‹ StephranetteChapitre 5 sur 5 · HISTOIRE · texte numérisé non relu

HISTOIRE

Le vieux Girolamo, dont la barbe était blanche et frisée comme une toison, avait eu un grand malheur dans sa vie. Sans doute la perte de son fils, un beau jeune homme enlevé par les fièvres de la malaria, avant l'âge de trente ans, l'avait singulièrement affligé; sans doute il lui avait été dur quelquefois de porter le lourd poids de misère et de travail qui pesait sur lui depuis son enfance; cependant, la vraie peine de Girolamo, celle dont il se consolait tous les jours un peu, mais bien peu, c'était d'avoir dû abandonner sa première profession, et de n'être plus, comme autrefois, le chef des buffles, le minore n te d'un grand domaine romain.

Il faut avoir parcouru l'immense plaine vallonnée et sauvage

qui s'étend autour de Rome, pour se faire une idée de l'importance de cette fonction rurale et des attraits qu'elle peut avoir. Girolamo, élevé dans un domaine princier du bord de la mer, près du Tibre, avait succédé à son père dans la direction des gardiens qui soignaient les troupeaux de buffles. Il habitait, en ce temps de sa jeunesse, une cabane ronde en terre dont le toit, fait de bruyères sèches, s'élevait en forme de cône, et se terminait par une petite croix de bois. Là, vivaient avec lui vingt hommes rudes et bronzés de la campagne romaine, presque toujours à cheval, armés d'une lance de bois terminée par une pointe de fer, le manteau noir sur l'épaule, chaussés de grosses bottes, et toujours errant à travers les pâturages marécageux pour rassembler les buffles et les conduire d'un point à l'autre. On n'aurait pu faire le tour des pâturages en une seule journée. Quelle vie! quelle liberté! quelle autorité! Le prince venait rarement. L'homme d'affaires avait confiance en son chef de buffles. Girolamo était vraiment une sorte de petit seigneur gouvernant une tribu et paissant un troupeau de bêtes sauvages.

Il fallait le voir, de grand matin, sauter sur un cheval brun aux poils longs, à la tête courte, qui portait une selle à la manière arabe, relevée en avant et en arrière pour mieux tenir le cavalier. Il n'allait qu'au galop. Il donnait de l'éperon, et dans la brume fraîche qui s'élevait des terres humides, il partait pour retrouver ceux de ses hommes qui avaient passé la nuit avec le troupeau. Le vent sifflait dans sa barbe, et repliait le long de sa tête les bords de son large feutre. Des vanneaux, des courlis, toutes sortes d'oiseaux de marais, tapis dans les mottes de l'herbe, se levaient avec des cris et montaient en spirales. Girolamo passait.

De loin en loin, une clôture de perches barrait l'immense étendue d'herbes, et la coupait en pâturages distincts. Sans se tromper jamais, il poussait son cheval droit sur la barière, pointait sa lance en avant, heurtait la barre mobile du bout de sa pointe de fer, et traversait au galop, laissant la porte de bois retomber derrière lui.

Le troupeau était en avant, à deux, à trois, à cinq kilomètres, dans les fondrières pleines de roseaux, ou sur de rares mamelons semés de touffes de buis et d'arbustes. Girolamo connaissait par leurs noms les huit cents buffles confiés à sa garde. Chacune de ces lourdes bêtes, noires de pelage, aux yeux petits et méchants, aux cornes courtes recourbées en avant, le connaissait aussi. Il était le plus grand, le plus fort des hommes du domaine, et, quand il arrivait, le sous-chef, le vece, venait lui faire son rapport. Le troupeau, en masse compacte, broutait l'herbe, gardé par les chiens, les chiens-loups tout blancs, et par trois hommes à cheval, graves, presque aussi vigoureux que leur chef.

Oui, Girolamo avait des raisons d'aimer son métier.

Un jour, un de ses hommes vint lui dire :

« Chef, le buffle qui a nom Etna qui (fronde, le plus vieux de chez nous, a été battu par un jeune, et s'est retiré dans le maquis.

— Seul?

— Oui, nous le croyons caché au delà des pins, près de la mer. Que faut-il faire?

— Aller le chercher, répondit le chef en sautant à cheval. Et, s'il ne veut pas revenir au troupeau, l'abattre d'un coup de carabine. Viens derrière moi! »

Le chef savait que les buffles qui se séparent du troupeau et

vivent solitaires dans la campagne deviennent très vite des animaux dangereux qui attaquent sans provocation les chasseurs et les pavsans. Il était responsable de la police du domaine. Il remplissait donc un devoir de son état en recherchant VEtna qui gronde.

Au petit trot de son cheval, Girolamo gagna la forêt de pins géants derrière laquelle, chaque soir, le soleil se couchait, la traversa au pas, et arma sa carabine en entrant dans l'épais maquis de chênes verts, de genévriers, d'arbousiers et de ronces, qui couvrait au delà les dunes. Il chercha et trouva bientôt la trace des sabots du buffle. Tournant avec précaution les touffes rondes des arbustes, il s'était séparé de son compagnon lorsque, tout à coup derrière lui, les branches s'agitèrent et se brisèrent; il entendit le galop et le souffle court du taureau. Il voulut se retourner et appela :

<( A moi! »

Mais le cheval épouvanté se cabra; le buffle, lancé à fond de train dans le sentier, arrivait, tête basse. D'un coup de ses cornes puissantes, il renversa la monture et le cavalier, et poursuivit sa course.

Girolamo avait la cuisse déchirée et brisée. Il faillit mourir de sa blessure. Quand il sortit de l'hôpital, après deux mois, il constata qu'il ne pouvait plus monter à cheval. Sa blessure l'avait rendu boiteux. Girolamo dut quitter son troupeau de buffles, sa cabane, le domaine où il était né. Il vint à Rome.

C'était une retraite prématurée : il n'avait pas soixante ans; il aurait pu courir encore dix ans le marais, et il se sentait trop actif pour ne plus rien faire. D'ailleurs son métier ne l'avait point enrichi, et Girolamo avait à sa charge sa petite- fille, Lavinia, une enfant de douze ans, très brune, les yeux noirs

un peu farouches, la bouche grande sur des dents saines, et les cheveux crépelés, relevés en chignon pointu à la mode napolitaine.

Les premiers temps, le vieux minorente parut si découragé qu'il sembla à Làvinia qu'il allait en mourir de chagrin. Quel travail faire? à quoi se prendre? comment gagner de quoi remplacer les derniers écus d'argent gagnés avec les buflles, et qui s'en allaient un par un, pour payer le peu de pain et de macaroni aux tomates dont les deux exilés se nourrissaient? Us habitaient tous dans un quartier de la Rome ancienne, aux rues tournantes, populeuses, pleines d'ombre, où Lavinia n'avait pas tardé à faire la connaissance de quelques braves gens avisés et serviables, comme il s'en trouve beaucoup dans le menu peuple de là-bas. Conseillée par une marchande de légumes et de fruits qui demeurait au rez-de-chaussée de la même maison, dans la via del Corallo, elle avait dit un soir à son grand -père :

« Grand-père, vous avez de l'ennui?

— Oui, ma petite, j'en meurs.

— Vous errez dans les rues, cherchant à causer avec ceux de la campagne qui viennent faire leurs provisions. Gela ne vous rapporte pas autre chose que des regrets, puisque vous ne pouvez pas y retourner.

— Que veux-tu que je fasse, ma petite, à mon âge, dans celle ville?

