‹ StephranetteChapitre 4 sur 5 · ST F. PII A NETTE · texte numérisé non relu

ST F. PII A NETTE

« Le soleil, vainqueur du brouillard, illumina soudain la place et la foule bariolée qui se pressait autour de l'échafaud.

« Il y avait là tous les habitués de la guillotine, sans culottes en carmagnole, tricoteuses, orateurs du club de l'Ouest, vainqueurs de la Bastille auxquels les Vendéens avaient donné le goût des gloires tranquilles, voleurs de bijoux qui dépouillaient les corps palpitants des suppliciés, et, mêlés à cette tourbe immonde, quelques membres de la commission militaire et du comité révolutionnaire, en grand costume, le chapeau à plumes sur la tête, l'épée au côté et l'écharpe tricolore au flanc.

« Quand les prisonniers se furent arrêtés, un grand silence se fit. La première victime fut appelée.

« C'était le vieux gentilhomme. En montant les marches de l'échafaud, la force lui revint. Son visage se colora d'une dernière indignation; il se retourna, et, mettant la main sur sa poitrine, il cria d'une voix retentissante : « Vive le roi! »

« La rumeur qu'il avait provoquée n'était pas encore apaisée, qu'il n'était déjà plus.

<c Un second nom fut appelé, puis un troisième.

(( L'exécuteur allait vite en besogne. Les prisonniers, serrés les uns contre les autres, regardaient leurs rangs s'éclaircir et priaient.

« Mm de La Tremblaye ne voyait pas la mort qui la touchait. 1011e berçait son enfant.

<c Un homme dit près de moi :

<( — Qu'a donc cette chienne d'aristocrate?

<( — C'est une mère, tu vois bien, » répondit une femme, et elle ajouta : « Que va-t-elle en faire? »

M"0 de La Tremblaye l'entendit. Elle tressaillit. Qu'allait-elle

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faire de son enfant? Elle l'avait apportée parce qu'elle n'avait personne à qui la confier, parce qu'elle voulait être sa mère jusqu'à la fin. Mais à présent?

« Avec une énergie superbe elle embrassa la frêle créature, et, la présentant à la femme qui venait de parler :

« — Prenez ma petite Phanette, dit-elle, pour l'amour de Dieu, et élevez-la. Tenez, ajouta-t-elle plus bas, voici une bague de diamants que j'ai pu garder; acceptez-la, cela vous aidera. »

(c Un instant, je crus que la femme allait accepter. Elle paraissait attendrie, mais elle regarda autour d'elle : les visages féroces que ses yeux rencontrèrent lui firent peur, car je la vis prendre la bague et repousser l'enfant avec colère en disant :

« — C'est bien assez des siens, sans aller se compromettre à élever ceux des brigands! »

« Tout espoir était perdu.

« La pauvre mère se retourna. Elle aperçut sa belle compagne de tout à l'heure debout à côté de l'instrument du supplice. Le bourreau lui coupait sa longue chevelure d'or. Manette était près d'elle. « Au revoir, mademoiselle, » dit la servante. La jeune fille ne dit rien; mais, devenue pâle comme un lis, elle regarda autour d'elle la foule, les rues, le ciel plein de lumière, et dans ce regard il y avait toutes les angoisses et tous les regrets de la jeunesse qui meurt dans l'illusion de la vie.

« Manette mourut après sa maîtresse.

« Puis le bourreau appela : « La Tremblaye. » Mme de La Tremblaye regarda le bourreau : c'était encore Hudoux. Les hommes du métier étaient las; ils refusaient de tuer. Lui s'était offert pour les remplacer, et par-dessous sa carmagnole on voyait

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passer un bout de Fécharpe que portaient les membres de la commission militaire. La jeune femme monta les marches, s'agenouilla sur la dernière, leva les yeux au ciel, et doucement, dans un élan sublime de foi, elle déposa son enfant, toujours enveloppé dans le châle de la pauvre Manette, aux pieds de Hudoux. Lui ne comprit pas ce qu'elle faisait. Elle se laissa couper les cheveux sans rien dire, l'œil attaché jusqu'à la fin, avec une infinie tendresse, sur ce petit paquet brun, immobile sur les planches de l'échafaud. Je récitai la formule de l'absolution, et je la bénis.

« Un instant après, la mère était au ciel.

ce Alors Hudoux aperçut cette petite masse brune étendue près de lui, développa l'étoffe, découvrit l'enfant.

a — Pas gênée, la brigande, dit-il. Voyez donc, citoyens, le beau cadeau qu'elle vient de me faire. »

« Il éleva la petite fille au-dessus de sa tête, de sorte que toute la foule put la voir.

ce — Qui en veut? » cria-t-il.

<( Des rires féroces éclatèrent autour de lui. Une voix cria même :

« — A la guillotine!

« — Non, c'est trop petit, dirent quelques femmes; ne lui faites pas de mal. »

« Mais personne n'osa prendre l'enfant.

« La colère saisit le bourreau.

(( — J'ai encore de la besogne à faire, cria-t-il; qui veut cette vermine? »

« Personne ne répondit.

(( — Personne n'en veut? Eh bien! ni moi non plus! »

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« Qui veut cette vermine? » cna-t-il.

« Il balança un instant la pauvre petite autour de sa tête, et de

toute la force de son bras la jeta comme une pierre par- dessus la foule. Elle rasa le bois de la guillotine, effleura les têtes des spectateurs des premiers rangs ; puis elle tomba rapidement vers le sol. Elle allait s'y briser, quand, à l'endroit même où elle devait toucher terre, une femme étendit son tablier. L'enfant y roula.

« Déjà Hudoux ne regardait plus de ce côté, il s'était remis à travailler.

« Je tâchai vainement de rejoindre, à travers la foule, la femme qui emportait l'enfant. Plus tard, et à diverses reprises, je pris des informations, j'essayai de la découvrir. Mes recherches furent mutiles. Cette femme, Hudoux me l'a nommée : c'était sa femme, qui valait un peu mieux que lui, sans valoir beaucoup plus.

« Quand elle avait vu que l'enfant allait s'écraser sur le sol, à ses pieds, une sorte d'instinct maternel s'était ému en elle, et elle avait tendu son tablier.

« C'est de la sorte que Stéphanette entra dans la maison de Hudoux. Elle y demeura parce que la femme ne voulut pas se défaire d'elle, et surtout parce que les membres de la commission militaire, instruits de la barbarie de leur collègue, menacèrent de le dénoncer à Paris s'il ne consentait pas à élever l'enfant qu'il avait voulu tuer.

<( Plus tard, à la mort de la femme Hudoux, — Stéphanette avait alors huit ans, — l'ancien secrétaire de la commission militaire, devenu brocanteur dans la rue de l'Aiguillerie, garda cette jeune fille, qui lui rendait déjà beaucoup de services, et qui devait sous peu lui éviter les frais d'une domestique. D'ailleurs il eût risqué, en la chassant, d'attirer sur lui l'attention de la police du premier consul. Mais il conserva une haine que le temps ne put

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diminuer contre cet enfant, dont la vue lui rappelait deux crimes à la fois. Jamais il ne lui révéla sa véritable naissance. Dans une circonstance récente, Hudoux m'a avoué qu'il l'avait contrainte à déclarer elle-même, à l'oncle d'un jeune homme qui la recherchait en mariage, qu'elle était la fille de l'ancien secrétaire de la commission militaire.

« Mais, en face de la mort, touché de repentir, il a voulu rendre à cette personne son véritable état, et m'a prié de raconter ces faits, qui prouvent qu'elle ne s'appelle en aucune façon Hudoux, mais bien Stéphanette de La Tremblaye, fille de Mme la comtesse de La Tremblaye, morte le 18 pluviôse an II, et qu'elle est nièce propre, si je ne me trompe, de M. le marquis Merlin de La Hansaye, qui demeure à la Merlinière. »

Tel était le récit rédigé par l'abbé Marteau. Diverses pièces manuscrites y avaient été jointes par les soins du digne chanoine, entre autres la copie de l'interrogatoire de Mme de La Tremblaye et celle de l'acte de naissance, dans la prison du petit séminaire, de la petite Stéphanette.

Quand elle eut pris conseil de sœur Doctrovée, quelques jours après la mort de Hudoux, Stéphanette résolut d'aller trouver le marquis à la Merlinière.

Elle partit un matin, à pied. Au premier carrefour, ne sachant quelle route était la bonne, elle avisa un mendiant qui mangeait, assis sur le revers d'un talus.

C'est un pauvre, pensa -t-elle, il doit connaître le chemin.

En effet, le mendiant connaissait la Merlinière.

