette.
— Pour crever mes pneus sur cette sale route ?
Isabelle me dévisage, me toise, et se gausse :
— Si tu vas à Paris, tu pousseras bien jusqu'àSuresnes, oui, jusqu'àl'hôpitalde M. Glermont. Embrasse Stéphanie pour moi.
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— Et pour moi, mon oncle.
— Embrasse-la bien... répète la voix tout à coup rageuse et tremblante d'Isabelle... Et pour Félix aussi !
— Pour Félix aussi !
Les deux petites pestes s'esclaffent en me poursuivant par l'escalier; car je n'ai rien répondu qu'un rire.
Le chauffeur tourne sa manivelle vigoureusement. Ernest ouvre la portière. Il ne la referme pas. Voici Maria qui accourt essoufflée par une escalade au galop, depuis le sous-sol:
— Monsieur emporte une valise . . . Monsieur part... Monsieur...
— Oui, oui; au revoir, Maria. Je suis pressé.
— Monsieur... Monsieur, pour sûr, va faire une bêtise!... Une bêtise... Je puis bien le dire à Monsieur...
L'auto démarre : et je laisse ma cuisinière qui se frotte les mains sur le tablier, en regardant, avec la stupéfetction du désespoir, mon essor magique par la cour de l'Est. J'ordonne ce détour plutôt que le chemin du parc.
Dans la voiture qui bourdonne à travers les pays gracieux de la Marne, les boqueteaux et les champs parés de vert tendre, je me rassé-
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rêne. Qu'est-ce à dire? A quoi riment cette fuite, cette peur des explications? Tout ça pour cette moricaude, son front bosselé, sa peau de canard ! Ce qui m'amuse d'elle, je puis le garder aisément avec la secrétaire à douze cents francs. Alors?
Dans ma grosse tête de zouave, solide assez, rien ne persiste qui soit net.
D'autre part, je n'entends pas céder aux injonctions de mes sœurs. J entends qu'elles et mes neveux me respectent assez pour me laisser entièrement libre de mes actions. Ce raisonnement me semble juste. Enfin, quelque fâcheuse que soit la position des Reynart, on ne peut me demander cette abnégation de supprimer la présence de Stéphanie, agrément réel de mon existence, afin de leur garantir, sans risque possible, lus et l'abus de ma fortune.
Mes héritiers deviennent féroces. Auraientils engagé ma succession déjà chez l'usurier? Thérèse ni Reynart ne s'aviliraient ainsi; et, quant à ce fripon de Félix, personne ne lui prêterait un centime. Tout de même si je ne sortais mes défenses, ils me dépèceraient vivant. Ils chasseraient Mlle Clermont. Ils s'installeraient au château, avec leur musicien dont les théories et la fatuité m'exaspèrent. Tout cela
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au nom de la Jeunesse, de lAit, de la Passion, de la Beauté. Merci bien ! Stéphanie est un symbole, le symbole de mon autorité persistante et régnante. Elle restera.
Elle restera.
J'en ai, sapristi, assez fait pour Thérèse. Chaque année, je l'héberge, elle et ses insupportables enfants, de juin à novembre. Cette fois-ci, je l'invite même à Pâques. Huit mois à mille francs, voilà le cadeau que j'offre à ces bohèmes. Pour récompense, ils veulent me réduire, de mon vivant, à l'état de simple caisse ouverte. Ah! les gaillards! Je refrénerai leur audace. Stéphanie restera.
Et quelle bêtise de craindre un mariage entre cette petite fille et ce monsieur mûr! Passe encore pour Maria. L'office forge naturellement de ces suppositions. Mais Emilie! Elle sait bien qu'à Paris, j'ai gardé mes anciennes relations avec Ariette de Bolène et Sylvia Dor. Chez ces gracieuses divettcs, je rencontre de jolies camarades. Il suffit que je paye leurs petites dettes par-ci, par-là. Elles me prodiguent leurs bonnes grâces ensuite. Comment ce petit squelette de Stéphanie séduiraitil un homme accoutumé de la sorte 9
Ces réflexions de ma sagesse, je les ressasse
de La Ferté à Paris dans mon wagon , de Paris à Suresnes dans l'auto de place. Bien que notre Société compte, au nombre de ses membres fondateurs, les chefs des maisons importantes, tous les notables de la parfumerie française et des industries connexes, nous n'avons pu réunir encore les capitaux nécessaires à la construction dun immeuble fastueux qui pût abriter nos collègues âgés, malades, ou desservis par le sort. Nous louons, à Suresnes, une ancienne villa édifiée sous le second Empire, par une émule de la Païva, et qui recevait là, dit-on, dans le mystère du lieu, un capitaine de lanciers, devenu général, au Mexique, puis ministre de la Guerre. Aujourd hui, la demeure, entourée de hautes murailles aveugles, n'attire point 1 attention sur la route poudreuse qui escalade le Mont-A alérien : mais quand la porte étroite s'ouvre, on pénètre dans un jardin français, à jets d'eau et à parterres. Au bout des chemins courbes et blonds, la façade vous salue par ses mascarons imités de la Renaissance, entre des astragales de pierre, et des dauphins contournés.
Notre jeune docteur me reçoit dans le cabinet que j'ai moi-même doté de poufs en cuir, d'une bibliothèque en palissandre et d un vieux
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secrétaire en thuya. Ce savant imberbe me le déclare d'abord : Clermont ne recouvrera pas l'usage de ses jambes, ni de son bras gauche. Toutefois, il peut vivre ainsi quelques années. A la condition de ne pas fatiguer son système nerveux en le livrant à des inquiétudes, à des émotions, à des colères, qui prolongent les insomnies et chassent le calme réparateur. La crise est finie. Je saluerai un Clermont à peu près tranquille, d'ailleurs épuisé. Le docteur ajoute que la présence de Mlle Clermont fut salutaire au malade.
Au second étage, tandis que je halète un peu, l'infirmier nous introduit dans une chambre blanche et nue selon les prescriptions de l'hygiène. Clermont seul m'accueille de son lit. Il est hâve. Il parle précipitamment. Les bouclettes de crins gris qui s'avancent en pointe sur le front, et dégagent les tempes, laissent au pauvre homme un peu dé son type Valois déparé cependant par la broussaille jaunâtre de la barbe. Une odeur fade émane des gestes unilatéraux. Ma déception est grande. Pas de Stéphanie. Je m'assieds sur la chaise à côté du lit, sans écouter les remerciements du malheureux. Que lui dire.^ D'ailleurs il bavarde. Il a réfléchi pendant ces dernières semaines. Il
STKIMIWIE. lo.)
saffirme en état de prescrire, dans un laboratoire quelconque, les f opérations nécessaires à une synthèse de vanilline et de thymol fixés par le musc, ce qui constituera un parfum excellent, avec une économie de trente-sept [)0ur cent sur le coût des similaires. Aussi m'a-t-il prié de venir :
— C'est la dot de Stéphanie!... Je vous confie ça. Il y a plusieurs centaines de mille francs à gagner, rien qu'en réservant la primeur au Bon Marché, au Louvre... Ou en pensez-vous, mon vieux .'^... Dimanche, je me fais transporter à l'usine. J'installe mes infirmités sur une chaise longue. De là je dirige les manipulations. Vous avez gardé Murot au laboratoire.^... Bon. Avec lui je m'arrangerai toujours... Il faudra par exemple de la publicité, au lancement: mais la matière ne coûtera pas deux sous. Le verre : quinze. Les étiquettes : trois. Vingt sous de publicité par flacon; et nous vendons deux cinquante... Un vrai prix. Assez cher pour que ça n'ait pas l'air de la camelote infâme. Assez bon marché pour que la midinette se paye ça sur sa quinzaine. . . ^ous vendrons un million de fioles en six mois. Trois cent mille de bénef , les commissions déduites. . . C est moi qui vous le dis, mon vieux... Ça va.^
iio STÉPHANIE.
— Oui.
— Chic... on va relancer des affaires ensemble. Ce que je suis content !
Clermont se tait un instant. Il baisse \e< paupières. Sa main droite pale et maigre se crispe sur le drap. Il souffre.
Je regarde le docteur : il me demande à voix basse pendant que le malade se débat avec les infirmiers :
— Est-ce raisonnable ou non, ce qu'il dit là.»
— A la rigueur, cela peut s'admettre; mais Clermont sait bien que les calculs de dosage ne peuvent se faire de tête. Tout est là: dans le dosage. Aussi l'invention n'a-t-elle que la valeur d'une pure hypothèse.
On heurte à la porte. Des petits coups secs et bien espacés. Stéphanie seule a pu cogner ainsi. Aucune émotion ne presse mon souffle. Je le constate. Je suis calme et très curieux de revoir, après quarante-huit heures, celle en l'honneur de qui mon existence se trouAC bouleversée. Elle apparaîtra très différente de la gracieuse automate que je sais. Certainement. La voici, avec son air modeste et le sourire de sa large bouche. Elle me fait sa révérence. Elle s approche à pas tendus, la pointe du soulier
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en dehors. J'ai presque envie de rire. Elle m'est comique. Ce front bosselé, cette coiffure aux coques si lisses qu'elles semblent artificielles, ce corsage étroit, comme de fer, cette jupe bouffante et ces chevilles minces appartiennent à quelque théâtre de genre. On jurerait qu'un maître de danse a réglé les neuf pas, le demi-tour, les deux pas, l'inchnaison vers le lit, le baiser académique posé sur le front du patient. Stéphanie arrange le col froissé de la chemise, et le cache avec un foulard dont elle croise les lignes réguhèrement. Les deux paroles qu'elle scande pourraient être choisies comme exemples de grammaire. De ce mannequin je m'enticherais.^ A mon âge! Quelle drôle de supposition !
La morphine sournoisement injectée endort Glermont. Silencieuse, la petite aida l'opérateur. Lne garde s'installe au chevet. Je reconnais en elle la veuve de mon ancien concurrent Boildieu qui manqua de me faire sauter en 1895, après l'accaparement du musc par leur syndicat. Comment a-t-il mangé ses trois millions ? Notre assistance corporative a recueilli sa femme, placé les deux fils dans nos bureaux, la fille bossue au comptoir. Cette vieille, en pèlerine grise et en perruque desséchée, a jadis
répondu qu'elle n'avait point à recevoir (des petites gens » , lorsque Huvelin sollicitait une invitation pour les Clermont et moi en 1896. Nous avions besoin d'être présentés au ministre du Commerce, ami de Boildieu, alors en pleine prospérité, fêtes et galas. J'ai l'envie brève de saluer cette arrogante personne, et de triompher à mon tour un peu. Je ne cède point à cette méchante pensée. Le mieux certainement est de ne pas me nommer à cette femme, de la laisser là avec son roman mondain, ses chaussons rapiécés. Nous descendons.
...Discret, le docteur nous abandonne dans le jardin, Stéphanie et moi. Il a ses affaires, certes. Elle a placé sur ses coques un chapeau de paille argentée, présent de Juliette Huvelin qui l'avait mis deux fois. Nous plaignons le malade en foulant le caillou tis des allées. Tout de suite la conversation se fait difficile. La friponne nourrit-elle l'arrière-pensée qui me gêne, et qui lui donnerait, alors, de la confusion? Pour savoir, j'esquisse des allusions à la solitude future de sa vie, à son caractère ferme, qui surmontera les difficultés certainement. Je tâche de lui tirer quelques confidences sur le destin qu'elle attend ou qu'elle se prépare. Rien.
STEPHANIK. ii3
Ce rien traduirait-il une diplomatie subtile? Stéphanie se garde-t-elle exprès de toute phrase, de toute exclamation imprudente ; et avec cette rigueur de calcul? Comme la demoiselle serait dangereuse en ce cas ! Son père a-t-il fait la leçon d avance ?
Perfide, j'évoque la figure, la gaieté de Félix Reynart. Stéphanie n'approuve ni ne désapprouve. Elle admet qu'il soit jovial. EUe le juge « brutal » aussi. Elle ose dire : a un peu mal élevé » ; mais elle ajoute : « comme tous les garçons ».
Voici qui me concerne. Au soupçon que Félix a « brutalisé » cette petite fille dont il fut, quinze jours, au moins, le galant, je sens de la colère en moi. Brutal, cela veut-il dire (( trop entreprenant »? Une jeune personne chiffonnée par un rapin emploierait-elle un autre euphémisme? Stéphanie peut craindre que j'interprète mal une plainte franche, que je l'accuse ensuite de coquetterie, de mauvaises façons. Elle est assez femme déjà pour deviner qu elle perdrait de son prestige en avouant laudace de Félix.
Moi qui mestimais, jusqu'à cet instant, si maitre de moi! Me voilà furieux. Je me surprends à méditer le renvoi de Félix et des siens
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à Paris. Est-ce de la jalousie véritable ? Est-ce simplement la juste indignation d'apprendre que ce bandit n'a pas respecté mon toit, ni cette enfant que j'ai prise sous ma protection? Je n'arrive point à démêler, dans mon âme, le superficiel du profond, le douteux du sincère. Admettons. J'ai la morsure de la jalousie au cœur. Je reconnais cette vieille ennemie, comme j'ai reconnu Mme Boildieu, tout à l'heure. Que j'ai souffert à vingt ans, pour Dosia, et à trente pour Séraphine, et, à trentecinq, pour Gilberte! Je me croyais enfin délivré. Cette petite à peau de canard va-t-elle renouveler ma torture? Non.
Je suis jaloux ; mais je ne l'aime pas. Il m'agace qu'on la courtise ; mais je ne ressens nul désir de serrer, contre mon cœur, ce drôle de petit squelette attifé. Je suis jaloux comme un chasseur l'est du chien ÊEivori qu'un ami emprunte, flatte, et emmène trop aisément. Lorsque l'amiral me demande Garo pour son ouverture en Beauce, cela m'exaspère de la même façon. Un mari qui n'aime jdIus sa femme tolère mal qu'un autre l'adore, fût-ce platoniquement. A cette jalousie la mienne s'apparente.
Stéphanie, d'ailleurs, n'élucide guère le
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problème. A mes questions insidieuses touchant Félix, elle satisfait avec une niaiserie peut être feinte. On bien elle répète les mêmes réponses à la manière des simples qui savent uniquement les expressions claires et communes de leur sentiment, et qui ne se rappellent pas les mots capables de traduire les découvertes d'une analyse individuelle un peu aiguë. Car j'observe ma petite amie. Son intelligence certainement s'évertue. A quoi? A me contenter en découvTant sa vérité secrète? Ou bien à me dérober, de son mieux, cette vérité pour me confirmer dans mon opinion favorable, et garder ainsi l'avantage de ma bienveillance! Stéphanie flaire bien que j espère une diatribe contre le peintre. D'autre part, elle craint que je ne répète à mon neveu, à sa mère, ces blâmes, et qu'ensuite, eux ne se vengent- Dès que la futée cite un défaut du polisson, elle se reprend, achève son couplet par un éloge intempestif. Tout à coup elle se décide à lui reprocher l'abus de la pipe, la puanteur du tabac, et même de l'haleine.
Là-dessus Stéphanie, singulièrement, insiste. A-t-elle lu, sur mon visage, le plaisir que cause cette expression de ses dégoûts.^ A-t-elle conscience d avoir enfin déniché le genre de
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reproche qui, rapporté aux Reynart, les vexerait un peu, sans les transformer en ennemis terribles? Stéphanie ne ment plus, elle confesse le mal de cœur qui l'afflige lorsque Félix lui parle dans la figure, comme il a coutume. Si propre et si nette, en effet, comment Mlle Clermont supporterait-elle volontiers cela? Elle rit de sa délicatesse. Elle fait « pouah ! » en frissonnant avec une saccade brusque des épaules. Elle se plaint aussi de doigts que le fusain noircit, que les couleurs poissent. Et la voilà qui me persuade le plus adroitement du monde. Ou le plus naïvement! Jamais cette petite fille tirée à quatre épingles n'eut de caprice pour l'escogriffe. Elle s'en divertit comme d'un clown impudent et loustic. Ainsi d'ailleurs s'en amuse Pauline de Helgoët. Il est fort naturel qu'une pensionnaire se laisse égayer par un pitre d'atelier sans que, pour cela, elle l'adore. Oii donc avais-je la tête?
Mon aise devient extrême soudain. Je me dilate, et je m'épanouis. Je suis très heureux dans ce jardin de mai où le jet d'eau s'irise en retombant au milieu du bassin. Je regarde Stéphanie. Elle me semble toute joie. Ses petits gestes mécaniques se suivent précipitamment. Elle se cambre, efface les épaules, réus-
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sit (les mines imprévues t-t séduisantes au possible, sous le chapeau d'argent. J'ai, pour la première fois, envie de toucher cette joue bise, ce cou fragile, ces doigts longs aux ongles étroits, roidement taillés.
— Père a commandé qu'on nous servît le thé sur la terrasse. Je pense que cela doit être prêt. Si vous voulez bien venir par ici.
Elle gravit les marches devant moi entre deux buissons équarris. J'admire ce dos plat, cette élasticité d'un corps adolescent que les pas en pointe haussent tout d'une pièce. Stéphanie se retourne. Les promesses de la malice luisent en ces yeux bruns à l'ombre du large chapeau. Je lui souris avec tendresse, et dans l'espoir que sa jeune curiosité imaginera la vigueur de mon sentiment. Silène ne s'avancet-il pas entouré de nymphes et de faunesses sur les bas-reliefs antiques ?
Nous voici devant le prodigieux décor d'un Paris lointain émergeant du bois que borde la lumière du fleuve courbe. Mlle Clermont m indique un siège auprès de la table qui nous séparera, face à face. Assis, nous nous regardons. La jeune fille ne baisse les yeux que par moments. Notre silence la gêne. Ses joues bises rougissent un peu. Elle se détourne pour
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appeler les servanles juste à la seconde ou j'eusse pu la juger hardie.
Oublie-t-elle son père? Une heure s'écoula depuis le commencement de notre promenade. Le pauvre Clermont a dû se réveiller là-haut. Pourquoi Stéphanie n'y songe-t-elle pas ? A supposer qu'elle le chérisse médiocrement, les convenances obligent de s'inquiéter. Perdraitelle un peu la tête aussi parce quelle me sent ému.>> Bon! Je deviens idiot... Pourtant elle respecte son père. Sûrement. Que n'en parlet-elle? Elle n'y songerait pas.^* C'est qu'elle me donne alors toute sa vie. A moins qu'elle ne soit excellente comédienne.
Jouerait-elle ce rôle que mes sœurs imaginent.^ Et mesurerait-elle, pour son avenir, l'importance de cet instant.^ A tel point qu'elle omettrait son devoir P A ie\ point qu'elle simulerait d'omettre son devoir .«^
Stéphanie vient d'effacer toute ma jalousie. Par hasard .5 Ou par une adiesse qui sut prendre le masque du hasard? Non. L'enfant est si jeune... Hé! Clermont a pu la seriner. Sans doute la confesse-t-il. Alors? Si l'histoire du tabac et du dégoût traduit une habileté, Stéphanie souhaite que je la demande en mariage. Rien ne lui répugne trop en moi. Cette
fille gracieuse et obéissante se dévouerait. Les ciU de ces yeux se baisseraient sous mes lèvres comme ils se baissent maintenant.
De ma grosse tête que pense cette tluette personne"^ Alternativement elle m'examine, et se tourne vers ce Paris grisâtre, immense, étendu dans les bois avec un dôme d'or au cœur, avec ce donjon de fer au flanc. Calculet-elle que, pour briller là-bas, il lui faudrait subir ceci ?
Quelle serait divertissante, sa surprise, la semaine où je la comblerais, cette enfant, oii je la verrais se travestir de mille façons prestigieuses chez les couturiers, les lingères, les orfè\Tes î Ses petites manières empruntées, classiques, me raviraient. Sa joie, me donnerait un spectacle divers et chatoyant. Une fois déjà, je connus ce plaisir. Lne bouquetière rencontrée sur le boulevard, je l'ai, en quatre heures, pourvue de toilettes confectionnées, de bas en soie, de jupons multicolores; je l'ai munie d'un mobilier à l'hôtel des ventes; je l'ai conduite dans le restaurant le plus féerique; je l'ai installée en robe ouverte dans une loge de l'Opéra. Le même après-midi, cette gamine, sous mes yeux, passa de l'extrême misère à l'opulence fastueuse. Le spectacle de ce déhre
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me demeure parmi les sept ou huit impressions que l'on rappelle, en sa mémoire, au temps de l'ennui. Il serait agréable, certes, d'augmenter le trésor de tels souvenirs, avant la fin. Cette fille distinguée, bien mieux que la bouquetière, m'enchantera par l'aspect de ses plaisirs et la diversité de ses attitudes. Je la prévois raide, sérieuse dans la Panhard doublée à neuf, devant les orchidées qui tremblent sur le tube de cristal et de vermeil, sur la cantine de maroquin aux bibelots de vermeil. Rien n'est beau comme les joies de la jeunesse. La contemplerai-je?
Me voilà tellement ému que je ne puis répondre à ce que Mlle Glermont dit de vague et d'insignifiant, heureuse elle-même. Il faut que j ôte de la table ma main encore blanche et noble, ma foi, mais qui trépide ; Stéphanie au front bosselé, à la grande bouche pâle, situ prononçais maintenant le mot décisif, devinestu que je te mettrais en possession de la vie agréable ? Cependant, tu n'es qu'une petite nymphe maigre et noiraude, avec des yeux chargés d'inquiétude, et une mine timide. Aussi hâte-toi. Profite de ma folie passagère... Allons... Parle... Dans une seconde, il sera trop tard. J'aurai recouvré ma sagesse...
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...Je ne sais quelle force de la nature a soulevé, en moi, le cœur, les poumons, l'âge, tout l'être physique et intellectuel que revêt la chair épaisse de ma poitrine et ce costume de drap gris. Je suis au bout de cet essor maintenant. L'influence extérieure se retire de moi. L'ironie plisse à nouveau les commissures de mes lèvres. Je me moque de mon vœu. Passez, petite fille, ce n'est plus l'instant de me séduire, puis de me décevoir. Apparemment vous ne l'avez pas voulu. Ce monsieur, affable, poussif un peu, habillé parfaitement, vous ne 1 avez pas jugé conforme à l'idéal de votre adolescence. Parbleu. Et que m'importe .'*...
Mlle Clermont range mieux les tasses et la théière et le pot que les servantes déposèrent entre nous. Elle réfléchit en agissant, méticuleuse et didactique :
— \ous ne fumez pas, vous. Quelle chance pour moi !
Chose bizarre : Stéphanie a compris mon recul. Elle tente un rapprochement. Lui demanderai-je pourquoi c est une chance.'^ Et pour elle ? Cela l'obligerait à se découvrir, à prononcer son espoir de rester longtemps au château. Quelque mot, peut-être, échappera qui nous lierait alors.
J hésite.
La sagesse de ma race l'emporte sur la volonté de mon individu.
Je suis redevenu Tesclave de nos morts et des coutumes. Je n'ouvrirai pas le chemin à une folle destinée. Aussi je me contente d'expliquer l'interdiction des médecins lors de ma neurasthénie et de mes vertiges , guéris à présent .
— Vous êtes si vigoureux. Je ne vous ai jamais vu fatigué. Non. Au contraire, vos neveux, quand ils rentrent d'une promenade, même dans le parc, tombent anéantis sur les fauteuils. Ils se plaignent. Ils sont glacés s'il pleut. Ils meurent de soif s'il fait beau. Cet automne qui fut chaud, et cet hiver qui fut rigoureux, chaque jour, vous avez parcouru, en chassant, des kilomètres et des kilomètres. Vous reveniez alerte. Vous poursuiviez les chiens . Vous jouiez avec les plus actifs . \ ous ne demandiez pas à boire les jours de grand soleil. Vous ne vous approchiez pas du feu les jours de forte gelée. Vous ressemblez à ces statues de dieux robustes qui sont dans le parc. Vous êtes de marbre comme elles, sous les intempéries.
— Hé ! hé ! je souffle un peu.
— Vous croyez cela. C'est de la coquetterie. Vous cherchez le compliment.
Gentille, et sa large bouche en sourire, elle lève l'index qui menace. Après tout ceci, je serais enclin à m'imaginer que Stéphanie tente une déclaration. Me comparer à mes neveux, c'est une habile flatterie, certes. Toutefois l'intonation n'est guère chaleureuse. Si les regards ne se dérobaient tant, je tiendrais ce couplet pour une simple politesse ; mais il y a plus. La confusion de lajeune fille n'est pas douteuse. Des mots comme « intempéries » furent choisis à l'avance. Tout cela résulte d une préparation, d'une tactique. On me cerne. On m'assiège.
Siérait-il de dire : « on me berne » ?
Chère eniant, instruite par la détresse des tiens, essayerais-tu vraiment d'échanger ta jeunesse .■* Chercherais-tu à conclure le mariage de convenances que ton père indique comme la sauvegarde de ton avenir.^ Tu t'appliques à surveiller l'ébullition de cette eau, afin de me prouver ton expérience de ménagère. Tu excuses le retard de ton invité, le docteur, au moyen de phrases exemplaires, afin de m'édifîer sui' ta bonne éducation et sur la maîtrise avec laquelle tu jouerais un rôle de châtelaine accueillante. Et cela si discrètement que je retombe aussitôt dans l'hésitation : rien de ce
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que j'échafaude en mon esprit n'est en le tien ; tu rêves simplement d'épouser un Félix drôle, un Robert élégant, et de l'aimer dans les bois de Juin, en fredonnant, sans souci de ta pauvre robe, de ta chaussure fanée... Je ne sais rien de toi que l'aspect de ton énigme.
... Le docteur nous annonce qu'on va transporter ici Clermont. Il veut prendre le thé avec nous. Il se trouve gaillard; et, comme cet effort lui nuira moins que la contrariété de ne pas l'accomplir, notre docteur a permis. Clermont désire que sa toilette soit au point. Il prie sa fille de l'aider. Je me félicite de ce répit sentimental.
Ma lassitude est extraordinaire, soudaine. Mon crâne se fendille, semble-t-il. J'ai peine à suivre le raisonnement du docteur sur la distinction entre la parésie et la paralysie, sur les divers tentacules du neurone. Le jeune savant s'aperçoit de ma distraction. Alors il m'invite à jouir du panorama qui s'orne mieux de nuances changeantes au déclin du soleil. En effet, la ville se transfigure à miracle.
Pendant que nous contemplons, mes idées se reposent. Mon émoi se calme. Je suis décidé à ne rien apprendre à Stéphanie, de son énigme. L'énigme, après tout, naquit d'un
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ragot de cuisinière exagéré par les craintes de mes héritiers pauvres. Et je me lève tout rasséréné pour courir à la rencontre de Clermont qu'un infirmier pousse dans un fauteuil à roues. Je complimente le malade sur sa mine. Il s'est brusquement reconstitué. Je reconnais mon Clermont d'autrefois et sa tête d'Henri IV bien encadrée par la barbe que le peigne lissa. Sous le macfarlane et le plaid, si le bras, si la jambe gauche demeurent invisibles, la main droite gesticule, s'élève, s'abaisse, montre et menace, selon les rapides successions des paroles. Stéphanie derrière s'avance, les mains croisées contre son petit ventre, au-dessous du buse. Bizarrement, elle n'est plus rien que ma secrétaire, l'employée insignifiante et docile. Quelle pince le sucre, verse le thé, mesure la crème ou le rhum dans les tasses, qu'elle coiffe la théière de la mitre, qu'elle se tienne droite et sage ensuite, Stéphanie ne m'est plus rien.
Clermont m intéresse davantage. Son éloquence d'autrefois, son optimisme extraordinaire stimulent de nouveau mon inertie. Je crois presque à son mélange, et au prix de revient qu'il calcule. A chacune de mes objections il trouve la riposte immédiate. Illappuie
de chiffres et de lormules. Cette prodigieuse mémoire retient tout des lectures. Clermont n'ignore pas ce que la Havane absorbe de vetyver, et Uotterdam de Cherry-blossom. 11 sait le navire allemand qui transportera nos caisses au moindre prix dans les ports arabes, hindous, chinois et japonais. Le docteur écoute bouche bée. Son paralytique le stupéfie. N'était le souci de régler la douche sur l'échiné de trois patients, noire praticien demeurerait là séduit, instruit, ébloui.
Clermont a continué longtemps. Quand il a pensé m'avoir convaincu, il s'est écrié :
— Tout cela, c est jDOur Stéphanie... C'est la dot de Stéphanie. Vous comprenez, mon cher, cette petite, je ne veux pas la laisser au monde seule et dépouillée. Avant que je disparaisse, j'entends la voir calée dans la vie. Regardez-moi cette demoiselle. Elle grandit. Elle se fait. Quels cils elle a! Et toute la distinction de ma mère qui était née de Bronceleau . Cette famille fut alliée aux-Bourbon-Chandos dès le début du xv!!!*" siècle. Stéphanie a toute la distinction d une Bronceleau, et la bouche un peu grande des Bourbon- Chandos. Il en existe un à Versailles. Portrait en buste par Nattier. C'estla bouche même de Stéphanie.
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Allez voir ça... Eh bien? Elle vous rend des services, hein î dans votre château.^ C'est une comptable de premier ordre, vous savez. Elle a toutes les qualités de 1 administrateur. Ça l'intéresse, l'administration. Ce sera une maîtresse femme. Ne rougis pas. Stéphanie. ÎNe proteste pas. Je dis la pure vérité... Je me connais en hommes et en femmes. Demande à ton patron... Quand un quidam lui proposait une aflaire dans le temps, il m'envoyait d'abord le susdit dans mon bureau. Et après il m'interrogeait : (( Qu'en pensez-vous, Clermont.'* Sale tête, liein.^ Rien à faire .^ » Tu m'entends. Ecoute ça! J'avais seulement froncé le sourcil. Nous étions d'accord. Je lui affirme qu'aujourd'hui nous sommes aussi d'accord. Je lui affirme que Mlle Clermont dirigera son intérieur à merveille. A merveille!... Eût-elle des millions à placer et à surveiller. Des millions. La pauvre petite! Il suffit que je rate mon expérience, le mois prochain, à l usine, et je lui laisse juste les yeux pour pleurer. N'aie pas peur, Stéphanie! Ça ne ratera pas. Je te le promets, ma petite fille. Ça ne ratera pas.
Clermont étend la main vers Paris. Il jure sur la capitale, solennellement, la tête en
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profil, les yeux au ciel... Puis il se rencogne dans son fauteuil à roues, et boit une gorgée de ce thé brûlant que sa fille lui versa... Moi, j'attends la suite du discours. Clermont ne parle pas au hasard. Il met en scène Stéphanie; c'est afin de lui souffler un rôle. Enigme en chapeau d'argent, la jeune personne ne semble ni troublée ni craintive. Elle ne paraît pas concevoir une relation entre sa conduite au château, ses flatteries de naguère et le langage paternel de l'instant. La voici rassise, le dos roide, et les mains actives sur une dentelle que le crochet d'ivoire allonge.
— J'ai pensé à une chose... énonce Clermont. . . Vous avez gardé des relations avec tous nos confrères, ceux qui sont arrivés, ceux à qui la fortune a souri, puisque vous avez pu les réunir dans votre syndicat exportateur. Vous n'en avez pas un,... veuf... ou célibataire,.,, près d'atteindre l'âge que la solitude attriste.»^ Quand on ne court plus derrière les illusions, on aime bien que l'ange du foyer paraisse, qu'il veille aux mille choses de la maison, qu'il régente les domestiques, qu'il exige de la propreté, des soins, des attentions. On aime, si l'on tombe malade, avoir près de soi une amie réelle qui ne se trompe pas
de fiole en administrant les potions. Ainsi, quand je me suis senti mal avant-hier, jal vite télégraphié à Stéphanie. Certainement j'ai toute confiance dans le docteur, qui est un charmant garçon. L'infirmier ne m'oublie que de temps en temps. La garde est maussade ; mais elle ne s'endort pas quand la fièvre m'agite. Cependant je préfère que Stéphanie soit là. Je vous remercie infiniment de lui avoir permis cette présence à mon chevet. Je vous la renverrai bientôt... Elle me manquera; mais enfin il faut qu'elle accomplisse régulièrement ses fonctions. Elle me manquera... Elle manquerait à tout autre, je crois, qui se serait ainsi confié, quelque temps, à sa sollicitude... Cet autre, écoutez-moi bien, vous devriez, vous, le trouver. Oui. \ous devriez le trouver. Ce serait le mariage de la jeunesse enjouée, élégante, consciente de ses devoirs, avec l'expérience indulgente et généreuse. Stéphanie est une fille raisonnable. Elevée à l'école du malheur, elle a chassé les illusions stupides et romanesques. Elle n'ignore pas qu'avant tout, une situation sociale est indispensable à notre liberté, à notre dignité. Sa reconnaissance serait incommensurable. . . pour celui qui lui promettra cette situation, en me
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demandant sa main. N'est-ce pas, Stéphanie?
Malgré l'ombre qui commence à s'épaissir, je m'aperçois des fautes commises, coup sur coup, parla dentellière. Déjà elle a détruit trois fleurons de son ouvrage. Elle tourne vers nous son visage pâle.
— Personne... niurmure-t-elle, ne voudra de moi...
— Oh! mademoiselle..., protesté-je.
Elle attendait peut-être que je lui ouvrisse les bras. Je n'ose. Et puis Glermont me déplaît beaucoup. Il gâte, par avance, ce que l'aventure peut offrir de délicieux.
Je prévois son ricanement de victoire.
N'importe. Poussons plus avant :
> — Il y a... une difficulté. Nos confrères eo situation d'assurer à une jeune fille 1 aise et la quiétude sont d'un âge trop certain ; au moins ceux que je connais. Ce sont des hommes qui ont passé la quarantaine, ceux de notre génération. Us ne possèdent plus tous les attraits du Prince Charmant.
— Les qualités du cœur et de l'esprit valent infiniment davantage, n'est-ce pas, Stéphanie.^ D'autre part, il y a des hommes faits qui l'emportent, et de beaucoup, au physique
STEPHANIE. i3i
même, sur les éphèbes de ce temps qui sont maKiiarres et sots.
— Certainement... murmure-t-elle, encore à voix basse, qu'elle étrangle.
— Tu t'enrhumes, mon enfant. Va chercher ton châle... Tu rapporteras mon cache- nez par la même occasion.
Stéphanie s'empresse de noas quitter.
Maintenant, ma conviction est faite. Glermonl endoctrine sa fille pour qu'elle m'épouse. La pauvrette obéit donc, à demi persuadée par les démonstrations pratiques de son père, à demi tentée par le confort de mon existence ; mais en tout cas, sans plaisir impulsif. Clermont déclame :
— Quelle démarche! Regardez ça. Une petite reine, mon cher. Une petite reine, je vous dis. Et quand je pense à l'aJBreuse destinée que la force des choses lui réser\'e, à cette infâme médiocrité dans un bureau, derrière un comptoir, en attendant qu'une brute la séduise, ou qu'un va-nu-pied l'épouse, pour lui faire des enfants morveux et des scènes de jalousie dans un logement, au sixième étage de quelque infecte ruelle. . . quand je pense à cela. . . je me demande quel châtiment le ciel m'infligera pour punir le crime d avoir
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mis au monde cette touchante créature...
Ce sont là, parbleu, les accents de la vraie rage et de la vraie douleur. Clermont chérit sa fille. Il soufl're pour elle; et, comme nulle calamité ne lui semble pire que la sienne, vivre sans argent, il prétend lui procurer avant tout ce qu'il souhaite pour soi-même. Il ne pense pas une seconde qu'une fille de dix-neuf ans préfère un petit garçon maigriot dans une mansarde avec quatre sous de lait, à un quadragénaire dodu, même agréable, dans un château historique.
Je m'efforce de lui faire entendre son erreur. Il me traite mal. Il n'y a que les hypocrites pour nier, quand ils le possèdent, le bonheur que donne la fortune. Enfin, se redressant sur son bras valide, il me jette dans la figure :
— Avez-Aous compris. »*
— Compris quoi ?
— Vous avez compris, Eh bien ! réfléchissez à ce que nous avons dit ce soir. Souvenezvous de ce que vous devez à mes talents et à mes efforts. Mesurez s'il est juste de restituer un peu à ceux qui créèrent tout..., et qui gémissent sur le fumier de Job. Vous ne me devez presquerien ; mais vous devez moins encore à vos héritiers qui vous grugent. Allons : au
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revoir. ^ oulez-vous appeler mon infirmier en vous en allant.^ Au revoir. Au revoir. . . Je vous renverrai Stéphanie dimanche.
Il se rejette dans son fauteuil à roues, en agitant son bras vif ; puis il menace, du poing, le ciel.
L'absence de StéjDhanie, retenue depuis quinze jours à Suresnes, par les crises de son père, me désole. Je le constate devant le dessin qu'elle a composé pour la loterie annuelle de notre orphelinat. Sa lettre de ce matin me prie de faire parvenir l'objet au président de notre société corporative. Ruse ingénue. Cette image est une évidente copie de ma silhouette équestre photographiée par Juliette; mais l'artiste a redressé la taille, effacé le ventre, allongé les jambes, agrandi les yeux. Je m'ennoblis, métamorphosé, grâce à quelques accessoires, dont une rapière très longue, encavalier de laLigue. Une croix de Lorraine sanctifie mon chapeau de feutre. Je découvre quelques hachures et contours, retouches certaines de Glermont. Sa main valide a conservé l'adresse que nous lui
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empruntions pour tracer les plans, coupes, élévations de nos fabriques ou magasins, et, à la rigueur, pour établir le croquis des vignettes que l'on colle contre les pots et les flacons... Il a voulu que je me reconnusse sous les trois crayons de sa fille. Espère-t-il que je me croirai ainsi l'objet d'un amour obsédant."^ Les deux lettres que le pauvre homme m'écrivit, cette semaine, eussent dû lever tous mes scrupules. Elles furent soigneusement travaillées. Que c est drôle ! Il tente d'exciter ma jalousie en me demandant conseil pour une union entre Stéphanie et le docteui". Celui-ci. type d arriviste madré, ne s embarrassera point de la péronnelle ; ni moi.