— J'ai trouvé pour vous une charrette, avec un cheval et un bon soffietto. Le cheval n'est pas vieux, la charrette est presque neuve, le tout n'est pas très cher, et vous pourriez, comme d'autres, aller chercher et porter à Rome le vins des châteaux romains. »

Le bonhomme répondit, un peu émerveillé de l'idée de l'enfant :

« Ce serait toujours du grand air, en effet, et cela me rappellerait de loin le temps où j'étais minorente. Mais je serais longtemps hors du logis, des journées pleines : que deviendrais-tu?

— Ne vous inquiétez pas, dit Lavinia avec un sourire de fille entendue, qu'une objection comme celle-là ne prend pas au dépourvu, Yerbivandola d'en bas me donnera sa boutique à garder. J'aurai douze sous par jour, et la soupe à midi. »

Girolamo fut tellement séduit par la double proposition qu'il accepta l'une et l'autre. Huit jours après, il conduisait son cheval sur la route de Frascati, et Lavinia, installée au fond de l'espèce de niche obscure, aux murs tapissés de tomates, de melons, de raisins, de figues d'Inde, et tous les légumes poussés dans les jardins autour des aqueducs romains, attendait son premier client, les cheveux mieux peignés que de coutume, et son corset rouge bien lacé au-dessus du tablier vert.

Deux années passèrent; Girolamo s'était habitué à son nouveau métier. L'apprentissage avait été facile. Il s'agissait d'aller prendre un chargement de tonneaux de vin dans l'un des villages situés sur les collines autour de Rome, à Frascati, à Marino, à Valmontone, à Genzano, d'arriver de grand matin à la ville, et de distribuer les fûts d'une porte à l'autre, dans les débits de Rome, pour la clientèle du jour.

Girolamo aimait ces longues promenades qu'il faisait à demi sommeillant, tandis que son cheval se chargeait de retrouver tout seul et de suivre, en évitant les voitures, la route de Frascati à Rome; il aimait sa charrette, et son joli soffietto orné de vingt-

quatre sonnettes. Oh! le soffietto, voilà un meuble romain commode et pittoresque. Figurez-vous un pied d'arbre qui se divise en plusieurs branches formant l'éventail, ou mieux formant une main à demi fermée. Tendez là-dessus une toile blanche, peignez-la de dessins rouges, bleus, violets, à votre fantaisie, accrochez tout autour de la niche vingt-quatre sonnettes formant carillon, et mettez dedans, à l'abri du vent, à l'abri de la pluie et du soleil, le conducteur enveloppé dans sa mante noire, vous avez le soffietto, qui fut, dit -on, trouvé par Raphaël. Ce qui plaisait surtout à Girolamo, c'était d'entendre, à chaque mouvement du cheval, le carillon des vingt-quatre sonnettes; il les avait choisies avec soin, — le nombre de vingt- quatre était d'ailleurs consacré par la tradition séculaire, — afin qu'elles imitassent le bruit des cloches de son ancienne paroisse, dans la grande terre seigneuriale. Il y en avait de grosses, il y en avait de petites. Elles sonnaient comme pour un baptême, pas trop fort, bien ensemble, de sorte que, bien souvent, elles endormaient le vieux Girolamo dans le songe très ancien de son premier métier.

Il partait donc de Frascati de grand matin, à demi éveillé, s'assoupissant au bruit cadencé qu'elles faisaient, et s'éveillait à Rome devant un débit de vin, étonné parfois de ne point être, comme il croyait, au milieu de ses buffles, la lance à la main, pendant que, dans le lointain, le carillon de la petite église du domaine tintait l'angélus de l'aube. Il avait aussi, suivant l'usage, pendu au-dessous de la charrette un tonneau vide qui se balançait entre les roues, et où il recueillait, à l'occasion, le vin qui pouvait fuir d'un de ses tonneaux pleins endommagé par les cahots. En heurtant l'un ou l'autre côté de la charrette, le tonneau vide rendait un

son grave, qui s'harmonisait avec celui des sonnettes, et formait une belle basse.

Quand Girolamo rentrait dans sa maison de la via del Corallo, à l'heure où le soleil se couche tout rouge au-dessus du château Saint- Ange, il retrouvait Lavinia. Il avait un rire de bonne humeur dans sa barbe frisée. Il disait : « Petite, après le bonheur de conduire des buffles, il n'y a point de métier meilleur que le mien. » Il disait encore : « Vois-tu, Lavinia, s'il me manquait une seule de mes sonnettes, sans même l'avoir vu, je m'en apercevrais, parce qu'elles sont accordées et qu'elles chantent comme un chœur d'enfants. » Et Lavinia, contente, rappelait au grand-père qu'il avait toujours aimé la musique, et que, dans sa petite jeunesse, on l'avait vu faire danser les bouviers au son de la flûte.

Elle, de son côté, devenait une marchande fort bien achalandée. Les gens du quartier la trouvaient accorte, polie, prompte à servir, honnête dans les mesures qu'elle faisait.

Le grand-père et l'enfant étaient heureux; mais, d'habitude, on ne l'est guère longtemps. Un soir de printemps, comme les petites vendeuses de fleurs recommençaient à se promener au coin des rues, avec des bottes de jonquilles et de narcisses, Girolamo arriva irrité, sombre, son fouet à la main.

<( Lavinia, dit-il en entrant, c'est une infamie! »

La petite, à moitié endormie dans l'atmosphère lourde des feuillages coupés et des fruits mûrs, se leva étonnée :

« Qu'y a-t-il, grand-père?

— H y a que cette canaille de Tommaso...

— Qui est ce Tommaso?

— L'assesseur de police, parbleu! un homme qui veut notre ruine !

— Qu'a-t-il fait? »

Mais le vieux, sans répondre à la question, emporté par son chagrin, mit la main sur l'épaule de la petite et la secoua.

« Nous sommes tous perdus, je te dis, tous condamnés, le métier est fini! Ce n'est pas moi qui m'en irai désormais aux châteaux romains! Il nous a tous ruinés du coup!

— Mais, grand-père, il défend donc de porter le vin à Rome? »

Le vieux retira sa main, et, la passant sur son front que ses longs cheveux avaient à moitié couvert :

« C'est comme s'il le défendait, fit-il avec un sanglot. Il veut, figure-toi, interdire nos sonnettes. Plus de sonnettes, plus de charretier! Moi, je l'ai dit aux camarades : a A partir de demain, mène « qui voudra le vin à Rome, moi je n'y vais plus! » A-t-on jamais fait à la corporation, dis-moi, une injure pareille?

— Jamais!

— La musique de nos sonnettes, n'est-ce pas la joie du métier?

— Assurément.

— Sans elles, nos chevaux marcheront-ils?

— On peut en douter.

— Depuis des siècles, Lavinia, qu'elles étaient les compagnes des charretiers : c'est fini.

— Que ferez- vous alors? »

Il releva la tête, regarda la petite de l'air terrible qu'il avait quand il grondait ses bouviers, jadis.

« Ce que je ferai? J'irai trouver l'agent d'émigration. Il m'a parlé déjà. Il m'a parlé d'une place pour toi et pour moi dans le pays d'Amérique. Et nous partirons, mon enfant, nous partirons, aussi vrai que j'ai commandé huit cents buffles romains. »

Il quitta sur ce mot la boutique, laissant Lavinia tout en larmes.

C'est qu'elle le connaissait, elle savait qu'il était homme à faire comme il disait. Elle pleura longtemps, sans avoir d'idée. Elle se voyait déjà comme d'autres Italiens, qu'elle avait vus s'en allant à Naples, avec un petit ballot de vêtements sous le bras, s'embarquer sur un des grands navires qui emportent vers l'Amérique tant de misères, tant de douleurs inconnues. Puis, comme elle était brave, elle se ressaisit, et chercha le moyen de sauver son grand-père et de se sauver elle-même. Elle pensa d'abord aller trouver ce Tommaso, cet homme cruel, qui voulait empêcher les charretiers de vivre sur la terre italienne. L'Angélus du soir sonnait. Elle ferma la boutique, et rapidement, sa clef encore au bout des doigts, grimpa au premier étage, chez la propriétaire pour le compte de qui elle vendait.