<c C'est bien facile d'y aller, mademoiselle, dit-il. Prenez cette route-ci, et, quand vous serez au village, tournez à l'église à main gauche, par une petite voyette. L'aubépine y fleurit tout du long; quand vous n'en verrez plus, vous serez rendue. »

Stéphanette suivit cette indication. Après trois quarts d'heure, elle arriva au village et tourna par le chemin vert plein d'oiseaux chanteurs, bordé d'aubépins dont des essaims de papillons et de mouches faisaient, du vent de leurs ailes, tomber les fleurs fragiles. Elle s'arrêta avant d'entrer dans l'avenue, pour se remettre un peu de la fatigue du voyage, et s'assit sur une de ces grosses pierres

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de quartz piquées d'étoiles brillantes que les cantonniers abandonnent le long des chemins, les ayant, après essai, réputées incassables.

Stéphanette était bien émue.

Gomment le marquis allait-il l'accueillir? Ne la repousserait-il pas tout d'abord et sans vouloir l'entendre, dès qu'il la reconnaîtrait? S'il consentait à l'écouter, que penserait-il du récit de l'abbé Marteau et des autres pièces qu'elle lui montrerait? L'avenir pour elle, le «repos, le droit d'aller partout la tête haute, dépendaient de la réponse qui lui serait faite. Et combien de chances il y avait que cette réponse fût un renvoi dédaigneux! M. de La Hansaye ignorait sans doute que sa sœur fût devenue mère en prison, et puis quelles révoltes d'amour-propre et de bon sens n'aurait-il pas à vaincre, avant d'avouer pour une fille de sa race celle qu'il avait connue servante dans la maison déshonorée d'un misérable, celle qui elle-même s'était nommée à lui Stéphanette Hudoux, celle qu'il avait appelée « pauvre enfant », par pitié, pour ne dire de sa pensée que le moins blessant!

Je ne serai jamais que cela pour lui, pensait- elle, une pauvre enfant dont le malheur l'émeut.

Stéphanette regardait devant elle, vaguement, sans remarquer les magnificences de ce printemps qui éclatait partout, dans le ciel d'un bleu pâle où flânaient quelques petits nuages blancs, dans la verte fraîcheur des haies, des saules fleuris, des champs d'orge et de colza qui bordaient la route, dans les beaux lointains de bois encore sombres, que colorait par endroits la pourpre vive des jeunes pousses de chênes. L'air était tiède et chargé d'humidité. Le parfum des feuilles mortes se mêlait au parfum des feuilles nou-

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velles, comme le souvenir se mêle dans l'âme à l'espérance qui naît.

Y.JHïwmt?

La jeune femme enl ra.

Une autre pensée, pénible et douce, entra dans l'âme de Stéphanette et s'y fixa. Cette maison qu'elle apercevait entre les arbres,

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Jean y avait passé son enfance. Le souvenir de Jean, qu'elle avait tant de fois repoussé comme une rêverie cruelle et dangereuse, elle ne le repoussa pas, et elle sentit avec d'amères délices que son cœur se dilatait, que son ancien amour allait la ressaisir, qu'elle n'avait pu ni l'étouffer ni le chasser, mais l'écarter seulement, et qu'il reprenait à cette heure possession d'elle-même.

Sous les ombrages là-bas, songeait- elle, il a pensé à moi, il a parlé de moi avec son oncle, avec mon oncle. C'est joli, cette Merlinière. S'il avait su ce que je sais! Dire que j'étais peut-être noble comme lui, libre d'être à lui, digne de lui. L'aurais-je donc aimé de la sorte, si j'eusse été ce qu'on a cru? A présent encore tu l'aimes, malheureuse Stéphanette, comme au premier jour, davantage; tu l'aimes, et tu ignores si tu peux l'aimer. Où est-il? Après deux ans se souvient-il encore? est-il même vivant?

« Je veux savoir tout cela, dit-elle en se levant, et j'irai. »

Elle entra dans l'avenue.

A l'autre extrémité M. de La Hansaye se promenait, soignant ses massifs de rosiers avec Baptiste. Il vit de loin une forme noire qui s'avançait vers eux.

« Qui cela peut-il être, Baptiste?

— Je ne sais pas, monsieur le marquis, il passe tant de monde par ici! »

Il passait bien une demi-douzaine de personnes, par mois, dans L'avenue.

« C'est sûrement une femme, reprit le marquis; et pas une fermière, elle marche légèrement; elle est en deuil. Qui cela peul-il être ?

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Il rentra précipitamment, prévint Gothon de recevoir si on le demandait, et, n'ayant pas le temps de faire toilette, il donna un coup de brosse à son habit, refit les plis de son jabot, s'assit dans un fauteuil du salon, près de la fenêtre, avec une certaine recherche d'attitude, et prit un livre.

Un instant après Gothon ouvrit la porte et la jeune femme entra.

Elle avait baissé son voile.

Le marquis se leva et s'inclina.

Stéphanette s'assit en face de lui et releva son voile.

Il la reconnut aussitôt; car, depuis deux ans, le seul changement qui se fût produit en elle, c'est qu'elle avait embelli, et le visage du vieillard se chargea de tristesse. Cependant il ne laissa paraître aucun mécontentement; mais il attendit, les yeux fixés sur elle, qu'elle parlât. Elle, de son côté, le considérait avec un mélange d'attendrissement et de frayeur, si troublée qu'elle n'avait encore rien dit. Enfin elle tira de sa poche le rouleau de papier qui contenait le récit de l'abbé, et le tendit au marquis.

« Monsieur le marquis, dit-elle, un homme qui vient de mourir a laissé ceci pour vous et pour moi. Je l'ai lu, voulez-vous bien le lire?

— Voyons, mademoiselle, » répondit M. de La Hansaye.

La jeune fille baissa la tête. Le marquis commença de lire.

Dès le premiers mots, une grande émotion s'empara de lui. Il faisait effort pour ne point la laisser paraître. A plusieurs reprises il interrompit sa lecture, et Stéphanette sentit son regard s'attacher sur elle avec une attention extraordinaire.

Tout à coup le papier tomba des mains du marquis. Stépha-

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nette leva timidement les yeux. Elle vit, ô joie suprême! le vieillard qui pleurait, et lui tendait les bras, et se levait déjà pour courir à elle. Elle le prévint et lui sauta au cou.

Ils demeurèrent longtemps embrassés, confondant leurs larmes.

Ils causaient depuis plus d'un quart d'heure, ravis, la main dans la main, quand Stéphanette s'aperçut qu'elle avait encore dans sa poche les pièces qui appuyaient le récit de l'abbé Marteau.

« Monsieur, dit-elle, je vais vous montrer les pièces.

— C'est inutile, ma jolie nièce, répondit M. de La Hansaye; la meilleure pièce, c'est ton visage. Tu lui ressembles tellement, à ta pauvre mère, que je n'ai pas besoin d'autre preuve. Puisqu'elle a laissé une fille, cette fille ne peut être que toi. »

Puis, voulant faire partager à toute la maison la joie qui débordait de son cœur :

« Gothon, Baptiste, cria-il, venez voir ma nièce! »

XTII

Il y avait à peine quelques jours que Stéphanette habitait la Merlinière , et déjà, dans la vieille maison, tout avait changé d'aspect, tout avait rajeuni. Le marquis ne pouvait encore croire à sa joie. Chaque matin, quand il entendait dans sa chambre verte le pas léger de Stéphanette et qu'une voix fraîche de jeune fille lui disait à travers la cloison : « Bonjour, mon oncle! avez-vous bien dormi? » il hésitait encore à répondre, se demandant s'il n'était pas le jouet d'une illusion charmante. Depuis qu'elle était à la Merlinière, il admirait tout ce qu'elle disait, ne voulait plus que ce qu'elle voulait, et du matin au soir regardait comme en extase ce trésor de jeunesse et de beauté qu'il avait connu si tard. Gothon partageait son cœur entre le souvenir de son petit Jean et les grâces aimables de Stéphanette. Trouvant l'ordinaire du marquis indigne d'une aussi jolie dame, elle faisait appel aux recettes qu'elle avait apprises, dans sa jeunesse, des chefs renommés des grandes maisons de Versailles, et, malgré certaines erreurs regrettables, auxquelles chacun se garda bien de faire allusion, sa mémoire la servait bien. Quant à Baptiste, il se cassait et blanchissait à vue d'œil. L'événement qui bouleversait la Mer-

linière ne l'arrêta pas dans cette voie. Son maître, plus inquiet qu'il ne voulait le paraître, plaisantait le vieux serviteur :

« Baptiste, lui disait-il, tu me voles ma poudre à perruque.

— Ah! monsieur le marquis, répondait Baptiste, si je pouvais prendre aussi à monsieur le marquis les bonnes jambes et le teint frais qu'il a, depuis que notre demoiselle nous est tombée du paradis! »

Cependant il subit quelque peu la contagion du bonheur; lui qui ne chantait plus depuis un an, on l'entendit à diverses reprises entonner ses chansons vendéennes, qu'il avait chantées comme pas un, du temps qu'il était garçon dans les fermes du Bocage.