^»i moi.
Indécision. Signe manifeste de 1 âge. Pourquoi, maintenant, ne puis-je envisager un acte sans prévoir toute la série des conséquences fâcheuses ; tandis que les conséquences heureuses me semblent moindres, insignifiantes ? Cependant la partie de mon être qui ne déduit pas, l inconsciente et la sentimentale, exige impérieusement un bonheur. A la minute où ma raison écarte l'absurde espoir de ce mariage, ce qui persiste, en moi, de naturel, d instinctif, dancestral et d"att«ndrissant, me persuade
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que le délice de presser contre mon cœur cette jeune fille consentante, payera tous les déboires imaginables. Folie, ô folie !
Je me suis rendu chez le curé. Pendant une heure, du moins, je n'entendrai plus les charpentiers construire, à grands coups de marteau, le théâtre rustique de notre garden-parly. Un automobile m'a couvert de la poudre engendrée par la route que sèche le soleil, et du mépris signifié par les touristes que secouait la machine. J'eus le désir violent de décharger mon revolver sur ces gens qui m'arrachaient de mes soucis . Et puis , j ai ri tout seul de ma colère , Si je roule moi-même en auto, j'ai envie de disperser brutalement ceux qui obstruent la voie avec leurs chariots, avec leur insouciance de flâneurs, avec leur inattention de malheureux accaparés par les menaces du sort.
Gomme il est difficile de tolérer patiemment autrui et sa juste vitalité !
Je trouve le sosie d'Alphonse XIII dans son jardin qu'il bêche la soutane troussée, les manches relevées. Un peu de sueur mouille le grand front blanc; mais la face hâlée sourit. Après nos bonjours, le curé me montre, dans un creux du sol qu'il défonce pour ses légumes, des tibias, des péronés, des fémurs rougeâtres.
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Des suicidés achevèrent de s'anéantir en ce coin de terre non bénite : c est l'ancien cimetière des impénitents. Cimetière, à cette heure, inutile, puisque la loi ne permet plus de différencier l'accueil aux défunts . Aussi le verger charmant du presbytère empiète sur ce domaine de la Mort : et la bêche exhume les restes de ces hommes qui préférèrent la noyade oula pendaison à leurs angoisses de paysans humiliés par la ruine.
L'endroit pourtant est favorable entre ses murailles que la treille habille, que les espaliers festonnent. Le prêtre s'y repose un pied sur la bêche. Il pérore. Un crâne édenté lui prête l'occasion de faire 1 Hamlet, et de plaindre la brièveté de la vie humaine en désaccord avec l'immensité de nos désirs.
J'ai pris la leçon pour moi. Comment passer au mieux les dix ans de vitalité qui me semblent promis encore ? Alas poor Yorick. Ce crâne! Le mien lui ressemblera, que mes neveux pousseront un jour du pied. Malgré sa foi, l'abbé Dutron n'aimerait guère changer trop tôt de paradis ; car il apprécie l'existence agréable dans notre campagne, devant ces espaces en culture que découvre la brèche de la muraille, devant ces collines flanquées de
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boqueteaux et de clairs villages , devant «es horizons forestiers si délicieusement bleuâtres au loin. Mélancoliquement il recouvre d'un peu de t^rre les os rassemblés, le crâne oii tant de douleur s'exaspéra.
No«« nous asseyons sur le banc -de pierre a droite de la porte. On entend la servante trottiner, relaver les assiettes qui tintent, découvrir le pot-au-feu qui bout. Je feuillette les Annales de la Foi ou mon hôte a collé quelques photographies de Chinois envoyées par son camarade, missionnaire dans le Se-Tchouen. Nous évoquons les combats spirituels de là-bas.
— Il faut que je vous livre un secret. .. J'ai bien réfléchi... Je ne puis garder cela pour moi. La chose vous intéresse trop. Je vous prie seulement de me promettre votre indulgence plénière pour le pécheur. Jésus a bien pardonné à ses bourreaux. Votre clémence aura moins de peine à s'exercer. Bon. Voici la chose. Vous n'ignorez pas que l'on nous demande parfois des renseignements sur nos paroissiens ; renseignemeaits relatifs à leur nxwalité, à leurs opinions, à leui" solvabilité, «te. Les personnes recommandables, et qui n'ont pas abandonné toutes les pratiques de la religion, peuvent tcwijours prier leur directeur de
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recueillir une information sur ce qui les intéresse. Nous nous rendons, entre prêtres, ce genre de petits services que certains blâmeraient à juste titre, si notre conscience n'intervenait toujours, avec notre prudence, pour le Bien... Donc j'ai reçu une interrogation de ce genre, et qui vous concerne. Mon ancien maître du séminaire me questionnait sur l'héritage que vos neveux sont en droit d'attendre après vous: particulièrement le jeune Félix Reynart. Sans méfiance, j ai répondu tout de suite. J'affirmai dcmc la solidité de votre fortune et la cordialité parfaite des rapports qui vous unissent à votre famille entière. Plus tard seulement, j'ai compris ma faute. A la suite d'incidents et de propos qu'il ne m'appartient pas de vous relater, j'ai compris que le jeune homme avait obtenu de larges crédits en signant des billets que vos biens garantissent...
— Ah!...
Je suffoque d'abord. Une seconde après, je me mets à rire. C'est l'éternelle aventure de Géronte dupé par Glitandre aux bravos du public. Du Molière tout pur. La morale de cet auteur classique attribue tout l'honneur à Félix Reynart et toute la honte à moi. Je le dis. Le
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curé ne semble point approuver cette sorte d'éthique littéraire prêchée à la jeunesse depuis trois siècles par l'Université française ; et :
— Il s'agit d'un cadre acquis pour le portrait de la baronne de Helgoët que votre neveu a dessinée.
— Je puis bien faire, indirectement, ce cadeau à la femme de mon vieux camarade...
— C'est un cadre historique... Et il vaut dix mille francs I
— Dix mille francs .^^
— Un cadre de Gouthière et Riesener, si je ne me trompe, le cadre que Louis XV commanda pour un portrait de Mme du Barry,... et qui fut acheté, par l'antiquaire de la place Vendôme, à la vente du duc de Picardie.,.
— Peste ! La galante aventure !
Sous ces mots de circonstance, j'ai dissimulé ma fureur. Il est inutile que le bon prêtre s'initie à mes difficultés intestines. Je fais figure de philosophe. Je développe l'histoire de ce coquebin énamouré qui, pour parer l'image de sa maîtresse, écornifle aux dépens du barbon. Le plaisant sujet de comédie aux chandelles! En réalité, je jure bien que pas un centime de ma bourse ne payera ce cadre, moi vif ou mort. Ce Félix Reynart, si je le déshéritais, tout
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de même ! Que j'épouse Stéphanie ; et rira bien qui rira le dernier. Ah! le gaillard, froidement, escompte ma mise au tombeau pour séduire cette petite dame trop sensible aux cadeaux importants !
Le curé se rebiffe. 11 m'accuse d'encourager les vices de la jeunesse. Il voudrait que j'avertisse la baronne, que j'obhge Félix à lui confesser son escroquerie, à reprendre le bibelot et à le reporter chez l'antiquaire. Ce serait mon intention; mais lamiral? Que pensera-t-il de l'intrigue ? 11 va soupçonner la belle, et souffrir. La congestion menace cette vieillesse trop émue, trop passionnée. Risquerons-nous de désespérer, de tuer l'amiral, pour faire rendre gorge au rapin !'
Le curé comprend. 11 répète mon raisonnement qui me consterne moi-même. Dois-je attenter à la vie de mon ami, pour récupérer ces dix mille francs.^ Non. Je suis pris. 11 me reste à m'exécuter. Et les Chiliens qui n'ont pas payé mes traites! Quelle canaille, ce Féhx! '
A grand'peine j'obtiens du curé qu'il laisse provisoirement tout cela, qu'il n'aille point avertir la baronne : qu'il me laisse surveiller. Lui veut absolument sauver l'âme de Félix,
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grâce à celte première feiule. Elle doit lui montrer l'abîme où il penche.
Ne vous affligez pas, monsieur le curé. Ce n'est que du Molière, cette farce. Du Molière, vous dis-je !
A mon retour, tout est en joie dans le parc. Sur l'estrade presque achevée, les cousines ânonncnt leur scène capitale aux applaudissements de leurs mères. Félix en manches de chemise peinturlure les accessoires. Il jotiit d'une parfaite cpiiétude. Le remords évidemment ne le ronge pas. Il me tend le petit doigt parce que les autres sont tachés de gris et d«e vert, parce que les pinceaux et la palette l'emharrassent. Elle ne l'émeut pas, la vie de l'homme sur la mort duquel il compte poar acquitter sa dette. Familièrement il m invite à louer la manière dont il grime en instruments Pompadour le râteau du jardinier, 1 arrosoir, la serpe, les corbeilles et les ruches. ïl se moque de Robert qui commande aux charpentiers avec maîtrise, appelle chacun d eux « mon ami )) sur un ton de supériorité fort ridicule. J '«Tirage paixîe que le rond-point aux huit routes est encombré de planches et de tréteaux. Mais n'ai-je pas moi-même approuvé ce ravage qui chagrine évidemment la statue de la Chas-
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t seresse ; n'ai-je pas donné hcenee à la fatuité
de Bobert qui règle tout? Il me faut le féliciter. U entend réussir, là, quelque chose dans le goût de la Fête des Loges, celle de Saint- Germain vers 1770. Une gravure du temps à la main, l'insupportable érudit m'indique la place du charlatan, celle de l'astrologue, celle de la bohémienne, celle du Jocrisse. Il exige que chaque baraque soit une imitation exacte des anciens types, et s'accorde avec la forme des arbres, comme sur l'estampe. D'avoir découvert que les ormes constituent ici une sorte de fond à la Watteau, Robert s'enorgueillit. Il m'excéderait longtemps avec cela, moi qui n'ai dans le cœur que l'envie de les chasser tous. Heureusement la cloche nous invite à laver nos mains pour le déjeuner.
A table, je suis vingt fois sur le point de faire un éclat. Je veux demander à Félix s'il a vu les cadres du itvni* siècle dans la vitrine de l'antiquaire, place Vendôme. Ln agaçant panégyrique de l'art sous l'Ancien Régime, qu entame Robert, me fournirait 1 occasion. Isabelle critique, en revanche, le snobisme qui vante exclusivement les réalisations du passé. Aussitôt elle récite des vers de Maeterlinck avec fureur. Emilie nous engage de son mieux
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à préférer le chaufroid et les laitues frites que Thérèse ne dédaigne point. Ces mets me paraissent insipides pendant que je meblâmede frapper Thérèse, Reynartet Isabelle parce que Félix a commis une faute de gamin. Seul Claude s'aperçoit de mon état. Il m'inspecte sévèrement, le plat tendu, bien que la longue absence de Stéphanie, maintenant, le tranquillise. Ernest aussi flaire quelque chose en m'oflrant l'eau de Yittel. Il essuie, de sa serviette, le col de la bouteille avec plus de précaution et prend ainsi tout le temps de m'examiner.
Cependant je me décide. Je vais me rendre chez l'amiral, voir le cadre, tâter le terrain. Il me faut des précisions. Isabelle rage à propos de Maeterlinck. Toute blême, elle le déclare supérieur à Corneille, et n'admetpas que Robert traite d' « étranger aux ascendances germaniques )) l'auteur de Pelléas. Robert s'amuse à (( la faire mousser », comme le remarque Félix Juliette a peur, un peu, du fracas. Elle crispe sa jolie bouche fraîche. Emilie les supplie tous de se calmer. La salade d'ananas et de fraises mérite qu'on l'honore d'une trêve. Isabelle consent : mais déclare qu'au programme de la fête elle joindra le dialogue deNietzsche : Zarathous-
tra et le Berger. Sur quoi Robert s indigne : il ne collaborera point à une œuvre antifrançaise. Félix, imitant la voix du peuple en révolte, gronde le refrain de V Internationale. La naïveté de ces âmes puériles m'exaspère. J'attends avec impatience le roulement de la Panhard dans la cour. Enfin. Et m'y Aoici. Nous allons vers Menin.
Dans le parloir du cottage, je salue d'abord le cadre de Riesener et Gouthière, entourant, de son ovale, le pastel mal imité de La Tour. Là sourit Pauline de Helgoët. Mon impressionniste, pour plaire à la dame, copia la manière du xviii^ siècle. Les cuivres ciselés, qui courent dans l'orbe du meuble, ne sont point, à première vue, surprenants. Il importe de les examiner quelques minutes, avant de concevoir la finesse évidente du travail qui réalisa ses corps de nymphes emmêlés aux roseaux, et ces détails des gerbes, des chevelures, et cet élan des postures diverses orientées dans un même mouvement. Les marqueteries de Riesener ont beaucoup terni. Elles représentent l'onde peuplée de poissons, la surface de l'eau baignant les pieds en cuivre des nymphes et les tiges en cuivre des roseaux. Point d'erreur possible. L'harmonie des courbes et de l'arran-
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gement, l'ampleur de l'ouvrage, les matières des incrustations et de la marqueterie, tout désigne l'authenticité du cadre oii la figure de Mme du Barry a brillé jadis. L'antiquaire n'a point abusé Félix ni le curé. Cette pièce vaut dix mille francs ; et plus. D'ailleurs, fût- elle une copie, elle ne vaudrait pas moins, si l'on considère l'art et le temps que dut coûter cette reconstitution parfaite.
La baronne, en accueillant mes hommages, a, tout de suite, dit sa joie de ce cadeau; mais elle insiste plutôt sur l'agrément du pastel. La courtoisie, certes, l'y oblige. Je suis frappé cependant du peu que Pauline alloue, en son panégyrique, à l'œuvre de Gouthière et Riesener. Deux ou trois interrogations adroites confirment mon soupçon. Elle ignore totalement l'importance de ce don. Elle croit que c'est là une copie fabriquée au faubourg Saint-Antoine pour cinq ou dix louis; et, comme Pauline de Helgoët a partagé, entre Emilie et Thérèse, des soieries turques rapportées de Constanlinople, ce présent ne lui semble point excessif, non plus que le vase en émaux champlevés du xvi* siècle, choisi, comme pot d'orchidées, par le donateur Robert. Je constate que les rivaux ne se le cèdent pas en générosité. Que
pense 1 amiral de ces largesses? Pauline de Helgoët s'est assise. Elle babille. D'autres idées accaparent son attention sautillante. Elle emmènera son mari bientôt à ^ichy. Elle voudrait ensuite explorer l'Auvergne, puis soigner à Aix-les-Bains des douleurs improbables justifiant toutefois le séjour dans une ville d'eaux luxueuse oii les rois se traitent, et où les plus riches toilettes sont déployées en leur honneur. ?Son, Pauline de Helgoët ne se doute pas de ce que valent le cadre et les émaux. A moins que, le sachant, elle dissimule. Serait-elle à ce point déchue .'^ La supposition est invraisemblable.
L'amiral ne paraît pas davantage apprécier l œuvre de Gouthière et Riesener. Il en parle néanmoins avec quelque emphase. Et je sens qu'au fond ce jeune rapin 1 inquiète. Bartolo redoute Chérubin. Il nous faut bien admettre, lun et l'autre, que nous endossons les rôles comiques de toute l'aventure, pour insignifiante et anodine qu'elle puisse être. Gomment l'esprit de soupçon n'ouvre-t-il pas les yeux de l'amiral.^ En Ghine, au Japon, il a marchandé certainement les potiches, les brùle-parfums , les porcelaines des antiques Samouraïs. Il se rappelle les prix énormes des
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belles pièces. Alors ? Sa femme l'a-t-elle persuadé que c'était là quelque pacotille?
Je n'en reviens pas. Tous deux bavardent à l'aise. Ils commentent la pluie et le beau temps. J'inventorie cette table noire à filets de cuivre, ces tentures banales en soie et coton brochés de fleurs mièvres, cet affreux groupe de Barbedienne où l'on voit un matelot de bronze invoquer Dieu dans un fragment de barque assaillie par une vague, ces fauteuils Louis XV que les tapissiers du second Empire capitonnèrent à la mesure du mauvais goût régnant , ce pêle-mêle de photographies à dédicaces , de choses trop bêtement neuves, ces doubles rideaux de dentelles « riches », ces chiffonnières à nœuds de satin héliotrope, ce tapis de Karamanie, ce paravent japonais, cette coupe, art nouveau, sur un guéridon arabe; alors je m'explique l'ignorance de mes hôtes pour le coût du cadre et des émaux.
Robert a dû conduire Félix chez le collectionneur de la place Vendôme, le présenter. Au fils, au neveu d'Huvelin, on n'a point discuté le crédit, surtout en apprenant que la destinataire était l'amirale-baronne de Helgoët. Sa coquetterie, ou pire, affola donc mes deux gaillards. ►^ Celte dame serait-elle la gourgan-
dine dénoncée par les médisants P A ce point?
Debout, enroulées dans un peignoir de tussor et de malines, les formes de la jeune femme semblent, à la vérité, parfaites. Houdon, Falconet eussent adoré ce modèle. La figure, irrégulière avec un nez relevé, surprend plus qu'elle n'enchante ; mais la bouche humide semble un fruit de poème. Pour de petits jeunes gens, cette femme réunit les promesses sensuelles de la courtisane, et l'attrait romanesque de la mondaine. Toutefois il est rare que ces sortes de femmes s'éprennent des adolescents. Lequel aime-t-elle.»^ Veut-elle les exploiter, ou plutôt exploiter Robert, qu'elle affolera en excitant sa jalousie contre Félix.'^
L'amiral m'a reconduit à travers le jardin. Un horticulteur l'a gâté par trois dates énormes, bégonias, au milieu des myosotis en corbeilles. C'est une conception de la baronne, m'avoue Helgoët, une surprise qu'elle lui fit lors de leur installation dans le cottage. Ces trois millésimes rappellent la rencontre, le mariage et l'heureux moment de communion absolue oii les âmes épouses se pénétrèrent. Quelques raisons passèrent ensuite. Néanmoins je félicite mon vieux camarade d'avoir saisi le bonheur, d'avoir ressuscité tout le délire de la jeunesse,
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en son âge mûr. D'abord, l'amiral sourit très content; puis il fait le modeste, et me confie ses craintes d'avenir. Il vieillit. Cette charmante femme ne se lassera-tr-elle pas d'un compagnon qui s'affaisse et qui cesse d'être un aîné pour devenir un père? Je me récrie ainsi qu'il convient.
— jN empêche, mon cher... Croyez-moi...
Ne faites jamais ça...
Arrêté au milieu du cailloutis, il pose, sur mon bras, sa main tachée de jaune. Voilà certainement une allusion à Stéphanie.
Il me regarde bien en face. 11 veut que je devine ce qu'il permet à ses yeux seuls de me suggérer. Honteux, vite courroucé, je baisse la tête. Alors il se détourne, et reprend sa marche vers un ridicule appareil d'arrosage qui tourne, qui valse comme une ballerine automatique, en prodiguant ses perles d'eau à une pelouse grasse, convexe et bien peignée :
— Moi..., j'ai eu de la chance, pour ma part, et plus que ma folie n'en méritait. Six ans de joie, de jeunesse véritable et sans nuages grâce à l'afiection d'une femme charmante, brillante. La beauté, n'est-ce pas, habite ma maison, la beauté, l'élégance, le rire, l'entrain...
— Alors?
— J'aurais pu, dans une heure d'aveuglement, me tromper. On peut n'épouser ni l'esprit, ni l'élégance. On peut s'unir à la niaiserie et à la médiocrité. J'aurais pu méprendre aussi bien d'une fillette à demi laide et sotte. J'étais à l'heure critique où le quinquagénaire, comme l'adolescent, estime incomparable celle qui le frôle, au passage. Le ciel voulut que, le délire fini, je me sois retrouvé devant une agréable créature, vive, camarade, avertie, et sachant, aux heures les plus nombreuses, cacher 1 épouse inopportune derrière l'amie nécessaire. Imaginez qu'au lieu de celleci, une pensionnaire timide et maussade m'ait séduit aussi bien par son ingénuité. Vous devez ressentir parfois, vous aussi, cette espèce de tendresse qui nous envahit, dès quarante ans, qui nous asservit au charme de la jeune fille. Car la jeune fille, la toute jeune fille tente plus, lorsque nous approchons de notre fin, les instincts profonds de la race qui évoluent en chacun de nous, les instincts de tremsmission et de perpétuité. Ce sera une enfant à diriger, et, de temps à autre, une maîtresse à chérir. On s'émeut. Cela eût pu m'arriver tout aussi bien. N'est-ce pas.^ Et alors .-^
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Helgoët s'arrête de nouveau dans l'allée. Il semble conteht du portrait que décrivent sa parole insidieuse et sa psychologie portative.
— Et alors P.. . ai-je repris en souriant. Ce sourire l'interloque. Il lui dévoile mon
désir de riposte. Les mains derrière le dos, la tête en arrière, les jambes écartées, l'amiral me toise... Il me reproche ce manque de tact évident. J'eusse dû feindre de ne pas comprendre l'allusion, tout en acceptant le blâme qu'elle comporte. Il balbutie :
— Et alors... Et alors... Et alors... j'étais volé ! J'étais volé, mon cher, volé comme au coin d'un bois... Comme je vous le dis là... Croyez-moi ; croyez-moi : quand on a dépassé quarante ans on ne se marie qu'une heure, de temps en temps, avec une figurante d'opérette. Voilà les épouses qu'il nous faut... Jolies, joyeuses, éphémères comme le papillon. Il nous faut des papillons.
— Et la solitude.'^
— Ah! oui; je sais! L'ennui de lire sans pouvoir exprimer à l'autre sa critique de l'ouvrage. La peur de souffrir, de mourir sans consolatrice. La trisfesse de s'égayer, d'admirer sans écho... C'est cela qui m'a persuadé. Vous aussi, vous commencez à craindre la solitude.
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Ihiver, le soir, dans votre château. On a besoin d'entendre remuer dans la pièce voisine. Et la nuit.... donc! Le silence quand on s'évade à grand'peine du cauchemar, quand on se réveille avec l'estomac torturé, avec l'orteil mordu par la goutte. Alors le silence vous étrangle... Hein.^ Le silence qui vous étrangle! La pendule qui vit dans l'ombre.. . Elle sonne une demie de plus, ajoute à l'âge une déchéance encore, et retire à la vie une chance encore... Oui, oui, je sais tout ça... Ah! diable! La solitude! Il y a bien les amis. Mais ils couchent chez eux, les amis. Ils ont leurs maîtresses, leurs femmes, leurs intérêts qui ne sont jamais les nôtres, leurs passions qui sont rarement les nôtres. Heureusement une famille charmante s'empresse autour de vous. Mme Reynart me semble une artiste hors ligne, Mme Huvelin une excellente personne. Et cette jeunesse qui vous donne le spectacle de ses' petites âmes en développement... C'est la comédie chez soi... La vraie comédie...
— Oui, oui... Du Molière.
— Du Molière.'*
-- Du Molière... Ses Agnès, ses Clitandre, ses Géronle, ses Dorine. Tout Molière. Ah ! quel génie, ce cabotin-là ! Quel génie!
— Quoi : de l'amertume ?. . . Vous avez tort. . . La famille, voyez-vous, c'est le salut. Moi, je n'ai pas de famille. Elle s'est dispersée. Les uns sont morts à la mer. Les autres sont devenus planteurs aux Antilles. Je me suis brouillé avec mes cousines de Glohars parce qu'elles liie trouvaient trop « rouge », parce que je continuais à servir la République. Vous, mon cher, vous avez su garder, autour de vous, une famille, une vraie famille.
— Des héritiers.
— Bah ! . . . Nous avons été aussi des héritiers. Nous n'avons assassiné aucun de nos testateurs.
Je n'en puis plus. Je révèle ma détresse à Helgoët, en taisant, bien entendu, ce qui, dans mon affaire, le concerne lui et sa femme. A parler, mon indignation s'exalte. Les crimes du neveu qui escompte la mort de son oncle chez l'usurier, je les vitupère monstrueux, sans pareils. Nous nous asseyons sous la tente rayée d'un banc. Helgoët m'écoute. Il regarde aussi ses guêtres beiges, son pantalon à pli retroussé sur la cheville par le fer du tailleur, comme les pantalons de Robert Huvelin. Je me soulage en dégorgeant ma rancœur entière. Je dépeins c.ette famille acharnée contre la petite
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Stéphanie Clermont, et qui exige son renvoi, sans pitié. Sans pitié pour ce pauvre Clermont, de qui l'intelligence a fondé ma fortune, celle même qu'ils attendent pour marier Isabelle, et payer les escroqueries de Félix. Je termine là en citant la phrase du paralytique : « ^ous ne me devez rien, mais vous devez moins encore aux héritiers qui vous grugent ! » Et je m'arrête essoufflé.
L'amiral devient perplexe. Il a entendu l'autre cloche, celle qui ne sonne pas avec les voix de Thérèse, d'Isabelle, d'Emilie. Il a entendu la vraie cloche, ma cloche. Je conclus :
— On me dépèce vivant, mon cher. C est ainsi. On ne vous dépèce pas vivant, vous. La baronne ne vous dépèce pas vivant !
Il ne répond rien d'abord. Du silence se prolonge. L'amitié réfléchit. Tout à coup Helgoët se décide pour l'ironie :
— Moi, j'ai pris mes précautions. A ma mort, Pauline aura seulement six mille francs de rente, les deux cent mille francs que je lui reconnus par contrat. J'ai placé tout le reste de ma fortune à fonds perdus, sur le conseil de mes notaires. Si je n'étais sûr de l'amitié de Pauline, je serais sûr de son intérêt. Il l'invite
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à me vouloir centenaire et à me soigner le mieux, par conséquent.
Bon. J'y suis. C'est Robert que la baronne espère séduire. Elle compte divorcer, puis épouser la fortune d'Huvelin avec le petit gaillard. J'y suis maintenant. Cet imbécile de Félix jouera le rôle de rival malheureux, que l'on chassera, quelque jour, afin de prouver ainsi l'amour à un jaloux désemparé. La farce n'est pas neuve ; mais elle réussit toujours. La baronne de Helgoët a dû s'instruire dans les romans psychologiques. Sans doute tout cela lui semble-t-il encore lointain, vague, improbable, mais possible... Possible.
L'amiral fait le sardonique en me regardant de haut, avec l'air de celui qui n'est pas la baderne convenue, qui soupçonne la vie, et se préserve des à-coups. Poliment je lui décoche :
— Vous êtes un fort, vous !
— Oh !... fort .^ Si j'étais fort... je n'aurais pas eu sans doute à ruser ainsi avec un destin trop équivoque.
Il regarde les armoiries de sa bague très attentivement.
— Ecoutez, mon cher...
Il ne bouge pas. Sa barbe fraîchement dorée tremblote un peu avec la lèvre blême. Crain-
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drait-il de trahir son émotion en parlant ? Craindrail-il un sanglot? Il renifle. Il soupire. C'est bien une larme qui glisse, puis roule dans sa moustache trop blonde.
— Mon cher ami...
Je touche sa main aux taches jaunes. Il se dégage vivement. Il tire son mouchoir. Il y cache sa figure en feignant de s'essuyer. J'aperçois le frisson de son dos.
Le poignant de sa peine qui est la mienne, comme je le comprends ! L'âge nous a rejetés hors de la vie créatrice quand notre cœur et notre intelligence, nos nerfs demeurent ceux de la passion fervente. Autour de nous faibles et comiques, la jeunesse inexorablement conspire notre honte. Et le monde entier applaudit. Tous les Scapins nous enferment dans les sacs qu'ils bâtonneront en se moquant. Pauline, Félix, Stéphanie, vous vous appelez Célimène, Clitandre, Agnès, sur le tréteau. A nous la trogne de Sganarelle et les besicles de Géronte... Ah! petite Stéphanie, croyez-vous m'abuser, en me travestissant, sur. vos dessins, en capitaine de romance .**
J'ai secoué la tête. Moi aussi, j'ai dû soudain étancher l'humidité de mes pauvres yeux. Quand jeus fini, nous nous sommes trouvés,
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Ilelgoët et moi, le mouchoir dans la main, et qui nous contemplions avec une égale pitié. A nous voir dans cet état, quel passant n'eût ri?
iNous avons souri nous-mêmes.
— Voyez-vous, mon ami, nous sommes deux vieilles bêtes..., m'a dit l'amiral... Deux vieilles bêtes qui prétendons jouer au cerceau quand ce n'est plus de notre âge. Nous ferions mieux, moi, d achever mon Histoire de la Marine Française, et de mériter ainsi le grand prix Gobert que m'ont promis trois académiciens, et vous de découvrir l'odeur suave qui doit, pour rien, parfumer toutes les ouvrières de France. La chimie, l histoire ne devraient plus connaître de rivales dans nos cerveaux.
— Est-ce possible ?
— Et puis, est-ce souhaitable .»^. . . Mon Dieu, oui ; je le répète : est-ce souhaitable ? Nous sommes là à nous chagriner, et nous avons, parbleu, nos raisons. Pourtant je dois à Pauline une résurrection inespérée, des heures de tendresse aussi parfaites que celles de jadis. A vingt ans, j'ai pleuré davantage pour une cocotte de Toulon ambitieuse, et qu'un commandant à cinq galons m'enleva. Aujourd'hui, nous nous désolons parce qu'elles nous aiment pour
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notre argent. Bah ! il faut bien être aimé pour quelque chose. J'ai connu, au Japon, dans le monde diplomatique, une Américaine de beauté stupéfiante. Elle repoussait tous les courtisans de sa splendeur physique, car elle exigeait «qu'on l'aimât pour elle-même».. Par là, elle entendait pour son esprit qui était celui d'une écolière à la mémoire sans défaillance. Je ne sais quel lourdaud allemand, secrétaire de consulat, eut la patience de lui faire, avec admiration, réciter le manuel du baccalauréat. Il paya, dans le Journal de Shanghaï, l'insertion d'un article sur l'intelligence de la jeune Amérique, oîi quarante vers de la demoiselle étaient éloquemment comparés aux meilleurs de Longfellow. Ce lourdaud épousa la Vénus et les dollars; «aimés pour eux-mêmes»; enfin... Après tout, notre situation sociale représente tant d'efforts, tant d'ingéniosités, tant de chances adroitement saisies ! J'ai triplé mon patrimoine breton par l'achat et la vente à point de chemins de fer chinois qu'avaient mis en actions des Anglo-Belges. J'avais conçu l'importance et l'avenir de ces lignes en protégeant, le revolver au poing, sous la fusillade des Boxers, la retraite de la colonne internationale commamdée pair l'amiral Seymour, après
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avoir reçu les shrapnells lancés par les forts de Takou sur mes chaloupes. C'est pour mon énergie de marin, c'est pour votre science d'exj^ortateur récompensées par les biens matériels, que les femmes accueillent notre affection tardive. N'y a-t-il pas, même en cela, quelque chose de plus «idéal» que l'inclination réciproque de deux adolescents tourmentés par leurs natures? Je le remarque d'ailleurs. Les femmes nous sont plus sincèrement amies qu'elles ne nous étaient, jadis, amantes.
Du bout des lèvres, je félicite l'amiral de son optimisme. Cet artifice ne doit pas leurrer beaucoup sa peine. Je prends congé. Au moment où nous nous quittons, il me charge d'hommages spéciaux pour Thérèse, sans qu'il trahisse, par là, le secret de leurs confidences relatives à Stéphanie. Distrait, il me jette encore devant l'automobile :
— Souvenez-vous, tout de même, qu'il faut à notre âge des éphémères, des papillons, rien que des papillons... Rien que des papillons. C'est le plus sûr.
MI
Et la solitude ? Je la sens peser mieux dans cette voiture tumultueuse et rapide sur quoi le paysage se précipite en grandissant. Il importe d'agir. Mes quarante-sept ans ne sont pas les soixante et un de l'amiral. Si ma courtoisie l'a laissé me tenir pour son égal en vieillesse, il m'est bien permis de considérer autrement le réel. Je ne me trouve pas si différent du cavalier que Stéphanie dessina. Je lui suis même très pareil dans la posture choisie par Juliette photographe. Sans doute, moi aussi je nuance, tous les quinze jours, les toulTes grises de ma barbe, au moyen d'un cosmétique, mais le miroir de l'automobile ne dénonce pas cette incompatibilité entre une dorure exagérée du poil et certaines rides trop voisines. En faisant chambre à part, en ne me montrant
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le matin qu'après une station dans mon cabinet de toilette, j'offrirai à ma jeune femme un aspect de Jupiter solide ; le Jupiter de l'éternelle et charmante Danaë. Danaë ! Je t'ai vue au musée de l'Ermitage, dans Saint-Pétersbourg. Nue, potelée, vulgaire un peu, tu t émerveillais à l'approche du nuage lumineux que Rembrandt peignit, et qui, près de toi, se résolvait en ducats étincelants. Le maître des dieux hellènes n'a pas dédaigné cette forme de séduction, ni l'amour que tu échangeas contre cet or, essence du soleil divin. L'amiral a raison. Il faut bien qu'on nous aime pour quelque chose. Ma «science d'exportateur» qui parfume les créoles des Rio-de-Janeiro, des Buenos-Ayres, des Valparaiso, des Lima, des Quito et des Caracas, qui fait vivre treize cents familles ouvrières, ne vaut-elle pas la verve d'un rapin étique au front couvert d'acné.»^ Stéphanie eut, toute une quinzaine, du goût pour ce petit aigrefin, cependant. Ensuite elle l'a fui. Le voici passionnément amoureux de Pauline, et au point d'escroquer dix mille francs pour encadrer bien l'image de la Dulcinée. Comme il m'agrée que Stéphanie puisse vérifier cette inconstance ! Laide elle n'attirera guère les don Juan. L'erreur de Helgoët, c'est
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d'avoir épousé une femme si jolie. Fatalement les garçons l'adorent, la courtisent, et tout ce feu, quelque jour, brûlera l'imprudente aussi. Qui donc, pour le front bossue et la grande boucbe de Stéphanie, risquerait la police correctionnelle ?
Clermont va-t-il me renvoyer bientôt sa fille ? Tous mes comptes restent en soulTrance. Maria ni Claude ne savent écrire aux fournisseurs. Emilie néglige la tâche pour se faire du bien au soleil, étendue dans la guérite d'osier, en buvotant des orangeades.
Ainsi la trouvai-je, au retour, sur le perron du parc. Ses journaux illustrés de Paris, de Londres et de Berlin l'amusaient considérablement. Je ne pus découvrir, en ces portraits de rois, d'assassins, d'aviateurs et de cantatrices un intérêt quelconque, non plus qu'en ces décors de la comédie en vogue. J'entendis mon approbation sonner faux. Je jugeai que ma présence interrompait inutilement un plaisir. Je m'écartai.
Ma sœur aussitôt coupa fébrilement les pages d'une autre publication. Sous la charmille, Isabelle et Juliette me furent en blanc, toutes deux, une apparition féerique dans un rai de lumière . Occupées de leur murmure à l'oreille, elles très-
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saillirent quand je les interpellai. Elles s'arrêtèrent. Elles rougirent. Elles parurent gauches, et si désireuses de reprendre leurs confidences que je me sentis intempestif. Je m'en allai vers les garçons, vers le vacarme des charpentiers. Robert me répondit à peine. Il donnait des ordres aux scieurs de planches et aux planteurs de clous. En se reculant pour mieux examiner l'effet des masques et pipeaux barbouillés sur le théâtre, Félix ne me vit pas. Il me marcha durement sur le pied. Je ne pus retenir une injure vive. Il riposta en simulant, par jeu, le ton des voyous qui se querellent. Cette familiarité me courrouça. Je faillis lui reprocher tout de go, devant les ouvriers mêmes, son vol du cadre. M'étant contenu, je parvins à sourire de sa bêtise. Je haussai les épaules ; puis je m'en fus sans -qu'il soupçonnât mon sentiment.
Quelques pas rythmés par les grognements de ma colère, me conduisirent dans le Pré aux Biches. Inconsciemment je le traversai. Je m'engageai sur le pont qui mène à l'île pardessus un bras du petit lac. Le temple de l'Amour en ruines, avec ses deux colonnes survivantes, l'une entière, l'autre décapitée de son chapeau corinthien, m'offrit le siège d'un
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moellon moussu. A l'ombre des sapins, je m'apaise. Le silence troublé seulement par quelques oiseaux, le dessin heureux du lac baignant des rives boisées, la sveltesse des roseaux en gerbes où se jouent des libellules, tout me charme un instant. Et voici de nouveau le sens affreux de la solitude. J'ai besoin de me confier, de m'avouer, d'obtenir un conseil. Rien de cela ne semble possible. Mon isolement est absolu. De cette famille que m'enviait Helgoët, nul esprit ne communie avec le mien. Je dérange le bien-être d'Emilie, les confidences de mes nièces, l'autorité de Robert, la manie barbouillante de Félix. Au milieu de ces gens, je me parais un intrus ; et cela dans mon propre château. Près dici leurs personnes agissent intensément. Qu'est-il de commun entre leurs caractères et mes idées.'* L héritage.
Emilie même se trouverait enfin débarrassée des Reynart, de leur misère, et des reproches furieux qu'Huvelin lui prodigue aux moments de secourir cette détresse indéfiniment renaissante. Ils attendent tous ma première attaque d'aploplexie. Ils se rongent en supputant les chances de ma verdeur.
Auprès de Stéphanie, seule, je n'ai pas ce
sens de l'hostilité ambiante. Ma vie au contraire demeure précieuse à Clermont, aux espoirs de Clermont, à ceux, peut-être, de Stéphanie. Voilà ce qui très naturellement justifie mon penchant pour cette jeune fille, au milieu de la meute. La meute ? J'exagère. Mes sœurs toujours se montrèrent, à mon égard, délicates, attentives, bonnes. Ce sont les enfants de Thérèse qui m'inquiètent comme des ennemis.