« Ah! dona Matilda, dit- elle, vous savez le malheur? Plus de sonnettes, plus de charretiers 1 Ils veulent tous abandonner le travail.

— Ils ont bien raison, répliqua la marchande, qui tricotait devant sa fenêtre ouverte.

— Croyez- vous qu'en allant trouver l'assesseur de police?... » La grosse Romaine se prit à rire si fort que trois ou quatre

figures curieuses parurent aux fenêtres , de l'autre côté de la rue.

HISTOIRE DE VINGT-QUATRE SONNETTES \m

« Non, par exemple, ma belle, je ne crois pas. Avec tes quatorze ans, ton tablier vert, toi, chez l'assesseur de police! Tu ne seras pas même reçue. C'est un grand seigneur, un homme puissant. Son domestique ne te laissera pas entrer. »

Elle riait encore, quand Lavinia honteuse, continuant de monter l'escalier, arriva sous les combles. Avec son grand-père, Lavinia demeurait tout en haut, au dernier étage, après lequel il n'y avait plus que le ciel. Retirée là, seule, ne sachant pas quand le grandpère rentrerait, et si, quand il rentrerait, il ne faudrait pas partir avec lui, loin de Rome, loin de l'Italie, elle fut prise de peur. Par la fenêtre étroite et mal jointe qui ouvrait sur les toits voisins, puis sur le Tibre et sur un coin de campagne, elle regarda, comme si la vue des champs où elle avait été élevée avait dû lui donner une inspiration. La nuit descendait rapidement. Où était le grand- père? Le bruit des voitures, le murmure des voix s'apaisaient par degrés; ce qui passe dans l'air se voyait et s'entendait mieux, et Lavinia, tout à coup, n'ayant point encore de projets, lasse d'avoir cherché sans trouver, vit un vol de vanneaux qui venaient du couchant. Ils rasaient presque les maisons. Ils traversèrent devant la fenêtre, comme des flèches, secouant leurs plumes noires et blanches, avec des cris très doux, pour ne point se perdre les uns les autres. Elle les compta : ils étaient douze. Comme elle était superstitieuse, — toutes les petites Romaines le sont un peu, — il lui vint à l'esprit que c'était un présage. Cela la fit souvenir aussi d'un ami qu'elle avait eu, dans le grand domaine près de la mer, un garçon un pefu moins âgé qu'elle, Guido le Crépu, qui l'emmenait à travers les prés quand le printemps était venu, pour cueillir les tulipes sauvages et déni-

13 — si. i-ii.ui. ii. .

cher les œufs de vanneaux. Ah! s'il avait été là, il eût trouvé, bien sûr, quelque moyen de tirer son amie du malheur qui la menaçait; mais, lui aussi, il avait dû quitter son métier; il était berger depuis deux ans déjà dans un coin de la campagne, du côté de Prima Porta, elle ne savait où.

Le père rentra assez tard dans la nuit. Il avait passé la soirée à causer vainement, à s'emporter en paroles avec plusieurs charretiers de ses amis. Il était de plus méchante humeur encore que l'après-midi.

« Les autres feront ce qu'ils voudront, dit-il, moi je partirai. »

Et, sans s'expliquer, sans même embrasser Lavinia, comme il faisait tous les soirs, il se retira dans l'espèce de placard obscur où il dormait, laissant la chambrette et le lit à pommes de cuivre à sa petite-fille.

Celle-ci ne dormit pas. A force de songer, elle vit bien qu'abandonnée comme elle l'était, et seule dans cette grande Rome, elle ne réussirait à rien;' qu'il lui fallait à tout prix aller trouver son ami Guido. Bien avant l'aube, avant que le grand-père fût lui-même éveillé, elle se leva, écrivit sur une manchette de papier, destinée à recouvrir le pied d'un bouquet :

(( Grand-père, ne vous inquiétez pas, je serai de retour ce soir; je vais travailler pour qu'on rende les vingt- quatre sonnettes à votre sollietto. »

Et, jetant sur sa tête un châle de laine jaune, à cause de la brume matinale, elle sortit.

Dans les rues de Rome, il n'y avait guère de monde à pareille heure. Elle suivit, inquiète, et cherchant à percer l'obscurité des angles, des portes, des mille détours des murs, le système de ruelles étroites qui enveloppaient la maison, retrouva un peu de calme en passant sur la place Navone, tourna encore quelque temps dans le dédale de la vieille Rome, et ne reprit tout à fait assurance qu'en apercevant la haute colonne de bronze de la place Colonna. Elle se trouvait là au milieu du Corso, elle n'avait plus qu'à suivre le long boulevard pour arriver à la porte du Peuple, par où elle devait gagner la campagne. Elle se rappelait que son ami Guido était berger dans une ferme dont elle ignorait le nom, mais qui se trouvait au delà de cette porte du Peuple, et appartenait au comte Nani. « Avec cela, se disait-elle, je saurai bien le découvrir. » Et elle allait, plus contente maintenant que la voie était large, et qu'on voyait devant soi, très loin.

A mesure qu'elle s'avançait vers la banlieue, la vie commençait à se manifester autour d'elle. Ce sont les faubourgs et les maisons avancées qui ouvrent les premiers leurs fenêtres. Quelques hommes, qu'elle croisa au delà de la Porte du Peuple, la reconnaissant pour Romaine, lui adressèrent la parole en patois, et lui dirent :

<( Où vas-tu, gentille, si matin? comme tu cours! »

Klle, prudente, répondit :

« A une affaire.

— La Madone te protège! » dit le plus vieux, qui avait une veste de peau de bouc.

Ils continuèrent leur chemin, conduisant devant eux une bande

de porcs noirs. Les maisons s'espacèrent; la campagne apparut bordée au loin par une ligne de collines violettes, au-dessus desquelles le soleil se levait, rouge encore dans la brume. Lavinia contemplait avidement ces étendues désertes, semées de ruines, ravinées çà et là par le passage des ruisseaux, ces rares bouquets d'arbres, ces buttes inattendues qui se dressent d'espace en espace sur le sol ravagé, et qui rappelaient à l'enfant toutes les visions habituelles de ses premières années.

La route s'en allait faisant de longues courbes, sans que Le paysage se modifiât et sans que l'enfant trouvât une créature vivante qui pût lui indiquer la ferme. Lavinia, qui n'était jamais venue de ce côté, commençait à s'inquiéter et à se fatiguer. Le soleil avait chassé les brumes et luisait, déjà chaud, lorsqu'elle vit un cavalier, qu'elle reconnut pour un gardeur de juments, et qui arrivait audevant d'elle. Quand il fut sur le point de la dépasser :

<c Pourriez-vous me dire, fit-elle, où est Guido le Crépu, un berger qui doit travailler dans le domaine du comte Nani, proche d'ici?

— Vous seriez bien aimable vous-même de me l'apprendre, dit l'homme rudement, sans s'arrêter, car je le cherche!

" — Pourquoi faire?

— Pour le punir.

— Qu'a-t-il fait, le pauvre? Indiquez-moi au moins la ferme, que je sache... »

L'homme se contenta de lever par-dessus son épaule le bâton de houx qu'il portait à la main, et d'indiquer par là même que le domaine était situé un peu en avant, et à gauche.