Et ce n'étaient pas seulement les habitants de la Merlinière qui avaient changé; les choses mêmes s'étaient transformées en ce peu de temps : le salon, par exemple, était méconnaissable; les fauteuils n'avaient plus de trous, pas un clou doré ne manquait, ce qui ne s'était jamais vu depuis leur neuf, en 1734; les peintures, lavées, paraissaient fraîches; les trois bahuts anciens, grattés, brossés, luisaient, exhalant une bonne odeur de cire; les gravures encadrées qui pendaient au mur n'offensaient plus la ligne horizontale par leurs attitudes penchées, et de tous les côtés, dans tous les coins, sur la cheminée, sur la table, piquées dans des vases, en bouquets, ou simplement liées en gerbes, des fleurs parfumaient la vaste salle et réjouissaient la vue. La chambre de M. de La Hansaye avait été entièrement retapissée, — grosse réparation devant laquelle on reculait depuis dix ans; — les mauvaises herbes étaient despotiquement exilées des plates-bandes et même des allées où, deux semaines auparavant, plusieurs couvées de linots trouvaient leur pain quotidien de mouron blanc et de séneçon.

Stéphanette, objet de toutes ces prévenances, cause de toutes ces joies naïves et de ces transformations heureuses, s'était transformée elle aussi : elle avait fleuri. Ce n'était plus la jeune fille en deuil, au visage pâle, au sourire mêlé de larmes. Elle était élégamment vêtue; son visage était plus rose, sa démarche plus vive. Dans le monde nouveau qui l'entourait, elle se trouvait à l'aise et chez elle. Les soins qu'on lui prodiguait ne lui causaient nul embarras, mais seulement une émotion reconnaissante qui se traduisait en mille retours affectueux. Elle, habiluée à obéir depuis son enfance, elle s'était mise à commander, dès qu'il l'avait fallu, avec une dignité simple et naturelle. Les pauvres de son oncle la connaissaient et l'aimaient déjà. Elle parlait peu, dans le commencement, se défiant d'elle-même; mais causait-elle, elle faisait preuve d'un esprit observateur, fin et juste. En un mot, on sentait qu'elle n'était pas parvenue, mais replacée dans le milieu qui lui convenait, et son oncle, remarquant dans les détails de la vie commune tant de qualités rares qui révélaient à elles seules la naissance de la jeune fille, admirait comment un aussi long séjour dans la maison du brocanteur n'avait pu altérer l'exquise beauté de cette nature.

Il faisait avec elle de grandes promenades, et les heures leur paraissaient courtes : ils avaient tant de choses à se dire! M. de La Hansaye apprenait à sa nièce l'histoire de leurs ancêtres communs, de son père, de sa pauvre mère, qui eût été si fière de la voir ainsi dans tout l'éclat de la vie. Stéphanette racontait les souvenirs de sa petite enfance, de sa jeunesse si malheureuse, de la bonne sœur Doctrovée, qui l'avait instruite et consolée de la mort du brocanteur; puis tous les deux, l'oncle et la nièce, partis par

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des voies différentes, se trouvaient naturellement amenés à parler de cette journée où ils s'étaient retrouvés et connus, et dont la seule pensée les remplissait l'un et l'autre d'une égale émotion.

Il y avait cependant un sujet qui tenait une large place dans leurs préoccupations, et qu'ils n'abordaient pas dans ces causeries intimes : le marquis évitait de rappeler à la jeune fille les circonstances de sa vie auxquelles Jean de Trémière avait été mêlé; il évitait même de prononcer ce nom devant elle. Il craignait de raviver des blessures qui pouvaient n'être pas guéries, et tout au moins de se montrer indiscret en provoquant, de la part de la jeune fille, l'aveu de ses sentiments. Stéphanette, de son côté, n'osait questionner le marquis. Elle savait seulement, pour l'avoir appris de Gothon, que Jean vivait encore et qu'il était lieutenant aux grenadiers de la garde à Paris. Ainsi, pour des raisons diverses, — n'est-ce pas là un trait quotidien de la comédie humaine? — celui auquel ils pensaient le plus l'un et l'autre était également celui dont ils parlaient le moins.

Parmi les quelques personnes de son intimité que M. de La Hansaye était allé lui-même entretenir de sa chère Stéphanette et de la manière inattendue dont elle s'était révélée, se trouvait naturellement son ami vieil M. Henriet.

M. Henriet s'empressa de rendre sa visite au marquis; il mourait d'envie de connaître cette Stéphanette dont on jasait à trois lieues à la ronde, et que le marquis lui avait dépeinte avec une tendresse enthousiaste et prolixe.

Par une après-midi du commencement de mai, chaude, parfumée, le cabriolet de M. Henriet entra dans l'avenue de la Merlinière. Il ne sortait pas souvent, le cabriolet de M. Henriet. La

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voiture était vieille et lourde, la peinture absente, la capote énorme; un marchepied monumental, qui avait pu jadis s'ouvrir et se fermer, pendait à l'un des brancards, se balançant et grinçant à chaque pas sur sa charnière usée. De plus, le coffre penchait d'un côté, par suite de l'habitude qu'avait conservée pendant cinquante-

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Bonjour, mon cher monsieur Henriet.

trois ans un gros président à mortier, le précédent possesseur, de dormir toujours à droite. Mais quelle souplesse dans les ressorts! Quelle mollesse dans les coussins! On y tenait assis deux, trois, quatre même. Contre la pluie et le vent, on avait la capote et le tablier de cuir épais, qui se rejoignaient presque; contre les longueurs de la route, on avait le sommeil, irrésistible et sans danger quand le cheval était pacifique et connaissait le chemin. C'était le cas de la jument de M. Henriet. Contemporaine, à peu de chose

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près, du cabriolet, elle appartenait à cette espèce patriarcale d'animaux qui, vieillissant dans la maison, avaient compris un jour quelle allure convenait à la famille qu'ils servaient, et ne s'en départaient plus, ni pour flatterie ni pour injure. Quand un cahot l'éveillait, le conducteur pouvait bien exciter la bête ou du fouet ou de la voix; mais c'était un simple passe-temps, dont on n'attendait nul effet, et qui n'en donnait point.

M. Henriet arrivait donc au trot de sa petite jument blanche par l'avenue de la Merlinière, abandonné au roulis de la voiture, les guides vagues, l'œil fixé sur la cour d'entrée. Du plus loin qu'il aperçut M. de La Hansaye, acccouru au bruit inusité d'un équipage, il agita son chapeau en l'air, avec force signes d'amitié, et, à cent pas, cria de sa bonne grosse voix :

« Bonjour, voisin! »

Quand la jument blanche, guidée par son seul instinct, se fut arrêtée devant l'écurie, il sauta à terre lestement.

« Bonjour, mon cher monsieur Henriet, dit le marquis.

— Eh bien! où est votre ange, votre fée, la joie de la maison, comme vous dites? Où est-elle? car ce n'est pas vous, c'est elle que je viens... »

Il fut interrompu au milieu de sa phrase par Stéphanette ellemême, qui sortait de la maison et accourait au-devant de lui. Elle portait une robe claire, avec un chapeau de paille orné de pâquerettes, et comme, malgré le soleil, les allées étaient encore humides, elle avait chaussé, à la prière de son oncle, de petits sabots noirs qui claquaient à chaque pas en frappant les talons de ses bottines. Elle n'était point gauche et embarrassée quand elle salua M. Henriet et l'invita à venir se reposer dans le salon.

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<c Oh! mademoiselle, répondit le bonhomme, absolument émerveillé, je ne suis pas fatigué; mais je vous suivrai partout où vous voudrez. »

Stéphanette sourit de la réponse et les précéda au salon.

Elle avait à peine tourné le dos, que M. Henriet, regardant le marquis, haussa les épaules, étendit ses grands bras et les laissa retomber le long de son corps. Cela voulait dire : « Elle est charmante. »

M. de La Hansaye comprit et hocha doucement la tête d'un air qui signifiait :

« N'est-ce pas? »

Ils restèrent un quart d'heure à la maison; M. Henriet accepta un petit verre de vieux vin de Faye, que lui offrit Stéphanette; puis ils sortirent tous trois pour se promener dans l'enclos. Ils dépassèrent les grands noyers, et, au bout de la cour, ouvrirent la porte du jardin, fermé de deux côtés par un mur, des deux autres par une haie vive, où l'on trouvait à la fois des fleurs, des fruits et des légumes, suivant la mode du temps.

Les deux vieillards se donnaient le bras.

Bientôt Stéphanette prit les devants.