Ah î Thérèse, que d'abominations tu as déterminées en faisant un mariage d'amour, noble et pur, en méprisant la fortune, en plaçant, au-dessus de tout, les droits de la passion et la sublimité de l'art! Tu as créé ton malheur, celui de ton mari, qui fatalement te traite de (( boulet », celui de tes enfants que voici au seuil de Tinconduite et du crime, l'une presque cabotine et l'autre presque escroc. Les dramaturges du sentiment ont-ils assez pourri la société française!
Ce petitRobert, enrevanche, ne manque pas de jugement. Sa sœur restera franche,, saine, à moins qu'Isabelle ne la corrompe. Heureusement qu'Emilie surveille. On peut se fier à sa prudence. Qu'elle fut sage en épousant Huvelin et ses trois millions, malgré la quarantaine du banquier, sa maigreur, ses maladies, son
mauvais caractère ! Elle engendre des forces positives, elle. L'avenir du pays les lui devra. Que devra-t-il à cette pauvre Thérèse, à ses enfants dévoyés ?
Je sais bien que je raisonne là comme un odieux bourgeois .de pamphlet romantique. Selon la définition de Flaubert, je suis l'homme qui pense bassement. Certes, au point de vue individualiste : mais au point de vue altruiste, au point de vue national ? Convient-il qu une fille suive son instinct et s'unisse, contre toutes les raisons de famille, au gaillard séduisant, pour les plaisirs de leur passion ? Ou convient-il qu'elle envisage le destin des enfants à naître, et qu'elle soumette l'égoïsme de ses impulsions amoureuses aux calculs sociaux de sa maternité.^ Stéphanie doit-elle me choisir d'après le conseil paternel, pour son avenir et celui de ses enfants? Ou doit-elle offrir sa jeunesse à quelque Félix pour la joie de l'heure ? Stéphanie doit-elle imiter Emilie ou Thérèse ?
Quel barbon je fais ! Molière m'eût bien arrangé, vraiment.
Stéphanie Clermont. Pour songer au mariage tardif avec elle, il a fallu que tous les miens me rendissent, par leur présente hostilité, trop solitaire. Avant sa venue, je n'avais pas
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cette notion d'isolement, cette peur de vieillir, de m'aiïaiblir entre mes héritiers avides, et mes domestiques indifférents. Félix, en escomptant ma mortsur des billets à ordre, m'a donné cette hantise atroce. Je ne m'en délivrerai plus.
Que je souffre de la solitude à présent ! Il me semble que des ennemis me guettent, au delà du lac, dans le taillis. Ce chevreuil qui passe, rougeâtre, en broutant, là-bas, met-il vraiment de l'astuce à cacher ce buisson et celui qui s'y dissimule. Le singulier malaise! Je rentrerai. Je passerai par l'allée couverte de rOuest. J'éviterai tous ces gens que je dérange, et je m'enfermerai chez moi, avec les quatre tomes de Casanova, Les aventures de cet Italien m'ont toujours distrait de mes peines.
Siérait-il mieux de faire sur-le-champ une scène à Félix, de prévenir Thérèse ? A quoi bon? Ils ne payeront pas le cadre. Je ne veux pas qu'ils le fassent reprendre par le marchand. Ainsi confirmés les soupçons sur Pauline désespéreraient l'amiral. Je ne risquerai pas de tuer mon A'ieil ami pour sauver une somme d'argent.
Que n'ai-je là mes lévriers. Ils m'aiment, eux. Ils ne m'excluent pas de leurs gaîtés. Nadine ! Nadine ! Champagne ! Nadine !
... Huvelin n'a pas les mêmes scrupules. Quelques heures après sa dépêche, il est arrivé de Vichy où l'avait rejoint", dans un courrier, la facture de l'antiquaire. Robert passe un vilain moment. Huvelin exige que son fils aille confesser à l'amiral sa faute, avoue le prix fou des émaux, et subisse l'humiliation de les redemander. Huvelin entend que Félix agisse de même pour le cadre. Emilie assiste au débat. D'un accord commun, nous n'avons rien dit à Thérèse, qui n'en peut mais, la malheureuse ! J'ai grand'peine à calmer Huvelin. Colérique et malade il grimace de toute sa figure blette, comme une pomme cuite, derrière lîi longue moustache blanche.
Ses rares cheveux hssés à plat derrière les tempes creuses ne lui gardent plus l'apparence
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du brillant cavalier qui s'éprit, en vingt minutes, de ma sœur, à une fête de charité, qui voulut enlever cette blonde alors dans l'éclat épanoui de ses dix-huit ans, et qui, n'ayant pu réussir ni par les tentations du luxe, ni par la brutalité d'un guet-apens, demanda la main de la cruelle avec dépit. Ce brillant cavalier n'est plus qu'un squelette distingué. Autour de sa minceur flotte le drap gris du veston neuf, du pantalon neuf. D'avoir été volontaire aux lanciers, en 1870, d'avoir combattu à Gra A' elotte, il lui reste cette autorité, cette fureur de vaincu sincèrement dévoré par « la honte abominable delà Patrie ». II ne comprend pas que son fils ni la nation songent à une chose différente delà revanche. Et comme, chaque matin, depuis quarante ans, il parcourt les journaux en injuriant les rédacteurs, les écrivains, le parlement, le peuple, « toute cette lâcheté sans exemple », il s'entretient dans la pratique de la violence et de l'invective. Son fils, son neveu l'exaspèrent comme les types des nouvelles générations avilies par une mollesse d'esclaves repus. Il empoigne Robert à la cravate, le secoue tant que le monocle du petit saute hors de l'orbite. L'enfant n'ose broncher. Justicière et large, la main paternelle menace de haut la joue blême,
l'œil effaré du fils pénitent. Emilie se cache les yeux avec ses bras polis et dorés, en s'écriant qu'elle ne veut pas voir un tel spectacle. Félix, que nous avons fait comparaître, gouaille en sourdine : mais il ne se fie point à l'indulgence du cavalier, et craint, pour sa dignité de libertaire, les taloches du capital.
Cela se passe dans ma bibliothèque. J'ai fermé les fenêtres et les portes. HuveHn a jeté son fils dans un fauteuil, et, debout, l'y assiège avec des injures excessives, le traitant surtout d'hypocrite, de « jésuite », de noceur. C'est donc pour cacher des vices que le gaillard préconise l'ordre, la tradition, la vertu, le respect des principes ? J'avoue que ce reproche me plaît. Jiattends avec curiosité la réplique de Robert... Il balbutie en se redressant peu à peu, en reprenant du courage et de la tenue :
— Quel mal y a-t-il à orner l'intérieur de gens très aimables ? Tout le monde les adore ici ; mon oncle le premier. Le cadeau s'adressait aussi bien à l'amiral qu'à la baronne. J'ai été flatté de l'attention que ce noble vieillard veut bien prêter à mes questions. Il parle avec moi comme avec son égal en âge. en situation. J'ai taché de lui causer discrètement un plai-
sir;... et moins grand, certes, que ceux dont il me comble.
— Tu mens ! tu mens ! . . . crie Huvelin frénétique. Tu mens ! C'est à la femme que tu as envoyé le cadeau... Ne mens pas... Ton cousin, lui, va-t-il mentir aussi ? Dis, Félix,... estil aussi pour l'amiral, le cadre de dix mille francs ?
— Non... avoue le rapin fermement;... et il ajoute un sourire de fatuité.
— Veux -tu nous faire croire que tu reconnais ainsi des amabilités secrètes de cette dame.^*... ai-jedit... Réponds.
Félix se tait. Il balance une tête exsangue et maigrichonne. Or il garde le sourire in soient qui compromet Pauline aux yeux d'Huvelin ; pas aux miens. Le bandit aurait-il vraiment obtenu quelque faveur de cette femme évaporée ? L'aurait-il traitée soudain en modèle qu'on bouscule, après la pose, dans un coin d'atelier ? Ce n'est pas possible, tout de même. Huvelin crie de plus belle :
— Je vais te conduire chez l'amiral, tu déclareras que ce cadre ne t'appartient pas, que tu ne peux le payer, que tu l'as escroqué, que tu le redemandes. Tu feras tes excuses... Tu entends.»^
— Non... gronde Félix.
— Non.'*... Je te dis que si, — moi... Je te dis que si, canaille !
— Je vous défends de m'insul...
Il n'achève pas le mot. Huvelin l'empoigne par la chemise de flanelle, l'arrache du sofa et lui administre une paire de calottes retentissantes. Félix hurle.
Le gringalet, quoiqu'il se débatte, est moins robuste que la rage du sexagénaire. Je ne laisse pas de m'égayer intérieurement à voir le tentateur de Stéphanie, étrangler, pirouetter sur une jambe, puis s'affaisser sur les genoux, hâve et défait, devant le sabreur de Gravelotte qui domine la situation.
— Assez. Huvelin! Assez... Je vous en prie..., ai-je dit... Lâchez-le!
— Est-ce vous qui payerez le cadre?... Si c'est vous... Très bien. Je vais écrire place Vendôme de vous envoyer la note.
Je me repens aussitôt de ma libéralité :
— Soit; mais alors vous payerez pour Robert. Et l'amiral n'apprendra rien de tout ceci.
A ce moment, nous entendons des pas précipités. Le pêne de la porte joue dans la serrure. La voix impérieuse de Thérèse nous somme « d'ouvrir ». Je l'introduis.
— Qu'est-ce que vous faites à mon enfant, vous? Je vous défends de toucher à mon fils! . . .
J'avise alors ce pantin de Félix qui simule une faiblesse, un évanouissement... La manche de sa veste mûre s'est déchirée... Et lui pantèle à terre. Huvelin agite ses longs bras :
— Votre fils. Votre fils... n'est qu'un escroc... Un escroc!
A ce mot, Félix ressuscite. Il bondit.
Thérèse l'entoure de ses bras... Je retiens mon sourire. Le gamin romprait facilement l'étreinte de sa mère, mais il n'en a garde. Il fait semblant de n'y pouvoir réussir, malgré les plus violents efforts ; car Huvelin l'attend de pied ferme, la main levée en haut de sa belle taille.
Emilie, Thérèse et moi formons barrière entre les deux protagonistes de cette scène antique. Enfin je propose :
— Si nous reprenions tous un peu de gravité ?
Félix renonce au combat. Apparemment, il se présente que j'ai promis de payer, que tout s'arrange, et qu'il en est quitte pour un paquet d'injures, pour deux gifles, mais venant d'un vieillard respectable ; et pour une manche décousue.
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— Une sottise de jeune homme.
— Vous appelez ça une sottise... proteste Huvelin... C'est un vol, un véritable vol.
— Non. Une sottise; mais une grosse. Dix mille francs.
— Oh!... gémit Thérèse.
Je résume brièvement le péché, tandis qu'elle repousse le coupable, et blêmit. Hasarde, elle saisit sa tête à deux mains :
— Féhx... tu as fait ça.'*
Voilà ce que nous voulions précisément éviter, le désespoir de cette pauvre femme à cheveux gris.
Vision atroce. Chacun s'est tu, Huvehn luimême, sous mes regards de blâme. Il finit par s asseoir épuisé. Il tremble. Sa vieille figure, pomme cuite parsemée de plaques rouges, devient hideuse. Les yeux ternissent dans leurs paupières fripées. La bonne Emilie embrasse tendrement sa sœur. Or le mauvais rapin conçoit l'effroyable torture qu'il applique au cœur de sa mère, et la regarde, atterré, en remontant dun geste machinal le lambeau de sa manche. Le silence nous glace. Un radieux soleil illumine les meubles de la Régence, le secrétaire hollandais, le bas- relief en marbre, le sofa de Crébillon où Huvelin s'éponge.
halète, s'exclame. Les deux sœurs enlacées pleurent. Moi, je me suis établi derrière ma table, en mon fauteuil de travail; et je songe que, cet hiver, avec Stéphanie, la maison était plus tranquille.
Dix mille francs! Oii les prendre .^^ Et cet atermoiement des Chiliens qui eussent dû s'acquitter au reçu de la cargaison, mais qui ne verseront qu'après la vente des marchandises dans les comptoirs de détail ! Il va falloir que je mette du papier en circulation. Et pour dix mille francs. Je n'ai guère ça. Pis encore. . . Je louerai la chasse à des boutiquiers de Paris... Je verrai ces intrus piétiner mes garennes, tirer mes faisans à mon nez, peutêtre assassiner les chevreuils dans le parc même. . . Autant dire que je passerai l'automne dehors, sur la Gôte-d'Azur, dans un hôtel de troisième ordre, économiquement. Merci.
Néanmoins, dans les âmes, s'apaise la tem pête. Emilie caresse Thérèse, qui répète :
— Pourquoi, Félix, as-tu fait cela.»^
Une seconde, le garnement hésite, puis il se décide :
— J'ai fait comme Robert.
— Tes parents n'ont pas d'argent, eux, pour payer !
— Alors, parce que nous sommes pauvres, je n'ai droit à rien de ce qui fait le charme de la vie? Si je contracte la même dette que mon cousin, vous le traiterez seulement de jésuite, et moi de voleur. Et cela parce que mon père n'a pas enlevé aux gogos les millions de la banque Huvelin ? Parfaitement, on sait comment les banques s'enrichissent. Ou Robert est, comme moi, un escroc, et un voleur. Ou je suis, comme lui, un farceur excusable et même sympathique qu'on bouscule un peu pour la frime... Voilà tout.
Huvelin, qui n'en peut plus, ébauche des gestes vagues. Il hausse les épaules. Quant à moi, je suis frappé de cette logique. Je conçois très bien ceci. Rival de Robert, et amené par lui qui le narguait dans la galerie de la place Vendôme, Félix n'a pu résister à la tentation. Même, de par ses idées, il a voulu affirmer ainsi son droit à la vie intégrale. Forfanterie de gamin. D'ailleurs, ne savait-il pas que la famille arrangerait la chose, que j'étais là pour ça.'^ Pourquoi serais-je là, d'ailleurs, sinon pour héberger et payer, en atten dant ma fin qui les délivrera de leur misère.'^ Ne regimbe pas, Géronte, et paye, mon vieux. Voilà deux siècles et demi que Molière l'exige : et toote la
France avec lui. Ainsi me parlai-je durant les imprécations de Thérèse contre l'improbité de son fils.
— Je ne suis pas plus coupable que Robert. Il n'y a donc pas de raison pour m'injurier davantage. Les arguments bourgeois ne m'en imposent plus. J'ai droit à la vie comme un autre; comme un riche.
Félix s'est enfoncé dans un fauteuil. Il renoue sa cravate lentement, puis se recoiffe d'une main. Il ricane et nous dévisage.
— Voyons, mère, pas tant de chichi! Je ne t'ai pas demandé de venir au monde, moi, n'est-ce pas.^ Quand on s'amuse à créer des enfants, on leur assure d'abord une existence possible. Tu as préféré un joli garçon, artiste!... Tu tes pas mal moquée de ce que nous deviendrions ensuite, Isabelle et moi ! . . . Hein.!^ Travailler.^ Je ne fais que ça. Les bourgeois n'ont qu'à me payer mes toiles comme ils payaient celles de Meissonier qui ne les valent pas. Je n'achèterai plus de Riesener à l'œil... Ne me raconte pas que tu t'es sacrifiée pour nous ! Il fallait commencer par sacrifier l'égoïsme de ton amour pour un père sans le sou, et qui me destinait d'avance à la misère! Voilà le moment oii il fallait te sacrifier. Ma
tante Emilie l'a fait, elle, le sacrifice... Tu n'as qu à regarder M. Huvelin... Aussi Robert, lui, il est tranquille... Tu es une bonne femme, mais tu n'es pas une mère épatante ! Ohî non. . . Ça. non.. .
— Tais-toi 1 Tais-toi ! . . . avons-nous crié ensemble.
Il a balancé la tête, et tiré sa pipe, son tabac, ses allumettes.
— Va fumer dehors!... ai-je ordonné, en lui montrant la porte.
— Volontiers.
Il se lève. Thérèse ressemble à une folle de cabanon. Un peu trop. Elle est comédienne aussi. La voilà qui déclame.
— Je reconnais dans la bouche de mon" fils les reproches d'Emihe, les reproches de mon frère. \ous avez changé les idées de cet enfant. Vous les avez tournées contre moi. Oui... Oh! sans le vouloir!... Sans le vouloir... Je m en irai tout à 1 heure avec mes deux petits. L'atmosphère de cette maison n'est pas bonne pour nous. Il s'élève de votre richesse une odeur de corruption qui empoisonne les âmes. Oui, oui. C'est toi, Robert, qui as tenté, par deux fois, l'honnêteté de mon fils. Oh! ce n'est pas ta faute!... C'est une influence fatale.
i«o STEPHANIE.
Je m'en vais... J'emmène mes enfants loin d'ici, parmi les pauvres, au milieu des gens honnêtes et pauvres. Honnêtes et pauvres.
— Eh bien! c'est ça... grogne Huvelin.
C'est ça. Voilà qui est sage. On ne gagne jamais rien à vouloir sortir de sa condition.
Thérèse se redresse, toise le vieillard ironique, effondré :
— Je m'en aperçois trop tard. Je vous remercie de m'en faire souvenir par votre insolence...
— Voyons... Thérèse... Voyons, Huvelin...
Quelle plaisanterie ! . . . Avez-vous fini de vous dire vos quatre vérités!... Quel enfantillage...
Thérèse m'interrompt :
— Toi, je n'ai quà te remercier de tout mon cœur, et à te demander pardon pour tout cela. Ce n'est pas ma faute. Tu le sais bien. Ce n est pas ma faute.
Et d'éclater en sanglots dans la loque de mouchoir qu'elle a péniblement tiré de son corsage.
— Viens, mère, viens... Laisse-les donc;... conseille Félix.
Robert était jusque-là demeuré calme et digne dans l'embrasure d'une fenêtre. A cet instant, il s'avance vers Thérèse :
STÉPHANIE. i8i
— Ma tante, si j'ai commis une erreur, je vous fais toutes mes excuses; et je la regrette infiniment. Croyez-bien que j'ai pour vous tout le respect et toute l'afTection possibles.
Correct, il a laissé tomber son monocle au bout du fil pour baiser les doigts hunïides et piqués de Thérèse. Elle a répondu :
— Mon petit Robert, je ne t'en veux pas. C'est la fatalité... C'est la fatalité.
Mon horreur coutumière de voir les gens malheureux autour de moi m'inspire un élan. Je revendique le droit de soumettre à une condition le payement des dix mille. Cette condition, la voici. Chacun de nous oubliera sur-le-champ ce qui s'est passé. Rien ne sera changé aux projets de séjour... Huvelin s'extrait péniblement du sofa, et, en silence, va baiser aussi la main de Thérèse, qui se rejette, ensuite, dans les bras d'Emilie. Notre famille achève de se réconcilier.
Félix me remercie à son tour. Il est jovial déjà. Il arbore la mine du logicien triomphant, donc impunissable. J'oppose alors mes restrictions :
— Ecoute; je rachète tes billets à 1 antiquaire, mais je les garde. Je te préviens.
i8a STEPHANIE.
Gela me donne barre sur toi. Donc tâche de marcher droit à l'avenir.
— Oh ! des billets de moi ! Ça ne vaut pas grand'chose, tu sais bien, mon oncle ; mais tu me retiendras cela sur ma part d héritage.
Il y a dans la vie des hasards. Me rappelant l'escompte de ma mort, ce mot d'héritage et le ton sur lequel il fut prononcé, m'irritent tout à coup jusqu'au délire. J'ai envie de me ruer contre ce gamin, d'étrangler ce cou maigre sous la petite barbe en pointe... C'est comme un réflexe animal de défense. Au même moment Huvelin ricane :
— Ils sont charmants ! Ils anticipent sur nos funérailles !
Une force vibre en mon être, m'étourdit, me domine. Toute haine et toute vengeance, c'est une volupté intense que d'annoncer :
— Eh bien! s'ils calculent sur les miennes, de funérailles, ils ont tort. Je crois que j'aurai d'autres légataires ; . . . mais oui.
— Tu te marieras avec Stéphanie.^^... raille Félix d'une manière fort outrageante.
Aussitôt je riposte :
— Avec Mlle Glermont... Et la cérémonie aura lieu bientôt, je pense.
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C'en est fait. J'épouse ma petite Stéphanie.
Emilie se tourne vers son neveu. Les mains tendues, elle le confronte avec une évidence qui résulte de tant de bêtises :
— Tu vois, Félix!... Je te l'avais bien dit!
Les cors de chasse qu'embouche le peloton au trot de piqueurs en habits rouges, la grosse caisse de la baraque où Félix en Jocrisse débite ses boniments, les carabines tonnant sur le stand que tient Pauline de Helgoët, la masse frappant le piquet, projetant la hausse et provoquant l'explosion du pétard sur le dynamomètre qu'Emilie désigne aux plus robustes, les violons du théâtre oii paradent Isabelle et Juliette en soubrettes de Marivaux, Robert en Céladon, l'orchestre du bal oii contredansent des invitées en robes à fleurs, des invités en bas et culottes de chasse, le Champagne que, dans la closerie de roses blanches et rouges, Ernest débouche poudré à frimas, les propos des cent personnes courtoises, rieuses, spirituelles, plaisantes sous les om-
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brelles de couleur, à l'ombre des feutres gris et des panaches énormes, tout cela fait un tumulte de fête dans les huit nefs de verdure aboutissant au rond-point de la déesse, et que le soleil pare. Le gala réussit. Grâce au temps favorable, tous nos amis, camarades, associés, envieux, rivaux et détracteurs, souhaitèrent cette rencontre ici. Claude ordonne. Huvelin promène sa grande taille et ses manières hautaines au milieu des femmes. Elles le supplient de commanditer un club champêtre qu'elles fondent aux environs de Paris, avec golf, polo, restaurant, rowing. J'en suis moi-même pour dix actions de cent francs, mais ce sera bel à voir l'été cet ensemble de femmes hardies et de sporlsmen, dans l'ancien pavillon de la Parabère qu'on veut enlever aux démolisseurs. Je m'éloigne pour mieux apercevoir cette foule minuscule sous l'altitude trois fois séculaire des verdures en voûte, et le long des charmilles. A distance, on dirait vraiment un Debucourt. Il convient que je jette un coup d'oeil aux pièces d'artifices qui embraseront, dès le début de la nuit, les eaux du Miroir. Tout est bien. Je me rapproche par le Pré aux Biches. Espérant surprendre un flirt, je franchis le pont, j'entre dans l'île. Or, sur le cha-
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piteau tombé de la colonne, j'aperçois, assises, Thérèse et Stéphanie dans le temple en ruine de l'Amour. Que se disent-elles? Depuis le retour de la jeune fdle, cette intimité s'affirme. Qui recherche l'autre.** Thérèse, afin de conquérir sa sœur prochaine, et de garder le recours de ma bourse aux heures difficiles.»* Stéphanie, pour apprendre mieux de Thérèse mes habitudes, mon caractère, les impairs à fuir, les grâces à répandre .►* La simihtude peut-être de leurs situations les porte à se lier. Moins élégantes, moins frivoles que cette société de plaisir, les deux infortunées se comprennent. Certainement elles parlaient de choses graves. Les yeux vers le sol, Thérèse, avec le bout de son ombrelle, disperse machinalement des brindilles. Les mains jointes sur les genoux, Stéphanie murmure. Elle hoche parfois la tête en personne qui doute, qui n'ose.
La voici donc, celle avec qui m'ont fiancé la malice gratuite des domestiques, les appréhensions insultantes de mes sœurs, les justes prières de Clermont, sans que mon goût ait eu, sur ce choix, l'influence éminente. Si médiocre par la beauté, par l'esprit, si dépourvue par le sort, cette fille ne saurait prétendre à séduire un jouvenceau de quelque apparence.
Je n'ai même point à me réjouir de la docilité qu'elle marquera devant les vœux intéressés de son père. Le monsieur élégant et parfumé que je suis à quarante-sept ans, le cavalier aux lévriers l'emporte même sur le commis malingre et sale en vêtements fripés qui pourrait, demain, lui échoir; et encore. Même entre Félix et moi qui n'ai pas d éruption sur le front, ni les ongles pleins de couleurs, ni des genoux bossuant la culotte tachée, il se pourrait que le choix de maintes fdles me désignât. Sans doute n'éliraient-elles ni 1 un ni l'autre volontiers. Robert leur plairait mieux. Néanmoins, une Stéphanie peut avoir de la sympathie pour son bienfaiteur. Ah! ce mot!
Vais-je passer la fin de ma vie auprès de cette petite personne méticuleuse et polie ?
J'ai trop besoin de sentir contre moi une âme qui n'attende pas de ma mort le bonheur. L'amiral a merveilleusement arrangé son aiïaire sentimentale et matérielle, puisque sa fin privera Pauline de leur luxe, et ne laissera que le pain assuré à la veuve dans un logis modeste. M arrêterai-je à une telle décision? Je pourrais faire, dès à présent, le partage de mes biens, après la mise en actions des Parfumeries.
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Je garderais le château et ses terres qui formeraient le douaire de Stéphanie. Je placerais à fonds perdus un capital, prélevé sur mes actions et qui m'assurerait une rente viagère de trente mille francs. Après moi, Stéphanie, en louant les chasses et le domaine, n'en tirerait guère plus de dix à quinze mille francs annuels. Cette diminution aussi l'engagerait à ne pas souhaiter mon dernier jour. Ayant reçu leur part des valeurs représentées par les usines et magasins, Thérèse, Emilie, leurs enfants n'auraient plus à espérer que je disparaisse avec l'hospitalité offerte ici et mes cadeaux d'anniversaires. Dès lors je ne serais plus entouré de gens prêts à l'escompte de mon agonie. Comme on est bête ! Qui m'empêche de chasser tout ce monde, de vivre au loin dans le Midi, de convertir mon capital en viager pour finir dans Fopulence, et comme un Silène couronné de fleurs rares entre des bacchantes rieuses.^ Je ne jDuis. Il y a en moi l'aspiration de toute une race bourgeoise et latine pour ce qu'on nomme la famille, la société. Il me faut de la considération, celle que procure un entourage respectable. Il me faut encore cette confiance qui, seulement, se développe entre proches parents. Mes sœurs,
elles, me soigneraient jusqu'à 1 épuisement de tous les moyens normaux et anormaux, si je tombais malade. Elles me recueilleraient pauvre ou déshonoré. Entre nous trois, durant les études et les jeux de l'enfance, les enthousiasmes et les désespoirs de la jeunesse, une âme collective s'est créée que leurs enfants ignorent. Thérèse, en ma fortune, respecte les efforts souvent pénibles qui me la valurent. Son fils, sa fille, de tout cela, envient la chance échue à un homme poussif, débonnaire et sans mérite. Clermont m'a peut-être dépeint autrefois de la sorte à Stéphanie.
Plus nerveuse, Thérèse fut, la première, avertie de ma présence par ce fluide que dardent à distance les regards, et qui gêne les personnes de sensibilité certaine. Mme Reynart toucha légèrement sa compagne. Sans le moindre sursaut, la jeune fille roide se tourna vers moi. Elle rougit fort. Je reconnus alors qu'appuyé contre un arbre, un poing sur la hanche et le chapeau à la main, j'avais l'air d'affecter la posture d'un amoureux contemplatif. Stéphanie avait honte de moi qui prenais ce ridicule sous les yeux de ma sœur et, de la manière la plus intempestive, sans doute. Un homme de mon âge, pensai-je, aura toujours de la peine à éviter,
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en une affaire d'amour, le ridicule. Mais Stéphanie, me répondis-je aussitôt, ne se leurre pas. Elle sait bien qu'elle fait, sur le conseil de son père, un mariage de convenance. Moi, je n'aime pas Stéphanie... Je l'élis pour simple complice de mon évasion hors d un état où ma mort, chaque jour, devientl'espoir vrai de ceux qui m'approchent... La reconnaissance comme l'intérêt de cette petite, si j'adopte le principe du partage et la rente viagère, me garantiront son attentive solUcitude. Voilà tout le net de notre situation commune. Il sied que cette petite personne, droite dans l'empois de son organdi, m'assure qu'elle Tentendainsi, et que, sous le fichu à la Marie- Antoinette, rien ne s'émeut en son cœur.
Pendant que jeréfléchissais, nous nous étions abordés... Nous échangions des propos indifférents sur la fête. Thérèse craignit de sembler indiscrète. Après nous avoir guidés instinctivement hors de l'île, vers le Pré aux Biches, ma sœur nous y laissa sous prétexte de rejoindre les Helgoët qui, de loin, lui faisaient un signe.
Nous nous trouvâmes, Stéphanie et moi, fort embarrassés. Je m'inquiétai de son père. Elle l'avait, la veille, quitté sur les instances de Juliette, pour assister à la fête. Les termes
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de médecine qui surgirent dans les réponses me permirent de Icuer les mérites du docteur.
Assez habilement pour une petitejeune fille, Stéphanie confessa toute une inchnation vers les qualités d'élégance, et qu'il lui était impossihle d'apprécier les gens dont l'extérieur trahissait le désordre. Elle parla copieusement du retard que le docteur apporte au soin de se raser la figure, et du tort qu'il a de ne pas mettre de gants à l'ordinaire, bien que, sans cesse, il traverse le jardin, se rende d'un pavillon à l'autre, et sorte même de la villa. Aussi lorsqu'elle lui tendait la main, avant le bonjour ou le bonsoir, Stéphanie répugnait-elle à la sensation de moiteur grasse que lui communiquaient les doigts du médecin. En outre, il persifle, avec un air de supériorité fort agaçant, les propos de chacun. Qu'il appelât Clermont (( mon pauvre monsieur », selon une ironie peu dissimulée, Stéphanie ne le pardonnait pas. Le docteur hausse les épaules à tout avis différent du sien. Bref, elle ne lui concédait nul mérite que celui d'une science d'ailleurs peu réconfortante pour ce triste père.
L'ardeur que dépensa Mlle Clermont afin de chasser, hors de mon esprit, toute appréhension de rivalité, me fit une sorte de plaisir
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réflexe. Bien que ma raison démêlât mes calculs de cette satire, je ne laissai pas d'être ravi. Cette jeune fille aspirait à notre union, et se démenait de son mieux pour réussir. Donc elle acceptait le rêve de vivre en ma compagnie dans ce château lointain, d'y tolérer mon affection et mes caresses, de se blottir en mes bras, de s'accommoder de mes fantaisies. Tout de notre mariage lui semblait, pour l'heure, un agrément.
Je goûtai là, sans doute, une volupté non pareille. Nous marchions à l'écart dans une nef de verdure que termine, aubout, une trouée ovale sur les champs au soleil, sur l'horizon des bois vaporeux et bleuâtres dans le ciel net. Stéphanie avait le chapeau d'argent et de myosotis, une robe empesée, une ombrelle à haute canne parée d'un ruban métallique. Elle avançait, les pointes en dehors. La grande bouche humide exprimait la tendresse et la confiance par mille sourires. Les yeux d'aventurine se dérobaient entre les cils noirs, gracieusement, lorsque je tâchais, par mes regards audacieux, de pénétrer cette petite âme frissonnante. Elle m'aimait assurément un peu ce jour-là. Les bruits de la fête retentissaient jusqu'à nous. Nous entendions les piqueurs à cheval trotter
vers les points opposés du parc pour, successivement, y sonner de la trompe, et suggérer la vie châtelaine du vieux temps. Parfois un chevreuil bondissait au travers du chemin. Souvent une famille de lapins déboulait à notre approche. Un épervier s'enleva. Des geais crièrent leurs amours insultantes. L'odeur des buissons grisait. Nous allâmes en silence quelque temps. Tout à coup Stéphanie, prenant texte de ce parc agencé, me récita les opinions flatteuses de son père sur mon esprit. D'abord enchanté par cette louange, je défendis à peine ma modestie. Tout m'enivrait de cette voix émue, du trouble qui paraissait sur ce visage, d'un parfum plus certain qui émanait de ce corps en clairs atours fleurant la naïve propreté de la repasserie. Je m'égarai jusqu'à prendre la main longuette, gantée de fil, jusqu'à laisser la taille de Stéphanie se ployer contre mon bras, et toute cette émotion s'essouffler contre mon cœur en tumulte : car devant nous, au milieu de l'air deux mésanges s'unissaient, de leurs becs, sans nous voir, et se livraient à leur passion suspendue par le frémissement des ailes.
— Alors,... fis-je,... alors, petite Stéphanie, souffrirez-vous que nos deux vies s'arrangent
dans ce parc comme le bonheur de ces oiseaux ?
Tout s'eflbndra de cet espoir avant que j'eusse achevé 1 absurde métaphore. Au miheu du mot (( bonheur », je me rappelai grisonnant et ventru, réel. Il me sembla que l'univers éclatait de rire pendant que ma voix prononçait la fin de la phrase.
La honte m'enveloppa de ses voiles brûlants. Je n'osai plus regarder la jeune fille ni la mahce de sa bouche, de ses yeux. Comment avais -je pu dire une telle sottise .►^... Gomment avais-je oublié, une seconde, que je n'étais plus le garçon de jadis courtisant une fillette au fond du bois.
Je me demande pourquoi j ai pu retenir mon sanglot, tant fut cruelle la douleur qui déchira mon être. Je me vis comme un Géronte de Molière caressant une Agnès pour le rire formidable d'un public assemblé sous le lustre du théâtre. Je n étais qu'un grotesque et, 'tout à l'heure, un odieux.
Stéphanie pourtant demeurait contre moi.
Elle consentait. Et elle ne consentait, pas avec une résignation maussade, mais avec uiie sûre tendresse de ses yeux mouillés. A son âge, l'attrait de l'amour lui-même est si fort que
l'aspect du révélateur importe moins. Stéphanie remerciait le ciel d'être aimée avec, pour preuve indéniable, le don de ce parc, de ce château trésors, qui se transformaient en un hommage à la grâce, aux vertus d'une fille sans dot.
— Le rêve est trop beau... murmurat-elle... Et mon père! Quelle joie pour lui...
Je sentis aussitôt deux blessures nouvelles s'approfondir en moi. Disant : « Le rêve est trop beau », Stéphanie avait regardé, mesuré le parc, le domaine, ses dépendances. Avant de prononcer : « Mon père ! . . . » le soupir qu'elle exhala me parut celui d'une victime qui se livre au sacrificateur, puis celui d'une triste créature parvenue au terme d'un long efTort, et qui en dédie le succès au plus cher des siens. J'eus le sens d'abandonner les dépouilles opimes que la petite triomphatrice déposerait sur les genoux de Clermont, le lendemain, dans la villa de Suresnes. J'évoquai la figure Henri I\ , au rire sarcastique, de mon ancien associé. Je prévis les railleries qu il ne retiendrait pas devant sa fille même, les consolations qu'il lui prodiguerait, injurieuses pour moi. toutes.
■Nous revenions en silence vers la fête. Stéphanie avait glissé sa main sèche dans le pli de
mon coude, et elle avançait en regardant le sol. Deux ou trois fois, ses yeux se levèrent sur moi ; et le sourire de sa grande bouche découvrit ses dents ternes. Elle me parut laide, malgré le chapeau d'argent et de myosotis.
— Stéphanie, murmurai-je, ce qui me reste d'existence et d'intelligence suffiront-ils pour vous témoigner ma gratitude ? Votre âme est bonne et généreuse infiniment. Ce ne sont pas des mots. \ous verrez les actes; et j'espère qu'ils vous contenteront... Cependant, réfléchissez encore. Consultez votre père. Songez avec lui à l'extrême dilVérence de nos âges. Dans quelques jours, vous me direz si la sagesse n'a pas mieux averti votre amitié surprise aujourd'hui par un élan soudain. Je ne voudrais pas devoir ma félicité à un mouvement de compassion que vous regretteriez plus tard. Si vous le permettez, mon amie, nous ne confierons à personne, sauf à mon cher Clermont, ce qui vient de se passer entre nous. Vous le soupçonnez : il y a des volontés hostiles. Soyons très silencieux... Très silencieux pendant quatre jours, jusqu à mercredi. Voulezvous .'^.. Alors votre père m'écrira la réponse à la lettre que je lui adresserai demain matin. Est-ce convenu?
Stéphanie est d'humeur docile. Pour son espoir, elle ne prévit pas le péril d'atermoyer si peu que ce fût. Moi, je savais bien me réserver une échappatoire ainsi. La jeune fille me regardait gravement. Elle crispait un peu sa main sur mon bras. Elle cherchait dans mes yeux une certitude que j'eus la charité de lui oflrir en simulant un regard de passion fervente. Nous nous rapprochions de la fête. 11 fallut nous séparer. Au-devant de nous Isabelle et Juliette accouraient en plaisantant notre couple. Tout ce qu'elles inventèrent de piquant me confirma plus dans ma résolution de fuir le ridicule conjugal.
D'ailleurs entre ces deux créatures embellies par le fard de théâtre, l'une poupine et bouclée d'or, l'autre impérieuse et brune sous la poudre de sa coiffure, qu'était la petite Stéphanie.^ Une écolière dans 1 âge ingrat, malgré ses dix-neuf ans. Par taquinerie elle me fut ravie, et je lui fis signe de suivre les cousines au plein de la fête champêtre qui tonnait, sonnait, ballait, criait et chantait en tous les débouchés d'avenues, pour l'effarement de la Diane chasseresse.
Aux personnes qu'il me fallait accueilUr, entretenir, présenter, toute une heure, je ne
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prêtai qu'une attention d'apparence. J'admire encore comme il me fut possible de remplir ces devoirs par le ministère de l'inconscient et de l'habitude. Le souvenir de la tiède amoureuse, ployée sur moi et qui s'était promise à moi, avec une indéniable émotion, voilà ce qui maintenant accaparait ma lièvre. Donc, je n étais pas indidérent à une fdle de cet âge. Le trouble de Stéphanie, la crispation de sa main sèche sur ma manche, l'étourdissement qu'elle avait eu en regardant se becqueter les oiseaux suspendus dans le rayon, tout cela m'enorgueillissait la mémoire, et me brouillait les yeux.