Lavinia, quand elle eut fait quelques centaines de mètres encore,

aperçut un vieux logis seigneurial couvert en tuiles, précédé d'un bosquet de citronniers et flanqué de nombreux bâtiments d'exploitation indiquant un domaine considérable. Elle savait bien que son ami Guido ne logeait point sous les tuiles de la ferme, et, continuant encore son chemin, elle chercha la cabane des bergers. Il lui fallut couper à angle droit à travers les prés, monter sur la prochaine colline qui abritait la ferme contre les vents du sudouest, et elle découvrit alors, sur une des vagues immobiles de Li plaine d'herbe, à un kilomètre peut-être, le campement de la bergerie.

L'enfant hâta le pas, trempant le bas de sa jupe et de son tablier vert dans l'herbe que ne coupait aucun sentier. Elle distingua bientôt la cabane ronde faite en branches d'arbustes épineux et de bruyères, le toit pointu que surmontait une croix avec les attributs de la Passion : la lance, l'échelle et même un petit coq de bois, témoignages de la foi de ces humbles gens qui vivaient neuf mois de l'année sous ce couvert. Ces bergers, dans toute la campagne romaine, en effet, sont nomades; ils émigrent avec leurs troupeaux dès qu'arrive la fin de juin, et vont passer dans les montagnes de la Sabine, dont presque tous sont originaires, les trois mois pendant lesquels l'air de la plaine est mortel.

La cabane avait ses deux portes l'une en face de l'autre, comme c'est la coutume, et toutes les deux étaient ouvertes. Lavinia, ayant gravi le monticule et tourné les barricades de pieux entre lesquelles, le soir, on parquait les brebis, pénétra dans l'énorme hutte. Un foyer primitif, simple trou creusé dans la terre et rempli de bois, en occupait le centre. A droite, se trouvaient les cuves pleines de lait, les planches sur lesquelles séchaient les

fromages de la veille, et à gauche, sur deux rangs, disposées le long des parois comme des cabines de navire, les vingt-cinq couchettes des bergers. Aucun de ceux-ci ne se trouvait à la maison; l'enfant ne rencontra qu'une vieille femme qui venait du village pour garder la cabane.

(c Je cherche Guido, » dit-elle doucement.

L'autre, la voyant lasse et les pieds trempés par la rosée, la fit asseoir à côté du foyer, sur un de ces escabeaux dans le bois desquels, pendant les soirs d'hiver, les bergers sculptent une foule de dessins presque toujours religieux : des ostensoirs, des calices, des colombes, une arche de Noé, avec des branches de laurier en guise d'encadrement.

« Si vous cherchez Guido, ma petite, vous êtes comme nous. Trois de nos hommes sont partis dès hier à sa recherche, et ne l'ont pas encore rencontré.

— Que s'est-il donc passé? dit Lavinia, qui devint toute blanche.

— Des choses! des choses! dit la Romaine. Le Guido n'avait point été méchant jusqu'à présent.

— Quoi encore? » demanda Lavinia.

La vieille refusa de s'expliquer, et dit, en se dirigeant vers une pile de gros pains disposés sur la planche, à côté des fromages :

« Il faut prendre un peu de nourriture, ma petite, et ensuite je vous indiquerai où est le vergaro. La conduite des bergers ne regarde que lui et le seigneur ministre du domaine. »

A quoi bon courir après le chef des bergers? Lavinia, quand elle eut mangé quelques bouchées de pain, se laissa montrer la

direction par où les pâtres, avaient emmené le matin le troupeau de brebis, fit semblant de suivre un peu de temps l'espèce de sentier que formait l'herbe piétinée par les bêtes ; mais elle tourna promptement à droite, traversa la route, et triste, ayant au cœur un grand sentiment d'abandon, se dirigea vers le Tibre, qui se tordait, tout boueux et luisant par endroits, entre de nouvelles prairies, çà et là interrompues par des sillons de blé. De projet, elle n'en avait point; elle avait seulement vu la femme, au moment où elle quittait la cabane, désigner la rive du Tibre comme le lieu où le petit Guido avait, la veille encore, mené paître son troupeau.

Il était midi. Pas un être vivant n'animait l'immense solitude de la campagne, sur qui tombait le soleil chaud d'avril. Sous les pieds de l'enfant, des marguerites, qui sont toutes roses en dessous, se levaient par grandes touffes, et d'autres fleurs jaunes, et une infinité de myosotis bleus et de menthes. Quelques brins d'osier, encore tachés de boue, montraient que les crues d'hiver noyaient le sol où Lavinia marchait.

Une grande envie de pleurer lui était venue, et, par désœuvrement, par besoin d'appeler à son aide et de dire le nom de celui en qui elle avait un instant espéré, elle se mit à crier : « Guido ! Guido ! »

Tout le long du Tibre, pendant plus d'une d'une demi-heure de chemin, elle répéta ce nom comme un sanglot. Un seul petit épervier, planant très haut dans le bleu du ciel, parut l'avoir entendu, et s'enfuit. Et, comme elle arrivait à un endroit de la rive où le fleuve avait creusé une espèce d'étang, demeuré à sec depuis la fin de l'hiver et tout encombré de roseaux et de saules,

elle cria une dernière fois : « Guido! Guido! » de toute sa force, sans compter qu'on lui répondrait. Son cri disait seulement toute son angoisse d'être seule, toute la désolation qu'elle rencontrait en elle-même et jusque dans ce paysage morne où elle errait depuis l'aube. Un commencement de vertige s'emparait de la pauvre enfant.

Assez loin, une voix répondit; une voix, non, c'était un son de flûte, que Laviana reconnut pour une flûte de pasteur. Elle avait jeté deux notes, mais Lavinia ne s'y était pas trompée. L'enfant leva la tête, et, devant elle, sur une légère ondulation de la prairie, couverte en cet endroit de broussailles, elle vit se dresser jusqu'à mi-corps son ami Guido, qui lui fit signe d'approcher, et se cacha aussitôt dans le fourré. En une minute elle fut rendue près de lui. Elle le reconnaissait à peine, tant il avait grandi, et tant il était pâle.

ce Qu'est-ce que tu as, Guido? lui demanda-t-elle.

— Oh! une si vilaine affaire que je vais être chassé, bien sûr, du domaine, et que maintenant je ne pourrai plus être berger de ma vie!

— Qu'as-tu fait? »

Il leva encore une fois par-dessus les buissons sa tête brune, frisée, qu'animaient deux yeux bruns piqués de points d'or, et regarda dans la plaine, avec un sentiment si évident d'inquiétude, que Lavinia lui prit les mains et dit :

« Mon pauvre Guido, je suis venue bien à propos! Tu as faim, tu as soif, tes vêtements sont tout mouillés. Tiens, j'ai encore un peu de pain que j'avais emporté pour moi, prends -le, je n'ai pas faim. »

Il prit la tranche de pain qu'elle lui tendait, et se mit à y mordre avidement sans cesser d'observer la plaine qui se déroulait à l'infini devant eux.

« Je ne vois personne. Ah! Lavinia, quelle nuit j'ai passée! Figure-toi, hier, je gardais ici mes trois cents brebis, car on me confiait une partie du troupeau depuis un mois, et des anciens disaient que je deviendrais un bon berger. Mais , hier, une idée m'est venue, si sotte en vérité que je ne sais comment je l'ai eue. J'ai pris un de mes agneaux, Lavinia, et, avec un jonc, je lui ai attaché mon chapeau sur la tête... »

La jeune fille se mit à sourire.