« Monsieur Henriet, dit — elle , je sais que vous aimez les roses et que vous n'en avez pas encore à la Lande. Voici nos premières : elles seront toutes pour vous. >>

Et, montrant du doigt un superbe rosier blanc aux fleurs épanouies du matin, elle ajouta naïvement :

« Voyez-vous, c'est le pays des roses, la Merlinière.

— Je le vois bien, mademoiselle, » répondit le vieux campagnard, en s'inclinant d'un air cérémonieux.

Stéphanette s'enfonça en riant dans un petit sentier du jardin, tandis que le marquis et M. Henriet suivaient les grandes allées, le long des murs.

Ils marchaient lentement. Tous deux ils regardaient Stéphanette, émus, ravis par le même sentiment de poésie intime et profonde que l'un commençait à peine à goûter, et que l'autre se souvenait d'avoir jadis connu.

« Mais je vous assure qu'elle est charmante, mon ami, disait avec feu M. Henriet, charmante! »

Puis, comme le marquis ne répondait que par une larme qui tremblait depuis longtemps au bord de sa paupière :

« Et savez-vous qu'elle est très jolie? ajouta-t-il.

— Si je le sais! répondit M. de La Hansaye; c'est le vivant portrait de sa mère.

— Quel air d'innocence aimable!

— Et tant d'esprit naturel!

— Des cheveux noirs superbes!

— Avec de légères ondulations, si vous remarquez bien, reprenait le marquis.

— Et quelle démarche élégante! C'est une jeune reine!

— C'est un ange du ciel.

— Vous devez être bien heureux, mon cher voisin? »

— Trop heureux, mon ami, oui, trop heureux! »

Et les deux vieillards poursuivaient leur duo d'admiration, tandis que Stéphanette achevait son bouquet.

Ils s'assirent sous la tonnelle, au bout de l'enclos, tout près du parc.

« Je vous retiens à dîner, monsieur Henriet, » dit le marquis.

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M. Henriet accepta sans façon, et Stéphanette dut retourner à la Merlinière pour s'entendre avec Gothon, qui d'omnipotence était devenue simple puissance dans les choses du ménage.

Le vieux gentilhomme profita de l'absence de la jeune fille pour consulter M. Henriet sur un point qui lui tenait à cœur.

« Je vous ai dit, mon ami, que Jean de Trémière ne savait rien encore de l'événement extraordinaire qui a ramené ma nièce

— Oui.

— Je suis presque sûr, d'autre part, qu'il a gardé un souvenir très vif de Stéphanette; il la croit encore fille de..., vous savez ce que je veux dire; il combat, il lutte contre lui-même, mais au fond du cœur il l'aime encore.

— N'en doutez pas, répondit vivement M. Henriet; est-ce qu'il est possible de rencontrer une personne...

— Je n'en doute guère non plus. Je lis dans le cœur de Jean comme dans le mien. Dès qu'il apprendra qu'elle est ma nièce...

— Et qu'il est libre de l'aimer...

— Vous pensez quel coup cette nouvelle lui portera! Je crains pour lui une émotion trop forte; je ne sais comment le prévenir... Le faire venir? Lui écrire? Je voudrais le préparer, le ménager, vous comprenez? »

M. Henriet réfléchit un instant.

ce A son âge, mon cher ami, répondit-il en souriant, il supportera la nouvelle, croyez-moi, très vaillamment, de quelque façon que vous la lui annonciez. Mais, avant de choisir un moyen plutôt que l'autre, savez-vous si Mlle Stéphanette pense encore à notre ami le lieutenant?

Itë STi: PUA NETTE

— Je n'en sais rien, dit le marquis d'un air peiné. Je n'ai pas encore osé..., elle est si nouvellement arrivée!

— Sans doute, sans doute; mais c'est la première chose à savoir. Suivant ce qu'elle vous répondra, vousvous déciderez pour un moyen ou pour l'autre. Et même, ajouta-t-il avec un gros rire, je parierais qu'elle choisira pour vous.

— Excellent conseil, mon voisin; dès aujourd'hui je lui parlerai. »

Voilà pourquoi M. Henriet se retira de très bonne heure après dîner, lui qui aimait tant à causer, les pieds au feu, pendant les premières heures de veillée.

Le marquis le reconduisit jusqu'au commencement de l'avenue, et s'en revint à pas lents, tandis que le cabriolet s'éloignait avec un bruit de ferraille.

« Comment vais-je introduire la cause? » se demandait-il.

En ce moment, Baptiste, satisfait sans doute des compliments qu'il avait reçus de son jardin, chantait à plein gosier une chanson que les jeunes gens du haut Anjou chantent encore, le soir, en ramenant des prés leurs troupeaux :

Petil soldai d< guerre .

L'on dit que tu t'en \ L'on dit i|uo lu t'en \ as .

Eh '. eh '. eh ! Ion . Ion . la ,

Lon laire .

L'on dit que lu t'en vas.

— Si I ii vés ma maîtresse .

Je fen prie . salue- la :

rie, salue-la.

Eh : ehJ eh! loa, Ion, la.

; laire .

Je L'en prie . salue- la.

STEPHANETTE 149

Comment la saluerais-je , Mé'qui ne la connois pas:

Mé qui ne la connois pas', Eh ! eh ! eh ! Ion , Ion , la ,

Lon laire , Mé qui ne la connois pas?

— Malaisée à connoîlre, Malaisée ell' n'est pas ; Malaisée ell' n'est pas , Eh ! eh! eh! lon, lon, la ,

Lon laire , Malaisée ell' n'est pas.

— EU' porte la cocarde, La fleur de lys au bras; La fleur de lys au bras , Eh! eh! eh! Ion, lou , la,

Lon laire , La fleur de lys au bras.

Baptiste chantait encore, quand M. de La Hansaye entra dans le salon. Stéphanette était assise près d'un métier à tapisserie.

Elle leva la tête, et son oncle s'étant assis non loin d'elle :

« Savez- vous, mon oncle, dit-elle, que j'aime beaucoup cette chanson de guerre? La musique n'en est pas savante, mais elle est bien dans le sentiment. »

Le marquis saisit la balle au bond.

« C'était la chanson favorite de mon pauvre Jean, » répondit-il, et il regardait la jeune fille, pour voir quelle impression ces mots produiraient sur elle.

Elle eut un petit tressaillement; une légère rougeur lui monta au visage, mais elle garda le silence.

« Oui, continua le marquis, de mon pauvre Jean, aujourd'hui si loin de nous. »

150 STEPHANETTE

Stéphanette, étonnée, regarda son oncle, car c'était la première fois qu'il parlait avec insistance de son neveu.

Elle comprit de suite, avec sa divination féminine, qu'il voulait continuer sur ce sujet, et dit :

<c M. de Trémière est maintenant aux grenadiers de la garde?

— Où il est lieutenant, ma chère Stéphanette.

— Pourquoi donc a-t-il changé d'arme?

— Parce qu'il espère, en prenant du service actif, faire une campagne, se signaler, conquérir son brevet de capitaine à la pointe de l'épée.

— Il a bien fait, » dit- elle.

Et il y eut un silence de quelques instants.

Le marquis reprit avec un soupir :

« A propos, ma chère enfant, j'ai résolu de te demander un

conseil.

— Ce n'est pas à moi de vous conseiller, mon oncle. Je vous donnerai mon avis, si je puis.

— Jean ne sait pas encore que je t'ai retrouvée.

— Ah! fit-elle d'un air étonné, en arrêtant son aiguille.

— Non, il ignore tout. Il est encore à la tragédie d'autrefois, le pauvre garçon, et je veux le prévenir. Mais je voudrais trouver un moyen de ménager sa sensibilité, de le préparer, afin qu'il ne fût pas trop saisi, trop ému...

— Vous croyez qu'il pourrait être ému? dit Stéphanette, qui essayait en vain de faire passer un brin de laine dans le chas de

son aiguille.

— Si je le crois, mais j'en suis sûr! s'écria M. de La Hansaye. Je voudrais bien voir qu'il ne fût pas ému d'une si grande

STKPHANETTE 151

et si heureuse nouvelle, qui m'a causé tant de joie que je n'en suis pas encore revenu, moi qui te parle, mon enfant chérie!

— Vous peut-être, mon oncle, parce que vous avez retrouvé en moi une parente; mais ce n'est pas la même chose pour M. de Trémière. Il m'a sans doute oubliée. Pourquoi voulez-vous qu'il s'émeuve?

— Mais tu n'es pas oubliée, je t'en réponds. Dans ses lettres, il n'ose plus me parler ouvertement de ce passé dont le souvenir est si cruel pour lui et pour moi; mais il y pense, il y pense sans cesse, je le vois à mille petits détails, à des riens qui sont des preuves sûres. Crois-moi, Stéphanette, Jean n'est pas guéri de t'a voir perdue. »

Elle leva vers lui ses beaux yeux pleins de larmes.