Naïveté de l'âme humaine. Un quart d'heure plus tôt j'avais renoncé à ce mariage devant le grotesque de ma personne en amour; et, tout à coup, le souvenir seul de l'émoi m'entraînait vers le sentiment le plus contraire. Ce n'était pas le comique de mes attitudes que je raillais amèrement, mais la laideur de Stéphanie. Brusquement je formai le dessein de conquérir ma nièce Isabelle, de tenter sa misère aussi par ma fortune, et de proposer à la sémillante interprète de Marivaux l'union en vue de laquelle je m'étais arrangé pour ne pas (( m'accorder » encore à Mlle Clermont. Véri-
tablement j'esquivai des fâcheux, j'éconduisis les bavardes, je lâchai de vieux amis, dans l'espoir de rattraper les trois jeunes filles, et de me déclarer à l'oreille de ma nièce Isabelle. Géronte se déguisait en don Juan. L'espoir de la trahison me rendit alerte et avantageux. Afin de montrer ma force que cinq minutes dhaltères exercent, chaque nuit, avant le sommeil, je saisis le maillet du dynamomètre, je levai la masse et 1 abattis. A l'étonnement de tous, la hausse monta jusqu'au pétard qui détona. Emilie me fit présent d'un lot superbe entre ceux qu'elle offrait, une trousse de chasseur garnie de sa timbale, de ses assiettes, de sa boîte à volaille eii argent.
La compagnie dîna par petites tables dans les salons et la salle à manger. Bientôt la magnificence du parc s'empourpra. A cette époque de l'année, le soleil tombe dans les bois qui terminent la perspective de trois mille mètres ouverte, entre les deux avenues d'ormes, sur les longues prairies et la surface carrée du Miroir. Cette pièce d'eau de\4ent rose, puis se fonce. Elle s'incendie. Elle est un lac de feu. Là plongent les troncs noirs des arbres reflétés en ligne. Mes lévriers qui s'étaient, tout le jour, promenés dans le parc
avec noblesse et, parfois, avaient donné le spectacle de leurs courses- circulaires oii ils s'allongent comme des flammes blanches en se poursuivant, mea^ lévriers s'échappèrent. Ils vinrent saluer les dîneurs non sans réserve et courtoisie. Les dames leur firent une ovation. Comme Stéphanie les soigne avec délicatesse, ces belles bêtes s'assemblèrent vite autour de leur amie. Elles allongèrent leurs longues têtes sur la nappe auprès de la petite personne interdite un peu, et qui rougit fort ; car, ses yeux m'ayant interrogé sur la manière d'agir en pareil cas, je souris de sa confusion au lieu de lui répondre. Félix et Juliette étaient du même couvert avec un hussard, pupille d'Huvelin. Ils accablèrent de leurs mots à double entente la malheureuse enfant qui me parut plus gauche. J'eus envie d'aller à son secours, délaissant Pauline de Helgoët et la mère du lieutenant qui siégeaientàmagauche, à ma droite, Huvelin qui trônait en face. Apparemment il se convainquit de mon émotion. Je supportai mal l'idée que Stéphanie souffrît, pour moi, peu d'instants après m'avoir donné la plus douce illusion, celle de me faire oublier l'âge au point de m'inspirer un propos lyrique. Huvelin sourit. Il cligna de l'œil vers la mère
du hussard. Je vis la baronne de Helgoët frissonner, tant elle avait de peine à contenir la joie de sa malice. Aussitôt l'ironie de ces gens, de Pauline surtout, firent que je me rebiffai. J'adressai à Mlle Clermont le geste le plus amical en la priant de garder les chiens près d'elle puisque cela déterminait un ensemble fort décoratif. On m'approuva de tous les points de la salle anglaise où nous marivaudions, trente dîneurs en parade derrière les fleurs et les cristaux limpides, aux lueurs de bougies sous abat-jour de soie bleue. Mlle Clermont fut l'objet de tous les regards, un moment. Face-à-main et monocles se braquèrent sur cette figure pincée, surmontée du chapeau d'argent à myosotis, flanquée par les masses de sa chevelure noire et fauve. L'enfant se rasséréna vite. Elle feignit de caresser les levrettes en leur offrant, avec une grâce divine, les bribes du festin. De la pièce voisine même quelques dames s'intéressèrent. Jentendis la voix d'Emilie vanter le génie de Clermont aux convives de la salle à manger. En l'honneur du hussard, Isabelle éleva le ton pour décrire les manières plaisantes de sa chère Stéphanie, l'exquisité d'un caractère si ferme, dune àme si fine, si modeste. Dix vers
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de Racine louant les mérite d'Esther vouée au roi Assuérus furent récités avec maîtrise par la jeune comédienne. Maints flatteurs applaudirent.
Ce petit succès se prolongea jusqu'au dessert, lorsque les cors des piqueurs à cheval recommencèrent la fanfare autour du parc. Les chevreuils effrayés à l'approche de cette cavalerie insolite traversèrent alors par couples, en bondissant, l'espace assombri autour du Miroir encore pourpre et balafré de vert comme le ciel.
On se tut pour jouir de l'instant, de sa beauté. Il sembla que les ondes sonores des troupes élargissaient, dans l'étendue, toute l'ampleur du parc, de ses halliers noirs déjà. On se montrait l'élan des chevreuils, celui d'un cerf, que d'invisibles traqueurs avaient poussés hors des buissons. Les tables disposées en demi-cercle formaient une sorte d'amphithéâtre. Les dames aux chapeaux mirobolants, les messieurs bien coiffés goûtèrent l'agrément de cette féerie. Au milieu, Mlle Clermont souriait, rêvait, heureuse certainement. Pouvaisje assumer la cruauté de rompre, demain, cette illusion .»^ Il me sembla que Stéphanie me saurait une durable gratitude pour ce luxe ; et
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que je n'aurais pas à craindre une inconstance trop vile, si je cédais à la tentation du mariage. N'avais-je pas eu le tort infini de prononcer, dans le parc, une phrase qui m'engageait:* Non, je ne pouvais plus remettre le désespoir au cœur de cette enfant, de son père, lorsque moi-même l'avais choisie pour complice de mon évasion morale. Mlle Clermont était compromise: et par ma faute. Il ne m appartenait plus d'hésiter. L'affront de la rupture eût été le signal de calomnies hostiles à celte petite fille que déjà l'on traitait d'intrigante, parvenue à ses fins.
J'en étais là de mon examen de conscience. Claude, sur mon assiette, déposait une tranche de mousse à la framboise qu'Ernest arrosa de marasquin glacé. J adore la succulence de cet entremets. Je savourai avec talent la seconde cuillère, cependant que le parc s'assombrissait miraculeusement à mes yeux. Le miroir devint un émail d azur au centre des pelouses grisâtres et des futaies noires colorées, à la cime, par quelque pourpre encore. L'excellence du mets que j'absorbai, des perspectives que j'admirai, du ciel qui scintilla, de cette compagnie en gracieux costumes, de ces fleurs éclatantes sous les lumières des bougies à dômes bleus, tout
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me confirma trop dans le sens de mon aise pour que je fusse en état de consommer une injustice. Un peu de vieux grenache m'exaltait, puisque ce n'est plus ma coutume de boire le vin. Pauline de Helgoët me montra un visage en joie : je ne cessais plus d'exagérer l'empire de ses charmes sur mes neveux, particulièrement sur Robert, à la rage d'Huvelin qui multiplia ses critiques de la jeunesse actuelle, lâche, sans caractère, bêtement individualiste. Animé par tous ces propos, je perdis de mon flegme; et j'eus la folie de vouloir, à distance, rassurer Mlle Clermont sur mes sentiments. Je levai mon verre, et la saluai de mes sourires. Elle y répondit en levant le sien, qui d'ailleurs était vide.
Je perçus ce que mon geste avait de choquant dès le silence qui suivit aussitôt, qui s^établit dans la salle anglaise. Il est vrai que l'apparition des bols interrompt toujours les conversations. Je ne le sentis pas moins : les gens se taisaient parce qu'ils n'avaient point d'autres paroles aux lèvres, que le blâme et le persiflage.
Quand j'eus averti la baronne de se lever pour donner le signal, je m'aperçus que Mlle Clermont au bras du hussard voyait tous
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les couples s'effacer devant elle. On la laissa passer la première sur la terrasse du perron comme si elle eût été la maîtresse de céans, déjà. En vain retenait-elle son cavalier. Ce lieutenant mal instruit des usages et de la civilité ne comprit rien. Il entraîna Stéphanie vers les fauteuils de paille avant tout le cortège. Cela fut jugé comme une prise de possession très hardie ; et chacun se tut de nouveau, fort en peine de savoir comment mes sœurs apprécieraient l'incident.
Isabelle et Juliette parurent les plus vexées. Elles rentrèrent dans la bibliothèque, et n^en bougèrent plus. Stéphanie se trouva seule dans un rocking avec les quatre lévriers allongés près d'elle, sur les dalles, au gré des plus nobles attitudes.
Il était trop apparent qu'en effet Mlle Clermont jouissaitdel avenir promis par mon imprudence. Elle ne s inquiétait pas d'être à l'écart des autres. Peut-être même n'en avaitelle pas conscience. L'enfant vivait son rêve obstinément. Pauline de Helgoët finit par avoir pitié de la petite folle, et s'en approcha en agitant le sucre dans sa tasse à café.
Les lampions de couleur qui s'allumaient en ifs, les pièces d'artifices qui s'embrasèrent,
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les soleils qui s'irradièrent et s'épanchèrent en pluie d'or, dans 1 eau du Miroir, les fusées qui s'élancèrent parmi les étoiles avant de retomber, averses de perles, sur les futaies rectilignes et les espaces, tout ce bruit triomphal excita les esprits d'autre façon. Il n'y eut que le banquier pour me dire :
— Si je ne m'abuse, mon cher, vous voilà près de l'escapade dont vous menaciez l'autre jour, si drôlement, nos deux scélérats.
Déjà les phares resplendissants des automobiles accouraient hors de la nuit, se succédaient, arrivaient au bas du perron. Ernest ouvrait les portières sur les intérieurs de velours gris éclairés par les ampoules électriques. Avant le départ, les femme* s'embrassaient lentement avec des gestes compassés.
...Je reste là, maintenant que les crapauds se plaignent à la lune, et que Stéphanie m'a dit bonsoir en un sourire trop large de petite fille discrète, plus timide encore devant la curiosité de la famille. Les lampions s'éteignent dans les avenues... Je reste là seul, à regarder mourir ces petites lumières de couleur.
Sous bois, Huvelin ralentit l'allure de son hunter, et moi celle de mon poney d'Irlande. Les lévriers se sont, malgré mes appels, introduits dans le fourré. Si j'étais seul, mes sifflets, mesappelsramèneraient Nadine, puis les autres- La crainte de fatiguer ce vieillard irritable m'empêche de faire le tintamarre efficace. Bientôt nous entendons un cri de mécanique enrouée, des essors maladroits, un bris de ramilles cédant sous la pression des chiens. Au bout de la brousse, une poule faisane échappe du buisson, toute mâchonnée déjà, l'aile pendante et piteuse. A coups de fouetje contrains les lévriers. La volaille s'enfuit boitillante, maigre, ridicule, puis disparaît dans le taiUis. Huvelin alors vante la beauté que déploient ces grands chiens animés par l'instinct de victoire. Il me loue de
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choyer Nadine, celte fine princesse en fourreau de peluche claire. La tête pointe hors du jabot touffu, blanc. Nous l'admirons si haute sur les .pattes frêles et griffues, avec la courbure de sa poitrine à franges de soie, et l'orgueil de sa queue recercelée :
— Pour cette maigreur aristocratique, dit-il, vous avez certainement un goût instinctif. Mlle Clermont possède aussi de ces finesses, de ces noblesses. Elle est haute sur jambes et ses souliers pointus l'allongent encore, comme ses mains sèches. Elle a de même une chevelure très soyeuse à volutes. Et voilà qui compense, à vos yeux, les plans trop nombreux et trop bizarres de cette frimousse, ce:te peau sans éclat, cette bouche sans couleur. Je comprends cela. Vous aimez avoir autour devons des bêtes et des gens à la démarche solennelle. Je vous croyais plus épris de réalités. Martine Saléris que vous aimiez autrefois, — on se souvient du scandale à Trouville, — elle était autrement potelée, dodue, rebondie, épanouie, fraîche à souhait. Quel contraste avec cette jeune cigogne solennelle !
— Mlle Clermont a des qualités d'ordre et de tenue qui en feraient une précieuse maîtresse de maison.
— D'accord! Oh! d'accord! Ça...
Huvelin hoche sa vieille tête blette à moustache de pandour. Il claque de la langue pour réveiller son cheval que le sommeil gagne après l'ennui. Moi, je songe au départ de Stéphanie très inquiète, très pâle. Gomme ils tremblaient les doigts que je serrai à la manière des amoureux î Je me reproche l'hypocrisie de ma lettre à Clermont : « Mlle Stéphanie vous fera sans doute, en arrivant auprès de vous, des confidences. Je vous supplie de lui donner ensuite les conseils que vous jugerez les meilleurs pour elle, sans égard pour moi. Prenez tout le temps de la réflexion. Il y va d'une vie jeune et franche. »
A quoi bon ? Clermont a reçu ma lettre ce matin. Quand je vais rentrer, son télégramme enthousiaste me saisira... Je suis le fiancé de Stéphanie Clermont. Cette jeune fille place en moi le total de ses espéi'ances, de ses vœux. Se moque-t-elle aussi ? Sourit-elle avec son père de celui qu'elle sut jouer au mieux ? Huvelin continue de disserter sur les vertus de la jeune fille. Il n'en méconnaît aucune. Pourtant :
— Cette charmante pensionnaire a peu d'instruction. Il doit être incommode, le soir, de
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causer avec elle. On ne peut toujours parler du ménage, des domestiques, del'ameublement. Son petit répertoire de clavecin n'est pas considérable. Hein? Le mari devra se coucher de bonne heure, comme elle. A moins qu'ils ne jouent à chat perché ?. . . Hein ? Voilà ce qu'il lui faut à cette enfant. Un gamin qui joue au chat perché. Vous ne croyez pas, mon vieux.^*
Ce dernier mot m'atteint directement. Huvelin m'attaque. Le lancier de Gravelotte me pousse la pointe au cœur. Et je me sens blêmir.
J'ai toujours eu, pour Huvelin, du respect. C'est un homme violent et cruel, mais droit. Il contraignit Babelon à se suicider. Lui-même se serait tué en pareille circonstance. Impitoyable à l'égard de ses concurrents au cours de la lutte, il aide volontiers les vaincus avouant leur désastre ; toutefois il exige qu'on s'humilie, qu'on se déclare inférieur. Voici mon tour. Huvelin va me mettre en infériorité devant lui. Gomme la plupart des financiers, il est moins calculateur que psychologue. Il a de la facihté pour découvrir à quoi, chacun, secrètement, lie son orgueil. Hu^selin aussitôt s'adresse à l'intelligence, à l'honneur, à la vanité, au scepticisme, à la cupidité qu'il
pénètre sous les masques ordinaires, et il transforme ces vertus, ces vices, en mobiles de spéculations Nul conseil d'administration, nulle assemblée générale d'actionnaires ne lui a marchandé les votes de confiance. Il sait offrir à toute personne l'argument qui la détermine. Ministre, il convaincrait, comme Briand, tous les groupes de la majorité.
A mon intelligence il démontre flatteusement qu'un esprit de ma valeur ne peut se satisfaire avec la sottise d'une pensionnaire sans diplôme. A mon sens de l'honneur il représente que profiter de sa fortune pour séduire une innocente n'a jamais paru, devant l'opinion publique, un acte bien délicat. Quant à ma vanité, comment se pourrait-elle satisfaire dune si médiocre conquête, du contraste un peu comique entre la chétiveté de Mlle Clermont et ma corpulence.^ A la sagesse de mon scepticisme Huvelin propose l'exemple du ménage Helgoët, d'une Pauline très frivole entre Robert et Félix. Frivole ou pire. Ma fortune ne sera-t-elle pas trop amoindrie par les dépenses somptuaires qu'exigera certainement une fille si jeune, si ferme en ses desseins, et soucieuse de mesurer son pouvoir en obligeant aux largesses un mari épousé « pour lui-même
et pour Topulence»? En cinq phrases, Huvelin a prêché l'actionnaire orgueilleux de son intelligence, et l'actionnaire farouche en son honneur, celui féru de sa bonne apparence, celui fier d'être un sceptique malicieux, enfin celui que la fragilité de sa fortune inquiète. Ces cinq personnes confondues en la même sont persuadées par le clair, le net, et le simple des syllogismes. Huvelin prend garde encore de me citer en son discours. Il l'adresse au mari futur, quelconque, de Mlle Stéphanie Clermont, et à l'amiral baron de Helgoët si berné par Pauline. Je ne suis pas en cause, une seconde. Huvelin, parbleu, me tient pour un homme trop sensé, trop fier, évidemment incapable de me rendre aussi ridicule que ce pauvre marin ou l'époux fantastique et illusoire de Mlle Stéphanie Clermont. Toutefois, le regard aigu du cavalier se pose, aux bons passages, sur ma figure honteuse.
— En géométrie, il y a les théorèmes. En morale, il y a les principes. Ceux qui construisent en dépit des théorèmes, et ceux qui se conduisent en dépit des principes se vouent eux-mêmes aux catastrophes.
Sur ce mot, il guide son cheval de manière à me barrer la route, et le fixe. Je pèse sur les
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rênes. Mon irlandais stoppe à son tour. Huvelin me domine de sa tête blette, de son torse en jaquette ample, de ses moustaches guerrières. Sa main gantée de cuir s'oppose. Evidemment il me signifie que lui-même deviendrait le fauteur des catastrophes, s'il le fallait.
Je me demande comment... Veut-il me menacer d'interdit, de conseil judiciaire.^ En tout cas, il me barre la route. C'est cela même qu'il veut dire.
Cette insolence m'exaspère. Je lance sur-lechamp une allusion aux héritiers qui considèrent le testateur comme leur chose. Je m^irrite. Huvelin simule l'attention : puis il remet sa bête en marche.
Néanmoins, je proteste fervemment. Cette façon de me reléguer entre les momies, dès quarante-sept ans, ne m'indigne-t-elle pas à juste titre .^ Que pense mon beau-frère d'une pareille désinvolture.^ Il sourit un peu.
— Robert aussi escompte ma fin. Vous avouerai-je que. bien avant lui, j'ai, dans ma jeunesse, offert aux usuriers la même garantie... ^ ous-même ?
— Jamais !
— Eh bien! c est que vous étiez un garçon froid et sans passion. Mon fils sent couler dans
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ses veines un sang plus impétueux; le fils de Reynart aussi.
A ce nom, je me rappelle des lettres oubliées dans mon aria d'amoureux. Et je m'attache à cette diversion qui va permettre de baisser un peu le ton des propos devenu presque agressif.
— Eu voilà un, Reynart, qui me semble se préparer sinon la catastrophe, du moins l'avilissement final !
— Et comment?
— Tout d'abord, il me semble moins loyal. Je sens ou je comprends mal ce qu'il me veut. Lui qui d'ordinaire ne m'écrit jamais, par crainte de s'humilier en étant poli, lui m'adresse une lettre, à présent, de chaque endroit oii il passe. Il m'avoue qu'il n'envoie plus d'argent à sa femme, qu'il ne peut plus, que son devoir surpasse les chances d'un «pauvre musicien ambulant», qu'il subsiste grâce à la bonté des mélomanes enclins à goûter la musique de chambre, s'il y tient sa partie de violoncelle. La lettre reçue avant-hier me confirme qu'on se l'adresse ainsi de ville en ville. Cet accueil il le doit aux recommandations prodiguées par une femme admirable, souligne-t-il, une artiste de grand talent, une certaine Samtzcha Hoervary.
STÉrUAME. 2i5
— Eh! mais, si je ne me trompe..., s'écrie Huvelin, les journaux illustrés nous oflVirent la photographie de cette personne belle à souhait. Je la vis, dans un fourreau de soie agréablement impudique, chanter ses invocations à la Lune, U y a deux ou trois ans, sur je ne sais quelles planches de Monte-Carlo. Cette pauvre Thérèse ! Quelle protectrice Reynarl a choisie !
— Reynart s arrange avec celte femme.
— Ça me paraît évident... Voilà qui nous explique le sang impétueux de son fils. Comme le mien, il cède aux impulsions que ce liquide imprime à leurs veines, à leurs muscles, à leurs nerfs, à leurs cerveaux.
Je me récrie :
— Cette thèse physiologique ne vous inspirait guère l autre jour, lorsque vous étrangUez à moitié 1 un et terrassiez l'autre de ces
aillards.
Huvelin arrête encore sa bête pour m'ahurir :
— Je recommencerais à l'instant ; car il faut appliquer aux indociles des sanctions mémorables si l'on souhaite qu'ils se disciplinent dans l'avenir. Tenez : nous ne maintenons, en banque, la probité de la transaction
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à terme, que si nous infligeons le déshonneur de la faillite et le châtiment de la banqueroute aux malhabiles même victimes de cataclysmes absurdes. Nous immolons à l'intérêt général, au crédit et à la confiance publique trop nécessaires, des hommes maladroits, leurs familles innocentes.
— Babelon..., nommai-je perfidement.
— Vous me reprochez, vous aussi, d'avoir acculé Babelon au suicide. C'était un homme sympathique en effet.
— Vous savez que sa jeune femme devient folle, que ses enfants abandonnés végètent en apprentissage. N'est-ce pas lamentable.^
— Assurément; mais, si dans la Chambre que je préside, nous n'avions pas imposé cet exemple aux spéculateurs imprudents, on aurait trop imité l'audace de Babelon. Une sorte de krach aurait suivi, aurait, quelque jour, ruiné plusieurs maisons de coulisse au lieu d'une, outre mille commerçants séduits par les circulaires de tous les Babelons présents et futurs. Il faut agir en chef quand on le doit, et savoir prendre les responsabilités.
— De bien graves responsabilités.
— Oui. Gela ne m'empêche nullement de penser que Babelon fut victime de machinations
STEPHVÎS[E. 317
dolosives inventées par ses concurrents. Certes, je ne le crois pas le vrai coupable. L'organisation défectueuse de la coulisse, les usages établis à tort, les complicités de \ângt personnes malhonnêtes : tels semblent les vrais auteurs du gâchis qui nous obligea de sévir. . . Si notre Chambre eut frappé ces vingt personnes, c'eût été un scandale vilipendé parles journalistes, amplifié par les torrents d'éloquence socialiste au Parlement, terminé par la chute d'un ministère, consacré par une de ces tares qu'imposent les imbéciles au prestige indispensable de l'Argent, seule autorité positive de l'ère actuelle. Oui : comme j'ai châtié Babelon, malgré ma croyance en sa bonne foi, j'ai corrigé Robert et Félix, malgré ma croyance en leur irresponsabilité partielle. Leurs tempéraments, les suggestions de nos luxes, la littérature et l'opéra, le délire instinctif des adolescents pris d'amour achetèrent les émaux et le cadre de vingt mille francs, par l'entremise de Robert, de Félix. Toutefois, Robert et Féhx suffisamment punis contracteront peu à peu les habitudes, puis les réflexes utiles à l'asservissement de ces impulsions naturelles, de ces suggestions ambiantes, de ces folies provisoires. Ce contrôle de leurs passions créera
peut-être la noblesse et la puissance de leurs caractères. A se réprimer, ils apprendront le secret du commandement. . . Ils deviendront les maîtres d'eux-mêmes, puis des autres. Et c'est là ce qu'il faut...
— Il me semble qu'ils se soucient fort peu de notre volonté. Ils disposent en maîtres de notre vie et de notre mort par avance.
— Ça vous offusque .►^
— Légèrement!
— Vous avez raison parce que leur mobile est ridicule, mais vous auriez tort si leur mobile était plus relevé. Parfaitement. Voici pourquoi. A la naissance, nous recevons de nos parents la vie, de nos ancêtres les facultés spirituelles, de notre race les avantages qu'assure une civilisation historique, et de notre patrie la sécurité nécessaire à notre développement selon les mœurs et les tendances de la nation. Nous nous trouvons débiteurs de tout cela. Nous sommes les dépositaires de ces forces confiées à notre gérance viagère par l'ensemble des siècles et des hommes. Il faudra rendre, un jour, ce dépôt sous une forme quelconque. C'est une loi économique. Elle régit toute circulation fiduciaire de valeurs. Et la morale, en effet, oblige les mères de sacrifier leurs
luxes OQ leurs plaisirs à l'éducation de leur progéuiUire. Ainsi le présent de l'individu est subordonné à l'avenir de la société. Cet avenir, ce sont les enfants. Notre génération leur passe la gérance des forces héréditaires. A leur tour, ils peuvent réclamer les garanties qu'elle suppose, toutes ces garanties et même le crédit qu'assurent l'honorabilité ou la fortune de notre ascendance. Comme dit ce gredin de Félix, le plaisir de ses parents fut la cause de sa naissance. Tout plaisir se paye. Il leur demande compte. C'est l'Avenir qui nous somme de payer la dette contractée par nous envers le Passé. "
— Que Robert ait ce droit vis-à-vis de vous, soit; mais non Félix vis-à-vis de moi.
— Pourquoi ? La fortune que nous amassons en profitant du travail universel dans nos usines, nos banques, sur les paquebots d'exportation, sur les trains de marchandises, dans les magasins de coiffeurs et parfumeurs, dans les caisses de négociants, cette fortune nous ne l'avons ni distribuée à nos collaborateurs commis ou ouvriers, ni dilapidée selon nos appétits successifs. Donc vous l'avez vousmême destinée à l'avenir. A l'avenir de qui.^ Au vôtre pour ce qui est du revenu. A celui
de la société pour ce qui est du capital. Votre famille représente la société à qui nous devons tout. Il n'est pas si extravagant que cette famille tente d'emprunter sur cette garantie que vous lui devez, ayant reçu de la même ascendance les facultés propres à votre développement, à votre enrichissement. J'accorde que ce Félix est une canaille. Peut-être vous appartenait-il de l'éduquer mieux, puisque ses parents n'y réussissaient pas. Vous n'aviez point à vous immiscer.»^ C'est un malheur. Subissez-en les conséquences. Je subis Robert et celles de ses actes. L'individu que je suis, celui que vous êtes appartiennent aux deux familles qui nous ont transmis, en argent, immeubles, instruction, vigueurs physiques ou facultés mentales, tout l'acquis de la race, de la nation. Corneille a noblement exprimé cela dans ses tragédies. Elles condamnent l'individu en révolte contre le bien de la famille ou de la société. Molière et les romantiques ont soutenu la thèse contraire ; mais le socialisme rétablit la vérité. Vous appartenez à Félix, comme j'appartiens à Robert, comme les ancêtres et leur effort appartiennent à la descendance, comme le Passé appartient à l'Avenir qu'il engendra. Et, si vous dérobez votre indi-
vidu à cet avenir par égoïsme, l'exemple que vous donnerez sera néfaste et injuste. \ous devez à nous, famille, société, votre vie et votre mort.
— Diable !
— Aujourd'hui plus que jamais, lorsque l'anarchie romantique atteint au paroxysme et promet d'anéantir les institutions confirmées par les siècles. Aujourd hui personne de nous n'a d'excuses pour donner le mauvais exemple. Vous et moi nous nous devons à la famille, à la société, vifs ou morts, et quelles que soient 1 ingratitude ou l'erreur de la descendance. Il faut que chacun de nous tous périsse à son poste.
— Si 1 on veut.
— Nous le voulons; ou nous le voudrons. Les individus et leurs passions devront être sacrifiés à 1 ensemble de nos traditions, de notre histoire. On ne peut souffrir qu'un seul de nous déserte en ce moment où les partis fous désarment le pays, le livrent à l'étranger avec la complicité d'un peuple avili par le culte de ses intérêts individuels. Nous ne permettrons pas qu'autour de nous un seul donne l'exemple de la lâcheté morale. Nous ne le permettrons pas!... N'est-ce pas, mon cher?
Huvelin pérore ainsi, depuis un quart d'heure, au milieu des bois. Las, les lévriers se sont étendus, la pointe du museau sur les grifies de leurs longues pattes. Moi je balance la tête de droite à gauche, en faisant la moue, en souriant. Je n'ose pourtant contredire l'insolence. Huvelin s'irrite et se grise. Sa vieille face blette s'empourpre. La bouche édentée crachote sous la moustache tombante. En vain le hunter, impatienté, encense et, du pied, frappe la boue. Uni au corps du cheval, le lancier ne s'aperçoit guère de ces mouvements. La main suit les rênes que le mors tire. Les lombes se creusent ou se bombent selon le tangage de la bête, sans que mon beau-frère interrompe le cours de son attaque. Mon poney d'Irlande chasse les mouches en secouant ses jarrets, et en agitant son tronçon de queue.
Nous rentrons enfin maussades, silencieux. Je montre en passant, à Huvelin, mes luzernes, mon trèfle anglais, mes blés de mars. Par politesse Huvelin s'intéresse vaguement à la culture, n reprend sa marotte, proteste contre ceux qui pensent avec Nietzsche, sentent avec Wagner, fréquentent les juifs d'origine allemande, boivent de la bière, et applaudissent Jaurès lorsque (( ce Pangermaniste » s'exténue
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pour empêcher qu'on ne mette les nouveaux cuirassés en construction. Il accuse Jaurès de soutenir la politique des hobereaux prussiens, sans vergogne. A quel Bismarck ce démagogue veut-il livrer la France ^
Au retour, je ne trouve pas le télégramme de Glermont.
Etrange ! Mon dépit est extrême tout de suite. Stéphanie aurait-elle réfléchi? Serais-je rehisé.^ Certes il se peut. Clermont a 1 humeur fantasque. L'enfant aime un gamin peut-être, capable de jouer bien à chat perché, comme dit Huvelin. Mon courroux enfle. Je suis furieux contre moi qui m'abusai, contre Stéphanie qui me tenta sournoisement, contre Clermont qui m'a trompé à Suresnes, contre Huvelin et ses menaces sourdes. Tout le monde se joue de moi. Suis-je un imbécile.-* — jNon.
Je réagis. Après tout, que m'importe la gamine ? Et me voici qui disserte avec Isabelle sur le type de Figaro. Je flatte la manie de cette belle fille. Elle s'échauffe, crie ses préférences. Nous nous comprenons. Elle oublie de manger. Thérèse le remarque.
— Ah! laisse-moi, mère! Quand on parle de choses intéressantes, je me moque de la boustifaille, moi!
Gela fut répliqué sur un ton vif avec tant de colère dans les yeux, sur les lèvres, que Thérèse lève en silence sa main décharnée. Isabelle se calme :
— - C'est vrai, ça...
Huvelin cependant déplore quune jeune fille traite de cette façon sa mère uniquement soucieuse de la convier au plaisir. Isabelle pâlit très fort. Ses narines se pincent et se violacent, comme celles d'une morte.
— Je ne veux pas vous offenser, mon enfant... ricane Huvelin... Je déplore cela parce que toutes les influences ambiantes ont fait de vous cette indocilité et cette rébellion funestes. Ce que je me permets de critiquer là, ce n'est pas Isabelle Reynart, c'est une série de causes qui remonte, pour le moins, à Jean-Jacques Rousseau, même à Martin Luther, à Savonarole, et qui s'exprime en ce moment, par la bouche d'une fille d'élite, très intelligente, mais trop dénuée de caractère pour savoir contenir ses impulsions. Au fond de vous-même, Isabelle, vous regrettez la peine que vous avez faite à votre mère. Vous n'aurez cependant pas le courage de l'avouer. Cela vous semblerait une diminution.
— Et il ne faut jamais s'humilier devant
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qui que ce soit... prononce Thérèse... Je le lui ai moi-même enseigné.
Parfaitement. Vous récoltez le fruit de
vos plantations.
— Mieux vaut que je souffre un peu, et qu'Isabelle développe entièrement sa personnalité.
— Oui, vous sacrifiez toute votre vie propre aux possibilités de victoire que vous apercevez en vos enfants... Vous persévérez dans votre vertu sociale, la vôtre qui me semble mal comprise, toutefois. Isabelle ne cultive que son individualité.
Huvelin se tourne vers moi.
— Vous avez entendu?... Voilà bien, sous une autre face, le conflit dont nous parlions ce matin.
En versant au milieu de son verre une poudre que sa cuiller agite avec l'eau de Fougues, il me regarde narquois. Certainement il assimile mon esprit à celui d'Isabelle ; et il juge égales nos tentatives d'affranchissement.
— Du reste... conclut-il... Thérèse agit comme il faut à son âge, et Isabelle comme il est excusable au sien. On peut, à la rigueur, tolérer que la jeunesse exalte ses pouvoirs.
L'expérience ne lui en a pas montré la valeur exacte qui est petite, et sans action réelle. Parfois des gens plus mûrs calculent aussi mal les virtualités de leur énergie.
Pourquoi contenir la riposte qui me monte aux lèvres? Pourquoi, vraiment, ai-je peur d'IIuvelin.^ Dans mon château, à ma table, devant mes domestiques et mes obligés, il s'impose comme le maître, comme le juge. Et je ne proteste pas, sauf par un sourire facile, vague. J'ai peur. J'ai peur qu'il ne se fâche, qu'il ne m'insulte, que la brouille s'ensuive, que tout le monde pâtisse de cette rupture... Et voilà que le sens de la famille, le besoin de notre cohésion me commande de lui soumettre l'orgueil de mon être. Je me tais. Je masque ma défaite en détournant la conversation, en réclamant à Claude la confiture de mangues qu'un client m'envoie du Brésil, et que je désire faire goûtera Emilie. Je ne veux pas ouïr Félix qui demande :
— Alors, il nous faut être les esclaves des morts, comme en Chine .^
— Les esclaves, non. Les débiteurs, oui.
— Je n'ai pas sollicité ma naissance, ni l'emprunt. . . appuie la comédienne... On a contracté la dette pourmoi, sans mon approbation.
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— Suicidez- VOUS... crieHuvelin.
— Oh!... pleure Emilie.
— Oui, nous savons... opine Félix... C'est un conseil que vous donnez ; et que des idiots suivent.
— Qui ne se suicide pas estime la vie meilleure que la mort. Donc il la tient pour un présent. Donc il lui faut en échange de ce cadeau accepter le devoir, les obligations sociales, les traditions nécessaires.
— Le devoir, c'est justemeirt de briser les entraves qui ne sont plus nécessaires. Le devoir, c'est de se libérer... déclame Félix en crispant sa main sur le couteau d'argent.
— Ou de changer simplement la forme du joug.^... interroge le \Hieillard qui choisit un cure-dents.
— Saint Laurent avait besoin, parfois, de se retourner sur le gril,... observe Thérèse les yeux au ciel.
— Nietzsche... propose Isabelle.
— Cite-moi des Français, je te prie,... ou du moins des Latins, s'écrie Robert... Rien n'est plus contraire au sens de notre évolution que l'esprit germanique. Pensons avec MontUtgne, Descartes, Jean- Jacques ou Auguste Comte... Il n'est pas besoin de chercher, au
dehors, des maîtres pour notre intelligence, Dieu merci!
— A la bonne heure... approuve Huvelin.
De là nous retombons dans la littérature. La conversation n'a plus guère d'intérêt pour moi. Isabelle me rejoint dans la bibliothèque quand Claude y dispose le plateau du café sur le tapis vert de la table, au pied de la sphère astronomique. Il pleut à torrent. La bourrasque chasse obliquement des cataractes avec des feuilles et des ramilles. Dans les bergères dorées mes sœurs s'installent. Thérèse raccommode les chaussettes de son fils. Emilie brode un coussin. Félix et Huvelin entreprennent une partie de billard dans la salle voisine que, s'insultant, ils enfument de leur mieux. Attentif derrière son monocle, Robert lit les journaux avec la mine d'un politique anglais peint par Romney vers 1800. Juliette raille ces façons de doctrinaire bien coiffé, en costume de bure, en chemise beige nouée d'une cravate blanche. Tout à coup Isabelle me demande si des pièces écrites par des femmes me plurent autrefois.
Céderait-elle à mon avis de composer des actes au lieu d'en jouer.^ Oui. Secrètement tous les matins, pendant que sommeille
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encore Juliette, mon autre nièce esquisse, au crayon, une comédie. Je félicite l'auteur avec délicatesse. Ai-je réussi à la détourner du théâtre? Je vise en effet à dériver son goût vers les lettres. Peut-être deviendra-t-elle raisonnable quand l'auront déçue l'imperfection de ses essais dramatiques ou la difficulté de les rendre fructueux. Isabelle m'explique le sujet. Une orpheline s'aperçoit que ses tuteurs qui rélèvent sont d'abominables gens. La traite des nègres les enrichit. Cependant eux vivent riches, honorés. . . Que doit faire la jeune fille .^ Acceptera-t-elle sa dot, cet argent infâme pour épouser celui qu'elle aime? Ou bien renoncerat-elle au mariage, et entrera-t-elle, ouvrière, dans un atefier? Elle y entre. Son ancien fiancé l'y retrouve, l'aime de nouveau, tente de la séduire, n'y réussit pas, offre de l'épouser. L'héroïne refuse. Elle donne sa main à un brave tisserand pourvu d'innombrables mérites.
J'approuve ce thème généreux. Fertile en déclamations, il va pendant une année, dix-huit mois, sans doute, nous épargner la peine de voir cette enfant monter sur les planches, et s'y transformer en courtisane. C'est une victoire pour moi. Depuis un mois,
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Isabelle, chaque jour, m'a entendu flatter son style, applaudir ses reparties. J'en ai consigné quelques-unes sur un calepin qu'avanl-hier je lui montrai. Elle convint de leur piquant, de leur à-propos. La voilà décidée. Si je n'attendais ce télégramme de Clermont avec une frémissante impatience, je me féliciterais grandes ment de cette conquête morale.