« Oh! ne ris pas, Lavinia! J'ai été trop puni. La petite bête s'est mise à courir pour rejoindre sa mère; mes brebis ont eu peur en voyant cet animal ainsi affublé, elles sont parties au galop, elles ont fait trois fois le tour des palissades, et elles allaient toutes se jeter dans le Tibre, par peur de l'agneau qui les suivait, lorsque le vergaro est arrivé à cheval, qui leur a coupé la route et a empêché le malheur. Mais trois d'entre elles se sont tout de même noyées, Lavinia, et quand j'ai vu cela, quand j'ai vu surtout la colère du vergaro qui arrivait bride abattue, j'ai eu peur. Je me suis sauvé. Il a emmené le troupeau : moi, je suis resté toute la nuit dans les roseaux de la berge, je ne suis monté ici que depuis une heure, ayant froid, ayant faim, je ne sais plus que devenir. »

Lavinia s'était assise derrière la touffe de genévrier et de buis, à côté de Guido. Elle lui raconta sa propre histoire, et les deux enfants se sentirent consolés d'avoir échangé le secret de leurs malheurs. Quand ils furent au courant des tristesses l'un de

l'autre, ils cherchèrent une solution, non plus chacun pour soi, mais pour l'ami qu'on retrouvait.

« Ecoute, Lavinia, dit Guido, je crois que tu as raison. Il n'y a qu'un moyen d'arranger nos affaires à tous deux. Je n'aurais point osé aller chez mon maître le comte Nani. Lui seul peut me sauver, car, si les bergers me prennent, ils me battront et me tueront peut-être, pensant lui plaire. Il peut aussi arranger l'affaire des porteurs de vin de Rome, puisqu'il est un grand personnage, et un des conseillers de la ville. Avec toi pour compagne, je n'aurai plus peur de parler à Son Excellence. Viens, petite, et si tu es trop lasse en route, moi je te porterai, et si quelqu'un te regarde de travers, je l'attaquerai avec mon bâton. »

Lavinia trouva qu'il avait bonne mine, et un air, déjà, de Romain de Rome.

Ils reprirent ensemble le chemin de la ville, après avoir fait un détour pour éviter le voisinage de la ferme, et, sur l'interminable chemin tordu dans la campagne, ils s'avancèrent, causant de leur passé, de souvenirs communs qu'ils avaient, et ressaisis de temps à autre d'un frisson de peur, quand ils songeaient à cette entrevue avec le propriétaire du domaine, le comte Nani, qui était l'un des conseillers de la municipalité romaine les plus influents. Leur sort dépendait de lui : comme propriétaire, il pouvait renvoyer Guido ou lui pardonner; comme élu de la ville de Rome, il avait le droit de défendre la cause des vingt- quatre sonnettes auprès de l'assesseur Tommaso, et le moyen, par là, d'empêcher l'émigration du vieux père de Lavinia.

Celle-ci, bien que lasse de sa longue course du matin, se sentait plus heureuse et plus légère depuis qu'elle avait retrouvé son

ami Guido ; elle ne craignait plus les fâcheuses rencontres maintenant qu'elle avait près d'elle ce jeune garçon, d'une tête plus grand qu'elle, et si bien pris dans son costume de grosse laine rousse. Devant eux, lentement, les monuments de la Ville éternelle montaient dans le ciel clair; le soleil penché faisait étinceler la moitié du dôme de Saint- Pierre, les tours de la Trinitédes- Monts, des pans de ruines, des sommets de coupoles, tandis que les maisons plus basses, entrées déjà dans l'ombre, avaient l'air de vagues bleues heurtant ces écueils blancs.

Le comte Nani, qui était propriétaire de la tenuta et de la bergerie, habitait une des rues de la nouvelle Rome, dans le quartier de la Gare. Son palais, comme presque tous ceux qui ont été construits dans ces dernières années, était un large bloc d'architecture, aux corniches avançantes, à la façade sobrement décorée et teintée de jaune pâle.

« C'est toi qui vas parler, Guido, » dit Livinia dont le cœur battait.

Guido s'avança jusqu'au milieu de la cour intérieure, tout entourée d'arcades et pavée de mosaïques. Le concierge, qui se promenait, ayant sur le dos la livrée magnifique des après-midi, prit un air de souveraine importance en voyant venir à lui ce berger. Il répondit que le comte était sorti, et qu'il était impossible de savoir quand il rentrerait.

Guido ne se troubla pas, et déclara qu'il avait un message important à confier à ses maîtres; que, si le comte n'était pas là, il pourrait aussi bien parler à la comtesse Nani ou aux contessine (un joli diminutif qui sert à désigner les jeunes filles dont le père porte le titre de comte). L'homme interrompit en maugréant sa

promenade, ouvrit une porte à gauche du vestibule, fit quelques pas, et les deux enfants entendirent une voix fraîche qui disait :

a Mais certainement, Joachim, il faut les faire entrer. »

Ils se mirent à trembler tous deux cette fois, le pauvre Guido et Lavinia, en pénétrant, sur un geste de Joachim, dans un salon comme ils n'en avaient jamais vu ni l'un ni l'autre. Les murs étaient tendus d'étoffes anciennes, les tables et les bahuts couverts de statuettes et de bibelots; de grandes aquarelles reposaient sur des chevalets artistement orientés, et un bouquet de glaïeuls, rouges et jaunes, pointait au-dessus du piano vers le plafond, qu'un peintre avait transformé en un ciel d'un bleu léger, où couraient des nuages blancs et de tout petits papillons de printemps.

Mais ce qui les intimida plus que tout le reste, ce fut de se trouver en présence des contessine, l'une blonde et l'autre très brune, presque du même âge, toutes deux grandes, vêtues de robes claires, et qui se tenaient l'une debout, l'autre assise devant le piano ouvert, regardant Guido et Lavinia avec le même sourire d'enfants heureuses, curieuses et amusées.

« Qui êtes- vous? demanda la jeune fille brune qui était assise devant le piano.

— Berger dans la niiixseina de Son Excellence, répondit simplement Guido.

— Et vous? reprit-elle en s'adressant à Lavinia.

— Marchande de légumes, crbivcndola, répondit-elle.

— La sœur de celui-ci?

— Non, mademoiselle, son amie seulement. Je demeure à Rome.

— Et que voulez- vous? »

Il se trouva que, contrairement à leur convention, ce fut Lavinia qui se sentit la plus brave devant ces deux jeunes filles, et qui répondit :

« Mademoiselle, nous sommes tous deux malheureux, lui, parce qu'il a peur d'être grondé par le vergaro; moi, parce que mon grand-père veut émigrer et s'en aller dans les Amériques. Ce sont deux histoires tristes que nous venions conter à Son Excellence... peut-être qu'elle nous aurait aidés.

— Nous pourrions rapporter la chose à mon père, » dit la brune en regardant sa sœur.

Elles demeurèrent un instant l'une vis-à-vis de l'autre, s'interrogeant avec les yeux, et n'ayant plus le courage de sourire, à cause de l'émotion qui les avait prises, au seul mot de chagrin.

« Voyons, dit la contessina brune en se levant, puisqu'il y a deux histoires, Laura, nous pourrions écouter chacune la nôtre. Moi, je choisis l'erbivendola pour cliente.

— Et moi le berger, » dit la blonde.

Elles s'en allèrent chacune à l'extrémité du salon, prirent un fauteuil, firent asseoir près d'elles, l'une Guido et l'autre Lavinia, et deux confidences commencèrent à la fois, aux deux extrémités du salon, deux confidences à voix basse, qui faisaient devenir grave, par degrés, le visage des deux contessine.

« Oh! je vous prie, disait Guido, faites qu'on oublie les trois brebis mortes par ma faute! Que je puisse rentrer parmi les bergers! Sans cela, que deviendrai-je?

— Si vous ne me secourez pas, disait Lavinia, si vous ne trouvez pas un moyen de faire rendre leurs vingt-quatre sonnettes aux charretiers des châteaux romains, mon grand -père émigrera,

et je ne serai plus qu'une abandonnée, à moins de m'expatrier, moi aussi. »

A la fin, les plus émus n'étaient plus Guido et Lavinia, mais les deux jeunes filles qui avaient entendu leurs secrets, et, tout de suite frémissantes au contact d'une douleur, se sentaient impuissantes à consoler ces enfants en larmes.