« Eh bien, mon oncle, vous vouliez me demander un conseil?

— C'est vrai, j'étais sorti du sujet. Qu'en penses-tu, Stéphanette, faut-il le faire venir ou lui écrire? »

Elle resta un peu de temps sérieuse, pensive, très émue. Puis son visage s'éclaira de ce charmant sourire qui avait pris le cœur de Jean.

« Si vous lui écriviez tout doucement? dit-elle.

— C'est cela, tout doucement, » répondit le marquis.

Le lendemain, M. de La Hansaye fit, comme il était convenu, un projet de lettre à Jean. Dès qu'il eut achevé de l'écrire, il n'eut rien de plus pressé que de le montrer à Stéphanette, afin d'avoir son avis. Le marquis prévenait d'abord son neveu qu'un événement considérable s'était passé à la Merlinière, événement heureux d'ailleurs, dont il fallait remercier Dieu. Après ce préambule, destiné, dans les intentions du marquis, à préparer Jean, il racontait tout simplement les choses comme elles avaient eu lieu. Stéphanette ne fit pas de grandes corrections : elle adoucit quelques mots, trouva une transition et supprima une vingtaine de points d'exclamation. Il y avait un passage où le marquis avait écrit : « Elle est plus jolie, plus ravissante encore qu'autrefois. » Elle fit bien une petite moue :

« Oh! mon oncle! »

Mais ce fut tout. La phrase resta.

Quand ils eurent lu, relu, corrigé, ponctué cette pièce importante, le marquis regarda sa nièce d'un air triomphant :

« Sais-tu à quoi je pense, Stéphanette?

154 STEPHANETTE

— A quoi, mon oncle?

— A la surprise de Jean quand il recevra cette lettre. Je le vois d'ici, ce cher enfant; car, tu sais, il est toujours le même, impétueux, primesautier ; même au physique il n'a pas changé, m'a dit mon ami de Rieux, qui l'a vu à Paris, sauf qu'il a maintenant de grandes moustaches de mousquetaire et une" mine de gentilhomme-soldat à faire rêver!... Enfin je le vois d'ici. Tu le vois comme moi, n'est-ce pas? Il rentre de la parade, poudreux, fatigué; il s'apprête à remonter chez lui, au quatrième étage de la rue des Blancs-Manteaux. « Une lettre pour vous, mon lieutenant, lui crie le concierge. — Donnez. » Il regarde l'enveloppe : « C'est de mon vieil oncle, dit-il négligemment. Bah! je sais « d'avance ce qu'il y a dedans : Rien de nouveau, je t'aime tou- « jours bien; c'est le résumé de toutes ses lettres. Voyons tout de « même, » ajoute-t-il en montant l'escalier, et Ml brise le cachet. Ah! Stéphanette, le vois -tu qui lit, qui dévore, qui pâlit, qui s'attendrit? Allons, allons, mon petit Jean, remettons-nous; c'est la joie, n'est-ce pas, qui te trouble ainsi, mon beau lieutenant? »

Stéphanette écoutait sans mot dire, les yeux baissés. Elle poussa un grand soupir.

(( Tu penses à la réponse qu'il fera, Stéphanette?

— Je vous assure, mon oncle...

— Mais oui, mon enfant, tu y penses; moi aussi, j'y pense, et je suis tout à fait tranquille. J'ai mes pressentiments. Mon plan est fait, mais tu ne le connaîtras qu'après..., tu verras, tu verras... J'ai la tête brisée. Cette narration française m'a fatigué. Ma foi, je la recopierai et je l'enverrai demain. Pour me remettre, je vais faire le tour de mes terres, de ton domaine, ma petite Sté-

phanette. Mon seigle a de la barbe, m'a dit Baptiste, et mon blé va fleurir. J'y vais voir. Viens-tu avec moi?

Impossible, mon cher oncle. J'ai promis à la pauvre Gillette, du Chemin-Cadet, de lui donner demain cette petite robe d'enfant à laquelle je travaille. Si vous voulez, dans une heure, j'irai vous attendre au retour, sous la tonnelle du jardin. — C'est cela, à bientôt, ma Stéphanette.

— A bientôt, mon oncle.»

Elle se mit de suite à l'œuvre, et son oncle, qui passa un instant après le long de la fenêtre du salon, pour apercevoir une fois encore cette jeune fille qui tenait maintenant une si grande place dans son cœur, la vit penchée sur une robe de grosse laine brune où sa main blanche piquait l'aiguille.

Stéphanette était seule depuis quelques minutes à peine, quand le facteur, — qui n'était pas attendu, — passa dans la cour, traversa la maison et entra dans la cuisine.

Gothon apparut à la porte du salon, une lettre à la main.

a Mademoiselle, c'est une lettre pour M. le marquis.

— Et mon oncle vient de sortir! Donnez-moi cette lettre, Gothon, je la lui remettrai. »

Il n'eut rien de plus pressé que de lui montrer la lettre.

STKPHANETTE

Gothon, qui n'eût pas été fâchée de connaître les sentiments de sa maîtresse, ajouta d'un air mystérieux :

« Elle est de notre Jean, mademoiselle.

— Et qu'importe, Gothon? répondit la jeune fille d'un ton ferme. Je n'ai pas à m'inquiéter de la correspondance de mon oncle. Laissez la lettre ici, sur la table. »

La vieille servante se retira confuse.

Stéphanette se remit au travail. Mais la lettre était là, tout près, à portée de la main, qui la tentait. Il semblait à la jeune fille que cette lettre était un être vivant qui la regardait, pendant qu'elle baissait la tète.

Un rayon ardent s'en échappait, qui la brûlait au visage. Quelque chose comme un souffle lui disait : « Regarde-moi donc, je suis tout près de toi, c'est Jean qui m'a écrite. Pourquoi pas? )>

Elle jeta un regard furtif de ce côté, et rougit comme si elle avait mal fait.

« Que je suis folle! pensa-t-elle, il n'y a pas d'indiscrétion à cela. Je sais de qui est la lettre; quel mal peut-il y avoir à constater que le timbre est bien de Paris et l'écriture de M. de Trémière? »

Quelques minutes de cette logique, et elle céda. Elle se leva, laissa tomber la petite robe brune qu'elle ourlait, et prit la lettre. Sa main tremblait un peu. L'enveloppe était large et le papier bleu. D'un côté, l'adresse du marquis, écrite à la hâte, en caractères irréguliers, fantastiques; de l'autre, un cachet noir avec un casque de chevalier, une plume flottant au vent, et, dans l'intérieur de l'arc qu'elle décrivait, ces trois mots : Point ne repose, la devise des Trémière.

STÉPHANETTE i;,7

Stéphanette regarda longtemps cette lettre, comme si elle eût voulu lui arracher son secret. Un dialogue mystérieux, et comme à distance les âmes peuvent en avoir, s'établit entre elle et celui qui l'avait signée. Quelle scène du passé évoquait donc ce pli de papier noirci? Stéphanette voyait-elle Jean, tout jeune et timide, à cette heure, aube matinale et délicieuse, où pour la première fois ils s'étaient rencontrés? le voyait-elle, petit clerc affairé, passant sous sa fenêtre et lui disant, d'une voix que la joie faisait trembler : « Fiancés, ma Phanette, fiancés! » ou bien dans ce jour d'épreuve et d'angoisse horrible où, contrainte de briser elle-même son pauvre cœur et le cœur de son fiancé, elle avait vu Jean s'enfuir, désespéré, au bras de M. de La Hansaye? Etait-ce le passé qui lui revenait en mémoire, avec cette douleur amère qui nous attendrit si vite, ou bien l'avenir qui la tourmentait, ce lendemain dont nous voudrions savoir s'il s'appelle joie ou douleur? Avait-elle un pressentiment que, sous ce cachet noir, sa destinée était écrite? avait -elle peur qu'un malheur nouveau ne vînt la frapper, comme la première fois, en pleine espérance,- et la briser pour jamais?

Deux larmes tombèrent des yeux de Stéphanette sur la lettre de Jean.

« C'est fini, je sens que je ne pourrai plus travailler aujourd'hui, )> murmura-t-elle.

Elle sortit du salon, tenant toujours à la main la lettre du jeune homme, et se dirigea vers le jardin pour y attendre son oncle.