Que discutent le père et la fille dans la villa de Suresnes? Stéphanie me parut bien affirmative. Clermont ne demandait que ça. Se sont-ils ravisés.»^ Tant mieux. Je n'aurai plus à lutter avec Huvelin. J'abdiquerai mon individualité, en faveur de la société, de l'avenir.
Si je veux.
Si je dois.
Ai-je raison, maintenant, d'arrêter Isabelle sur le chemin du théâtre? N'est-ce pas me créer l'obligation de compenser tout ce que pouvaient lui promettre de triomphes son intelligence littéraire, sa diction, sa beauté, la musique de sa voix.^* Je la voue à n'être qu'un bas bleu misérable, trottant, sous le parapluie, avec un manuscrit refusé dans la main, et le désespoir dans le cerveau, la rancune dans le cœur. Est-ce une bonneactionquej accomplis? Au lieu de bravos, de bouquets, d'ovations.
STÉPHANIE. iii
d'adorateurs prodigues, d'amours et de luxes, je lui assure l'ironie des directeurs, la pauvreté en gants de fd et en bottines éculées, un mari grognon dans un intérieur où fument la soupe de portière et la lampe à pétrole : — mais avec la satisfaction de l'honneur !
Car les enfants de Stéphanie auront mes biens.
Aujourd'hui, certainement, il ne me sied plus d'empêcher qu'Isabelle prépare son examen du Conservatoire. Je lui enlève sa chance unique de bonheur, sans compensation. Car ce n'est pas son père qui...
Ces Clermont manquent à toutes les convenances. Comme Isabelle, que n'est-elle intelligente, Stéphanie.^ Elle est plus sûre... Plus sûre. Je veux avec elle démontrer mon pouvoir, et que ni la cupidité de Félix, ni l'autorité d'HuveUn, ni l'ambition d'Isabelle ne commanderont à mon sort.
Ernest et son plateau à cartes. Le télégramme m'apparaît : « Venez à Suresnes? Causerons. Votre amitié si vraie nous touche infiniment. »
J'ai un réflexe de fureur. Comment? Ils hésitent .^Peut-être vont-ils m'éconduire. Non. II aurait écrit. Alors quoi.^ Vont-ils poser leurs conditions? Oui. Parole d'honneur! C'est trop fort.
Je fourre le télégramme dans ma poche.
Ernest recueille les tasses, emporte le plateau. Les billes se heurtent sur le drap vert. Huvelin annonce le point. Félix grogne.
Thérèse se plaint de sa bonne, qui, trop vieille, ne voit plus clair, même avec le binocle; mais quelle autre accepterait des gages faibles et incertains.^ Emilie conseille de la garder, et de prendre une couturière à la journée, de temps à autre. J'écoute tout cela très attentivement, comme si le choc des billes ou la voix paisible d'Emilie pouvaient fournir un avis à ma déception.
Elle est immense. Clermont veut tirer parti de la situation. Je vais avoir à débattre... A débattre les termes d'un contrat. Il ne sera question que de mon décès là dedans, comme dit le personnage de la farce. Merci.
Monagitationestextrême. Je nepuis répondre aux questions d'Isabelle, et les lui fais, chaque fois, répéter. Je me retranche derrière mon incompétence littéraire : si j'ai de l'inclination pour la peinture, et quelque curiosité pour l'histoire, la philosophie, les encyclopédistes, les œuvres des classiques, je n'ose affirmer des opinions sur les écoles contemporaines. Voilà ce que je balbutie mal-
aisément... De celte manière je me dérobe à la responsabilité d'avoir changé en carrière littéraire la vocation dramatique de ma nièce. Sous prétexte de comptes à vérifier avec le chauffeur, j'esquive, d'ailleurs, toute conversation. ... Depuis quatre heures, je marche de long en large dans mon appartement. Je me coiffe, décoiffe et recoiffe afin de juger mon physique et ses attraits. Je tâche de lire. Je tâche d'écrire, même je tâche de me distraire en feuilletant ma collection de photographies esthétiques et voluptueuses. C'est infernal. L'hésitation de Stéphanie, de son père, m'outragent. Je ne puis dompter mon exaspération. Et il pleut. Et il pleut. Impossible de courir les routes en y gagnant une fatigue qui m'apaiserait. Dans l'auto, tout m'agacerait autant. Que faire .-^ Aller à Suresnes. Mon empressement dénoncerait une passion sur laquelle tablerait Clermont pour m'exploiter. . . Une passion.^ Laquelle? Pour cette fille maigre au front bosselé.^ Non. La passion de mon indépendance que ce mariage affirmerait, consacrerait. C'est cela. Passion exaltée par la présence des légataires, et par l'autoritarisme du lancier.. . Je veux m'affranchir, m'aflranchir, et tenir une garantie contre ma propre faiblesse
assiégée par les Félix, les Thérèse, les Isabelle.
Donc, il faut aller à Suresnes. Si je ne m'y précipite, et que Clermont renâcle, que Stéphanie doute, tout ratera. Il lui fera valoir mon âge mûr. . . , sa jeunesse. . . , les possibilités de meilleures rencontres dans l'avenir. Elle me refusera. Et alors.»^ Je ne puis pas épouser une veuve roublarde d'agence matrimoniale. Entre les Clermont et moi, des liens subsistent. Par ce mariage, je viens en aide au fondateur de nos comptoirs américains. J'accomplis un acte de justice. Et la médiocrité physique de Stéphanie nous préservera de toutes les insinuations désobligeantes. Allons à Suresnes.
Il y a une chanson de ma jeunesse avec ce refrain. Non, ce n'est pas ça... Ah! oui :
J'avais mon pompon en revenant de Suresnes.
. . . Je fredonnais ça en 1 88 4 au quartier Latin les soirs d'été avec des gamines turbulentes. Pourquoi donc ai-je échoué à mes examens de licence.'^ Je ne suis pas si bête. Au reste, j'aurais probablement moins réussi comme professeur. La parfumerie a du bon. Il faut aller à Suresnes, mais quand .^ Tout de suite .^ Je me livre. Plus tard.'^ Stéphanie peut s'être ravisée. Ah!
On doit causer dans la bibliothèque. Emilie me dévisageait pendant la lecture du télégramme. Thérèse a pâli. Isabelle souriait amèrement. Mon silence, ma retraite les intriguent. Cette pauvre Thérèse. Que n'est-elle seule ! Je la recueillerais ici. Elle n'aurait qu'à se reposer, s'adoucir, vivre. Elle remplacerait Mlle Clermont avec moins de bonne humeur, et plus d'autorité.
Son Reynart est loin sous la protection de Samtzcha Hoervary. S'il ne revient pas, il faudra donc que je garde Thérèse. Soit. Mais ses enfants .-^ Xon. Ah! non! Stéphanie, petite Stéphanie, sauvez-moi. Il faut que j'aille à Suresnes, mais après la réception dune lettre explicative. J'attendrai la lettre.
Mon impatience tourne à la folie. Je n'aime pas Stéphanie. Cependant tel un maniaque de cabanon, je n'aperçois, dans le vide, que mon idée fixe. Cette jeune fille maigre au front bosselé devient pour moi la statue de la liberté, le svmbole de la disrnité. Je veux la serrer contre mon cœur avec la certitude en chair et en os de mon indépendance. Je suis comme un peuple opprimé qui se choisit un drapeau à l'heure de la révolution, et qui se précipite contre les canons pour obtenir le droit d'ar-
borer les couleurs de son idéal. Donc, et dès cet instant, Stéphanie est mon bonheur, tout ce que ce mot comporte de vague, de chimérique. Ce mariage manqué, ce sera la défaite et l'humiliation sous le joug de ceux qui escomptent ma mort. Cela, je me le répète en m'habillant, en descendant pour le dîner, en discutant avec Huvelin et Isabelle, en jouant au bridge avec Emilie, Robert et Juliette, en me retirant de bonne heure, en me retournant sur mon lit que la bougie éclaire sans que je puisse lire même mon cher Casanova de Seingalt.
. . . Voici la lettre de Clermont sur le plateau du déjeuner, entre la brioche et le pot de crème. Cette écriture oblique, tremblante et couchée, que signifie-t-elle.*^... Comme cette enveloppe est rude à déchirer. Quelques lignes seulement : « C'est un grand honneur. Votre bonté... Décision très grave... La vie de ma filte... Venez dès que vous pourrez... et quoi quil s'ensuive, vous remercie du fond du cœur, mon vieil et bien cher ami. . . »
C'est à pleurer. Vraiment je rage ainsi qu'au lycée, lorsqu'il me fallait subir les taquineries d'un grand, trop vigoureux pour être attaqué, ainsi qu'au quai'Licr lorsqucl adjudant Ledoux,
l'ennemi des volontaires, m'insultait lâchement si la gourmette brillait mal, et si Neptune avait, en manœuvre, brouté de l'herbe humide. Je suis le faible. Je suis indéniablement le faible. Comment devenir le fort.^ Clermont m'imposera le joug autant quHuvelin ; Stéphanie autant que Thérèse.
Seigneur, que fais-je ici-bas ? Prisonnier de l'Avenir, esclave du Passé, enchaîné par les morts et dépouillé par les vivants.^
— n y a rhostilité de votre famille aussi !
Vers moi, Glermont agite, à la lumière de Suresnes, son unique bras valide qu'entoure la manche fripée de sa chemise russe. Hâve et crasseux, la barbe de travers, il tousse. Il s affaisse sur l'oreiller de son lit. Je demeure là, penaud. Il me semble quej'ai seize ans, et qu'un professeur malade me démontre comment je raterai l'examen à cause de ma bêtise, malgré la précellence incomparable des répétitions qu'il condescendit à me donner. Glermont d'ailleurs a toujours exhibé ces façons devant moi. Il m'ahurissait en alignant ses formules d'équivalents chimiques au dos des factures. Dans notre association, il joua le rôle d'importance. Pourtant ses échecs et sa ruine, après notre séparation, eussent dû l'avertir de son infé-
STÉPHANIE. aSg
riorité certaine lorsque lui manque un contrôle. Je retrouve mon gaillard d'autrefois, maître hardiment.
— La dot de Stéphanie, je l'ai là... (il se frappe le front). Dès que je pourrai me rendre à l'usine, et ce sera lundi au plus tard,... je vous apporterai la valeur de cent mille francs. Lannée prochaine, cent cinquante mille.
L'année suivante, quatre cent mille, La troisième... Stéphanie peut attendre trois ans. Alors elle épousera qui elle voudra; mais oui.
— En attendant?...
— En attendant, c'est une petite fille éblouie, je ne le nie pas, par votre élégance de cavalier, par la distinction de vos manières, par le noble train de votre maison: mais enfin... Le Prince Charmant arriverait tout à l'heure entre les ailes de l'Oiseau Bleu. — Stéphanie, entre lui et vous, hésiterait-elle?
— Alors ?
Je me renverse contre le dossier de ma chaise, croise mes jambes et laisse à ma mauvaise humeur toute licence de rendre ma mine impertinente.
— Eh bien ! il se pourrait qu elle hésitât... Je ne dis pas : « non... » Vous voyez que je vous fait la part belle...
y'io STÉPHANIE.
— Merci.
— ...Stéphanie vous fait la part belle.
Je m'incline. Au réel, je suis outré. Clermont l'a senti. Dans une quinte de toux, il dissimule son embarras, et l'anxiété de ses réflexions. Il reprend :
— Moi, je vous la fait moins belle, la part; en mon âme et conscience.
— Vraiment .►^
— C'est que je vous connais, mon cher... Nous sommes de vieux copains tous deux. Et Stéphanie est Mlle Glermont. C'est ma fille... Vous comprenez. Cette enfant-là, c'est l'innocence même. G 'est l'agnelle derrière la brebis... Oui, parfaitement. Stéphanie, avec son bon petit cœur de catéchisme de persévérance, elle ne devine rien de la vie. Elle voit un monsieur parfumé, bien mis, qui chasse en bottes, qui passe à cheval comme un seigneur de légende, qui ne prononce jamais un mot excessif, qui lui prodigue les attentions, qui commande à ses domestiques, à ses fournisseurs, à ses courtiers, qui a pour amis des amiraux, des commandants, des banquiers, des magistrats, des musiciens illustres... Ça lui tourne la tête un peu à cette petite. Elle ne s'imagine pas que bientôt cette magnifique barbe bronzée oii se
STEPHANIE. ail
jouent quelques fils d'argent sera toute grise, que l'éclat de ces yeux si vifs se voilera... Elle aura des surprises, et, avouons-le, certaines désillusions. A quel âge.'* A vingt-trois, vingtcinq ans.'*... Je n'ai pas peur... C est franc comme l'or. Je l'ai élevée sur des principes. Des principes en acier. Je la sais par cœur ! Elle. Stéphanie, est incapable de défaillance, D ailleurs... avec vous, je ne crains pas cela. Vous serez de taille longtemps à lui montrer qu'un tiers n'est pas indispensable dans votre ménage... Stéphanie est incapable de défaillance: mais elle est capable de tristesse... Ahî la tristesse! Quelle mauvaise conseillère, l'hiver, au fond d'un vieux château!... Vous avez lu les romans d'Octave Feuillet.^... On délaisse à tort cet auteur, A tort. Quel analyste de la sensibilité féminine! Lisez les romans d'Octave Feuillet. Il importe qu'une jeune femme échappe à la tristesse, et, surtout, à ce sentiment de méfiance qu'elle aurait, si vous mainteniez les arrangements dont votre lettre m'a fait part... Quoi! vous, mon cher, vous vous défiez de cette innocente.'*
— Pas le moins du monde !
— Pardon!.., \ous prenez des précautions testamentaires extrêmement ingénieuses pour
■2k-i STEPHANIE.
que, dès votre décès, la situation matérielle de ma fille soit réduite au cinquième. Autant dire que vous l'intéressez à voire existence. Auriez- vous peur qu'elle ne mcle des poudres à votre potage, la pauvre petite? Imaginez-vous que cet ange se prépare, en acceptant votre alliance, les plaisirs de la Veuve Joyeuse?
— Oh!
— Oui, je pense bien que vous n'y avez pas songé un instant; et que votre notaire, défenseur naturel de votre famille, de ses droits, a, par excès de zèle, rédigé ces clauses de soupçon, ces clauses de méfiance, ces clauses d'hostilité.
— Hostilité!... Non... J'ai une famille dont il est indispensable que nous respections aussi l'avenir. L'arrangement qui concerne le douaire de ma veuve est commandé par tout le reste du dispositif : mise en actions des usines et des comptoirs, répartition virtuelle de ces actions ; prélèvement de mon capital argent, etc. Les Reynart n'ont aucune fortune. Je ne puis vouloir que mon bonheur soit le signal de leur irrémédiable détresse. Mlle Clermont ne l'accepterait certainement pas. Je tiens à ce qu'elle entre dans la famille sans y rencontrer la rancune, l'envie ou l'inimitié. C'est pour-
quoi le capital actions des usines et comptoirs devra rester libre de toute emprise, ma vie durant. J'assure ainsi la tranquillité de ma femm e et la bonne harmonie delà famille.
— Yoilà justement ce que moi, père, je déplore ! \ oilà ce qui m'effraye ; et à juste titre. Mon enfant se trouve donc exposée, le lendemain de ses noces, à buter contre ces rancunes, cette envie, ces inimitiés. Oh! oh! oh!... Halte-là, halle-là!... Permettez... Avant tout, je désire que ma fille soit heureuse. Je n'entends pas faire descendre cet ange dans la Fosse au\ lions... C'est bien ce que je vous disais tout à l'heure. L'hostilité de votre famille devant ce mariage suscite une objection très grave, très, très grave... Stéphanie descendrait dans la Fosse aux lions. Parfaitement, c'est comme je vous le dis !
— La Fosse aux lions ! . . . \ ous êtes fou ! . . . Je suis le maître chez moi, Clermont! Je suis le maître chez moi... Je saurai contraindre tout le monde à respecter ma femme... Tout le monde, vous entendez. Tout le monde!
Il fait un geste de doute qui m offense :
— Même Huvelin ?
— Même Huvelin.
J'ai prononcé le nom de ma voix la plus
impérieuse. Je me lève. Je ne puis rester en place. Je vibre. La colère secoue mes membres, mes dents. L'infirme s'est étendu comme s'il était las un peu. Il s'essuie le front et les joues. Nous estimons l'un et l'autre que le silence nous est nécessaire.
Je me trouve désemparé. Je n'avais guère prévu qu'avec tant de raison le père de Stéphanie jugerait médiocre l'avantage de ces fiançailles. Au point de vue moral, il est certain que la défiance du mari et l'hostilité de la famille apparaissent sur le papier du notaire transmis à Clermont dans la lettre qui me précéda, et qui devait, selon mon espoir, régler, tout d'abord, la question d'intérêt.
Ce n'est pas que je ne flaire l'hypocrisie relative de cet excellent père. Après avoir, tout un hiver et tout un printemps, convaincu sa fille de m'aimer un peu, de m'épouser, de leur constituer ainsi une bonne et solide fortune, Clermont simule l'étonnement. Il ergote. Il découvre maintes difficultés sentimentales, afin de paraître octroyer ce qu il sollicita du ciel, à genoux, deux saisons entières. Mahn, Clermont veut surtout anéantir les dispositions que l'amiral m'a suggérées, que j'ai soumises à mes notaires, et qui empêchent le père de
saisir, par l'intermédiaire de sa fille, la totalité de mon bien. Tout cela ne souffre pas le doute.
Cependant je suis en mauvaise posture pour répliquer aux objections de fait. Que je me défie de Stéphanie dans l'avenir, que les miens nous fassent grise mine: comment le nier? Qu'un père s'inquiète, et recule devant de telles probabilités, cela ne me paraîtrait qu'honnête, si je ne savais la misère de mon associé, et sa logique encline à situer le pire malheur dans la pauvreté, non dans les déboires moraux. En fin de compte, il se peut que Clermont soit absolument sincère. Je n'ai pas, sur ce point, le droit de manifester mon scepticisme. Clermont chérit sa fille. Peutêtre a-t-il considéré ce mariage comme une chance, tant qu'il n'a pas aperçu les proportions réelles des difficultés. Et, peut-être, ces difficultés morales lui semblent-elles assez fortes pour le détourner de notre dessein.
Je regarde le malheureux, couché dans ce lit d'hospice, au milieu de la chambre blanche et nue. Les lèvres s'agitent, Clermont se parle à lui-même. Sa faiblesse, sa fébrilité ne lui permettent pas de réprimer toutes ses impulsions. Creusée, embroussaillée de noir et de blanc, la tête Henri l\ garde cependant 1 air
a46 STEPHANIE.
qui convient au sarcasme. Mon associé médite de me lancer encore au visage quelques objections irréductibles. L'odeur d'une fiole débouchée m'écœure. Où est Stéphanie.*^ Dans une chambre d'étranger. Quel sentiment vrai nourrit-elle à mon égard .^^ Sait-elle qu'ici j'enrage.^ Non. Elle ne m'attendait pas de si grand matin. Sans quoi, l'on eût vêtu, coiffé le paralytique. Il espère que je recommencerai la discussion, le premier. Que dire.^* Je n'entends pas renoncer à mes arrangements. Ils assurent toutes garanties aux miens et à moi. Ils allouent à Stéphanie un château de cent hectares de terres en plein rendement. J'ai beau m'interroger. Tout cela me semble à point. Les exigences de Clermont dépassent la mesure que j'ai sagement fixée. Si je dois courber la tête sous le joug de Clermont, il est inutile d'épouser sa lille pour m affranchir des Reyucirt et des Huvelin.
Clermont a-t-il, sur ma figure maussade, lu cette hésitation? Le voici qui se redresse.
— Enfin, vous avez fait la conquête de ma fille. Je vous félicite... Car Mademoiselle est difficile. Votre avantage est même plus réel que vous ne le soupçonnez... Parfaitement. Vous vous êtes substitué, dans son affection,
STÉPHANIE. a47
à un joli jeune homme... Oui. Et que vous connaissez... Un peintre...
— Félix Reynart?
— C'est cela même. Ah ! elle a eu un béguin pour votre neveu ! Ce fut sa première amourette... Et puis, je ne sais pourquoi, un beau jour, elle n'en a plus parlé qu'avec mépris. Et elle n'a plus voulu de ses leçons d'aquarelle.
— Je m'étais aperçu de ce flirt.
Je dis cela pour reprendre quelque supériorité : car je succombe. Depuis Noël, depuis le jour où nous fûmes troublé sous le gui que Stéphanie accrochait dans la salle anglaise, je pensais que la péronnelle s'était exclusivement souciée de moi. Je croyais que du rapin elle avait seulement apprécié les farces, les tours, les histoires. L'avertissement donné par Isabelle m'avait paru une simple manœuvre d'héritière. Stéphanie a donc aimé Félix entre nos premières émotions et l'heure actuelle. Diable ! voilà qui me semble dangereux !
— Un enfantillage d'ailleurs..., reprend Clermont qui s'aperçoit de ma déconvenue.
Pourquoi m'a-t-il ouvert le secret.'^ Veut-il, en excitant ma jalousie, mettre au paroxysme la passion qu il me suppose, et me faire ainsi abdiquer toute sagesse? Pitoyable calcul. Félix
2/i8 STEPHANIE.
Reynart m'obsède. Commensal habituel du château, il me gênera désormais. Le rôle de l'amiral ne me siérait guère.
— Oui, mon vieux, vous avez supplanté un jeune homme de vingt ans, un artiste, un garçon très spirituel, à ce qu'on dit. Vous l'avez supplanté totalement, je puis vous 1 affirmer, dans le cœur de Stéphanie. Ah ! ces don Juan! Toujours le même; hein.^^ Vous voiis rappelez le scandale de Trouville... Donnezmoi votre parole d'honneur que vous ne la rendrez pas malheureuse, en la trompant.
— Qui.»^... ai-je eu la cruauté de dire.
— Qui.»^... Stéphanie!
— Alors, vous approuvez.»^
— Oui... Si vous vous montrez confiant... Ah! ça, je demande la confiance absolue. Stéphanie vous demandera la confiance absolue. C'est bien le moins.
— Qu'appelez -vous la confiance absolue .»* Je prévois que nous allons à la catastrophe.
Un étrange malaise, en moi, se manifeste par l'hypertrophie de tous mes organes. Je sens le poids de mon estomac, les soubresauts de mon cœur, les battements de mes artères, l'ampleur de mon foie, la crispation de mes reins, les pierres de mes os.
STÉPHANIE. aig
— Nous allons déchirer ce petit programme incompatible avec la dignité de ma fille et la sécurité de son avenir.
— Si ça ne tenait qu'à moi, je le ferais surle-champ... ; mais il y a mes sœurs que représentent les notaires.
— Ah!... \ous disiez à l'instant que vous entendiez être le maître chez vous.
— Oui; mais non pas le maître injuste. Je dois à ma sœur Thérèse un appui. Peut-être vais-je la prendre avec moi définitivement. Son mari voyage sans cesse. Il l'aide fort peu.
— Stéphanie devra vivre avec les Revnart.-^
— Avec Mme Reynart, si vous y consentez. A mon tour, je pousse Glermont dans ses
retranchements. J'attaque. . . Ou il cédera, ou. . .
— Tout cela est très grave, très gravé. Voilà une enfant que vous arrachez à mon affection, pour la livrer à l'inimitié toujours présente d'une famille orgueilleuse.
— Cet orgueil même est une garantie du respect que chacun lui gardera.
— Peut-être... Et encore... Dites-moi. Cet orgueil ne s'arrangerait certainement pas de laisser votre beau-père dans un hospice à la merci de la charité publique."^ J'imagine que M. Huvelin, officier de la Légion d'honneur.
a5o STÉPHANIE.
régent de la Banque Centrale, ne tolérerait pas cette honte dans sa famille. Cet orgueil des vôtres obligerait sans doute à reconstituer, du moins nominalement, notre association, et à m'attribuer quelques avances sur les résultats de nos travaux prochains. D'ailleurs, je reprendrai, lundi, la direction des expériences sur les méthyls ; comme c est entendu... Avezvous songé à cette complication .»^. . . Stéphanie ne pourrait me voir dans un hôpital pendant qu'elle habiterait un château et courrait les routes en automobile. Stéphanie a de l'orgueil aussi, comme les vôtres. Et je n'aperçois pas, dans le programme de votre notaire, que cette question ait été indiquée. Nouvelle difficulté.
— Nous nous arrangerons toujours... Guérissez d'abord.
— J'y songe...
Clermont ricane. Il ne s'abuse pas. Le ton glacial de ma réponse l'instruit de mes impressions exactement. Je suis anéanti. Ma liberté, faudra-t-il ainsi la payer bribe à bribe? Tant pour la dignité de la fdle. Tant pour la dignité du père. Tant pour la vertu de l'une. Tant pour l'amitié de l'autre. Tout ce qu'il y eut d'intense en moi, cette saison, se dissout. Je suis là, bête, mon chapeau à la main, et qui
louche vers la touffe d'œillets bleus piquée dans ma boutonnière, vers mes bottines vernies à guêtres marron, couleur aussi de mon complet neuf. Ce costume de séducteur que j'endossai pour mieux plaire à Stéphanie n est plus qu'inutile et comique. Ma chair, mes os me pèsent. Je n'ai que le désir de prendre congé, de fuir même sous l'averse qui noie le jardin. Si je ne suis déjà loin, c'est de la pitié pour Clermont qui me retient encore. Je m'explique et j'excuse cette cupidité naïre, toute cette diplomatie de courtier en peine de rouler le cHent. A sa place, qui n'agirait, qui ne penserait comme lui ! Il estime que je loi dois tout, et que l'agrément de sa fille à cette union centuple ma dette encore. En cela, comment savoir s'il n'est pas sincère. Il parle:
— Vous aimez Stéphanie, et, parce que vous l'aimez, vous lui offrez de marier sa jeunesse, son innocence et sa confiance avec votre maturité, votre vice et votre défiance. Sa franchise avec l'hostilité des vôtres. Son amour filial avec votre calcul économe. Son avenir avec votre parcimonie... Stéphanie est raisonnable. A la rigueur, je lui ferais comprendre tout cela. Cette pauvre petite! Elle a trop connu les horreurs de notre existence traquée. Ce que
je me demande, c'est s'il m'appartient, je ne dis pas de la convaincre, mais de l'abandonner à son inclination pour vous. A ma place, comment sauriez -"vous envisager le devoir ? Le vrai devoir?
Cette fois, je ne doute plus. Clermont parle loyalement, fût-ce même sa première minute de loyauté. Ses arguments l'ont persuadé luimême.
Ils me persuadent aussi. J'entrevois l'horreur future de ce mariage pour Mlle Clermont et pour moi: Je m'aperçois, dans huit ou dix ans, vieillard auprès d'une jeune femme dégoûtée. J'évoque le mépris irritant d'Huvelin, les soupirs ridicules de l'amiral, les douleurs môme de Thérèse.
Non, je ne puis pas m'affranchir. Huvelin a raison. On ne s'affranchit pas sans bassesse du joug imposé par les morts et par les enfants.
Clermont parle toujours. Il vante sa fîUe. Il loue ma bonté pour eux. Précipitamment, il rattache les liens qu'il a rompus. Son discours se hâte. Son erreur enfin l'étonné. Le père reconnaît que son artifice fut néfaste à nos trois espoirs. Et j'assiste aux ravages que la détresse multiplie dans cette face tout à coup
STÉPHAME. 353
plus vieille, distendue, verdie. Les yeux implorent du milieu de l'eau subite qui gonfle les paupières flétries et bistrées. Maintenant. Stéphanie m'appartient sans conditions. Clermont abdique :
— Elle a sa volonté aussi. Quelle autorité lui opposerai-je si elle me somme de lui céder .^ Je n'ai pas su lui préparer le bonheur. Comment m opposerai-je à son désir si elle le croit sans imprudence? J'ai fait mon devoir en vous présentant des objections...
— Elles me semblent sérieuses, mon cher ami. Oui, sérieuses. Je tiens maintenant à y réfléchir, pour vous donner, si je puis, satisfaction. A bientôt.
— Ne partez pas sans voir votre amoureuse, au moins... Je vais la faire appeler.
— Ne vous dérangez pas. Je prierai qu'on m'annonce auprès d elle.
— Mais...
Je m'esquive. Je ferme la porte, et me sauve à grands pas. Pourvu qu'il ne me fasse pas rejoindre par un domestique ! J'entends grelotter la sonnette électrique, 1 infirmier répondre de son poste, obéir le plus lentement. Moi, je ne verrai pas Stéphanie. Il m'arriverait de faiblir peut-être... Plus tard. Pas en ce
moment. Sous la pluie qui cingle, je cours comme un collégien, je passe le porche, me jette dans l'auto en activant, du geste, de la voix, la manœuvre de l'allumage. Enfin je suis parti, et loin déjà lorsque, par la petite vitre ovale du panneau arrière, m'apparaît un garçon gesticulant, appelant sous le parapluie. Le chauffeur ne peut entendre.
Stéphanie, délectable petite poupée, tu fus palpitante et tendre pourtant sur mon cœur, un après-midi de fête, devant les oiseaux qui se becquetaient suspendus au milieu du bois par leur vol doré.
Comme elles me sont lugubres ces journées de pluies incessantes que le vent d Ouest jette obliquement sur le parc! Les vapeurs de l'Océan, depuis la Bretagne, ont couru dans le ciel en nuées sinistres. Elles se déversent sur nos pelouses. Les allées gluantes s'attachent à la chaussure si l'on sort. Dans les salons, les pas humides ternissent l'éclat des planchers. Huvelin et Félix fument terriblement. La fraîcheur de l'air empêche d'ouvrir les fenêtres. Je suffoque.
Remonter chez moi, transcrire le brouillon de ma réponse quotidienne, aux lettres et dépêches de Suresnes, ce m'est atroce. Glermont se cramponne. Il lutte pied à pied. Progressivement je le décourage. J ai vraiment adopté toutes ses objections. Ce serait le mal-
heur de Stéphanie, mon inéluctable défiance, Fhostihté des miens. Je ne dois pas échanger ce domaine contre la peine de cette jeune créature acquise à mes plaisirs ainsi. Ses chagrins gâteraient mes heures davantage. Courageux, j'élude les questions et les sollicitations. Pour l'instant, j'ai fait acquérir, par la caisse de notre syndicat, le privilège de soumettre aux expériences le procédé nouveau de Clermont. Cette somme, trois mille francs, lui permet d'attendre patiemment une amélioration de son état, et de garder Stéphanie, qui ne pouvait plus reprendre ses occupations de secrétaire ici. Elle me manque.
Son insignifiance me manque.
Les couloirs me semblent déserts depuis qu'elle n'y promène plus sa prestance de poupée aux jupes bouffantes, au corselet roide, aux gestes mécaniques... Parfois j'essaye de pleurer, quand je me trouve seul dans ce petit bureau qui précède mon appartement. Il me paraît qu'après deux ou trois larmes, la tension de mes nerfs se relâcherait. Pauvre petite Stéphanie ! Son rêve finit d'être châtelaine, et le mien de la voir contente quelques mois, quelques saisons... Et après?... Après .^... Tant pis... Il ne faut pas prévoir...
On s'abîme la vie à prévoir.
Stéphanie reproche-t-elle à son père les témérités de langage qui m'avertirent de mes erreurs? Espère-t-elle encore? Se réjouit-elle de m'échapper? Se prépare-t-elle à d'autres amours? Félix? Comment cette petite ne m'aurait-elle pas trompé avec lui, avec Robert, avec des galants de son âge? Son père m'a prévenu, l'imbécile! Allons.
C'est drôle. Il me semble que la trahison de Stéphanie m'importerait moins que le charme de sa présence et que j'accepterais celle-là si je possédais celle-ci.
Stéphanie ! Tu as le front bosselé et des membres osseux, une bouche trop large, une peau d'âge ingrat. Tu joues mal au clavecin tes airs de vielle, et tu ne brilles ni par l'esprit, ni par le savoir; mais tu as tremblé sur mon cœur dans le bois ; mais tu fus une délicate image dans les salles de cette maison. Et me voici hors de moi en te regrettant.
Gomme on souffre de ça !
Thérèse aussi va souffrir. Elle m'a confié les lettres de son mari. Le fourbe l'abandonne peu à peu. Ses épîtres chantent l'affection la plus chaude et la plus noble. Reynart a trouvé le leurre de rappeler, en chacune, l'anniver-
saire d'une caresse, d'un émoi, d'une jolie querelle, d'une réconciliation ardente. C'est une suite de mélodies. Jurerais-je qu'il ne les traduit pas en musique afin d'en tirer profit, afin de ne pas sacrifier, à sa femme, le temps même qu'il emploie pour lui mentir!
Faut-il accuser ce pauvre artiste accablé par l'injustice, par le béotisme des publics.^ Sentant la jeunesse fuir, il veut se délivrer de charges trop lourdes pour sa vigueur morale, trop lourdes pour la faiblesse de sa chance, et jouir de quelques voluptés inférieures, de quelques libertés précaires, avant la vieillesse; comme moi. Je ne m'accorde plus le droit de le punir par des remontrances humiliantes. Par ailleurs, Thérèse lui a certainement révélé, sous des couleurs inexactes, mon goût pour Mlle Clermont. Reynart a su me répondre.
Qui sait, au reste, si mon exemple cité, vilipendé par sa femme, ne l'a pas induit à cette désertion progressive.^
Voilà certes la preuve qu'il faudrait à un prédicateur pour montrer, en chaire, combien nos faiblesses nous diminuent. J'ai perdu le moyen de ramener, peut-être, Reynart dans la bonne voie, en lui reprochant, avec fermeté, sa trahison. Mon péché m'ôte le pouvoir de
STÉPHANIE. aSg
m'opposer utilement à la consommation d'un crime.
Sans doute ai-je perdu l'avenir de Thérèse en laissant mon àme sentimentale incliner vers cette union avec Stéphanie.
Jamais vraiment je n'eusse cru susciter tant de catastrophes, dans les vies de mes proches, en m'apercevant qu'une jeune fille souhaitait ici partager mon repos, et en me laissant aller à la douceur d'y croire.
... Avant le déjeuner, ce matin, voici que nous surprend le hussard présenté par Huvelin lors de la. g arden-party. Il est arrivé de sa garnison en auto de louage. Il lui faut repartir dans une heure. C'est le plaisir de nous voir, de dire un mot à Huvelin. Etrange ! Ce jeune homme a, sans doute, un besoin pressant de subsides. Le jeu ou les cocottes l'ont tout à coup dépouillé. Je descends pour le recevoir, Huvelin et son fils chevauchant à travers monts et plaines. L'intrus prodigue les excuses. Embarrassé, rougissant malgré ses bottes et ses éperons, ses deux galons d'argent sur la manche, il me conte des histoires imbéciles. Je le gêne. Je me dispose à le laisser là, dans la salle anglaise, avec les portefeuilles d'estampes, lorsque Juliette arrive, le visage bouleversé, et le
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nez plâtré de poudre qu'elle omit d'essuyer... Que faire? Je ne puis laisser là tout seuls ces pastoureaux qui m'ont la mine dramatique. Juliette lui demande :
— Eh bien.**
— Ça y est.
— Vous partez .^^
— Le 17 juillet, par le Hong-Kong.,.
J'interroge, et j'apprends que ce petit militaire est envoyé en Indo-Chine pour organiser quelques pelotons de cavalerie annamite et la surveillance delà voie ferrée sur le territoire du Yunnan. Désira-t-il ce voyage, cette absence .►* Il sourit et ne s'explique point. Je conclus que c'est un exil. Aventureux et ambitieux, ce joli garçon ne semble pas, cependant, déplorer son destin. Juliette voudrait que je m'en aille. C'est impossible, si ces enfants ont une idylle à parfaire, comme il me semble. Huvelin m'arrangerait de la bonne façon. Le déluge noie le parc et ruisselle sur les vitres. Je ne puis même quelque peu m'éloigner sous l'apparence de respirer l'air au milieu de la terrasse. A la recherche d'un prétexte, je me rappelle que, dans V Histoire des voyages, il y a quelques gravures du XYUi° siècle relatives au Yunnan et au Tonkin. Ces volumes sont dans la bibliothèque.
pièce voisine d'où je pourrai, sans ouïr la confidence, veiller. Je propose au lieutenant de lui montrer les gravures, les cartes anciennes. Il me remercie avec effusion. Je laisse les enfants à leurs murmures, pendant que, des ravons, j'extrais les tomes in-quarto. La perspective de la galerie sur laquelle ouvrent les deux salles met une distance de vingt mètres entre le groupe et moi. Debout devant la portefenêtre, le duo n'a pas l'air gai. Le jeune homme s'exaspère. Il hausse les épaules. Il secoue la tête. Il tambourine contre les vitres avec ses doigts impatients. La moue de Juliette gonfle, autourde sa bouche en cerise, ce visage de bébé. Il se boursoufle autour des fossettes, au centre des boucles blondes. Juliette va-t-elle pleurer ? Elle aussi a des peines de cœur. L'arrivée de Thérèse, les yeux rouges, m'étonne davantage. Elle serre les deux mains de l'officier. Elle semble le désoler plus encore par ses propos. Qu'est-ce donc ? Un drame se passe dont je ne fus pas informé, que je ne sus pas deviner. Thérèse m'avise. Elle vient à moi. Elle m'entraîne vers l'embrasure d'une fenêtre, et m'y conte que le lieutenant B... est épris d'Isabelle, qu'il a demandé ce poste pour lui prouver combien il la préférait à sa famille.
26a STEPHANIE.
dont elle redoutait l'arrogance. Il veut épouser ma nièce avant son départ, 1 emmener là-bas où il ne peut vivre solitaire, de langues saisons. Isabelle refuse, malgré les talents, malgré l'agréable patrimoine du jeune homme. Et Cela pour des raisons imbéciles, de vraies raisons de comédie. Ne puis-je monter, causer avec la récalcitrante, la persuader, moi qui sus la détourner presque des coulisses?
— Elle est folle, ta fille ! Elle est folle ! Comment, elle refuse ce cavalier sorti onzième de Saint-Cyr, intelligent, puisqu'il va faire œuvre de civilisateur en Asie, au lieu de s'engourdir l'esprit dans une garnison I Si j avais plus tôt deviné ce roman !