(( Je parlerai à mon père, disait la blonde à Guido.

— Je crois qu'il y a séance de junte municipale après-demain, disait la brune à Lavinia; mais mon père voudra-t-il, pour des clochettes... Cependant, je comprends bien votre peine, allez, je ferai de mon mieux : ne pleurez pas. »

Elle pleurait elle-même en disant cela.

Les deux sœurs regardèrent s'éloigner le jeune berger et l'erbivendola, d'abord par la porte du salon, puis derrière les vitres de la fenêtre, et, toute la soirée, le piano resta muet.

Il était tard et le soleil était couché, quand Lavinia sortit du palais du comte Nani. L'air froid, qui s'élève chaque soir de la plaine qui entoure Rome, s'était répandu dans la ville. Les passants, moins nombreux, se hâtaient d'arriver chez eux. Lavinia aussi se hâtait, Guido lui-même avait peine à la suivre; elle n'avait pas peur du mal mystérieux qu'apporte souvent avec elle cette bise glacée des prairies romaines, mais elle se demandait ce qu'était devenu, en son absence, le vieux Girolamo.

Quand ils passèrent tous deux devant la maison où chaque jour Lavinia vendait les légumes et les fruits :

(( Eli! petite, dit la marchande, te voilà de retour? Tu cherches ton père, n'est-ce pas?

— Oui, dit Lavinia, où est-il?

— Il s'en passe de belles, va!

— Qui encore?

— Pourquoi n'es-tu pas restée? tu aurais pu empêcher bien des choses. »

La vieille femme sortit à moitié de la boutique, et, avec le geste large que trouvent dans le Midi les femmes, aussi bien que les hommes pour accompagner leurs paroles :

« Figure-toi, continua-t-elle, que tous les charretiers se sont mis en grève. Comme ton grand-père est, par l'âge, le plus ancien de tous, ils sont venus le chercher. Ils se sont promenés une partie de la matinée en chantant et en criant dans les rues : ils ont ameuté le peuple à Y Ave Maria de midi, devant la maison de l'assesseur de police, et, à présent, si j'ai bien compris, ils tiennent une réunion au cabaret du Petit- Bacchus, près de Saint- Jean de Latran. Ton père était parmi les plus excités, et je sais que les carabiniers et la police ont l'œil sur lui. Crois- moi, petite, les paroles sont dangereuses aujourd'hui : cours le trouver et ramène -le! »

Sans même s'arrêter, Lavinia et son compagnon reprirent leur course vers la haute ville. C'était bien loin, Saint- Jean de Latran! Il fallait traverser Rome presque entière. Ils étaient si inquiets tous les deux, qu'ils ne se parlaient point, et ce fut seulement quand ils virent se dresser la masse imposante de la basilique, borne superbe posée à la frontière de la campagne romaine, qu'ils se demandèrent où était le lieu de réunion et où on les avait, en somme, envoyés.

Plusieurs de ceux qu'ils interrogèrent ne savaient pas. Un gamin, un de ceux'qui s'appellent à Rome des monelli, répondit :

] ( — Stéphanetle.

u C'est pour les charretiers? Ils faisaient assez de tapage, suivez -moi! »

Ils suivirent l'enfant, firent le tour de plusieurs îlots d'énormes maisons habitées par des ouvriers, et aux fenêtres desquelles, tout le long de six étages, pendaient des haillons que le vent balançait dans le soleil. Puis, pénétrant à la suite de leur guide dans le couloir d'une vieille maison emprisonnée au milieu de ces édifices récents, ils arrivèrent à la porte d'une grande salle, éclairée par des lampes à pétrole posées sur l'appui des fenêtres, et où une foule bruyante acclamait un orateur debout au fond.

L'orateur, c'était Girolamo.

Lavinia, que la longueur de la course avait rendue toute rose, devint pâle en reconnaissant son grand-père, et en écoutant les menaces qu'il proférait. Elle savait bien, depuis longtemps, que le vieillard se laissait aller un peu à la boisson, et qu'il perdait vite la mesure des mots. Mais jamais elle ne l'avait vu aussi violent. Les yeux étincelants, les poings tendus, sa barbe blanche de patriarche secouée à chaque parole comme par un souffle de colère, il s'écriait :

<c Camarades, vous vous vengerez, vous ne laisserez pas faire cette injure à votre corporation par un homme qui ne sait pas qu'il s'attaque à de vrais Romains, à des Homani di Homaf

— Rravo! bravo! criait la foule.

— Déjà, continuait l'orateur, vous avez manifesté ce . matin devant les fenêtres de cet intrigant; il a entendu gronder la colère du peuple, mais ce n'est qu'un avertissement. Vous avez des camarades parmi les ouvriers de Rome. Moi, vieux gardeur de buflles, j'ai conservé des amis dans la campagne romaine; je

leur fais signe, ils accourent avec leurs bonnes piques ferrées. Je ne m'appelle plus le minorente Girolaino, si vous n'avez pas un millier d'hommes résolus pour réclamer vos droits auprès du syndic de Rome et, s'il le faut, de la Chambre elle-même. »

Un tonnerre d'applaudissements couvrait les paroles de l'orateur improvisé, lorsque Lavinia vit se lever la moitié de la salle.

« Ne l'arrêtez pas! criait -on. A bas la police! à bas les carabiniers! »

Vaguement, elle aperçut des hommes en uniforme qui envahissaient l'estrade et que les ouvriers des premiers rangs essayaient de bousculer; puis une poussée se produisit, et la rejeta dans un des angles de la salle. Le bruit d'une lutte à coups de chaises, des sabres frappant les boiseries pour effrayer les assistants ameutés, domina les huées; plusieurs lampes furent éteintes. En quelques minutes, une partie des manifestants eut gagné la porte, et Lavinia vit alors passer, entre deux carabiniers qui lui serraient le bras et le poussaient en avant, le vieux Girolamo, blême de colère, essayant de s'échapper et criant :

« Au secours, les camarades, ne me laissez pas emmener! »

Mais personne n'osait engager une lutte avec la force publique, à présent maîtresse de la salle. Le vieux criait toujours. Alors, avant qu'elle eût pu s'y opposer, Guido, pauvre paysan qui ne savait rien de ce qui était permis ou défendu dans une ville, se jeta sur les carabiniers, les frappant à coups de poing et disant :

« Laissez-le aller, je le connais, c'est un honnête homme, je vous le dis, c'est le grand-père de Lavinia! »

Mais lui-même fut empoigné; ses mains, en un instant, furent liées derrière son dos, et Lavinia vit I disparaître, au milieu des

jurons, dans un nuage de poussière qu'éclairait la lueur des dernières lampes, le grand-père, qui se taisait à présent pour regarder ce défenseur inconnu, et Guido qui, au contraire, cherchait vainement appui, et criait :

« Mais vous êtes donc des lâches! Ils m'emmènent, vous le voyez, ils m'emmènent! Défendez-nous donc! Oh! les lâches! »

Le lendemain, Lavinia fut obligée de servir les pratiques, dans la boutique de la fruitière, toute la matinée. Elle ne vivait pas. A chaque instant, elle entendait raconter des choses qui la faisaient frémir. On rapportait que Guido et le vieux Girolamo avaient été mis en prison dans deux cellules, et qu'ils étaient maintenant au secret.