Cette lettre qu'elle emportait, et dont elle ignorait encore le texte, contenait ceci :

[58 STEPIIANETTE

(( Mon cher oncle,

ce Vous m'avez prié à plusieurs reprises et bien aimablement, dans vos dernières lettres, de demander un congé. J'en ai un, et j'accours à la Merlinière pour y passer un mois. Je serai rendu, sans doute, presque en même temps que cette lettre : je prends le courrier qui l'emporte; mais je dois m'arrèter quelques heures à la Flèche pour accompagner un de mes camarades convalescent, qui m'a fait promettre de ne pas le quitter jusqu'à ce qu'il ait rejoint sa famille. Gela me retardera d'une demi-journée, et peut-être de beaucoup moins; car pendant que ces mots dormiront au bureau de poste ou s'en iront vous trouver à pied à la Merlinière, je voyagerai grand train sur la route d'Angers. Je suis bien joyeux, mon cher oncle, à la pensée de vous revoir, et je vous embrasse.

« Jean de Trémière,

■ Lieutenant aux grenadiers de la garde. »

Jean ne s'était pas trompé dans ses prévisions : sa lettre n'était pas depuis une demi-heure à la Merlinière, qu'il arrivait lui-même. Une voiture l'avait ramené de la Flèche. A une lieue d'Angers environ, il s'était fait arrêter sur la route, et de là, par les chemins de traverse qui lui étaient demeurés familiers, en vingt minutes il avait atteint la vieille maison.

Baptiste piquait des reines-marguerites dans un massif, près de la porte d'entrée. Gothon, assise au soleil, tricotait, non loin de lui. Tout à coup elle entendit un pas rapide sur le sable de l'allée. Elle leva la tête.

« Seigneur Dieu, cria-t-elle, c'est mon petit Jean! »

A cette exclamation, Baptiste, qui travaillait à genoux, face au mur, se détourna, et, en apercevant le lieutenant, laissa de stupeur tomber les jeunes plants qu'il tenait. Il se leva aussi vite qu'il put, se découvrit, et, souriant d'un air bien bête et bien affectueux :

« Oh! notre maître! » dit-il.

Jean serra la main de ces deux braves gens. « Oui , mes chers amis , c'est votre Jean qui revient , bien

160 STEPHANETTE

joyeux, je vous assure. Voyons, Baptiste, regarde- moi. Tu as vieilli, mon bonhomme. Mais toi, Gothon, tu as rajeuni de dix ans. Ce n'est pas étonnant, tu n'as plus que mon oncle à nourrir. Mon oncle est à la maison?

— Non, monsieur Jean, répondit Gothon. Il n'y a personne à la maison. M. le marquis est allé faire le tour de ses champs. S'il avait su!

— Il n'a donc pas reçu ma lettre?

— Elle est arrivée comme il venait de partir.

— La chose est sans conséquence, ma chère Gothon; ne te désole pas. »

En parlant ainsi, Jean de Trémière regardait tout autour de lui, étonné de certaines nouveautés qu'il remarquait.

« Ah ça î Baptiste , il n'y a plus d'herbe dans les allées ! Que sont devenues les traditions, mon ami? On jurerait les allées des Tuileries. »

— Celles où Sa Majesté le roi se promène, pas vrai? dit Baptiste; c'est que nous avons aussi une petite reine ici. »

Le jeune homme n'entendit pas très bien ou ne comprit pas. Il répondit :

« En eiïet, tu piques des reines-marguerites. Mon oncle ne les aimait pas autrefois. On change donc de goûts même à son âge? »

Il ouvrit la porte de la maison et entra. Gothon et Baptiste entrèrent derrière lui. Gothon, toujours curieuse, voulait être témoin des surprises de son jeune maître. Baptiste suivait, sans savoir pourquoi.

Dans le corridor, Jean aperçut une ombrelle. Il ne put s'empêcher de rire.

Jean venait d'à, ;evoir le métier à tapisserie.

Avoir fait la guerre des géants, pensa-t-il, et finir avec ombrelle! 11 faut que mon oncle ait b.en v.euU.

tl

une

Cest à peine s'il reconnut le salon.

(( Quel ordre! comme tout cela brille! dit-il; des bouquets partout ; des rubans aux rideaux! Mais elle est devenue coquette, ma pauvre Merlinière, comme si une jeune femme l'habitait !^Mes compliments, Gothon.

— N'est-ce pas, monsieur Jean, que tout s'est embelli depuis ce temps-là? Tenez, voilà justement un mois aujourd'hui que tout ce bonheur nous est arrivé. »

Jean ne répondit pas. Il venait d'apercevoir le métier à tapisserie de Stéphanette.

<c Qu'est-ce que cela, Gothon?

— C'est son métier à tapisserie.

— Est-ce que mon oncle s'amuse à faire de la tapisserie à présent? Décidément...

— Oh! non, monsieur, c'est le métier de mademoiselle.

— De mademoiselle? reprit le lieutenant stupéfait, de quelle mademoiselle?

— Monsieur Jean sait bien.

— Mais non.

— Monsieur Jean veut plaisanter, dit Gothon.

— Je ne plaisante pas le moins du monde.

— Comment! c'est vrai que vous ne savez pas?

.le ne sais rien du tout. Qu'est-ce qu'il y a donc ici? » demanda le lieutenant d'un ton d'impatience.

Gothon, atterrée, regarda Baptiste, et tous deux s'enfuirent vers la cuisine. Elle avait cru que Jean était instruit du retour de Stéphanette. Elle avait trop parlé. Qu'allait-il arriver? Que dirait le marquis? Qu'allait faire son jeune maître?

Jean, stupéfait des réticences de Gothon, étourdi par ce mot qu'elle avait lancé : « Mademoiselle, » mécontent d'un pareil accueil, rappela Baptiste.

Baptiste apparut à la porte du salon, pâle, embarrassé, tournant son chapeau dans ses mains.

« Je saurai bien ce que tout cela signifie, s'écria Jean. Où est mon oncle?

— M. le marquis doit être maintenant dans le jardin, monsieur Jean, » dit Baptiste.

Le lieutenant sortit en courant. Son épée sonnait sur ses talons.

ce Mon pauvre Baptiste, dit Gothon quand le vieux domestique rentra dans la cuisine, tu n'en fais jamais d'autres : c'est mademoiselle qui est dans le jardin! »

Quand il entra dans l'enclos, Jean regarda de tous côtés et ne vit pas son oncle. Il fallait attendre.

(c J'attendrai ici en me promenant, grommela- t-il, plutôt que de rentrer à la maison pour y retrouver les sornettes de Gothon et la mine piteuse de Baptiste. »

Mille souvenirs l'avaient ressaisi. Les mots énigmatiques qu'il venait d'entendre le poursuivaient, et une vague inquiétude se mêlait à cette joie de revoir sa Merlinière et son oncle, qui, tout à l'heure, régnait sans partage dans son âme. Il marchait dans le jardin, la tête basse, prenant une allée, puis une autre, au hasard.

Tout à coup, ayant levé les yeux dans la direction du bois, il aperçut sous la tonnelle un coin de robe bleue. Il eut comme peur et se jeta entre deux rangées d'énormes groseillers, pour s'y cacher.

« La demoiselle! dit-il. Elle existe : la voilà! »

Il jeta un coup d'œil sur ses vêtements.

« Elle m'a peut-être vu. Et dans quelle tenue! un bouton de moins et la poussière d'une lieue de chemin sur mes bottes. Je ne puis pas me présenter comme cela devant elle. Mais qu'est-ce que c'est que cette demoiselle? »

La curiosité l'emporta sur l'amour- propre : le lieutenant leva la tête au-dessus des groseillers, et regarda. La « demoiselle » était assisse sur le banc de la tonnelle. Mais, de l'endroit où il se trouvait, Jean ne pouvait apercevoir, à cause des treillages tapissés de lierre qui la cachaient en partie, que le bas de la robe de la jeune fille et l'une de ses mains, qui tenait quoi? sa propre lettre, à lui, Jean de Trémière.

« C'est trop fort! murmura-t-il. Elle a ma lettre à la main. Je ne me trompe pas, je reconnais l'enveloppe. »

Jean fit quelques pas dans le sentier, de façon à pouvoir découvrir le visage de la mystérieuse inconnue. « Oh! la jolie personne! » dit-il.

Mais presque aussitôt il fut frappé d'une illumination subite : un cri, comme un sanglot, sortit de sa poitrine. « Phanette! » cria-t-il.

Et, chancelant, il s'enfuit vers la Merlinière. Le sang lui battait les tempes. Il sentait dans son cœur l'ancien amour qui revivait tout entier. Une angoisse nouvelle se mêlait en lui à toutes les douleurs du passé subitement ravivées : dans son trouble, cherchant à s'expliquer la présence de Stéphanette, il s'imagina que son oncle, poussé par une bonté naturelle devenue faiblesse avec l'âge, avait oublié le crime qui creusait un abîme entre cette jeune fille et lui, l'avait attirée à la Merlinière, pour la sortir de l'état misérable où elle était, et aussi dans l'espoir qu'elle y retrouverait quelque jour son neveu; que Jean oublierait tout également, épouserait Stéphanette et viendrait avec elle animer la solitude de la vieille maison. Cette idée étrange lui apparut en ce moment avec un caractère d'évidence. Voilà pourquoi, se dit-il, mon oncle me

STEPHANETTE

rappelait, voilà pourquoi il me priait de demander un congé. Est-il possible!