Pourquoi Thérèse ne m'a-t-elle pas averti ? Elle-même n'y croyait pas. C'est JuHette qui a tout arrangé par dévouement pour sa cousine. Emilie a aidé sa fille en convainquant la famille du jeune homme; mais tout se précipite, parce que cette nomination, attendue pour l'hiver, arrive prématurément. Le hussard ne peut atermoyer. Ses chefs douteraient peut-être de sa décision, de son énergie. Un autre prendrait la place; car le poste est enviable. On peut donner sa mesure et revenir décoré, capitaine, avant l'admission à l'Ecole de guerre.
STÉPHANIE. ar>3
Je remets au lieutenant les cartes el les gravures, dont il se soucie peu. Je grimpe l'étage, cogne à la porte et trouve Isabelle drapée dans un peignoir de calicot bleu, tragique devant la glace.
— Tu es folle ! . . . Ce garçon te déplaît ?
— Non.
— Alors?
— Alors!... .AJors je ne veux pas... Il a l'air de me faire une grâce, ce traîneur de sabre. Eh bien! non.
— Gomment ! Il se sépare de sa famille pour te complaire...
— Pas du tout : c'est une invention de maman qui t'a conté ça pour dorer la pilule ! , . . Le lieutenant B..., qui est un arri>-iste terrible, a su que cette place était bonne à prendre au Yunnan, et qu'il en reviendrait avec la croix. Il a sollicité la mission en usant de toutes les platitudes et de toutes les intrigues pour supplanter ses rivaux. Comment non .^ Il a mis en branle son tuteur Huvelin. qui a forcé l'amiral de Helgoët à voir le ministre de la Guerre î Tout ça me dégoûte d'abord ; mais là n'est pas la question. Il y a six semaines, quand le militaire eut appris le succès probable de ses démarches, il s'est avisé qu'il allait être
bloqué là-bas, tout seul dans la brousse, et qu'il s'ennuierait à la mort. Il a aouIu partir avec une fille agréable. Il m'a vue jouer en coquette Marivaux, avec la poudre et les mouches, un jour de fête réussie. Il a été flatteur et gentil. Nous avons plaisanté ensemble. Là-dessus;... tu vas voir : là-dessus j'apprends que sa famille a raté le mariage qu'elle lui destinait avec la petite Coltot de la banque Coltot. Sept cent mille de dot. Alors, ma Juliette s'est mis en tête de faire choisir au hussard, comme pis aller, Isabelle, coquette de Marivaux. Ma tante Emilie a trouvé l'idée sublime. J'avoue qu'ignorant tout ce micmac, j'avais eu la bêtise d'aller, deux fois, au bout du parc, à la balustrade du saut-deloup, oh! avec Juliette, les mercredis où les hussards font par ici du service en campagne. Le lieutenant s'est cru amoureux parce qu'il est passé à cheval, et qu'il nous a demandé de vos nouvelles à tous... Bien entendu, je me suis amusée un peu à jouer la friponne de vieille estampe. Bref, le hussard s'est dit : (( Voilà mon affaire, puisque maman a raté les sept cent mille, et que je n'ai plus le temps de chercher ailleurs. J'emporte au Yunnan une bonne malle bien garnie, trois nécessaires
STÉPHAME. 365
de voyage, une collection de brosses à dents, une caisse de conserves, un cheval, deux chiens de chasse, et une coquette-Marivaux. . . » Eh bien, non! Il se passera de coquette. Il en trouvera une jaune, là-bas, avec des yeux bridés. C est plus nouveau! Et, comme pis aller, ça me vaut bien!
Isabelle déclame cela furieusement. Mon Dieu ! oui , on l'a choisie à défaut de Mlle Coltot, qui ne voulait pas manger, en Chine, la rente de sept cent mille francs. Qu'importe cela?... Isabelle n'aura point de peine à faire oublier Mlle Coltot, Félix sort de la chambre voisine :
— ïu ne voudrais pas tout de même, mon oncle, que ma sœur épouse un assassin à brandebourgs qui va massacrer là-bas des pauvres Chinois plus inteUigents et moins cruels que lui.^
— Ou qui va protéger, contre des brigands tortionnaires, les malheureux ouvriers du rail destiné au ravitaillement des populations que déciment les famines périodiques.
— Tu parles ! . . . On va leur porter l'absinthe des mercantis, et toutes les contrefaçons dont nous ne voulons plus en France, mais qu'on leur vendra au poids de l'or, en les trompant
sur les échanges. Tu ne voudrais pas qu'Isabelle se fît complice de tous ces crimes.
— Tu es un sot.
— Alors Jaurès est un sot, Guesde est un sot, et tous ceux qui les approuvent; et le Parlement qui a voté contre les entreprises coloniales, et le pays qui élit ces députés, et les Annamites qui se révoltent contre la tyrannie française, ces pauvres diables qu'on appelle « pirates » pour avoir le droit de les décapiter, s'ils se rebiffent contre l'exploitation de leur travail...
— On meurt moins en Annam qu'autrefois. Il y a des ponts sur les rivières... La voie ferrée du Yunnan enrichira toute la vallée du fleuve Rouge par où s'effectueront alors les transactions entre la Chine occidentale et le monde entier.
— A ce moment-là, on aura décapité tellement de pirates qu'il ne restera plus un Tonkinois pour jouir des bénéfices. Je comprends bien Isabelle de ne pas vouloir se mêler à toutes ces sales machinations de la Haute Banque, et à tous ces massacres. Elle a joliment raison, ma sœur... Moi, je l'approuve.
— Voyons, Isabelle, n'écoute pas cet imbécile... Réponds-moi.
— Mais j'ai répondu. Le lieutenant B... ne m'emportera pas. comme pis aller, à Lao-kaï dans son bagage.
— Il te de'plaît:»
— Non. Au contraire. Il n'est même pas bête.
— Alors .-^
— D'abord, je veux rester en France, à Paris. J'adore les arts, la littérature: je veux cultiver mon esprit.
— Ta mère n'est pas riche. Ce mariage t'épargnerait bien des épreuves.
— La pauvreté n'a rien qui m' effraye.
— Tu n'as pas dit cela toujours. Pour échapper à la médiocrité, tu veux te faire comédienne, malgré nous tous, malgré des objections que tu sais fort graves.
— Je ne les admets pas cependant. Peu importe. Je gagnerai toujours mon pain, soit dans un bureau, soit dans un théâtre.
— Il t'aime, ce garçon... Il est en bas, tout pâle. Il se désespère entre Juliette et ta mère, \iens le voir.
— Non.
— Il t'aime certainement.
— Qu'il démissionne, s'il l'aime!... crie Félix... Qu'il prenne un métier honnête, un métier de producteur, pas un métier de des-
tructeur. Il s'intéresse aux chevaux. Qu'il se fasse charretier, cocher-livreur. Je l'estimerai. Isabelle aussi...
— Tais-toi. Tu es incapable de risquer ta vie pour ton idéal, comme lui va la risquer pour le sien.
— Tu n'en sais rien.
— Je m'en doute. Je ne t'ai pas encore vu sur les barricades. Va donc prendre l'air un instant. . . Isabelle 1 pense à ta mère qui souhaite ton bonheur parce qu'il est le sien.
Félix, avant de sortir :
— Maman a-t-elle suivi les conseils de ses parents pour se marier?... Elle n'a pas voulu être l'esclave des morts, elle non plus.
— Je fais comme elle.
— Ça lui a peu réussi.
— Entre mon père et l'oncle Huvelin, moi non plus je n'aurais pas hésité.
— Il ne s'agit pas d'Huvelin. Il s'agit d'un jeune homme, et de qui tu seras fière,... et qui t'assure une vie facile...
— Tout ça ne me touche pas.
— Que te faut-il donc ?
— Mon indépendance et ma dignité.
— La pauvreté ne garantit pas l'indépendance, hélas! Loin de là!
SiÉlMIA.MIi. 369
— Pourquoi?... Si l'on travaille?
— Travailler, c'est obéir au maître, au patron, au public dont la faveur est nécessaire même à une dramaturge, même à une actrice, comme à un négociant. Crois-moi, Isabelle... Crois ton oncle...
— Je sais que tu dis ça pour mon bien.
— Juliette, qui t'est si dévouée, l'a voulu, ce mariage. Elle l'a préparé. Elle a introduit ta tante dans le complot. A elles deux, elles ont séduit la famille du lieutenant. Tout ce monde t'invite et t'ouvre les bras . . . Retrouverastu, dans la vie, une seconde fois, la même chance ?
— Cela m'est égal!...
Avant ce mot de rage, Isabelle a hésité. Autant que je puis le deviner, cette belle fille ne doute pas qu'elle repousse la félicité même. Elle sacrifie son avenir à je ne sais quel orgueil féroce pour elle-même. Et comme je la sens fléchir, je redouble mes instances.
Je voudrais tant réussir à la convaincre 1 J'espère encore que cet entêtement est de parade, qu'elle se fait prier, qu'elle cédera. Est-il possible qu'Isabelle anéantisse, par un amour-propre idiot, sa fortune, une vie subitement offerte d'aisance, d'affection, d'honneur!
Offerte à la pire misère, la misère aux gants reprisés?
Isabelle se contemple dans la glace de l'armoire. Elle se loue d'être, au réel, la tragédienne qu'elle y voit chargée de sa chevelure sombre, drapée dans cet ample peignoir bleu, la bouche sanglante, les sourcils froncés. Et, soudain, elle lance la tirade en gesticulant :
— Non, je n'épouserai pas cet officier, justement parce qu'il appartient à une famille de riches, à la classe qui nous humilie tous, qui refuse au génie reconnu de mon père les biens qu'elle prodigue, avec son or, à ses carrossiers, à ses épiciers, à ses tailleurs, à ses banquiers, mais qu'elle refuse aux créateurs de son esprit... Non, non, non. Je ne veux pas être la femme de celui qui protège cette infâme richesse contre la colère du peuple affamé. Je ne veux pas être de la classe qui a laissé mourir dans le désespoir les Berlioz et les Verlaine, pour combler des Félix Potin et des Ghauchard plus que les anciens rois. . . Plus que les anciens rois... Non, je ne veux pas me souiller l'esprit dans cette bassesse. Ils ont martyrisé le père. Ils le laissent courir méprisé, mendiant. Ils n'auront pas la fille. Ils ne
l'auront pas! Tu entends! Ils ne l'auront pas. Et, si celui-là m'aime, je le souhaite pour qu'il en souffre, pour qu'il se désespère. Je voudrais qu'il se suicidât I Et j'éclaterais de rire: tu entends : j'éclaterais de rire devant son cadavre, moi! Car je vous déteste tous, tous, tous!
— Moi aussi .»^.. .
Isabelle n'a pas répondu. Epuisée, elle s affaisse dans un fauteuil. Je la regarde avec tristesse. Demain, Isabelle regrettera son délire. Et je ne puis, à cette heure, lui faire rejeter le masque tragique, la tunique et le cothurne pour devenir ce quelle est, au fond : une noble fille contente d'être choisie par un brave garçon, et prête à partager avec lui les joies, les peines d'une existence courageuse.
A mon exemple, elle veut soustraire son individualité aux hens sociaux. Elle se débat contre l'amour même qui, peut-être, a soulevé son cœur derrière la balustrade du parc, lorsque cet officier devint lyrique, par-dessus le saut-de-loup. Ah! Thérèse, voilà, ce que ton indépendance a créé, sœur généreuse et fière !
— Stéphanie Clermont aime mieux l'argent que moi, hein! mon oncle .^
Enrouée, la pauvre enfant grogne cette méchante boutade au moment oii je me retire.
En bas, l'officier que Thérèse avait mis au courant de ma démarche a lu, sur ma figure, le résultat. Mes paroles simplement accusent Télat nerveux d'une jeune filie trop sensible, puis invitent B... à revenir dimanche. Ce malheureux garçon tremble de tout le corps. Il nous salue, et, refusant de déjeuner avec nous, il se précipite dans son automobile qui l'emporte, tourne devant le Tapis-Vert, disparaît, comme toute autre voiture, derrière le pavillon du garde. Thérèse, pourtant, voit senfuir l'espoir qui l'avait, quelques jours, réconciliée avec les apparences de Tunivers.
Je presse Juliette de me dire ce qui a fâché sa cousine. Le hussard a, paraît-il, insisté trop sur les habitudes religieuses qu'il convenait d'avoir. Il a plaisanté les génies incompris, comme ça, en l'air. Isabelle s'imagina que c'était une allusion à son père. Erreur. Juliette pleure à chaudes larmes. Le petit visage à fossettes se tuméfie.
Dans la salle de la Révolution, nous restons debout, fiévreux. Emilie descendue se courrouce. Elle lève au ciel ses beaux bras blancs avec son réticule et ses journaux illustrés:
— Oh! ma pauvre Thérèse, comment les astu élevés, tes enfants,^ Gomment les as-tu élevés,»^
— Comme j'ai pu, et comme j'ai dû.
— Tu as fait leur malheur ; . . . avec le tien .
— Oui, si l'argent est tout.
— Mais lu ne peux t'en passer d'argent, ma pauvre amie. Tu ne peux pas t'en passer. Qui de nous peut vivre, ici, comme les Cafres, sous une hutte de paillotis, avec une vache maigre et des fruits pourris? Qui de nous? Ce n'est pas ton fils? Il offre des cadres de dix mille francs aux dames dont il veut se faire remarquer. . . Ce n'est pas Reynart? Il place du Champagne à l'étranger plutôt que de gagner, ici, dix-huit cents francs à corriger les épreuves de musique. Ce n'est pas toi, qui te lamentes, du matin au soir, qui t'irrites, qui le fâches, qui soupçonnes chacune de nos paroles comme si elles renfermaient une insulte. Pourquoi as-tu fait un caractère pareil à ta fille? Pour qu'elle chasse le bonheur à coups de fouet, quand son esprit chagrin et susceptible invente des allusions hostiles dans les déclarations même de l'amour. Elle chasse l'amour même à coups de fouet. L'amour désintéressé, franc, l'Amour par un grand A, Isabelle le chasse à coups de fouet ! ... A coup s de fouet!
Satisfaite de cette expression, Emilie la ré-
pète vingt fois en trépignant. Sur une chaise, Juliette effondrée ne se console pas. Elle se mouche, sanglote, et se remouche. Jamais on n'eût pu croire si véritable l'alleclion de cette enfant pour sa cousine. Tandis que mes soeurs discutent et se reprochent copieusement leurs défauts, leurs erreurs, j'entreprends la fdle d'Huvelin. Que la superbe intelligence d'Isabelle demeure enlizée parmi les Immiliations et les soucis de la vie, cette pauvre Juliette ne s'y peut résoudre. Elle avait entrevu, dans ce mariage, le salut définitif. Et, de toutes ses forces, elle avait, trois semaines, endoctriné sa mère, son père et, chose difficile, les oncles de 1 officier quelque peu rebelles. Enfin tous les obstacles franchis, et quand Isabelle avait à sa cousine avoué de la sympathie, même du goût sensuel pour ce gentil garçon, tout s'anéantit sans raison. Juliette et moi tombons d'accord là-dessus: Isabelle veut épouser le lieutenant, mais elle ne le peut à cause d'un excessif orgueil. Elle a peur d'être mise en contradiction avec ses principes anciens de pauvresse, par son imbécile de frère. Non qu'elle attache au jugement de Félix un prix quelconque, mais parce qu'elle reconnaîtrait, en cette voix de révolte, ses propres senti-
ments d'autrefois, Isabelle sacrifie à des vérités de jadis, qu'elle dément aujourd'hui, tout son bonheur; et elle sait qu'elle accom])lit ce sacrifice. C'est très beau ou très bete, dis-je.
— C'est à la fois très beau et très fou,... rectifie Juliette... Mais le sacrifice de Polyeucte ne me semble pas moins fou. Isabelle pense selon la littérature héroïque. Je l'en aime davantage... Cependant, que faire pour la sauver.»^
— On ne la sauvera pas,
Huvelin rentre alors, illuminé par la pluie qui ruisselle sur son capuchon et sa pèlerine, qui noircit le poil de son alezan. Informé de la catastrophe dès qu'il a mis pied à terre, dès qu'il a gravi les marches, il se tourne vers Thérèse:
— Voilà votre ouvrage de vingt ans, ma chère.
— Si, vraiment, cet officier a raillé mon mari devant ma fille, je ne regrette pas qu'elle préfère à 1 argent l'honneur et le respect des siens. Isabelle Reynart n'est pas une Stéphanie Clermont.
— Alors, tout \a pour le mieux. A table ! Voici Claude qui ouvre à deux battants la porte
27fi STÉPHANIE.
de la salle à manger... Robert déjeune chez l'amiral à qui nous avons souhaité le bonjour.
Serait-ce donc pour ne pas imiter Mlle Clermont qu Isabelle a rompu ses fiançailles?
A moi les responsabilités de ce malheur; encore .►* A moi?
Parfaitement.
Pour avoir trop combattu, vilipendé cette petite fille -devant tous, sans doute Isabelle n'ose-t-elle, par vergogne, accepter un « mariage riche ».
En prenant place à table avec son frère, et comme Huvelin lui demande ironiquement de ses nouvelles, elle répond, le sourire aux lèvres :
— Je n'ai pas perdu la matinée. J'ai refusé de me vendre.
Emilie a haussé les épaules. Nous avons parlé de cet affreux temps et d'échanger le château contre une bastide provençale bien exposée au soleil du Midi. Chacun s'animant, désirant surtout éviter les propos périlleux, nous vantons nos souvenirs et nos espoirs de voyages. Huvelin annonce qu'il envoie son fils à Londres. Robert part après-demain. Après avoir assisté aux funérailles d'une parente, il ira regarder, à la National-Gallery, les portraits
historiques d'Angleterre. Excursion propice aux travaux du futur licencié. Les mérites de Hogarlh, de Lawrence et de Raeburn distraient un peu nos esprits du drame qui, sévèrement, obsède le silence de Thérèse. Celte conversation se prolonge devant les estampes de la salle anglaise, celles des murs et celles des portefeuilles... Emilie préfère un Lancret de Pétersbourg. Félix tâche de nous initier à Cézanne. Huvelin s'en tient aux antiques de Xaples. Isabelle affecte d'opiner en faveur deWatteau et de Romney. Lucidement toutefois elle continue de repousser les exhortations de Juliette qui la supplie d'écrire à l'officier. Déjà Huvelin et Félix se chamaillent dans la salle de billard. Nous ne parlons plus que du heutenant B... Nous conjurons Isabelle de ne pas manquer sa vie. Petit à petit, j'apprends tous les détails du complot qui se tramait, depuis des semaines, sans qu'on m'eût averti de rien. Le lieutenant n'était pas venu par hasard à notre fête champêtre.
C'est la première fois que mes sœurs et mes nièces me tiennent à l'écart d'une affaire importante. Je m'en afflige infiniment. Me considèrent-elles comme un imbécile qui compromettrait, par des impairs, toute combinaison
délicate? Jusqu'à présent, elles avaient toujours témoigné de leur foi en ma sagesse.
L'intrigue avec Stéphanie les a-t-elle, à ce point, détournées de moi?
Evidemment je pourrais leur dire que celte union ne se fera pas ; mais je ne me résous point à leur certifier, ainsi, mon abdication. Je m'aperçois qu'elles me déplaisent. Emilie, Thérèse, avec qui j'ai passé mon enfance, avec qui je me suis éduqué, instruit, avec qui j'ai soigné, cinq ans, l'agonie de notre père, puis consolé notre pauvre mère! Emilie à qui je dois ma fortune puisqu'elle sut obtenir de la Banque Huvelin l'escompte de mes traites, à l'heure où, par la témérité de Glermont, nous allions déposer notre bilan ! Thérèse à qui je dois de A^vre ; car elle obtint de Reynart qu'il amenât, dès ma dépêche, par le rapide, son vieux camarade, l'illustre chirurgien, Séculus, vers le grabat où j'agonisais le ventre ouvert dans le village basque, après la catastrophe du Sud-Express I Emilie à qui j'ai tout confie de mes affaires, Thérèse à qui j'ai tout dit de mes rêves, se peut-il que je ne vous chérisse plus ?
Vous m'êtes seulement fatigantes et cupides? D'ailleurs, je le sens bien: vous me négligez
aussi. Emilie ne me sauverait plus de la faillite. Thérèse ne porterait plus à l'usurier le portrait que Puvis de Chavannes a fait de Reynart, couronné par 1 Harmonie, afin d'arriver à temps, avec le sauveur et tous les appareils nécessaires, dans le galetas de Luz. Nous avons échangé, maintenant, trop de pensées hostiles, trop de paroles justicières. L insignifiance de Stéphanie a hrisé les liens qui nous unissaient depuis quarante ans, et plus, ceux que notre mère avait noués autour de nos cœurs sur ses genoux sacrés.
Qu as-tu fait, petite Stéphanie, de notre franchise, de notre fraternité? Ton grand sourire mélancolique et ton pas de cigogne incarneront la fatalité la moins prévue, la plus sinistre.
Parce qu'on a parlé de voyages, l'envie me prend d'ohéir aux appels du consul et de l'avocat qui m'écrivent du Chili, Je perdrai le prix de mes cargaisons, si je ne me présente moi-même, àce qu'ils affirment, devant lejuge de \alparaiso, si je n'organise, là-bas, pour l'avenir, un autre système de crédit bancaire et de recouvrements. Franchissons l'Atlantique puis les Cordillères. Le motif est suffisant pour m'écarter de Clermont, et pour fixer, à l heure
28o STÉPHANIE.
(le mon retour, l'explication définitive. De Lisbonne ou de Dakar, je lui manderai ma décision.
Dès cet instant, je ne pense plus qu'à cela. Et me voici, deux jours après, dans les affres des préparatifs. Le garde visite les fusils de chasse. Ernest fourbit les flacons. Maria garnit, avec scrupule, la pharmacie de voyage. En compagnie d'Huvelin, je vais, à Paris, faire des visites. Il me faut obtenir certaines lettres d'introduction auprès de personnages influents là-bas. Ce voyage m'amuse. L'espoir de ses plaisirs me rajeunit. Il est convenu qu'en mon absence Mme Huvelin régira la maison. A propos des soins qu'exigent les lévriers, je conseille de rappeler, au lendemain de mon départ, Mlle Glermont fort au courant de toutes choses. Emilie ne présente pas d'objection. Devinerait-elle, malgré mon silence, l'état de mon âme, et que je suis loin, maintenant, de m'unir à Stéphanie? En effet, je m'assure davantage que les agréments de la fortune ne lui procureraient pas toutes satisfactions. Elle s'ennuierait entre mes sœurs et mes nièces dont l'ironie lui rendrait l'existence difficile. Fatalement la jeune femme chercherait un jouvenceau pour jouer à chat perché,
STÉPHANIE. a8i
comme dit Huvelin. Mes soupçons agaceraient l'inconstante. Et moi, je serais bien en peine de trouver ma quiétude au milieu de toutes ces complications.
Cependant les motifs subsistent qui me déterminèrent à l'erreur. De plus en plus, le joug de la famille s'alourdit sur moi. Les épîtres de Reynart deviennent trop claires en leur lyrisme. Il me faut convaincre Thérèse de ne pas chercher un autre appartement à Paris, puisque le propriétaire lui a donné congé, puisque Reynart ne paye plus, en ce moment, les quittances. Elle louera, vers janvier seulement, ailleurs. J'acquitte les termes en retard. Je désintéresse les fournisseurs du quartier et m'occupe du transport au garde-meubles.
Thérèse est installée dans le château, provisoirement, à ce qu'elle croit, définitivement, à ce que je crains. A notre pauvre mère^ j'ai promis que je n'abandonnerais pas sa fille malheureuse, ni les enfants. L'échéance est venue. Je tiens parole. De son côté, Huvelin consent à prendre Féhx dans la banque, et l'y garder sous sa coupe, près de son cabinet, dans le bureau des secrétaires. Félix marchera droit ou il dira pourquoi. Je pars tranquille. Quant à la fière Isabelle, nous la lais'serons
noircir du papier à sa guise. Elle se félicite de sa rigueur. Désireux en effet de ne pas souffrir vainement, le hussard n'a voulu la revoir que si, d'abord, elle promettait sa main. Les deux orgueils ne se sont rien cédé. Isabelle n'a point fait partie du « bagage >) expédié à Laokaï. Le hussard va dans un poste lointain vivre, plusieurs années, au milieu de périls monotones et quotidiens, sans appui, sans confidente, sans douceur.
Je m'irriterais contre Isabelle si elle ne parait, de son intelligence brillante, de sa grâce raffinée, cette campagne où le soleil enfin rayonne. Bras dessus, bras dessous, les deux cousines s'élancent, prestes, et en robes de linon, par les sentes ménagées le long des blés verts, des coquelicots écarlates. Les lévriers suivent. C'est un cortège de poème que je me plais fort à contempler de ma fenêtre. Ces deux jeunes filles s'adorent. La preuve d'absolu dévouement qu'offrit l'initiative de Juliette à sa cousine influence ce caractère jusqu'alors si farouche, et que fortifie la certitude indéniable d'avoir conquis ce jeune lieutenant, de l'aAoir ensuite éconduit, avec les avantages d'une situation flatteuse, les sécurités d'une fortune importante déjà, considérable plus
tard. De celte épreuve Isabelle sort contente de soi. Elle se juge en accord avec ses principes, et le déclare. Elle possède la foi en cette supériorité morale que ne put entamer la plus licite des tentations. Isabelle lève plus liant sa tête àltière. Consciente de sa réalité, cette vertu nous domine. En effet, depuis sa mère qui, tout espoir perdu, Ta louée trop de cette constance, jusqu'à sa tante d'abord furieuse et maintenant stupéfaite devant cet héroïsme vrai, jusqu à Huvelin aujourd'hui respectueux de ce que son ironie nomme «une naïveté sublime», nous sommes tous dans l'admiration. Atmosphère spirituelle qui rassérène la jeune fille. Elle n'a plus à se défendre. Elle n'a plus à s affranchir. De beaux jours se suivent amènes et pacifiques.
Peu à peu elle abandonne ses façons de tragédienne combative. Elle contredit moins les opinions d'autrui. Elle ne déclame plus ses théories d'indépendance sociale et artistique à la moindre occasion. La prophétesse s'apaise. Sûre de sa supériorité, elle devient conciliante, et affable. Voici qu'elle ne critique plus Robert Huvelin. Les photographies des tableaux qu'il nous adresse de Londres sur cartes postales, Isabelle en vante le choix. Elle euA^oie même
des compliments à la poste restante de Calais où le voyageur s'attardera quelques jours en visitant les abords de la place. Il se propose de compléter certaines recherches historiques que son professeur entreprit sur le siège fameux de i346.
... A l'heure du thé, cet après-midi, surviennent l'amiral et la baronne. Il a voulu qu'elle me dise adieu avant mon départ. Pauline souffrante prétend se guérir à l'air vif de la mer du Nord, et, pour une semaine, se rend à Boulogne. La goutte malheureusement empêche Helgoët de l'accompagner.
Je regarde Emilie. Nous réprimons nos sourires. Boulogne est proche de Calais. Pauline va rejoindre Robert. Impatiente, la jeune femme veut abréger leur séparation en allant le recevoir au débarqué. Evidence. Ils s'aiment. Ils trompent. Ils mentent.
Est-ce là effet de l'ordre, de la discipline classiques tant voulus par Robert.'^
Pauline de Helgoët a compris notre soupçon. Elle n'a pu s'empêcher d'un certain trouble. Aussi feint-elle d'admirer la fuite de la biche que poursuivent inutilement les lévriers. Pauline détourne ainsi, vers le parc, l'émoi de son visage.
J'entraîne l'amiral dans la bibliothèque : car Félix, de ses yeux méchants, et livide, fixe la traîtresse... Helgoët pourrait s'apercevoir de cette comédie sentimentale. Sagement, Thérèse entraîne son fils, pendant qu'Isabelle et Juliette poussent la visiteuse sur la terrasse, en appelant à tue-tête les chiens qui touchent 'presque les ruées de la bête. Grâce au tumulte de cet incident, les chances de drame se dissipent. J'offre à mes amis de leur montrer les nouvelles volières de la faisanderie repeuplée. Thérèse referme en hâte la fenêtre de son appartement 011 Félix commence une scène romantiqu'^ Aussi j'amuse mes hôtes loin de la maison, jusqu'à la minute des adieux. Pauline de Helgoët assise dans son auto me tend la main, une fois encore, avant qu'Ernest referme la portière :
— Revenez-nous vite. J'aime les gens intelligents, moi; et je suis au désespoir quand ils me fuient.
Ma diplomatie ne fut pas inutile.
A peine l'automobile de l'amiral a-t-elle décru dans la perspective de la charmille, j'entends mon rapin adapter à son désespoir des souvenirs littéraires que, tour à tour, il hurle ou déclame
Agacé, Huvelin emmène les jeunes filles au fond du parc. Je ne tiens guère à ce que les domestiques clabaudent ; et je monte là-haut pour calmer l'imprudent.
Il a déchiré son col, arraché sa cravate, ébouriffé sa chevelure. En ce moment, il entasse dans sa valise quelques nippes afin de courir à Calais, d'y provoquer son rival. Thérèse le conjure de se taire. Moi aussi ; et je lui fais observer qu'il ne lui appartient pas de déshonorer cette jeune femme, ni de ridiculiser l'amiral, en criant comme un fou. Alors il consent à baisser le ton :
— C'est cela... dit-il... C'est bien cela... Je n'ai qu'à me taire, qu'à subir parce que je suis le pauvre. Cette catin m'a trahi, elle me rend grotesque, et l'autre sublime. Je n'ai qu'à m'effacer, qu'à plier, qu'à garder le silence. Et pourquoi.*^... Pourquoi? Pourquoi devrai-je plier sans cesse, toujours plier, plier... plier... Je ne suis rien, alors .^ Je ne suis rien parce que je ne me fais pas une raie par derrière avec une lotion à quinze francs la fiole. Je ne suis rien parce que je n'ai pas trente-six costumes hideux, avec des pantalons trop larges, des manchettes pour éléphant, et des souliers bossus ? Je ne suis rien parce que je n'ai que des
STEPHANIE. j.^:
SOUS dans ma poche, en place de louis? Il la achetée, lui, 11 l'a achetée! Et cependant Pauline m'aime. J'en suis sûr. Il a profité de sqn argent pour la tenter, pour m'arracher mon seul bonheur, mon seul pauvre petit bonheur : maman, maman!
Après ce cri d'incontestable sincérité, le malheureux se cache la tête dans les bras. 11 s'elTondre à genoux contre son lit. Félix ne pleure pas, mais de brusques frissons secouent sa maigre échine.
Thérèse s'agenouille près de lui, l'enlace, et le console avec des mots tendres... Il gémit :
— Maman, maman, tu ne m'as créé que pour la misère et l'humiliation ! Pourquoi m'astu créé."^
Thérèse tourne vers moi sa face de martyre.
— Vraiment, je finirai par le croire : ma vie n'a été qu'une série de crimes...
— Tais-toi... ai-jedit... Et laisse cet enfant se calmer. A son âge, nous avons tous connu ces douleurs, violentes et brèves,... heureusement.
Se plaint-il avec raison, ce gaillard qui flâne ici dans un château, suffisant, au.milieu d'une famille amie, entre une sœur et une mère qui
le chérissent?... Que lui faut-il donc.»^ 11 a presque tout ce que procure l'argent, sauf la peine de le gagner. Pourtant il reproche sa vie à celle qui l'enfanta. Pendant que je m'éloigne, sa voix résonne dans le couloir, plaintive, déchirante :
— Maman, maman, pourquoi m'as-tu créé, pourquoi m'as-tu créé.^ Comment m'as-tu créé pour tant de misère et de honte .►^
Le soleil qui se lève derrière les sables d'Afrique darde ses feux sur l'étendue laiteuse de 1 Océan, Vieille terre qui, loin de ce navire, recules, et qui deviens vapeur à l'horizon, tu as vu mon courage. Elle est écrite, la dépêche effaçant tout le rêve formé quelques instants pour mon avenir si court. Je n'ai pas su m'affranchir, mais était-ce l'affranchissement que changer le joug.'^ Petite Stéphanie, dans le câble noyé, là-bas au fond de cette mer, ton destin va courir, tout à l'heure. Sans doute ne sera-t-il pas celui de ton espoir. Sans doute, si ton père maintenant ne me trompe plus.
Autour de cette enfant et de son insignifiance, que de passions furent déchaînées ! Me voilà sur la mer où j'ai dû fuir. Partout l'espace me sépare de ceux qui m'affligèrent. Ces vingt
ago STEPHANIE.
jours de traversée vont m être reposants. Me voilà débarrassé même de la dernière hésitation qui, jusqu'à Dakar, me tourmenta. Devant ce bananier ombrageant, à l'hôtel, le bureau du télégraphiste, je me suis encore demandé si Mlle Clermont, châtelaine tranquille, ne serait pas très heureuse. Les humiliations de la misère vraiment les compensera-t-il, cet amour du commis qui jouera bientôt avec elle au chat perché.^ Là encore, parmi ces messieurs si fiers en leurs costumes blancs, et qui se prétendaient à haute voix d'inconsolables boulevardiers, j'ai pensé au télégramme affirmatif. Non. Au lieu de cette poupée gracieuse et amusante, la douleur de Thérèse, l'orgueil d'Isabelle, la révolte de Félix habiteront avec ma vieillesse... Quelle prise ont sur moi la tradition héréditaire et le souci de l'avenir social !
Contre l'élément que voici profond, circulaire, multiple et vivant, toute l'impassibilité des falaises a moins de force, et toute la résistance subtile et variable des dunes moins de souplesse. Elles l'étreignent, mais s'effritent et se muent en lagunes. De l'antique société rien n'a péri malgré tant de révolutions, de guerres religieuses ou sociales. . . Des noms changèrent et
des formules, quelques apparences, mais la loi romaine de la famille, de la gens implacablement persiste à travers les siècles nouveaux.
Rayons de feu, vous empourprez aussi la mer fraîche, chantante, le sillage angulaire, glauque et blanc qui bouillonne jusqu'à la courbe de l'horizon, depuis la poupe 011 je souffre.
Pourtant j'ai juré de vivre en repos, durant cette course par l'Atlantique. A cette heure de l'aube sur le pont désert et net, il faut que je me sente libre, content de l'air qui s'enlace à ma figure, et de l'espace maintenant lumineux.
Verte ici, bleue là-bas, et qui scintilles au soleil, mer, de toi je réclame le plaisir du voyage. Gonfle sous le paquebot qui s'incline, puis redresse dans le ciel les angles de ses cordages fixés aux pointes des mâts. Creuse ton flanc. Découvre sous ce balcon tes abîmes mouvants qui ruissellent, se comblent, se bombent et se dorent. Le chant de l'espace..., comme dit Reynart. Heure magnifique !... Que ne suis-je poète, peintre, musicien î... Je perçois tout
cela, dans ce moment et la crainte d'avoir
brisé le rêve d'une petite fille, et la honte d'avoir été dupe.
J'ai regagné ma cabine. J'ai dormi, enfin.
Le luxe des portière s ensoiebleue et des lambris en citronnier poli salue mon réveil. Au dehors, la vie bavarde près de mes hublots ouverts sur le pont. Les passagers se complimentent. Ils s'offrent leurs cigares. Les^Anglais marchent déjà par trio en silence. A grand bruit, les cinq demoiselles de Montevideo jouent àla marelle pour leur galerie de jeunes Brésiliens aux élégances parfaites. La glace étroite et haute de l'armoire reflète ma tête de zouave sur l'oreiller. Bon ! Dans leur cadre de barbe fauve et grise, mes lèvres rouges, mes joues plates et hâlées me plaisent, si je blâme, aux anglesdes paupières fripées, cette double patte d'oie que désignent des stries heureusement fines encore. Mes mains que je lève pâles et longues méritent les soins dont je les harcèle. Sur mon front blême un peu, les crins hérissés, courts, font une couronne d'argent oxydé. Tout cela n'est point répugnant. Autrefois, j'eus le visage moins large, des cheveux abondants et qui recouvraient ce front bas. Aujourd'hui, dans mon ample robe de chambre, je m'attribue l'aspect d'un sage oriental. Que ne puis-je me promener ainsi toujours? J'aurais meilleur air que dans mon veston si défavorable à cette académie que j'immerge dans la baignoire et qui me
paraît encore très digne d'inspirer le sculpteur d'un dieu fluvial, ou d'un triton corpulent. Dans cette cabine de pont, je naviguerais des mois et des mois, n'était la répulsion de l'eau marine pour le savon du bain. Tout en céramique blanche, le cabinet de toilette avec ses étagères d'acajou, ses robinets de nickel, ses cuvettes profondes, son lustre électrique me suggérerait l'illusion de la terre ferme, si, de temps à autre, le coup de roulis ne me bousculait dans la baignoire en suscitant une vague qui me gifle. 11 est plaisant de se costumer en flâneur de casino même quan^ la glace de l'armoire soudain vous saute à la figure, la porte s'étant ouverte au gré du tangage. Le relent néanmoins des vernis et des tissus mal aérés par le hublot charge le cerveau de migraine. Mieux vaut se hâter, s'enfuir, tituber dans le couloir blanc, se rattraper à la rampe, ouvrir malgré le vent l'huis du pont, et respirer la brise qui a fraîchi.