« Leur affaire, disaient d'autres, va s'aggraver, car les charretiers sont bien décidés à tirer vengeance de la police et de l'assesseur; ils envoient des émissaires dans toute la campagne, et d'autres dans les chantiers de Rome, afin de réunir, autour du prochain conseil de la municipalité, une véritable émeute. »

Les journaux relataient les événements de la veille, et plusieurs commères du voisinage étaient venues lire à la pauvre fille le récit de la réunion publique et de l'arrestation des deux hommes. Ils donnaient tort à Girolamo et tort au pauvre et généreux Guido. Tous étaient d'accord, le Popolo Romano, la Riforma et vingt autres.

« Mon grand-père et mon ami sont perdus, se dit Lavinia. Les tribunaux les condamneront, je ne les reverrai plus. »

Et il lui venait des pensées de haine, qu'elle repoussait difficile-

-2i i HISTOIRE DE VINGT-QUATRE SONNETTES

ment, contre ce magistrat qui avait interdit aux charretiers romains l'usage de leurs sonnettes aimées.

(c Pourquoi ne laisse-t-il pas vivre les pauvres, disait-elle, lui qui est riche? »

Dès qu'elle fut libre, à midi, elle sortit de la boutique, en s'enveloppant la tête d'une mantille noire, pour être moins remarquée, car elle avait observé que le blond doré de ses cheveux faisait se retourner les passants.

Elle avait besoin d'une consolation et d'un secours plus puissants que ceux que les hommes pouvaient lui donner : elle allait les demander à Dieu. Et, rapidement, elle descendit vers le pont Saint- Ange, traversa le Tibre, s'engagea dans le Borgo Vecchio et traversa la place Saint- Pierre , au milieu de laquelle tombait, fouettée par le vent, la gerbe de gouttelettes de l'énorme jet d'eau. Elle entra dans l'église célèbre, si riche de souvenirs, et de marbre, et d'or. Elle alla, en pieuse Romaine, baiser le pied de bronze à demi usé du saint Pierre qui garde la porte, puis elle se prosterna sur les dalles, humblement, n'ayant point de paroles, ne demandant rien, montrant seulement, à Celui qui voit tout, sa douleur et son isolement. Mais elle ne se sentait pas consolée. Son cœur malade ne reprit pas courage.

Elle reparut bientôt, toute petite sur les marches de l'immense monument, regardant devant elle le double demi-cercle de la colonnade et le pauvre faubourg du Transtevère, plus loin, où s'ouvraient deux rues sombres.

Une pensée alors lui vint. Certes, elle était un peu enfantine cette pensée de Lavinia, et cependant, qui sait si de pareilles inspirations, toutes naïves, n'ont pas justement le don d'émouvoir le

Ciel? A travers le faubourg populeux, noir, irrégulier, que traversent à peine les étrangers, elle, adoptée par Rome et connaissant les moindres détours, elle gagna la petite place silencieuse, pleine d'herbe par endroits, où s'ouvrait un portique, puis une cour, puis une très vieille église, humble, et perdue dans ce fond de la vieille Rome. C'était la basilique de Sainte- Cécile. Dans sa candeur, Lavinia s'était dit qu'une Romaine comme la fille des Cecilii, une femme jeune comme la martyre des premiers âges, ne pourrait pas refuser la prière d'une enfant comme elle. Elle pénétra dans la nef, puis dans les chambres de l'ancien hôtel patricien conservées et consacrées au culte, où Cécile avait vécu et où elle était morte. Lavinia se laissa tomber à genoux sur le pavé de l'antique salle de bains, où la martyre fut d'abord exposée, et, se sentant seule, elle dit à demi- voix :

(( Cécile, qui étiez une enfant de Rome, ayez pitié de Lavinia! Rien sûr, lorsque vous viviez, il y avait déjà des charretiers qui vous apportaient votre vin, et qui aimaient la chanson de leurs vingt-quatre sonnettes, comme ceux d'aujourd'hui; il y avait aussi des bergers qui gardaient vos troupeaux. Aujourd'hui, mon grandpère qui va dans les châteaux romains, et mon ami Guido qui est berger dans la campagne, sont tous deux en prison. Sauvez-les, vous qui avez toujours eu pitié des pauvres, ô Cécile, Romaine de Rome! )>

Elle se releva, et s'en fut vers la rue del Corallo, où était sa boutique de fruitière. Elle n'avait pas d'espérance. Mais elle avait mieux. Elle se sentait plus vaillante contre le malheur. Tout de suite elle eut besoin de ce courage, hélas! car, en rentrant, elle trouva un billet de la contessina brune qui disait :

« Pauvre petite amie, je n'ai pas de bonnes nouvelles. Votre Guido aurait pu rentrer parmi nos bergers, malgré sa faute, qui était assez grave. Mais sa conduite, hier soir, son arrestation, ne permettront plus à mon père de l'employer. Nous avons vainement supplié et pleuré, je vous assure, ma saîur et moi. La question des soffietti et de leurs sonnailles s'aggrave aussi du tumulte qu'elle cause. C'est demain la séance du conseil. Le comte Nani pourra-t-il arranger les choses? Il a promis de s'y employer. Hélas! pauvre petite amie, que je vous plains, ne sachant ce qui arrivera et voyant tant de malheurs possibles! »

Lavinia, qui n'avait pu dormir de toute la nuit, se retrouva, le lendemain matin, lasse et confuse d'avoir tant pleuré; elle essaya de se tenir, autant que les clients le lui permettaient, tout au fond de l'étroite boutique, afin de reposer ses yeux et de cacher son visage. Mais les fortes ménagères romaines, avec leurs corsets verts ou bleus, habituées de la maison, défilaient une à une, et, quand elles avaient acheté le plat d'oignons ou de carottes nouvelles, les herbes pour faire la minestra de midi, voyant l'enfant toute honteuse et pressée de vendre, pour fermer boutique et courir aux nouvelles, disaient :

« Voyons, il ne faut pas perdre courage, Lavinia, les choses s'arrangeront.

— Ce n'est pas le courage, allez, qui me manque, disait Lavinia ; le courage, il m'est revenu. Mais que faire? »

Et son regard, où passait un éclair de hardiesse, disait bien, en effet, qu'elle pleurait plutôt de se sentir impuissante, et de n'avoir point une idée pour secourir son père et son ami Guido.

Les femmes non plus n'en avaient pas. Elles s'en allaient, n'ayant donné à la petite qu'elles aimaient qu'un sourire de pitié et une bonne parole vaine.

Enfin l'une d'elles, une vieille qui parlait peu, toute ridée, et qui avait été, racontait-on, la femme d'un bandit de la campagne, au temps où le brigandage, — ce temps -là n'est pas vieux et pourrait se placer il y a une dizaine d'années, — florissait du côté de Viterbe, ayant acheté un paquet de petits oignons nouveaux, resta quelques minutes à les retourner entre ses mains, tandis que Lavinia regagnait un point obscur de l'appartement.

« Petite! » dit-elle.

Lavinia, à moitié cachée derrière les mannequins de légumes, leva sa tête blonde et dit :

(( Vous voulez autre chose, donna Catarina?

— Ecoute, reprit la femme; je crois que la police, dans ces choses-là, est toute-puissante. Ce soir, à Y Ave Maria, sur la place d'Espagne, au pied du grand escalier de la Trinità dei Monti, tu sais peut-être que les hommes doivent faire une autre manifestation?

— Non.

— Moi, je le sais. Et crois-moi, plus ils en feront, et plus les prisonniers auront de chances d'être sévèrement condamnés. Tous les journaux s'occupent de l'affaire, et c'est mauvais, petite, quand une chose fait tant de bruit.

— Eh bien? dit Lavinia.