Il souffrait de cette pensée.

« Une honte après tant de malheur ! » murmura-t-il.

Le temps lui manqua pour apercevoir toutes les invraisemblances d'une pareille supposition.

Son oncle venait à lui, les bras tendus.

Ils s'avancèrent l'un vers l'autre, Jean le visage bouleversé, le marquis souriant.

Quand ils se rencontrèrent, le jeune homme regarda le vieillard avec une expression d'angoisse profonde :

« Je sais tout; dit-il, je l'ai vue, elle est là.

— Qui as-tu vu? dit M. de La Hansaye, qui comprit tout de suite ce qui était arrivé.

— Phanette! mon oncle, Phanette à la Merlinière, chez vous, devant moi! Oh! mon oncle, qu'avez-vous fait?

— Mais, mon ami, une chose toute simple.

— Que dites-vous, mon oncle? interrompit le jeune homme; c'est ici le dernier endroit où je me serais attendu à la rencontrer!

— Mon cher enfant...

— Oh! Je sais ce que vous allez me dire, que votre pitié pour elle, votre désir de me revoir près de vous, vous ont fait agir de la

Le lieutenant leva la tête.

H»8 STEPHANETTE

sorte, que vous vouliez par elle m'attacher ici; mais c'est impossible. Avez- vous donc oublié, ajouta Jean d'une voix pleine de larmes, que l'honneur, hélas! l'honneur me commande de la fuir?

— Oh ! Jean ! dit le marquis d'un ton de reproche.

— Il faut que je parte, continua Jean. Nous ne pouvons plus nous entendre. Vous avez cru pouvoir, par générosité, je le sais, recevoir cette jeune fille; moi je ne dois ni ne puis vous imiter, je m'en vais.

— Ah çà, mon bon enfant, mais tu n'y es pas du tout! s'écria le marquis en riant et en serrant dans ses mains les mains tremblantes du lieutenant. Console-toi! ajouta-t-il d'un air grave, l'honneur est sauf.

— Ah! tant mieux! répondit Jean, comme délivré d'un poids écrasant. Mais qu'est-ce qu'il y a donc alors? C'est pourtant bien elle que j'ai vue?

— Oui, ma nièce.

— Comment votre nièce? Je l'ai bien reconnue; c'est Phanette, elle avait ma lettre à la main.

— Mais oui, c'est ma nièce Phanette.

— De grâce, expliquez-vous, mon oncle. Je n'y comprends rien, et c'est une cruelle attenfe que la mienne.

— S'expliquer, s'expliquer, ce n'est pas facile avec toi, mon petit Jean. Enfin te voilà raisonnable, tu écoutes. Viens, je vais te donner l'explication du mystère, et je t'annonce d'avance que tu vas regretter de ne pas me l'avoir demandée tout de suite, au lieu de dire mille folies comme tu as fait. »

Il emmena le jeune homme hors du jardin, sous les grands noyers de la cour.

« Mon cher enfant, lui dit- il, quand tu t'es épris de cette jeune fille, tu étais convaincu, d'une conviction non raisonnée, mais profonde, qu'elle était en toute chose digne de toi. Sans cela tu ne l'eusses point aimée, n'est-ce pas? Elle t'apparaissait si belle, si bonne, si pure, que tu n'avais aucun soupçon sur l'honnêteté de sa race. Eh bien! ton cœur avait deviné juste : malgré toutes les apparences, il a eu raison. Cette petite Phanette, qui se croyait elle-même fille de ce misérable, qui habitait chez lui presque depuis sa naissance, a été reconnue et avouée par moi pour ma propre nièce, pour la fille de ma sœur, de cette pauvre La Tremblay e dont je t'ai souvent parlé. Ne fais pas l'incrédule, Jean. C'est ta mauvaise tête qui dit non; mais je suis sûr que ton cœur est déjà converti. D'ailleurs les preuves sont indéniables. Voici comment tout s'est découvert. »

Et M. de La Hansaye raconta au jeune homme l'histoire de Stéphanette. Jean l'écoutait sans l'interrompre. Seules des exclamations trahissaient les émotions multiples et vives qu'il ressentait. Quand le marquis eut achevé son récit :

« O mon oncle, dit Jean, que je suis confus d'avoir agi de la sorte avec vous!

— Eh! mon lieutenant, je te le disais bien, mais ce n'est pas moi que tu as le plus gravement offensé, ajouta le vieillard d'un air sérieux dont Jean fut dupe, c'est elle.

— En effet, répondit Jean consterné.

— Mais je suis sûr qu'elle te pardonnera.

— Vous croyez? dit le jeune homme, dont le visage passa tout d'un coup de la tristesse à la joie.

— Elle est si bonne, mon ami!

— Bonne comme autrefois, aussi naïve, aussi simple?

Avisant dans le mur une brèche que le ternes avait laite, Stéphanetti pass.i l.i tête à travers les fi ailles.

— Encore plus accomplie. Si tu savais quelles attentions

STEPHANETTE 171

délicates elle a pour moi, comme elle s'est faite à mes goûts, comme elle recherche uniquement le bonheur des autres!

— Alors Stéphanette de La Tremblaye n'a rien à envier à ma petite Stéphanette des jours passés?

— Rien, mon Jean.

— Vous a-t-elle'^quelquefois parlé de moi?

— Oui, nous avons un peu causé de toi, oh! très peu.

— Et que disait-elle? M'aime- 1- elle encore?

— Peut-être bien, dit le marquis avec un sourire.

— Alors, mon oncle, laissez-moi courir à elle, me jeter à ses pieds, lui demander pardon.

— Non, non, n'y va pas, dit le marquis. Tu la ferais mourir, la pauvre petite, avec toutes les émotions que tu lui causes; tu viens de la fuir, d'où en est- elle, après une scène pareille? Il faut que je lui parle le premier, et que nous causions de toi à fond. Après cela tu pourras la voir.

— Puisque vous allez la voir, dites-lui au moins que je ne savais pas, que je regrette.

— C'est entendu.

— Dites-lui que je l'ai toujours et toute seule aimée; que là-bas, loin de vous, à Paris, son image me suivait partout; dites-lui que j'ai lutté contre son souvenir, que j'ai souffert, que j'ai pleuré, que je ne pouvais triompher d'elle.

— Pauvre enfant!

— Dites-lui qu'à présent je ne combats plus, que je l'aime de toute mon à me, que...

— Quand aurions-nous [fini, mon beau lieutenant, interrompit le marquis, si je kte laissais dire tout ce qu'il faudrait lui répéter?

Sois tranquille, je ferai de mon mieux, et je plaiderai pour toi, mais à une condition.

— Laquelle?

— C'est que tu vas quitter la Merlinière à l'instant. Stéphanette peut revenir d'un moment à l'autre, je ne veux pas qu'elle te retrouve ici. Rends-toi chez mon ami Henriet. Raconte-lui ce qui s'est passé aujourd'hui. Vous causerez toute la nuit de Stéphanette, si cela vous plaît, car il est presque aussi enthousiaste que toi de ma nièce, prends-y garde! Et puis, demain matin, tu m'amèneras Henriet. Je lui ai promis qu'au premier déjeuner, après ton retour, il aurait son couvert mis. Alors, mon Jean, alors tu la reverras. »

Le vieillard s'arrêta un instant, et, tendant la main au jeune homme tout ému, il ajouta :

(( Demain ce sera un beau jour, mon petit Jean. » Le lieutenant embrassa son oncle et s'engagea dans l'avenue. Il marchait allègrement, comme le jour où, deux ans auparavant, il courait par le même chemin annoncer à Stéphanette que le marquis ne s'opposait pas à leur mariage. Mais sa joie n'était plus la même. Ce n'était plus l'ivresse enthousiaste qui cherchait à se répandre autour d'elle et parcourait le ciel et la] terre pour y trouver son aliment. C'était une joie plus recueillie, plus profonde, plus maîtresse d'elle-même; c'était l'homme après l'enfant; c'était l'hymne nuptial après la chanson d'amour. Il se reposait délicieusement dans ses pensées. Toutes les souffrances d'autrefois avaient perdu leur aiguillon, et, si elles repassaient encore dans son esprit, c'était comme un contraste à la douceur du présent. Il sentait le bonheur qui venait à lui, comme un ami longtemps

STEPIIAXETTE 173

désiré qu'on entend frapper à la porte. Le chemin qu'il avait parcouru dans la vie lui apparaissait tout illuminé de miséricorde , et la reconnaissance emplissait son àme et l'élevait droit à Dieu.