J'aime ces regards de curieuse déférence, hommage rendu par les passagers de première au monsieur qui occupe une « cabine de luxe». Parmi ces jeunes créoles se promettant tous une vie triomphale, j'apparais comme un exemple en costume bleu et en souliers gris, avec, au
petit doigt, un rubis d'importance. On se murmure que je suis un grand exportateur français, que ma chimie des parfums semble une science difficile. De loin M. Rivadavia, spéculateur en laines argentines, me salue de sa casquette blanche. Notre consul à Rosario qui rejoint son poste m'aborde avec courtoisie. Tout de suite, il me pose, sur le commerce des odeurs en Amérique latine, des questions utiles à l'exercice de ses devoirs professionnels. Chevalier de la Légion d'honneur, M. Gompard porte à la boutonnière ce | mince fil rouge que je ne pus pas obtenir malgré toutes les démarches d'Huvelin. Il eût fallu dépenser cent mille francs pour étaler mes fioles avec faste, dans les expositions des capitales étrangères. Dépense excessive. A trois, nous commençons cette promenade ellipsoïdale, préventive, assuré-t-on, contre le mal de mer.
Cent fois par jour, nous contournerons le rouf central du pont, sa basse muraille blanche, ses persiennes et ses portes d'acajou dont les cuivres reflètent le scintillement de la mer par-dessus la piste que rétrécit le parapet du bord. Devant nous s'allonge, puis s'abaisse le parquet de cette ruelle où marchent déjà les couples et les trios, où les cinq demoiselles de
Montevideo s'évertuent à cette sorte de marelle, le schulTleboard, jeu difficile qui consiste à faire, de loin, glisser un disque, précisément, jusqu'en l'une des cases jDeintes sur le plancher. Embarrassant le chemin, ces jeunes personnes s'amusent de forcer ainsi les groupes marcheurs à se diviser, à passer en file indienne le long du jeu. Leurs mines et leurs attitudes fières m'enchantent. Le consul tente des œillades, M. Rivadavia houspille de plaisanteries paternelles ces néréides, si le roulis, qui s'aggrave, rend plus complexe la manœuvre d'épargner courtoisement leurs postures étudiées, sans perdre soi-même l'équilibre. Au bout de la ruelle, vers l'avant, il faut baisser la tête et s'opposer au souffle de Borée qui s'époumone, qui cherche à nous arracher nos casquettes; maison voit, en bas, les matelots entrer, sortir de leur poste sous la dunette, et, en haut, la vigie piquer les quarts sur la cloche, ou regarder la grande courbe bleue de l'horizon. Au retour, c'est le côté de l'ombre. Des familles nonchalantes feignent de lire, étendues sur leurs chaises pliantes qu'on achève d'arrimer solidement aux barres. Le vent nous pousse vers l'arrière oii les passagers de seconde classe choient leur marmaille, jouent aux dés,
bavardent. M. Rivadavia ne manque point de s'accouder, tous les deux tours, sur la barrière et de choisir, par l'instance de ses attentions, entre les malheureuses cabotines et choristes qui vont, en tournée, là-bas, chercher fortune. Malgré ses trente-cinq ans, M. Compard juge cette démonstration audacieuse. Il simule l'innocence qui ne devine rien... Moi, je n'ai cure de me donner du tintouin avec de nouvelles amours, fussentelles simples. M. Rivadavia ne nous décide guère à partager les joies qu'il se promet en séduisant, sur la garantie visible de son anneau et de son épingle, ces créatures avides, ennuyées déjà par la longueur du voyage, la brûlure du soleil, les assauts du vent et le malaise de dormir en un réduit sans air. Epoux, la « vedette » et l'imprésario vivent dans une cabine de luxe, mais la dame quitte peu sa couchette. L'imprésario est une sorte de Mirabeau epvironné de boucles noires qui se tordent comme des vipères au souffle de la brise et qui ne supportent pas l'étreinte de la casquette. Il la porte à la main. Un Vitellius mélancolique en cache-poussière de tussor, un Robespierre insolent en complet de flanelle l'accompagnent. Ces princes de la rampe
bordelaise nous croisent à chaque tour de la promenade. Ils pérorent très haut, afin que nous apprenions leurs « idées ». J'imagine la susceptibilité d'Isabelle dans ce milieu. ^ ers midi, quand l'ingénue rejoint ces personnages, pour le déjeuner, elle crispe son visage dès qu'ils lui parlent avec trop de fantaisie. La plaisantant, ils la comblent aussi de prévenances excessives. Mirabeau la soutient pour franchir la porle du rouf, pénétrer sous la coupole de vitraux qu'encastrent les colosses de stuc, génies de la navigation. Robespierre guide sa camarade vers l'escalier monumental et à double révolution par lequel il faut descendre pour gagner la salle à manger Louis XVI. Là vingt petites tables ornées de fleurs et de cristaux attendent les compagnies aux flancs d'une longue table centrale majestueusement dressée. Ce but ne donne point de courage à l'ingénue qui voit se dérober les marches sous ses pieds en mules blanches. Vitellius, gravement, lui tend le poing.
A peine voilée d'une robe en tussor brun et d'une écharpe jaune qui serre la capote autour de la tête enfantine, la cantatrice en moi ressuscite, toutes espèces d'impressions, de sensations et d'espérances juvéniles. J'aime que
ma place, au courert du commandant, soit telle que je puisse apprécier les mines de cette artiste qui, délicatement, épluche ses crevettes. L'Argentin ne tarde point à rivaliser; ce que j'observe et qui me vexe. Ma voisine, une dame de Sào Paulo, finement parfumée, n'admet pas que j'habite la campagne à l'ordinaire. Comment puis-je me passer du théâtre, des courses .►^ Elle vient tous les printemps, pour son foie, à Vichy. Son chagrin, c'est de retourner dans ses plantations avant l'automne. Son mari, ses enfants, exigent des soins. Elle rentre par devoir dans ses plaines à caféiers qui, d'ailleurs, valent un tel sacrifice. Le précieux grain s'accumule dans les docks des ports brésiliens, où sa valeur double.
— Ah! que je suis malheureuse,' monsieur!
— Qu'est-ce donc le bonheur pour vous?
La dame réfléchit un instant. Elle regarde
les saphirs de ses bagues. Elle tâte les perles de ses oreilles... Elle murmure pour sa fille imperturbable et brune, que couronne une chevelure noire, ondulée, lustrée, brillante, nouée d'un ruban vert pâle... Je m'incline vers mon autre voisine, celle de Buenos- Ayres, qui s'évente avec une dentelle ancienne tendue sur des branches d'écaillé blonde.
— Et VOUS, madame? Le bonheur?
— Faut-il être franche? Eh bien! je me sens vraiment heureuse à Paris ou à Rome, dans la salle du meilleur restaurant, si je dîne avec des amis décorés; moi sous un chapeau neuf qui me sied, qui « fait tableau », qu'on regarde. Il faut que les Tziganes jouent d'une manière endiablée, que les assistants soient des gens chics, qu'aucune des femmes, > pourtant, ne m'éclipse. Il faut qu'il y ait sur la table des orchidées, et, dans ma bouche, la saveur d'un poisson très fin, et sa sauce exquise. Il faut encore que ma robe soit réussie, qu'un personnage illustre, entrant alors, salue notre table, donnant ainsi à ma famille de Buenos-Ayres, présente, une haute idée de mes relations et de mon influence européenne. Voilà bien, je crois, l'instant le plus à mon goût.
— Vous avez alors..., dis-je..., le sens de triompher?
— C est cela même.
— C'est cela, c'est cela... même, approuve la dame aux caféiers de Sào Paulo.
— C'est assurément cela.... continue la jeune fille au ruban vert pâle... On a dans ces moments une idée noble de son individualité.
3oo STÉPHANIE.
Je reconnais à ces mots l'influence des Yankees sur l'esprit des nouvelles générations latines de l'Amérique. Mon Dieu! je ne sais pas si le bonheur se peut définir de la sorte, mais il est certain que je savoure, moi aussi, une aise particulière à me trouver, sur ce grand paquebot, à la table du commandant, près de ces dames millionnaires et affables, devant le grand spéculateur de l'Argentine et le consul chevalier de la Légion d'honneur, mes amis presque, devant les mines des cinq demoiselles de Montevideo, gracieuses à voir. Je hume un vieux vin des Canaries dans le cristal pur de mon verre. L'ingénue de la troupe lyrique commence à s'apercevoir de mon attention, à le signifier par certains regards qu'elle me livre, malins et complices déjà. J'ai l'assurance d'appartenir à l'élite des hommes ; et cela grâce à ma valeur personnelle qui sut choisir les chimistes de mes laboratoires , les courtiers espagnols ou allemands de mes parfums, l'organisateur de mes exportations, le directeur de ma publicité, le banquier de notre association corporative, maintenant docile à la plupart de mes conseils. Je suis une force, une individualité robuste, et qui tient les fruits de sa victoire dans cet entrepont laqué, fleuri,
STEPHAME. 3oi
tout animé de reines somptueuses, de rois spirituels ou fiers. Reines et rois, car chacun de ces gens commande plus de vies, certes, en ses usines, plantations ou marchés, que n'en commandaient les Achille, les Agamemnon, les Ulysse, en leur Egine, en leur Mycène, en leur Ithaque. Au dessert, je dis souvent quelles tribus montagnardes notre association fait vivre au Tonkin, en payant le musc de leur gibier, quels insulaires d'Océanie nous civilisons, en échangeant, contre nos fers, le patchouli récolté dans leur brousse, quels villageois mexicains j'enrichis en commanditant leur culture de la vanille, quels Malais de Timor j'éduque en accaparant leurs santals pour nos importations, quelles familles provençales je pourvois d'aise en achetant, sur pied, la moisson de leurs champs de roses. Mes phrases évoquent les pays tropicaux où j'ai recueilli jadis nos essences. Elles intéressent les mères et les jeunes filles, si désireuses d'odeurs suaves. Je leur parle des élixirs qu'employait la reine de Saba pour séduire Salomon. Ceux de Cléopâtre et qui captivèrent Antoine, je me les rappelle aussi.
Après déjeuner, sur le pont, la dame de Sào Paulo, sa fille très intelligente au ruban
3o3 STEPHANIE.
vert pâle, la vaniteuse de Buenos- Ayres, les cinq demoiselles de Montevideo prêtent à mes discours leur attention qui oublie la marelle. M. Ri vadavia jalouse ma faconde. Je répète les idées musicales dont Reynart et Thérèse m'obsédèrent. J'ajoute les opinions d'Huvelin sur les sports, et m'attribue ses exploits de cavalier, la demoiselle au ruban vert pâle se piquant d'être amazone. Allongés sur les chaises pliantes en un retrait du rouf où l ombre est plus fraîche, nous formons cercle. C'est moi qui brille, grâce au génie de Clermont, à l'art de Thérèse, au caractère d'Huvelin. Dans le moment oii ces femmes distinguées, ces filles altières me deviennent un peu plus intimes, après sept jours de navigation, dans le moment où ces adolescentes me permettent de mieux admirer leurs grâces qui m'entourent et se prêtent à mes flatteries, à l'heure où je me pense content, c'est ma famille qui parle par ma bouche. Et je m'en avertis. Une phrase de Reynart sur Berlioz étonne les cinq demoiselles de Montevideo, prêtes à se croire musiciennes. La plus belle s'est étendue sur la chaise longue voisine de la mienne.
— Oh! parlez encore de Berlioz... J'aime tant Berlioz I
STÉPHANIE. 3o3
Mon plaisir de la voir si proche s'est trahi. Elle rougit sous les franges noires de ses longs cils, et recouvre vivement ses chevilles en bas de soie violette avec sa robe de linon. Pohinent, je baisse les yeux de peur que l'enfant ne selTarouche. Alors elle s'installe, confiante; et, toute une heure, tandis que son jeune sein enfle une guimpe diaphane, tandis que se prodiguent les joies de ses yeux, les émois de ce teint mat et incarnat, les gestes de ces mains pâles, les imaginations soudaines, je goûte l'amour platonique, je rêve à l'impossible suggéré par cette belle vierge brune et frémissante.
Reynart m'a valu cette heure insigne, le pauvre homme! Dans une ville morave, il doit faire, cependant, les courses de sa chanteuse hongroise. En dépit de sa sveltesse et de sa décoration, le consul n'obtient pas mon succès. Il s'exaspère. Il ironise, mais ne parvient qu'à recueillir des sourires de politesse, et part avec M. Rivadavia, qu'attirent les choristes vers la barrière de la deuxième classe. Lors, je reste seul. Apollon de ce Parnasse aux muses argentines et uruguayennes. Mon âge tranquillise les mères. Peu à peu, elles se rassemblent dans un coin, et médisent, en espa-
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gnol, d'amis communs, tout en fumant des papelitos à bouts dorés, en dépouillant des oranges, en feuilletant des livres qu'elles lisent un peu. Quand les serveurs apportent les glaces à la fraise et les oublies de trois heures, la demoiselle au ruban vert pâle, elle-même, se récrie, parce que je me lève et quitte la place, de crainte de paraître indiscret.
Quelques instants, je me promène à tribord côté du soleil brûlant, avec la présence unique de mon aise... Bleue à l'horizon, opaline et verte sous le navire qui la creuse, la mer est une douceur lumineuse de toutes parts. Trois couples anglais, intrépides marcheurs, se succèdent à longs intervalles dans l'étroite raie d'ombre due au plancher qui, sur nos têtes, supporte les canots de sauvetage.
Peut-être ai-je plu vraiment à Stéphanie, puisque cette belle jeune fille préféra m'enten-. dre. Des jouvenceaux argentins l'ont inutilement saluée, resaluée, complimentée, invitée à leurs paris sur la vitesse approximative de la machine par ce temps variable. Mlle Ogidor les éconduisit.
Clermont a peut-être atténué les sentiments de sa fille pour me demander le prix d'un sacrifice qui n'était pas. Gomme elle doit pieu-
STEPHANIE. 3o5
rer alors, Stéphanie! Maintenant le télégramme de Dakar a tout rompu. Pauvre petite Stéphanie ! Osera-t-elle retourner au château ainsi que l'y convièrent mes sœurs ? C'est le gagnepain, l'indispensable gagne-pain. Espère-t-elle renouveler sa tentative de séduction.^ Son père l'encouragera s'il lut, comme je pense, hypocrite et cupide. Etre aimé par cette jeune fille, être aimé, fût-ce pour mes biens, le savoir, épier les manœuvres innocentes de cette âme qui souhaite devenir mienne !
Adossé contre le rouf, dans la raie d'ombre, je construis mes songes. Des voix fraîches sonnent. C'est Mlle Ogidor et son amie.
Elles s'avancent, s'arrêtent, bien que je n'aie fait nul geste pour interrompre leur promenade. Mlle Ogidor a conçu un grand projet. Au bénéfice des matelots et des mécaniciens, de leur caisse, ne pourrait-on organiser un concert.'* Les chanteurs et les cantatrices de Bordeaux prêteraient leur aide. M. Rivadavia leur a parlé. Entre autres choses, ils vont jouer Les Troyens à Buenos- Ayres. Ne voudraient-ils pas, à bord, exécuter le duo fameux du second acte.'* Et Mlle Ogidor fredonne l'amour que Didon consent au pieux Enée. J'approuve à demi le dessein. Mlle Ogidor
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insiste, trépigne, car M. Rivadavia refuse de rien faire, si je ne m'en mêle. Lui de la musique ignore tout, comme M. Compard. L'amie de l'impatiente se plaint de la chaleur en cet endroit et nous invite à regagner notre place de tout à l'heure. Entre elles deux, je retourne à pas comptés, entre elles deux qui me courtisent et me supplient d'arranger ce festival de paquebot. Quelques aphorismes de Reynart me procurent cette satisfaction.
Elle dure. Matin et soir, les demoiselles de Montevideo m'entourent. Un comité, mardi, se forme que M. Compard aussitôt veut présider. Les jeunes filles préfèrent mon nom. En ma bourse, elles ont plus de confiance pour décider les chanteurs. Elles intriguent. La dame de Sao-Paulo les seconde. Vexé, le consul renonce, et mercredi, propose d'élire un personnage officiel, du moins, comme lui. Alléguant ses devoirs de navigateur, le commandant, pareil à un gros épagneul en uniforme, décline l'invitation. Ses mathématiques, son astronomie, sa mécanique céleste l'absorbent. Vendredi, les joueurs du fumoir se déclarent en ma faveur, sur les instances de M. Rivadavia qu'exaspère la chance de Compard. Ce long corps, cette barbe en pointe, ce
lorgnon, ce ruban rouge séduisent précisémcul la choriste chère au spéculateur. Président du Comité, je les réunis dans ma cabine. Le capitaine assiste avec le consul, l'Argentin et trois joueurs qui prélevèrent une cagnotte à Tinlention des artistes. Délégué vers Mirabeau. Vitellius et Robespierre, je les décide, hautains. L'ingénue approuve toutes mes paroles. Elle chantera les grands airs de Didon, car c'est elle laprima-donna, puisque la vraie souffre du mal de mer. D'Enée Robespierre prendra le visage et la voix. Didon souhaite fort de respirer ce parfum des îles Fidji que les naturels fabriquent, et qui est si capiteux. Dans mes valises, une fiole, dit-on, contient cette rareté. Arcise \ illajac possède une collection d'odeurs turques et persanes qu'un de ses amis, officier du shah, lui a laissées. Pour des parfums il n'est pas de folies que ne ferait Arcise Villajac.
Robespierre, Mirabeau et le triste Vitellius jugent leur présence moins nécessaire. Discrètement ils s'écartent. Au reste, ils ne semblent point très polis à l'endroit de leur camarade, sans cesse atteinte par leurs quolibets désobligeants. Je les dénonce avec prudence. Incontinent, Arcise ouvre son cœur.
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Par principe, elle refuse le flirt à ses collègues ; car ils se permettent de l'autorité ou du mépris ensuite, sans compter les drames grotesques entre rivaux. De bonne famille ruinée (je réprime le sourire en pensant à ma nièce Isabelle), cette institutrice a professé le solfège, puis a chanté dans les salons, en public, sur la scène. A Gonstantinople, elle remporta de grands succès, comme à Pétersbourg. . . Je n'écoute plus le roman d'Arcise. Je m'abandonne à l'extrême plaisir de la voir adossée contre le balcon qu'elle agrippe. Elle se cambre vers moi. Son voile d'or claque au vent dans le soleil miré par l'incandescence infinie de l'Atlantique. Au-dessus de nos têtes la tente palpite et clapote. Contre la paroi blanche éblouissante où danse le reflet blond des vagues, un groupe de Brésiliens indolents et beaux se laisse chauffer debout dans la brise. Pourtant Arcise ne semble pas les apercevoir, ni leur adolescence en costumes élégants de flanelles beiges ou bleues, ni leurs yeux qui l'adorent, ni leurs lèvres pourpres qui lui sourient, ni leurs belles mèches noires sous les casquettes dépiqué... C'est pour moi, pour ma victoire sociale symbolisée en ma fortune qu'Arcise se cambre, qu'elle offre dans cette
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tunique étroite detussor brun, la tension d'un corps harmonieux, et, dans cette capeline de dentelles rousses, le masque fleuri d'une bouche rose, de pupilles malicieuses très brunes, de boucles noires. . .
Des heures sont excellentes.
— Le bonheur... Madame... ne croyez-vous pas que nous le tenons sur ce magnifique navire qui vole entre le soleil et la mer, qui contient toutes les choses délicieuses, qui est l'expression du génie Ijumain réalisé dans ses machines, dans ses compas, dans ses forces et dans les talents de sbs officiers, et qui. ce soir, rassemble autour de cette table étincelante vos splendeurs, mesdames, celles de vos visages, de vos diamants.'* Voyez l'incomparable figure nacrée, enveloppée de lourdes tresses noires et de bandelettes nacarat que nous présente Mlle Ogidor. Admirez, là- bas, le nu de ce buste déhcat que Mlle Arcise Villajac prodigue hors de ce fourreau en dentelles d'azur. Ecoutez. Ecoutez... Ce sont les choristes qui répètent, sur le pont des secondes, à la lueur des étoiles, un motif de Berlioz. Me permettrez-vous de remplir votre verre ? A la bonne heure ! Je suis content. Ce vieux vin
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des Canaries vous semble, comme à moi, sans rival. Le sommelier du lîord l'acquit pendant un voyage qu'il fit de Las Palmas à La Rochelle. Quelle étonnante saveur! Je ne sais rien de plus joli qu'une femme décolletée qui lève son verre avant de boire. Merci, madame. Non, non, je ne suis pas un flatteur... Seulement, je suis dénué d'ingratitude; et je dis ma reconnaissance de tout bienfait. . . La ligne de votre bras et de votre profd... En est-il beaucoup de la sorte à Rio.'^ Pourquoi.»^ Parce que je ferais escale... A Montevideo? Non, Mlle Ogidor me tient rigueur.*^... Que dites-vous, madame.^^ Je la tromjie avec Arcise Villajac ! Grand Dieu! pour tromper Mlle Ogidor, il eût fallu...
— Rien. Les jeunes filles de notre pays sont jalouses en amitié. A leur âge, on ne distingue pas bien l'amitié de l'amour. J'ai raffolé de mon oncle. 11 avait trente ans de plus que moi. Mlle Ogidor a raison. A sa place, je ne tolérerais pas que mon flirt. . . fît respirer des parfums, dans sa cabine, aux actrices.
— Son flirt. . .
— C'est A^otre épithète ici.
— Vous vous moquez.
— Croyez-vous.^
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La dame de Rio m'a regardé fort sévèrement, malgré le sourire narquois. Se peut-il qu'elle me juge en facilité de plaire à MlleOgidor? Quel compliment !
... Heures de joie, comme je vous apprécie, entre la mer noire et la profondeur des cieux où les astres pendent et rayonnent. En sépanchant, les vagues, contre le bordage, font un bruit de fraîcheur. Le pont est désert maintenant. Tous ces Américains du sud jouent volontiers. Par les hublots du fumoir, j'entends tinter les louis que les râteaux assemblent sur le tapis vert. Dans le salon, les dames annoncent les couleurs du bridge. Les demoiselles de Montevideo entament leur quintette habituel... Il manque une voix ce soir. . .
Charme des grands voyages. Tout s'est dissipé de mes ennuis. Au milieu de ma famille avide, entre l'autorité d'Huvelin et les caprices de Félix, la misère de Thérèse, les jugements de Mariaetde Claude, quelle proie lamentable j'étais! Ce Clermont, parle moyen de Stéphanie, comme il voulut me dépouiller! Ma mort, ma mort ! Ils n'attendaient tous que ma mort, là-bas, même Emilie, par amitié pour sa sœur, môme Juliette, par dévouement pour Isabelle.
Là-bas, tous les miens n'attendent rien que
3ii STEPHANIE.
de ma mort. Ici, chacun s'attache à ma vie. Chacun me grandit et m'accroît. Arcise va-t-elle venir avec le plaid croisé contre sa gorge nue et sa traîne de paillette !
— Ce n'est que moi.
— Mademoiselle Ogidor.
— Comment se fait-il que vous ne causez pas avec la chanteuse ?
— Mais... Mademoiselle.
— Oui, ma mère se plaint de votre négligence. Nous avions pris l'habitude de bavarder avec vous. Et puis, tout à coup, vous nous abandonnez. Mes amies me plaisantent. Elles ricanent... Mes cousines se rient de moi... Ces petites imbéciles me taquinent. Et je suis susceptible ! Et je suis orgueilleuse !... Oui, ça me fait souffrir un peu... Et je ne veux pas souffrir, même un peu... Vous riez aussi ; vous! Vous êtes méchant, alors... Je me vengerai... Je ne puis supporter la raillerie. Elles me répètent toutes que ma « sublime intelligence et que mon fameux sens artistique » ont moins d'attrait, pour vous, que les charmes d'une petite actrice... Savez-vous qui me houspille? C'est AngelaGorrientès,lafille du maréchal Corrientès qui a battu mon père aux élections du Congrès ! Et c'est Lucile Ferella, la
STEIMIAME. Sio
nièce de la femme avec qui mon frère est parti en nous oubliant. Aussi ma mère souffre, comme moi, de votre trahison. Oui. Trahison. Depuis quinze ans, nous luttons pour les surpasser. A Paris, nous y avons presque réussi ; et je reviens à Montevideo avec la réputation qu'il me faut pour y tenir notre rang malgré nos mécomptes , pour y préparer notre revanche . Voilà que ce caprice de votre amitié, qui d'abord m'a rendu glorieuse, me livre à la moquerie de mes ennemies... Par votre faute, jesuis ridicule. Ridicule ! Comprenez-vous le mal que vous faites ?
— Mademoiselle, vous exagérez... Et je n'ai pas la présomption de penser qu'on attache à mes actes, à mes paroles une pareille importance. Je ne suis rien qu'un marchand d'odeurs qui va régler, àValparaiso, des affaires en litige.
— Quelle modestie ! Pensez- vous que M. Rivadavia n'a pas renseigné ma mère ? Tout le monde sait à bord que vous avez fondé l'une des sept grandes compagnies françaises en état de rivaliser avec les Allemands et les Anglais pour les importations de l'Amérique. M. Rivadavia vous traite d'économiste remarquable. Votre consul nous apprend que vous êtes l'associé delà Banque Huvelin. jNous la connaissons,
kl
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cette banque. Elle a des succursales clans toutes les capitales de notre continent. M. Compard tient ces informations de l'amiral baron de Helgoët qui vous l'a recommandé. Nous n'ignorons plus que vous habitez un château historique près de Paris oii vous donnez des fêtes xvni" admirables. Ce qui est d'un homme de goût, d^un artiste ; car une demeure est une œuvre autant qu'un tableau bien composé. D'ailleurs vous avez marié madame votre sœur à ce musicien étrange, original, mais si curieux, à Reynart. Nous avons applaudi sa Junon ce printemps, au concert Colonne. Cette Junon, lorsqu'on l'aura comprise, elle tiendra, dans l'histoire de la musique, la même importance que Tristan ou les Béatitudes.. . Voilà les parents que vous savez choisir. Vous êtes ce que les Yankees appellent un homme complet. Vos manières, votre distinction si française, votre charmante frivolité...
— Grâce, grâce, mademoiselle!... Votre imagination grossit de petites choses, de très minces avantages...
— Non, non... Vous le voyez. Je vous connais bien. Ma mère aussi, vous connaît... et nous toutes... Ah! Votre chanteuse qui s'approche...
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Au lieu (le s "écarter, Mlle Ogidor s'installe sur la chaise pliante voisine de celle oii je l'écoute, ahuri de me découvrir tant de mérites célèbres. Ne sont-ils pas réels, au fait, si l'on envisage tout cela d'une certaine façon? Arcise n'hésite pas en nous apercevant. Elle va, bonne comédienne, par une oblique savante, s'accouder sur le garde-fou. Bientôt elle fredonne à la nuit un air de cavatine. Elle non plus ne désire pas céder la place. Jamais je ne me divertis à ce point. Je ne regrette rien des cinquante louis empruntés par Arcise un peu cavalièrement. Aussi bien avait- elle des droits.
Pour donner le change, Mlle Ogidor cite assez haut M. Compard. Elle montre l'état qu'il fait de mes connaissances. A ce fonctionnaire en effet je propose quotidiennement les idées financières d'Huvelin, outre les miennes. Huvelin, par ma bouche, instruit le consul assez en peine de se bien diriger là-bas. J'apprends qu'il s'engoue de mon savoir, et qu il le proclame. M. Rivadavia ne le dément point. Tandis que parle cette belle jeune fille, toute pâle de jalousie, d'orgueil et de courroux, j'acquiers de mon être une conception moins timide. Autant que Mlle Ogidor et Arcise Villajac, Sté-
phanie appréciait ma personne. En mon honneur, la vierge et l'aventurière se défient à l'avant de ce navire oii les mâts et les cordages, là-haut, emprisonnent quelques astres dans un angle oscillant.
Ces deux filles m'avertissent de ma valeur. Mon individualité se précise. En moi, le goût de commander se réveille comme au temps où je dirigeais, administrateur unique de nos usines syndiquées, les foules ouvrières... J'ai le désir d'éprouver l'obéissance de Gompard. Que je l'aie emporté à l'occasion de cette présidence, voilà ce qui l'a stupéfié, soumis. Son infériorité de causeur sur les choses de la musique et des sports, de l'élégance, aurait dû le déconcerter auparavant. Parfait. Il servira mes affaires de Valparaiso. Jusqu'à quel point ces deux jolies personnes vont-elles accepter mon influence?... Arcise tolérera-t-elle que je flirte avec Mlle Ogidor? Mlle Ogidor acceptera-t-elle ma liaison avec Arcise, et qu'elle continue .►^
— La discrétion seule, mademoiselle, m'empêcha de vous importuner avec mes bavardages. Votre jeunesse et celle de vos amies ne peut s'accommoder indéfiniment des propos habituels à un monsieur de mon âge.
— Et pourquoi.^ Sommes-nous sottes .►^...
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Cette actrice doit l'être davantage, en tout cas.
— Arcise Villajac est bonne musicienne aussi. Vous l'avez dit vous-même lorsqu'elle a, sur le piano du salon, interprété la IX* de Beethoven.
— Je ne conteste pas ce mérite.
— Arcise a de l'esprit.
— Sans doute. Ces sortes de femmes ne réussiraient pas sans un peu de verve.
— Elle a voyagé et vu beaucoup de gens. Sa conversation n'est pas monotone.
— Moins que celle d'une pauvre jeune fille, honnête oie blanche.'*
— Je ne dis pas cela.
— Vous le pensez.
— Pas du tout.
— Allons donc !
Mlle Ogidor applique sur la chaise une telle claque avec l'éventail qu'il se fêle.
Très flatté. Je m'oblige à regarder la furie sévèrement.
La pâleur de la face, les yeux cernés comme de sang rose, cela sous la coiffure d'énormes tresses noires ceinte de bandelettes en soie jaune, rendent cette créature sublime. Le sein qui palpite sous la dentelle, les jambes qui remuent nerveusement dans la robe de pékin
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jaune à larges raies blanches accusent toute une vie superbe, impérieuse et passionnée. Le châle de Manille aux perroquets de broderies glisse vers la taille. Et Mlle Ogidor se tait, bien que son souffle l'oppresse... Elle contemple Fécaille fendue de l'éventail.
Arcise ne fredonne plus. Elle nous épie à la dérobée. L'ampoule électrique n'éclaire qu'à demi cette portion ronde à l'avant du pont promenade; mais derrière, à l'intérieur des salons, du fumoir, de la bibliothèque, les lustres illuminent abondamment le jeu, les chansons du navire qui fend la mer ruisselante et mélodieuse, au rythme sourd de la machine.
Je présente mes excuses à Mlle Ogidor. Involontairement j'ai froissé son orgueil. Elle m'en veut; mais sa rancune est moindre que son désir de me ramener triomphante, à ses pieds, pour finir les taquineries de sa mère, de ses cousines. Il se peut qu'elle craigne des médisances à Montevideo, et qu'on la plaisante devant un fiancé difficile à conquérir pour elle aussi. La comédie sociale diffère peu sous les latitudes extrêmes. C'est cela. Mlle Ogidor voudrait qu'au retour on vantât les succès de son esprit, ceux de sa beauté ne pouvant être douteux, et qu'on ne mentionnât aucun échec.
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Cette imagination puérile travaille, et s'exalte pour une petite chose qu'à tort elle estime grave durant une semaine de nervosité. Et je crois qm'il me deviendrait possible d'amuser la coquette, si je n'étais un homme très sérieux. Pour en avoir la présomption, il m'a suffi d'un compliment sur des mains qu'on m'a tendues aussitôt, sur un visage qui s'incline vers moi en riant trop, sur des épaules que le désordre des mouvements fiévreux dévoilerait. Mlle Ogidor entend me ramener même par une audacieuse coquetterie qui, espère-t-elle, fâcherait Arcise, et Fécarterait de moi.
Prudemment j'assagis nos propos avec l'élégante amie. Mme Ogidor heureusement paraît. Elle nous accuse gentiment de mystère, s'assied auprès de nous. Je me défends contre le reproche d'abandon que la mère fort adroite me fait elle-même.
Cependant Arcise, majestueuse, se drape dans son plaid. Elle continue d'adorer l'espace bleuâtre, mugissant et, là-haut, parsemé de mondes qui semblent retomber en gerbe comme les perles d'une céleste fusée. Lasse enfin de son attitude poétique, l'actrice s'éloigne sans nous avoir vus, semblerait-il. La dame s'aperçoit de cette présence au moment même oîi elle
s'évanouit ; ce qui ne laisse pas de nous mettre à la gêne. Quelques minutes, je tremble pour Mlle Ogidor et pour la juste réprimande qu'elle recevra; car la société du bateau ne manquera point d'insinuer que je me débats entre deux rivales. Néanmoins, nous rentrons ensemble au salon sous le dôme de vitraux.
Une conversation banale occupe le cercle qui se forme autour de moi. Je pérore assez mal. Mlle Ogidor elle-même simule l'indifférence. Nous nous séparons froidement lorsque, le roulis s' étant accentué, le salon, deux ou trois fois, penche vers tribord avec toute la compagnie, les bridges, les lustres, le piano à queue, les tziganes en habits rouges, les divans de^ velours amarante, puis se relève lentement vers bâbord. Les moins aguerries de ces demoiselles nous souhaitent le bonsoir. On les suit. Pour moi qui payai mon tribut de quarante heures à Neptune entre La Pallice et Dakar, je supporte sans malaise, à présent, l'oscillation ; et je vais au fumoir rejoindre le consul. Il m'intéresse de vérifier le réel de mon influence. Dans leurs nuages de fumée, Argentins, Brésiliens et chanteurs pontent gravement, roides dans leurs plastrons et leurs smokings, sous leurs coiffures plaquées. M. Ri-
vadavia qui ressemble à don Quichotte tient la banque. Mirabeau compte avec soin les billets bleus de son portefeuille. Robespierre sourcille. Vitellius s'est écarté du jeu. Sombre, il suce les pailles de son Avhisky glacé. Aucun de ces gens ne me semble, tant que moi, satisfait. Adossé aune des colonnes ioniennes, le consul debout regarde la partie. C'est lui que je rejoins à pas de loup... Les matelas de bank-notes, les tas de louis, de livres sterling, les plaques de nacre à gros chiffres s'accumulent sur les deux tableaux du baccara. De petites fortunes sont l'enjeu. Après chaque carte abattue, un mouvement presque imperceptible émeut toutes les épaules en smoking, toutes les têtes à mines impassibles. Par ce même et simple frémissement, les malheureux traduisent leur détresse, et les heureux leur joie. Le spectacle du jeu m'a toujours captivé, bien que moi-même je n'aie connu ce travers qu'une saison, jusqu'à l'instant d'être guéri par d'assez fortes pertes. Je tente parfois la chance en lançant quelques louis au hasard sur le tapis vert. Ce soir, je n'ai pas l'esprit au désir de gagner dix louis, quoique, basse sur les vingt colonnes ioniennes soutenant les caissons rouges du plafond aux bouquets de- lueurs élec-
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triques, cette salle me soit comme le miraculeux palais de mon triomphe personnel. Le consul obéit à mes prescriptions. Pour mon procès chilien, en télégraphiant à son collègue de Valparaiso, un ami, M. Compard accomplira le nécessaire que je lui dicte et qu'il sténographie sur l'ivoire de son calepin, dût-il encourir les reproches de ses supérieurs. Ce monsieur ne doute pas que je ne lui réserverais une situation dans la banque Huvelin ou dans nos comptoirs d'Amérique, s'il lui fallait, pour excès de zèle en ma faveur, offrir sa démission. Docile, il me le laisse entendre. Les appointements de l'Etat lui semblent maigres. Directeur de banque et d'entrepôts, il jouirait d'une meilleure aisance. Avoir perdu trois cents francs là, c'est, j)our lui, un désastre, en tout cas une certitude de gêne. Voilà cependant mon pouvoir. Voilà pourtant ma force. J'assujettis à mes calculs ce représentant de la République, averti de toutes les morales et de toutes les sciences, diplômé à la suite des concours difficiles, décoré pour son courage à Marrakech. Sans armée, avec sa poitrine et un pavillon tricolore, il protégea des Allemands réfugiés au consulat de France, et que fusillaient les Berbères descendus furieux de l'Atlas. Sur les
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épaules courbées de ce brave subsistent les traces des balles. J'ai plaisir à l'imaginer pendant qu'il sollicite.
Arcise me découvre enfin. Son visage est blêmi par l'anxiété de craindre mon inconstance, la rupture, la fin des libéralités qu elle espère plus généreuses pendant notre séjour commun à Buenos- Ayres. La peur de vivre médiocrement ne la bouleverse pas moins que le désespoir dun amour trompé. Elle m'aborde haletante et hagarde, sans même songer à feindre. Compard devine et s'écarte. Elle m'entraîne sur un divan encastré dans un boxe d'acajou. X voix basse elle me joue une scène de jalousie. Ignorante de la vertu, cette « Paillasse )) soupçonne Mlle Ogidor de me vouloir séduire, ou de me vouloir épouser. J'éclate de rire. Apparemment la sotte ajoute foi à ses récriminations, car elle tremble de dépit et de colère. Son plaid aussi coule des épaules comme le chale de Manille aux perroquets multicolores coula vers la taille de la jeune fdle... Je m'amuse prodigieusement de les voir pareilles en leur émoi. Depuis ma jeunesse, je n'avais pas eu l'honneur d'intéresser les jolies personnes aussi vivement. Est-ce le haie qui prête à ma face barbare un air de sultan, et
qui provoque, dans ces jeunes âmes, le souvenir des littératures romantiques aux attributs orientaux? Suis-je un Namouna, un Saladin, pour ces Shéhérazades qui me content agréablement leurs vérités?
11 est divin de consoler Arcise en expliquant Mlle Ogidor, pendant que je déguste le froid de ce givre au kummel pilé dans un long et pur cristal. Cependant le roulis s'accentue. Il accroît la migraine d'Arcise, et m'en délivre au moment où elle commençait, bien que plus quiète, à se répéter de manière ennuyeuse. Nous nous quittons pardonnes. Je l'accompagne jusqu'à la porte de son couloir, par les escaliers instables. Les glaces nous mirent avec les girandoles qui s'inclinent et se redressent trop fréquemment.