— Eh bien! si j'avais ton âge, si j'étais une belle fille comme toi et, comme toi, intéressée au sort des deux hommes, j'irais trouver la police aujourd'hui. Je l'avertirais de ce que je veux faire, et, ce soir, à l'heure où la place sera comble, je monterais

sur une marche, je leur demanderais à tous d'avoir pitié de moi, de ne plus s'occuper de ces maudites clochettes, de se dissoudre paisiblement pour sauver leur vieux camarade. Ils obéiraient, vois-tu, Lavinia, pas à moi, mais à toi, et je connais la police, ma petite, dans trois jours d'ici, elle aurait relâché les prisonniers. »

Rien ne répondit d'abord à la vieille, dont les yeux noirs, demi-clos, avaient l'air d'attendre une réponse, comme un pauvre attend une aumône. Puis Lavinia se dressa, debout, offensée dans sa fierté de petite Romaine.

« Alors, dit-elle, abandonner la cause? Renoncer aux sonnettes du soflietto, voilà ce que vous proposez?

— Sans doute.

— Vous ne savez donc pas, fit-elle, ce que sont les clochettes pour un charretier de la campagne? ses amies, sa chanson, sa joie, presque un enfant qu'il emporte avec lui! Jamais mon père ne cédera. Si les autres cèdent, ils ont tort! Pour moi, Catarina, je puis bien pleurer de voir mon grand-père en prison, mais ce n'est pas à la police que j'irai demander de l'en faire sortir! Que dirait mon père Girolamo?

— Comme vous voudrez. C'était un avis... un avis désintéressé.

— Je vous en remercie, dit la petite, mais je ne le suivrai pas. » Mlle était nerveuse, tout oppressée de sanglots, et si décidée

malgré cela, que la vieille s'en alla, voyant bien qu'elle n'aurait point raison de cette trop fière jeunesse.

Or, à 7 heures du soir, un domestique du comte Nani se présenta devant la porte de la boutique, et tendit une lettre.

Lavinia crut s'évanouir en la prenant. Elle rompit l'enveloppe. Il y avait, griffonnées à la hâte, deux lignes de son amie, la brune fille du comte :

a Venez tout de suite, ma petite amie. L'affaire peut être arrangée, mais par vous seule. Je vous attends. »

Lavinia courut chez une voisine, et lui demanda :

« Fermez ma boutique, pour l'amour de Dieu, il y a une comtesse qui m'attend. )>

En peu de temps elle fut rendue au palais qu'habitait le comte Nani.

Sa nouvelle amie l'attendait, sous le péristyle, inquiète, fiévreuse :

« Ah! dit- elle en l'apercevant, vous arrivez tard! Mais il est encore temps. Mon père est allé, cet après-midi, avec plusieurs conseillers, émus de la tournure que prenaient les choses, trouver l'assesseur. Il veut bien relâcher Girolamo et votre ami Guido; ils vont être libres tout à l'heure, mais les ordres sont très sévères contre la manifestation de ce soir. Il y en aura une?

— Oui, à 8 heures, dans quelques minutes.

— Si votre père y est repris, la condamnation sera très sévère et impossible à éviter.

— Je suis sûr qu'ils viendront à la place d'Espagne. Ils ont du cœur, siçjnorina! Je ne les en empêcherai pas.

— Alors vous les laisserez se perdre? » Lavinia réfléchit un moment, et dit :

« Oui, si l'assesseur n'accorde pas la demande des porteurs.

— Il accorde douze sonnettes au lieu de vingt-quatre.

— Douze? >>

Un sourire de joie grandit sur la figure fatiguée de Lavinia, qui rejeta les bouts de son châle, en les croisant sur ses épaules, et dit :

« Douze ! Alors je vous promets que la réunion n'aura pas lieu. Elle se dissoudra. J'y vais! Dites à l'assesseur que c'est moi qui me suis engagée pour toute la corporation! Adieu, contessina! »

Huit heures sonnaient.

Elle s'élança vers la place d'Espagne. Elle avait refusé d'y aller pour demander à des Romains d'abandonner leurs droits, mais maintenant que le père allait être libre, et libre sans condition, elle se disait qu'en annonçant, avec un peu d'habileté, la concession faite aux charretiers, elle pourrait peut-être empêcher des violences.

Elle arriva toute haletante, ses cheveux d'or luisant sous le feu des réverbères, devant le grand escalier de marbre qui montait, éclatant de blancheur molle, sous la lune. Une rumeur ininterrompue, menaçante, s'élevait des centaines de groupes en mouvement, que la police empêchait de stationner. Lavinia traversa la place, reconnue, çà et là, par des hommes qui l'avaient vue la veille à la réunion.

« Voici la petite-fille de Girolamo! Voyez! où va-t-elle?

— J'ai des nouvelles! » dit Lavinia.

Aussitôt un flot d'hommes, charretiers, conducteurs de bœufs, bergers de la campagne, tous émus de la même colère, s'empressèrent autour d'elle. Elle monta trois marches, et, radieuse, sentant que son courage achevait de sauver son père, elle cria :

u Romains de Rome, la victoire est à nous! On accorde douze sonnettes aux charretiers ! »

Le mot courut d'un bout de la place à l'autre.

(c Douze sonnettes ! Ecoutez tous !

— Je k viens de l'apprendre. Je suis venue vous le dire parce que celui qui a fait cela... »

Elle voulait parler du comte Nani, mais n'eut pas le temps. Une poussée formidable eut lieu sur la gauche de la place. Un hourra prolongé traversa l'air.

ce Le voilà! le voilà! » criait- on.

Et, joyeux, pouvant à peine marcher au milieu des amis qui lui faisaient fête et cherchaient à lui serrer la main, Girolamo s'avança vers la petite qui était restée debout et muette de plaisir. Quand elle le vit tout près, apporté par la foule jusqu'au pied de l'escalier, elle aussi se mit à crier :

« Vive le grand-père Girolamo ! vivent les sonnettes reconquises! »

Et tout le monde resta persuadé que le vieux avait gagné la cause [de ses compagnons. Il y eut bien quelques mécontents, qui, derrière le groupe triomphant de Girolamo, de Lavinia, de Guido qui les avait rejoints, disaient :

(c Ce n'est pas assez, douze sonnettes! Tout ou rien! Pourquoi l'acclame-t-on? Qu'est-ce qu'il a fait, sinon se disputer avec les carabiniers? »

Les voix se perdirent dans les acclamations qui saluaient le triomphe, et que Girolamo prenait pour lui, naïvement. La renommée fait parfois ainsi, elle se trompe d'adresse. Presque tout le mérite appartenait à Lavinia, à Guido, au comte Nani et à ses filles : Girolamo seul en bénéficiait.

A dater de ce jour, il fut reconnu comme le chef incontesté

de tous les charretiers de Rome; il l'est encore. Guido, qui n'a pu rentrer dans la bergerie du comte Nani, a trouvé place dans la corporation, et part chaque matin avec Girolamo pour Frascati. Quant à Lavinia, elle vend toujours des légumes dans la via del Corallo. Elle a même eu, en grandissant, une autre idée. Voyant que le grand-père et plusieurs autres avaient un petit regret pour les douze sonnettes supprimées :

« Si vous en ajoutiez une ou deux, a-t-elle dit de sa jolie voix chantante de jeune fille : treize, quatorze, on ne comptera pas. »

Le grand-père a fait comme elle disait. Au bout de quelque temps, il a pendu la vingtième sonnette : il en est aujourd'hui à vingt-deux. Quand vous irez à Rome, ô lecteurs, je ne sais pas si Girolamo vivra encore, mais les vingt -quatre sonnettes d'autrefois chanteront toutes autour des soffietti des charretiers romains, et la fâcheuse ordonnance de l'assesseur de police, oubliée, abrogée par l'usage, ne sera plus qu'un mauvais souvenir, que Lavinia contera en riant aux enfants de son mariage avec Guido Ramondi.

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