Stéphanette, qui n'entendait plus depuis quelque temps déjà la voix de son oncle, s'était décidée à rentrer à la maison. Inquiète, pâle encore d'émotion, elle revenait par l'allée du jardin, qu'un vieux mur, dégradé par endroits, séparait seulement de l'avenue.

Elle entendit le pas de Jean qui s'éloignait.

C'est lui, pensa-t-elle. Et, avisant dans le mur une brèche que le temps avait faite et que le lierre seul avait réparée, elle passa la tête à travers les feuilles, qui encadrèrent son joli visage de leurs couronnes sauvages. Elle vit Jean déjà loin. Mais, en se penchant, elle avait détaché du vieux mur une pierre qui tomba sur le gazon. Le jeune homme tourna la tète. Leurs yeux se rencontrèrent. Ce ne fut qu'un éclair; mais Stéphanette avait eu le temps de lire dans le regard de son ami la tendresse et la joie qu'il emportait dans son cœur.

Elle se rejeta vivement en arrière.

(c II ne part pas, il m'aime, il est joyeux! » murmura-t-elle.

Jean n'y put tenir. Il courut vers la brèche où Stéphanette lui était apparue.

Elle n'était plus là. Il parcourut des yeux le grand jardin, et n'y vit point la jeune fille.

Déjà Stéphanette avait rejoint son oncle, et sur son jeune front la sérénité commençait à renaître.

M. Henriet accueillit Jean avec des exclamations de surprise et de joie. Ils dînèrent ensemble, dans la grande salle à manger carrelée qui composait, avec une cuisine, tout le rez-de-chaussée de la Lande, et, après dîner, s'étant assis sous le manteau de la cheminée, ils commencèrent une interminable causerie. M. Henriet raconta par le menu tout ce qu'il savait de Stéphanette et s'étendit complaisamment, à maintes reprises, sur les incomparables perfections de sa belle voisine. Jean ne se lassait pas d'écouter son hôte, le relançant d'un mot dès qu'il cessait de parler. Quand ils songèrent à se séparer, ils s'aperçurent avec étonnement qu'il était 1 heure du matin.

Le lieutenant ne s'en éveilla pas moins dès l'aube. Il courut à sa fenêtre : une brume légère flottait sur les vignes, d'où s'élevaient, d'espace en espace, quelques noyers et des pêchers de plein vent roses de fleurs; dans le ciel, pas un nuage : le dragon de la girouette avait son dard tourné vers l'ouest.

La journée s'annonce bien, pensa Jean.

Il revêtit son plus bel uniforme, qu'un domestique était allé chercher la veille à Angers, se promena de long en large dans sa

176 SÏEPHANETTE

chambre, essaya vainement de lire une demi -page d'un traité d'agriculture égaré sur une table, fredonna un air de chasse, et à la fin, impatienté de ne pas entendre M. Henriet se lever, alla résolument frapper à la porte du bonhomme.

<( Beau temps, monsieur Henriet, temps superbe!

— Eh! mon ami, répondit le campagnard, vous auriez bien pu attendre un peu pour me le dire : il est 6 heures du matin, et nous ne partons qu'à 9. Je dormais comme un jeune homme, un jeune homme qui ne serait point amoureux, » ajouta-t-il avec un rire sonore.

Comme le dernier coup de 9 heures sonnait au bourg, M. Henriet, en redingote, rasé de frais, prononça le traditionnel : « Hue, la Blanche! » et le cabriolet s'ébranla.

Quelle claire matinée! Comme l'air était léger! Comme les lointains étaient bleus! Mille chansons sortaient des nids, des fermes éveillées, des feuilles qu'agitait la brise. Toute la plaine était inondée de lumière, et cependant le ciel était pâle, comme si les dernières neiges de l'hiver s'étaient fondues dans l'azur.

Jean jouissait pleinement de cette poésie printanière, M. Henriet beaucoup moins.

« Voyez- vous la gelée blanche? dit-il au jeune homme.

— Oui, répondit Jean; comme elle a suspendu de jolies perles aux toiles d'araignées! »

Le campagnard haussa les épaules.

(( Ce n'est pas cela que je remarquais, mon ami, mais bien que la vigne avait souffert cette nuit.

— Ah! » fit le lieutenant d'un air d'indifférence profonde. Après quelques minutes de silence :

STEPHANETTE

(c Savez-vous ce que me rapelle notre voyage à la Merlinière, mon jeune ami? reprit M. Henriet, ma première visite, — officielle, s'entend, — à celle qui fut Mme Henriet. Nous nous aimions depuis longtemps, comme vous. Elle n'était pas laide, allez, et quelle brave femme!

J'étais donc parti pour aller chez mon futur beau-père, dans cette même voiture. Quand

arrivai

Je

connais-

sais bien Jacqueline pourtant, j'étais sûr d'elle comme elle était sûre de moi; eh bien!

je ne trouvai pas un mot à lui dire , pas un .

Alors mon beau-père mit la main de Jacqueline dans la mienne :

« Tiens, ma fille, dit-il, « il n'ose pas ; allez « donc vous promener « tous deux dans le

(( verger, et tâchez de vous accorder. » Ah! mon ami Jean, dès que nous fûmes dehors et seuls, je ne cherchai plus mes mots : ils venaient d'eux-mêmes, et tous à la fois. »

Jean écoutait d'un air distrait, en fouettant la Blanche avec une persévérance inutile.

12 — Stépham

Monsieur le chevalier de Trémière, je vous permets d'embrasser M"0 Stéphanette de La Trcmblayo, votre fiancée. »

« Ne pressez pas tant la Blanche, dit M. Henriet, nous arrivons. Je vais prendre par la traverse, et dans cinq minutes, mon lieutenant, nous serons à la Merlinière. »

M. Henriet tourna en effet à droite et s'engagea dans la mette des bois, sorte de pâture bordée d'un côté par les hautes futaies du parc et de l'autre par de grands taillis non clos qui dépendaient d'un château voisin. La voiture roulait doucement sur l'herbe. Les deux voyageurs étaient devenus silencieux. De temps à autre, au-dessus de leurs têtes, quelques ramiers effarouchés s'envolaient à travers les feuilles.

A la Merlinière, on attendait.

Stéphanette avait mis plus de temps que de coutume à sa toilette. Elle descendit dans le salon, garnit les vases de fleurs nouvelles, et posa sur la table le petit miroir de Venise, comme un témoin des anciens jours. Puis elle vint trouver son oncle, qui se promenait fiévreux sous les noyers, et lui faisant la révérence :

<( Est-ce ainsi que vous me vouliez, monsieur le marquis?

— Ravissante, ma chère enfant; mais n'attendez pas que je vous remercie, car ce n'est pas pour moi, je suppose, que vous avez mis cette rose dans vos cheveux? »

Dès 8 heures, Baptiste avait été posté à l'entrée de la cour pour signaler les voyageurs; il donna trois fausses alertes, mais la quatrième fois il eut raison : c'étaient bien Jean et M. Henriet qui entraient dans l'avenue.

M. de La Hansaye alla recevoir son ami et son neveu, leur souhaita la bienvenue, et sans rien ajouter, étant trop ému pour parler beaucoup, il les introduisit dans le salon, où se trouvait Stéphanette.

STEPHANETTE 179

La jeune fille était debout près de la fenêtre.

M. Henriet entra le premier, la salua et laissa Jean passer devant lui.

Le lieutenant fit quelques pas dans le salon, puis subitement s'arrêta, baissa les yeux :

« Mademoiselle, balbutia-t-il, jamais je ne pourrai assez m'excuser auprès de vous. »

Stéphanette vit qu'il s'embrouillait.

« Je vous pardonne bien volontiers, monsieur Jean, » dit-elle.

Le visage du lieutenant s'épanouit.

« 0 Phanette! » répondit- il.

Et tous deux se regardèrent.

Le marquis comprit l'éloquence de ce regard, et, s'avançant vers le jeune homme :

« Mon cher enfant, lui dit-il, nous avons beaucoup causé de toi hier soir avec ma nièce. Je t'avais promis de plaider pour toi, je l'ai fait, et je me suis aperçu que ta cause était gagnée d'avance. »

Il le prit par la main, le conduisit près de la jeune fille, et ajouta :

« Monsieur le chevalier de Trémière, je vous permets d'embrasser M"' Stéphanette de La Tremblaye, votre fiancée. »

Alors se retournant vers M. Henriet, qui contemplait cette scène tout attendri :

« Mon cher Henriet, dit le marquis, je n'ai jamais été plus heureux. Et vous?

— Moi, répondit le bonhomme, une seule fois; mais il y a bien longtemps. »

HISTOIRK

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