Seul je trouve le consul et le commandant. Ils m'invitent à me hisser avec eux sur le pont des officiers. Là-haut, cet astronome nous désigne les constellations du Sud. Tandis qu'il nous guide à travers l'avenue qu'encombrent les cheminées des ventilateurs, les radeaux de cylindres à air et de madriers, le long des canots en ligne comme autant de maisons blanches, j'aperçois, par les verrières, sous nos pieds, tout l'enfer de l'usine où se créent
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les forces qui meuvent le paquebot. Les monstrueux organes d'acier huileux se hâtent et grondent en rythme. L'arbre de couche tournoie. Cent pygmées noirs grouillent dans la profondeur lumineuse. Autour de nous, les braises et les cendres pleuvent sur les tôles du parquet, car les deux cheminées trapues mirouges mi-jaunes s empanachent d'interminables nuées qui flamboient, qui s'en vont avec le sillage là-bas aux confins de la mer sombre et du ciel scintillant. Vers le sommet du paquebot nous atteignons le belvédère oii les cartes, étalées sous l'ampoule électrique, présentent les chiffres des fonds marins au compas du lieutenant. Attentif, à voix basse, il règle les gestes du timonier sur la roue vernie du gouvernail. De ce pont le navire apparaît ovale et penché. Il a perdu son aspect de grand hùtel maritime pour reprendre sa figure de nef courante, tendue comme les angles de ses cordages entre le bord et les pointes de ses deux mâts.
La mer grossit.
De l'horizon s'avance une chaîne de monts liquides qui séboulent, puis se renflent et bondissent. Le premier soulève le navire oblique, et, dessous, ondule, gonfle, fuit, le laisse
minuscule entre deux collines incurvées d'eaux ténébreuses et bleuâtres. Les fanaux éclairent ces ruissellements rapides, écumeux et noirs.
Le commandant nous mesure la croissance insolite de la houle sous le ciel clair. Phénomène que l'on attribue à des perturbations sous-marines, à des mouvements sismiques. peut-être. Le consul demande si quelque récif aussi ne pourrait surgir inconnu, dangereux. Chose improbable, assurent les marins. Le spectacle est étrange de cette nuit où les sphères semblent de couleurs diverses, vertes, roses, suspendues dans l'espace au-dessus de cette étendue montueuse qui se gonfle en dômes mouvants, qui se creuse en vallées fuyantes, infinies. Le paquebot y glisse avec ses illuminations intérieures et ses fumées flamboyantes, et les saccades tumultueuses de sa machine...
Le mouvement de la houle s'accroît toute la nuit, tout le jour.
En silence, nous jouissons de notre orgueil humain qui dompte le cataclysme sans limites. Après dîner, je persuade le lieutenant, son quart fini, de m'accompagner au fumoir. Déjà quelques joueurs quittent l'édifice à colonnes ioniennes qui s'élève et s'abaisse, devient oblique, retombe en horizontale, de la manière la
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moins favorable aux sensibilités délicates. Chacun rattrape son or qui sépancbe, rattrape ses billets qui s'éparpillent. M. Rivadavia ne tient plus la banque. C'est Mirabeau qui bat les cartes. Il en donne aux tableaux. Sa large face camuse, grêlée, s'épanouit au milieu de sa crinière brune. Il a dû gagner. Il se carre. Le plastron bombe entre les revers du smoking. Comme je le montre au consul, nos trois verres d'eau glacée culbutent et nous inondent. Nous nous essuyons en plaisantant. J'appelle le stewart; mais, lugubre, la sirène barrit par deux fois, coup sur coup. Elle interrompt ma phrase. Aussitôt le lieutenant se lève, prend sa casquette, et nous dit qu'il lui faut se rendre à la manœuvre. Le commandant s'amuse à donner l'alerte. Cela nous intéresse moins que Mirabeau. L'acteur annonce, et retourne, pour le tableau de gauche, entouré de fumeurs intrépides. Toutes les mains repoussent leurs mises trop mobiles.
Le fracas de l'hélice tournant à vide hors de l'eau nous étonne, bien que le vacarme se répète depuis le début de la grosse houle. Le consul propose d'aller voir l'exercice. En efïet, on entend les hommes courir sur nos têtes, traîner des câbles. Les sifflets des maîtres se
répondent. Dehors, notre pont promenade est désert, mal éclairé de-ci de-là par ses ampoules. Pourtant la nuit d'étoiles merveilleuses prodigue l'obscure clarté. On piétine là-haut, sui le plancher aux canots. Paraît un stewart en veste qui jette son torchon, et se boucle autour du ventre la ceinture à hautes plaques de liège, selon le règlement. . . Au fond du navire, que de rumeurs grondent! Soudain la machine s'arrête... Doucement le navire donne de la bande sur bâbord. Et la vague accourante au lieu de nous soulever bat le flanc du paquebot. Elle monte. Elle monte en fusées jusqu'au pont supérieur. Elle lèche les canots auprès desquels se mêlent, à présent, dirait-on, des milliers de pas. Avouerai-je au consul ma crainte d'un accident ?
Nous devinons le sens de nos sourires ambigus. Brusquement, l'électricité s'éclipse, et, dans le fumoir, les joueurs s'insurgent.
Saute, par-dessus nous, une voûte glauque qui enveloppe tout, retroussant le canot que nous regardions se déplacer, saillir et surplomber la mer. Une force jette mon corps dans les chaises pliantes. J'y culbute. Atrocement mes genoux souffrent. Cependant je me redresse. Alors un poid énorme me ter-
lasse. Une cataracte m'aplatit. Elle ruisselle. Elle noie mes yeux. Elle tourbillonne dans mes oreilles. Elle sale ma bouche. Elle me pénètre de sa tiédeur fluide. Pour soulever cette masse, je m'arc-boute. J'arrondis mon échine. Vais-je étouffer.^ A mes yeux tout rougit. L'eau bouche ma gorge et mes narines. Et mon souffle n'expulse plus rien. Déjà suisje dans les profondeurs 011 cette vague m'enleva.^ -Son.^ Je m'agrifle à ce bras de fauteuil, bien arrimé contre la cloison des cabines extérieures. Aussi je résiste à l'arrachement par l'eau qui se retire, qui traîne, qui grince, qui s ote enfin de moi lourd comme le plomb, meurtri, aveugle, et asphyxié dans la nuit bleuâtre.
Debout, je distingue la rue de tribord vide, sauf dans les escahers du pont supérieur où une humanité en délire se débat, s'étreint, s'appelle pour gagner l'avenue des canots. J'y cours. La plage des secondes à l'arrière contient un fourmillement de bataille. De courtes flammes jaillissent... Revolvers qui tonnent. Les tumultes restent confus parmi les voix de l'Océan. Il bondit. Il s'échevèle. Il lance une cavalerie de flots écumeux contre la forteresse inerte qu est devenu le paquebot. Je pense
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énergiquement que je ne veux pas mourir. Pourrai-je m'introduire dans la bagarre qui s'empêtre sur l'escalier le plus proche? Ai-je vu Mirabeau saisir Arcise par derrière, étrangler le mince cou entre ses mains formidables, abattre la femme, se hisser sur cette chair pantelante, escalader des épaules, assommer, du pied, des têtes criantes, et disparaître vainqueur par l'écoutille d'en haut? Arcise et sa douce chevelure...
Verte à l'avant surgit une montagne. Elle se creuse. Elle bâille comme une mâchoire vers l'épave et moi qui me jette au hasard, en un trou, une salle vide, noire oii l'on râle. Aussitôt le peu de lumière venu par les hublots disparaît. Des cascades font irruption, inondent, baignent de tiédeur mes piedç, refluent autour, immergent mes jambes, ceignent mon torse, cravatent mon cou, m'enlèvent du sol, me bousculent et me lancent contre une chose dure qui me blesse au front. Je m'y cramponne pourtant. Est-ce une des colonnes dans la salle de jeu? Sans doute. Je tâte, et reconnais la volute ionienne du chapiteau. Me savoir là c'est un tel apaisement, d'abord, que je me représente Stéphanie, Emilie en querelle. Je m'estime hors d'atteinte... Si Thérèse tout de
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mèinehéritait,sonfils la ruinerait vite. Cette idée m'obsède jusqu à ce que l'eau aborde le menton. Il me faut fermer les lèvres, puis lâcher d'une main la colonne pour me pincer les narines. Déjà le ruisseau murmure dans mes oreiUes. Je m'affole. Périrai-je comme un rat noyé dans une marmite? La terreur me gèle. Je réagis. Revoir Thérèse. 11 le faut. Je me crispe et me tends. Jétreins la colonne. Lucide, je le serai. Au heu d agir en folie, je raisonnerai. En effet, je me rappelle qu'au centre du plafond, il y a la verrière en octogone. Des vasistas y sont mobiles. Par l'un, ne ppurrai-je pas gagner le pont supérieur, les canots!^ Comment n'aperçois-je pas la lueur de cette verrière. Serait-elle derrière moi? Evidemment, Je nagerai donc jusque-là. Avec méthode je lâche la colonne et la repousse d'un coup de pied qui me lance. Faisant la planche, je flotte vers l'octogone de vitres en ménageant ma respiration que je rythme. Le principal est de ne pas laisser l'eau clapotante m'aveugler. Pourquoi tourbillonner? Un remous? Mille serpents vigoureux m'entraînent dans le vertige de leur ronde. Je tournoie malgré mes efforts. Je m'essouffle. J'engloutis la saumure qui me gonfle. Ai-je la tête en bas? Il n'y a
plus que du courant glauque qui vire. C'est la mort. Je ne puis plus résister à ce stroom de forces liquides . Arcise et ses caresses. Stéphanie et les oiseaux suspendus dans l'air d'été... Ai-je vécu ma vie?... L'eau se précipite en moi, gonfle mes veines qui vont éclater. Il bout dans mes artères. L'univers liquide bourdonne et sonne en ma tête ahurie. Je n'en puis plus... Inutile de se débattre... Je tourne et tourne, pauvre chose inerte... Tenter encore .i^ Ça ne vaut pas la peine. Je suis à bout... Et pour quoi faire? Thérèse et Isabelle héritent. Il leur mangera tout.. . Que me fait cela maintenant, où tout n'est plus qu'étourdissements? Des cordes serrent mon crâne... C'est long de mourir... Que c'est long!... On dirait un repos; si j'essayais une fois encore... Il faut. Je veux. Je le veux des pieds et des mains furieusement. Avec l'élan de la spire liquide je remonte à la lueur. . . Ah ! j'émerge. . . C'est, devant moi, la verrière... J'agrippe une tringle de vasistas. Je saisis, je me hisse... Espoir! Des carreaux sont éclatés. Je vais sortir du stroom... Je crie... Des mains passent, m'empoignent, tirent. Oh ! mon corps se déchire en long, Enfin je tremble sur le pont parmi la cohue dense de ceux qui gémissent et
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qui pleurent, qui s'attachent aux anneaux des tôles, qui s'appellent. Hideux, mouillés, ils reçoivent comme moi l'éboulement d'une lame à crête bleue. Nous roulons pêle-mêle dans un torrent de flots, d'agonisants tordus, de caisses vides. Cela s'écoule et me laisse accroché à l'anneau d'un cylindre qui me coupe les doigts. Que de fois j'ai lu dans les journaux : « Les vagues balayèrent le pont du navire. » ^oilà. Cette grosse femme qui s'en va dans le ciel en criant : « Sanchez ! » n'est-ce pas la voix de la dame de Sào Paulo ? La pauvre ! Et Mlle Ogidor ? D'autres lames l'ont-elles emportée, cadavre déjà avec cette chaloupe la quille en l'air .^ Ln instant, par l'avenue des canots, il n'y a que des groupes crispés autour des cheminées centrales, des manches à air, et contre le belvédère du commandant. Notre groupe se relève. Une sorcière grelotte en chemise. Robespierre n'a plus de main gauche, mais une grappe de sang. Se résigner à la fin ce ne semble pas si dur que je l'imaginais. Déjà nous sommes des noyés livides.
Qu'est cette nouvelle foule issue des trous, des écoutilles des escaliers ? Des émigrants avec leurs ballots. Les enfants hurlent. L'eau enfle et s épanche en gros bouillons hors du toit de
verre brisé qui recouvrit les machines. Des deux côtés, les canots, à la file, sont pleins d'êtres noirs et blottis. Gomment ne lesncet-on pas à la mer.^ Des collines d'eau passent continûment sur l'arrière là -bas. La masse grouillante des secondes, chaque fois, laisse quelquesuns des siens partir avec les fleuves subits que le garde-fou invisible, arrête avant que le courant culbute, coifle, entraîne.
Mourrons-nous, moi, ma voisine affreuse qui accroche son collier de perles avec des mains tremblantes autour de son cou décharné. Elle a pour corset la ceinture de liège. Sa tresse de nuit goutte dans son dos. Pourquoi Thérèse et son malheur occupent- ils mon esprit encore à cet instant ? Elle héritera... Elle héritera... Ce navire n'est plus qu'un récif assailli. Ah! un canot qui part.'* On a coupé à temps les drisses. Il file sur le dos courant de l'autre rivière. Et voilà les avirons qui se dressent, qui s'abattent. Sauvés ceuxlà !.. . Si je me dépouillais de mes vêtements trop loiïrds.^^ Je serais plus alerte pour me hisser dans une barque. J'ai ma ceinture, et, dedans, monor,mes billets, mes lettres de change. A quoi bon.^^ Ma voisine claque des dents parmi ses perles et ses diamants, dans son pei-
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gnoir scellé contre les frissons de sa chair.
Le matelot qui nous commande répète encore... — C'est le radeau qui tiendra le mieux la mer. Chargés comme ça, les canots n'iront pas loin...
Je me rends compte. Je me trouve avec toute une troupe sur un quadrilatère de cylindres en tôles, de madriers, à quoi les stewarts, les chauffeurs et les gabiers arriment des barils, des caisses. Thérèse, seras-tu sauvée de ton fils.^ Par moi qui vais lutter encore dans ce chaos d'ombre, de mouvements fluides et glauques, d'embruns volants sous les millions de soleils impassibles au ciel!*
Thérèse !
Je ne veux penser qu'à moi, qu'à moi, rien qu'à moi. Thérèse!
Mme Félix Reynart s'occupe-t-elle plus de sa couture que de mon récit?
Certainement, après huit mois, j'ai quelque peine à retracer l'horreur de cette nuit où je vis neuf cents personnes cramponnées sur l'étroit espace entre les cheminées obliques, les mats, attendre le bond mortel de chaque lame accourant et arrachant à l'épave des victimes. Pour cette jeune femme cependant, pour Stéphanie, assise sur la terrasse au soleil de mai, pour échapper à la tentation de lui appartenir et de lui sacrifier ma famille j ai fui par delà l'Océan. Pour elle que la prudente Emihe a si vite mariée, durant mon absence, j'ai failli périr tant sur le paquebot échoué qu'à l'hôpital brésilien de Rio où m'avait, le surlendemain du sinistre, transporté, lamen-
table et gangreneux, avec cent soixante autres, une vedette à vapeur de ce port.
Stéphanie coud. Elle coud. Ça ne l'intéresse pas que les vigies des sémaphores se rappelant notre fumée sur l horizon du crépuscule aient, dans la nuit, cherché nos feux et se soient signalé notre route quand les convulsions de l'Océan se furent aggravées. Stéphanie ne pousse même pas ces soupirs de compassion polie si souvent provoqués avec la sympathie de l'auditoire lorsque, dans les hôtels de Buenos- Ayres, de Rosario, de Valparaiso, dans le train des Andes, je contais mon naufrage, avant les démarches qu'exigèrent six mois d'instance et d'appel devant les juridictions chiliennes.
Stéphanie coud imperturbablement. Féhx Reynart l'a-t-il à ce point conquise qu'elle ne veuille même pas se souvenir de 1 amitié? L'épouse vertueuse craint-elle de ressusciter, par un mot compatissant, notre émotion d'une heure ancienne déjà.^ C'est la première fois, il est vrai, que nous nous retrouvons seule à seul. Les quatre dîners de famille auxquels nous assistâmes cérémonieusement ne furent les occasions que de propos froids, timides, brefs, sous l'œil narquois de mon neveu,
maintenant fashionable, puisqu'il vend cinq, sept et dix mille francs à de naïfs Bavarois les peintures saugrenues des Ma tisse, des Van Dongen, des Cézanne, achetées quelques louis adroitement de-ci de-là.
Stéphanie aime Félix, ou, du moins, aime jouer avec lui. C'est une chose que Clermont m'avait apprise, que m'a confirmée Huvelin en m'écrivant à Valparaiso pourquoi ce flirt imposait une conclusion légale, religieuse et prompte.
La petite Stéphanie coud, en silence, là.
Incorrigible, j'ai voulu croire, alors, que ma famille érigeait en prétextes acceptables les rudes hardiesses du rapin auprès de Mlle Clermont pour écarter définitivement, grâce à ce mariage, le péril d'une récidive entre elle et moi. Une lettre de Thérèse me l'a laissé entendre. Il y paraissait du dépit contre les fiançailles de son fils. Elle estimait insuffisante la situation oiferte dans la banque Huvelin au jeune mari. J'ai dû permettre qu'on logeât le ménage dans le pavillon du Tapis-Vert meublé convenablement, aménagé, restauré, puis que la Brazier, en allant aux provisions, menât le peintre, chaque matin, à la gare, et, chaque soir, l'y fût chercher. Ainsi
la vanité de Félix et la susceptibilité de Thérèse se trouvent satisfaites. Au lieu d'un mari quelque peu mûr, Stéphanie possède, outre les avantages du château, ceux de lamour juvénile et sain. Elle peut jouera chat perché, son idéal, avec Félix, comme le souhaitait Huvelin. Ce vieillard : quelle force de caractère ! De point en point, il a réalisé ce qu'il avait prévu dans les bois pendant que nous chevauchions. Il nous a tous recourbés sous le joug de la vie traditionnelle en moins d'un an. Lui encore a su découvrir la profession lucrative qui convenait à Félix, après l'aAoir observé trois semaines dans les bureaux de la banque, et l'avoir marié pour lui adjoindre une surveillance, une entrave. Stéphanie pourra-t-eile contenir ce turbulent!^ La voilà tout de même au château, et ma nièce, sinon ma femme. Glermont doit grogner, lui qui n'a rien pu tirer d' Huvelin.
Stéphanie coud tranquille au chant des oiseaux innombrables dans les charmilles. Inutilement je lui démontre comment l'antenne du paquebot avait d'abord annoncé à Bahia, par ses ondes hertziennes, le point du naufrage. Gomment Bahia avait immédiatement câblé sur tout le littoral, à Rio, comment les vedettes
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de ce port arrivèrent pour nous recueillir et renflouer le bâtiment, Stéphanie ne répond qu'en secouant la tête avec une mine d'ennui plus que de tristesse. Me garde-t-elle rancune pour mètre soumis aux injonctions que son père me présenta, et qui dissipèrent notre projet? C'est ainsi, parbleu, que Clermont dut interpréter, devant sa fille, mes lettres et dépêches américaines. Je connais mon homme, sa jactance, 11 aura prétendu que ses réflexions et ses enquêtes l'avaient instruit sur les faiblesses de mon caractère, qu'il ne seyait pas, dès lors, à une si jeune fille d'épouser un monsieur de cinquante ans, qu'elle apprécierait, plus tard, les motifs de cette résolution, qu'au surplus, il lui trouverait mieux. En effet il a, paraît-il, sauté sur la proposition d'Huvelin et d'Emilie : suprême chance.
Stéphanie pense-t-elle à Félix pendant que je lui dépeins mes maux de naufragé? Pénétrer la conscience de Stéphanie, en savoir tout ce qui me concerne, c'est ma folie de l'instant. Pourquoi la jeune femme a-t-elle, contre son habitude, accepté de dîner seule avec sa bellemère et moi?
Est-ce une vengeanceà l'égard de Féhx? Soupçonne-t-on le motif qui le fit téléphoner, dès
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midi, l'urgence, pour ses affaires, de terminer, ce soir, un important échange de tableaux avec un Berlinois de passage, et de manquer le train? A ce que m'a confié Thérèse, le farceur emploie, de temps à autre, ce prétexte qui lui assure une demi-nuit libre et amusante, si la commission des vendeurs la muni d'or.
Stéphanie devine-t-elle la supercherie et veutelle le taquiner en retour? Non. Félix a trop de fatuité pour se dire jaloux de moi. Sa femme sait qu'elle ne l'agacerait pas ainsi. Simplement, parce qu'elle redoute la solitude au pavillon du Tapis- Vert, elle accepta l'invitation de Thérèse. D'ailleurs, il fallait bien un jour ou l'autre en venir là. Vivant sur le domaine, comment éviter toujours l'intimité?
Stéphanie coud. Elle ne doit savoir quelle contenance tenir devant le fiancé d'une heure qui l'a, dans ses bras, chérie..., quelle a certainement agréé.
D'ailleurs, ni elle, ni moi n'avions prévu la migraine d'Isabelle emprisonnée, dans sa chambre, avec son éther, ni cette visite du plombier qui gardera Thérèse, plus d'une heure, dans la Bibliothèque pour la discussion du mémoire annuel; car cet homme veut être, aujourd'hui, payé.
Oui; Stéphanie a « le charme », cette vertu subtile, extérieure et intérieure, plus puissante que la beauté, que l'esprit. Sous ce large chapeau de dentelles blondes, la bouche entr'ouverte est une saveur à distance même. Les manches de toile bise serrées contre la rondeur parfaite du bras en trahissent le parfum plus que la forme. Stéphanie émane d'elle-même. La cheville en bas gris suggère la sveltesse de sa personne encore adolescente. Cette femme est toute en chacune de ses parties. L'intelligente gaminerie de la pauvre Arcise, l'orgueilleuse beauté de Mlle Ogidor, je les donnerais pour cette singulière force de radiation que Stéphanie possède, en cette simple robe mal brodée de bleu. A voir cette jeune femme laide un peu de visage, gracieuse parles postures et les plis de son écharpe violette, je m'explique l'imagination des hommes qui peignit la première auréole autour dune tête prophétique. H y a des êtres qui s'épanouissent hors d'eux-mêmes. Leur essence vous pénètre. Elle vous trouble.
Je me suis tu. La forme droite de Stéphanie s'arrange avec les lignes régulières de la façade, du perron, des platanes en file le long des pelouses que violacent les fleurs de lin, que
blanchissent les fleurs de fraisier, que dorent les fleurs de renoncules, que divise la quadrature lointaine du Miroir, que bornent, au delà du vase géant, les clartés de la plaine aux champs verts, aux bois bleus. De Stéphanie, paraît-il. tout le paysage naît, s'allonge entre ses murailles de verdures infinies et gazouillantes.
La savoir du moins, elle, puisqu'il n'est pas donné de savoir le monde. Air et couleurs que la nature dispense, je me sens vivre. L'été, autour de nous, bourdonne, m'étourdit, m'éblouit. J'ai connu cet état lorsque, pendant les vacances du lycée, je sommeillais dans les foins au soleil. Quand on a conscience d'être une aspiration de la terre encore vers une force nouvelle et multipliée, cela se nommet-il l'amour.'^
J'ai commencé par une sottise. Au milieu de propos qui, certes, valaient moins que notre silence, j'ai dit à Stéphanie combien je l'ai pensée, durant cette nuit de naufrage, avec ce château, ces avenues, cette perspective, Emilie, Thérèse, les miens, et comment, près de mourir, j'entrevis avec leurs images, avec celle de ce parc, le meilleur de mon existence. Heureusement, j'ai dit cela sur un ton
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léger, sans joindre à mes paroles la moindre sensiblerie, la moindre tendresse inopportune. J'ai vraiment gardé l'accent de l'épisode, voire de l'anecdote, comme si je trouvais étrange, ou plutôt curieux, oui curieux, d'avoir eu cette pensée dans un tel moment. Cette pensée. Plus : cette obsession...
J'ajoute ce mot expressif parce que Stéphanie ne m'a pas interrompu. Elle n'a pas eu ce geste de doute malicieux que font toutes les femmes à qui l'on adresse une flatterie de cette nature. Mme Félix Reynarta simplement quitté son ouvrage, des yeux, pour les diriger vers l'espace des pelouses en fleurs vertes, jaunes, blanches, et que divise l'eau du Miroir déjà rose au déclin du soleil. Tout à coup cette ligure de plans divers s'unifie par une sorte de miraculeux resplendissement. L'air maussade a disparu. Stéphanie semble remercier les charmilles obscures, la prairie multicolore, l'eau rose, et l'astre incendiant le bout de l'avenue occidentale. Je ne sais quel espoir très audacieux m'inspire :
— Pourquoi, madame, pourquoi donc ne trouvez-vous pas étrange l'obsession de ce souvenir chez un homme près de la mort, et que le soin de la fuir eût dû préoccuper avant tout."*
— Cette pensée eût été la mienne aussi dans une pareille frayeur.
Stéphanie tremblante avoue cela devant les feux du soleil rouge qui embrasent la surface du Miroir entre des reflets des platanes.
— Vraiment, le croyez-vous? Vous auriez aussi attendu la mort en imaginant les beautés de ce parc et les mérites de ceux qui l'habitent?
— Pourrait-on trouver, au monde, quelque chose de plus admirable que cet endroit, tel que le voici maintenant?...
Stéphanie se dérobe à l'assaut de ma question trop directe; mais je suis sûr que ma fiancée d'autrefois a voulu dire plus qu'elle ne livre .
J'exigerais qu'elle me regardât. Elle n'y veut pas consentir. Ses yeux fixent la merveille que composent les dûmes lointains de nos futaies encadrant la descente du disque pourpre. Ce refus de me voir implorant ou victorieux, est-ce la pudeur qui le dicte? Est-ce la prudence d'une vertu qui craint de faiblir ?
— Ilyades après-midi splendides... aussi... dans ce parc, n'est-ce pas?
Stéphanie tout à coup a le masque de la douleur sur la face. Pour dissimuler, elle s'incline de nouveau sur son ouvrage.
L'aiguille pique au hasard le pan de satin mordoré.
-rr- de sais qu'il y a eu un après-midi splendide. Là, dans l'air, se becquetaient un couple de mésanges que leur vol y suspendait,
La grande bouche de Stéphanie se crispe. Elle-même s'est aperçue de ses points faux ; et elle lisse machinalement l'étoffe tendue contre son genou maigre.
— Cependant. ..
Stéphanie a soupiré ce mot plus qu'elle ne l'a prononcé. J'ai la joie infinie de l'interpréter comme une expression du chagrin que mon abandon lui valut.
Stéphanie regrette.
— Ah! si je n'avais craint de commettre une mauvaise action en liant votre jeunesse à mon âge !
Stéphanie secoue la tête :
— Non, ce n'est pas cela. Vous n'avez voulu sacrifier personne à votre destinée; mais il n'était besoin de sacrifier personne... Personne! Pas même... moi.
— Vous, Stéphanie! Vous, sacrifiée.^ Comment cela.^ Tout ce que vous pouviez attendre d'une autre union, vous l'avez ici, dans ce
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parc même! Ce parc que vous aimiez tant. J'ai cru réparer mon erreur en facilitant votre mariage qui ne vous prive d'aucun de vos rêves... D'aucun.
J'ai insisté sur ce. mot, afin de provoquer une réponse., flatteuse pour moi. La voici telle que je la souhaitais. La jeune femme a compris mon vœu fervent.
— D'aucun?
Tristement elle hoche la tête qui s'incline davantage vers le pan de satin mordoré.
— D'aucun que je sache... ai-je repris triomphant... On vous assure, de plus, l'amour d'un artiste passionné, plein de révoltes généreuses, prêt à tous les élans. . . La jeunesse elle-même. La très belle, l'incomparable jeunesse!...
— On dit ça.
Stéphanie refuse toujours de lever la tête. A-t-elle peur de voir ma figure, les rides et la barbe argentée.^ Mon âge. Cette idée rabat ma présomption ; et c'est mon amertume qui s'exprime :
— Quoi donc ^ N'auriez-vous pu vous habituer un peu à la fumée de la pipe, à la peinture de kaléidoscope et aux théories antimilitaristes;*
— Il a bien fallu.
— Je ne vous savais pas l'esprit d'une vieille dame réactionnaire, qui tient à sa tranquillité. Autrefois Félix vous amusait par ses facéties.
Stéphanie murmure, presque irritée :
— Les cloAvns aussi m'amusaient au cirque... Même le cloAvn peintre qui bâcle la ressemblance du cheval au milieu de la piste.
— Ah! les femmes sentimentales! Qui les rassasiera ?
Je ne me possède plus. Félix est honni devant moi par sa femme ! Par elle ! Honni dans ce qui est le meilleur de lui: la gaîté, l'esprit drôle, les cabrioles... Tant de félicité se dilate en moi que je puis à peine demander :
— Seriez-vous malheureuse, . . . Stéphanie ; . . . réellement ?
— Me suis-je plainte.»^
Rien ne me contente. Il me faut un aveu clair, hardi. Il me faut son repentir, son remords, sa honte.
— Ce fut pourtant une inclination... Pendant mon absence, Maria n'a-t-elle pas rencontré mon neveu, le soir, presque la nuit, dans votre appartement.^...
J'ai porté cette accusation d'un trait, selon les termes inscrits dans une lettre d'Huvelin,
confirmés depuis, vérifiés. Que va répondre, en sa pâleur livide, Mme Félix Reynart. Elle prononce :
— Il y a des actions qu'on nomme des (( crimes » dans le catéchisme, et des « bagatelles » dans la vie.
— Que voulez-vous dire?
— On a cru Félix. On voulait admettre les apparences quil sut donner à son audace... II V avait là des calculs. Vous les connaissez. On a voulu mettre de l'irréparable entre nous. L'Océan, ce n'était pas encore assez:... ni le naufrage.
— Votre père m'a fait entendre que vous aviez un sentiment pour mon neveu... C'est même pour cela que, désespéré, je suis parti là-bas, où j'ai failli mourir en vous imaginant...
— Mon père. Ah ! mon père ! Il m'aime trop. Il aura voulu me rendre plus précieuse à vos yeux en inventant une difficulté. Il me disait alors: « Je connais les hommes. Laissemoi faire... On t'adorera davantage... » Et voilà : vous vous êtes exilé... On m'a tout de suite mariée pour assagir un... fou: et pour lui réserver sa part de fortune. Bah ! quand on est une fille pauvre avec un père épuisé, on
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ne peut que servir à quelque chose comme ça;... comme ça. ..
La fausseté de ce raisonnement me prouve toute la sincérité de la répulsion que Mme Reynart éprouve à l'endroit de son mari. D'ailleurs, elle ne redoute plus rien.
— Avez-vous lu, vous qui lisez beaucoup, l'histoire de cette mère romaine qui détestait son enfant à naître parce que le père était un soldat barbare entré avec l'incendie dans la maison pour saccager, pour souiller, puis...
— Il me semble avoir lu ça quelque part, en effet.
— Souvent je pense à la haine de cette mère pour l'âme étrangère, violente et ennemie qui se créait en elle...
Malgré son ridicule, cette comparaison d'écolière m'épouvante. Stéphanie attendraitelle une naissance ? Je n'ose le lui demander. Et cette idée, soudain, me poignarde le cœur, me voile les yeux. .. J'avais bien songé à la progéniture de Félix et de Stéphanie; mais alors que je la croyais tout autre, éprise de son mari, passive sous les événements, contente à peu près de son aise neuve, \oici qu'elle le déteste, qu'elle me le déclare avec toute la violence dont est capable sa personne étroite et ligotée;
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voici qu'elle le déclare à moi sans atténuations, presque sans pudeur. C'est qu'elle m'aime, et que, m'aimant, elle souffre d'appartenir à un autre avec ses entrailles de femme et son avenir de mère !
Stéphanie m'aime ; et c'est ériiouvant.
Stéphanie m'aimait ; et cela pour un temps, eût pu devenir la joie sans nom.
Elle m'aimait complètement et pour moimême, puisque, héritière maintenant de mes biens, nulle cupidité ne l'inspire. Elle m'aime, moi, puisque l'autre lui est odieux ; et tant ! . . . Quelles tendresses j'ai donc anéanties! Quelle félicité ils ont anéantie, mes neveux, mes nièces, mes sœurs, le père, les autres!... Ah! comme ils m'ont tenu dans leurs liens pendant qu'ils égorgeaient mon suprême bonheur ! . . .
iSous nous sommes tus. Stéphanie coud fébrilement. L'ombre est venue sur la terre. Le Miroir garde encore un peu de sa laque rose entre les masses noires des futaies. Elles nous cachent, à l'Ouest, au Nord, l'univers. Elles permettent de voir seulement ce qui, làbas, est limité par les lignes du paysage artificiel et splendide.
Après avoir repris mon souffle et ma sagesse
hésitante, je fis remarquer à Stéphanie cette disposition du parc, et comme il est l'emblème de tout ce qui conquiert notre âme spontanée. Le soleil lui-même tombe ici entre deux bastions de verdure, au moment de sa toute-puissance annuelle, derrière le vase géant qu'il auréole. C'est l'ordre superbe, tyran de la nature impulsive... Je récite à voix basse une phrase longtemps méditée pour traduire une impression fréquente et profonde :
— Voici le soir, mon amie. C'est mon soir à moi, le soir de mon existence. Il saigne làbas dans la forêt de l'horizon qui l'encercle. Il saigne un peu sur cette eau que les bords de marbre ont carrée. Il est captif entre les charmilles taillées comme des murs infinis et noirs. Pour vous, Stéphanie, demain, après, un peu plus tard, la vie se réveillera intense et radieuse. Pour moi, il n'est plus que le repos entre ces lignes dont la grandeur m'ensevelit.
— Taisez-vous... Taisez-vous... suppliet-elle... Il ne faut pas désespérer ainsi...
Alors Stéphanie tourne vers moi sa face harmonieuse dans l'obscur. L'espèce de fixité que garde, un instant du moins, chacune de ses postures prête à ce jeune corps une solennité digne de ce crépuscule.
Elle parle à voix très basse. Ses phrases correctes et scandées demandent une amitié qui la secoure. Félix inconsciemment, par alTectation de goût populacier, l'humilie, la torture, lui répugne. Point d'insulte blessante qu'il ne lui jette en gaîté, point de toilette qu'il ne tourne en ridicule, point de servante qu'il ne séduise publiquement : tout cela sous couleur de faire le grotesque et le clown. Stéphanie a subi les injures, les trahisons, et pis, le contact d'un garçon malpropre qui refuse de se purifier, content de s'imposer odieux en cela même, par farce de goujat. Stéphanie se réfugiait dans la confiance en mon retour. Elle ne savait si je lui serais pitoyable, ou si, fâché par les manigances de son père, je m'écarterais d'elle. Lors de nos premières rencontres, la réserve obligatoire de mes manières l'a désolée vraiment. Stéphanie se résignait comme on se résigne à la mort. Cet après-midi, quand Thérèse nous eut laissés, Stéphanie n'attendait plus un signe de mon afPection. Mon amante ne sait dire ce qu'elle a ressenti en m'écoutant redevenir sien. Maintenant qu'elle me connaît, là, favorable, elle va reprendre tout son courage..., tout son courage. Elle songera que Félix est mon neveu, qu'elle
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doit à ce mariage de vivre ici, comme elle l'a loia-jours rêvé, comme ma bonté l'a permis. Il y a tamt de souvenirs pour elle dans ce parc ! Tant de ixeaux souvenirs !
— Les nôtres?
— ... Les nôtres...
-Chère petite, je vous ai, <;ontre mon cœur, tenue, pour la seconde fois. Vous pleurez douceoaeaat. Vos larmes une à une roulent dans ma barbe argentée. Je jure de finir notre détresse. Je serai votre refuge et le consolateur. Je devine trop ce que vous souffrez dans l'attente liorrible de l'enfant qui va naître de cette erreur. Non, non, vous ne passerez pas votre vie de mère à seulement refréner les vices que l'autre aura transférés dans la chair de votre chair. JVotre influence prévaudra. Sans doute verrons-nous grandir, de jour en jour, vos propres mérites dans le cœur nouveau quic JiOUB éduquerons. La vertu de Thérèse, la sensibilité de son mari peuvent ressusciter arec une fille de Félix. L'énergie de votre père petit s'épaiaouir dans un fils de Stéphanie dlermont.
Une <3ideur d'éther »ous est venue ; un bruit nous «épare.
— Je vois que Stéphanie te conte son cha-
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grin... soupçonne Isabelle en s'avançant... Félix est vraiment insupportable. C'est à nous de la consoler, de lai faire une existence en accord avec sa douceur et son charme... Je suis très contente, moi, de vous voir ainsi tous deux... Oui, très contente... Très contente...
Elle s assied entre nos fauteTril&. Elle accueille en ses mains le museau de Nadine qui se lève, et qui nous flatte selon la sin^lière intuition des lévriers si quelque peine grave afflige les maîtres. Isabelle communie avec l'émotion de notre silence.
Qu'a-t-elle voulu dire, Isabelle, par cette afïirmation dramatique de son contentement? Elle regarde la nuit, et prend, comme on dit au théâtre, un «temps». Puis :
— J ai beaucoup à me faire pardonner de vous... Je n'avais pas compris. On est bète. On est méchant d'abord ; oh, oui ! On est d'abord méchant... Je n'avais pas compris.
Doucement. Stéphanie se dresse. Los deux femmes se sont embrassées.
Thérèse rentre devant Claude qui place les lampes. Pensant à ses comptes, elle annonce:
— Enfin ! Tout est en ordre, maintenant. Robert nous féliciterait. Tout est en ordre maintenant.
Isabelle n'a pu dissimuler un sourire.
Ce sourire de théâtre condamne à jamais la folie de mon espoir nouveau .
Terminerais-je ma vie dans le mensonge?
Tout serait-il en ordre ainsi P
Et l'ordre, ne serait-ce que le mensonge joint par la faiblesse de l'homme aux forces du monde ?
Comme le soir se fait obscur !
L'ombre a gagné l'univers, et moi.
Paris. — Typ. Pli. Renouaud, 19, rue des Sainls-l'ores. — 338r)
dara, Pniil .Auguste Mprie Stéphenie