RUE PÉROU , N
MEÇUIGNON-HAVARD , bue des saixts-prres , n9 10*
BRICONj BWK DU VIEUX-COLOMBIER , N° 19.
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Pauvre Yorick î c'était une comédie vivante; une grande simplicité, et à la fois une grande folie, et en dernier résultat, un sourire mouillé de larmes, comme celui dont parle Homère. Ne vous attendez pas que j'écrive sa vie, que je vous dise que son père était lieutenant du roi, qu'il descendait de l'archevêque Sterne, et qu'il se distingua dans les guerres de la reine Anne: tous ces détails biographiques sont insipides^à mon sens, rien ne prouvant moins , en fait de choses littéraires , qu'un nom et une date. Ce qu'il importe de connaître et d'approfondir, c'est la manière ce sont les passions et les mœurs d'un écrivain , et ces moyens infaillibles de lit-
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térature générale, plus profitables que tout le reste mille fois.
Figurez-vous donc, bien long-temps après Shakespeare et au milieu de la civilisation anglaise, un homme simple et bon, aussi habile que Shakespeare dans les peintures familières de la vie domestique, et qui, tout entier à l'étude minutieuse des petits faits de l'existence, s'applique à les peindre dans toute leur naïveté ; simple et vrai avant tout, n'employant de coloris que lorsqu'il ne peut pas mieux faire , et se mettant en scène parce qu'il ne connaît personne qui ait plus que lui de l'âme et du cœur , personne qui soit mieux appris à deviner un monde, à s'en faire un au besoin , et, quand ce monde est fait, à le peupler d'êtres charmants et naturels.
Car remarquez bien qu'au milieu du laissez-aller de Sterne, et dans le vague abandon auquel sa pensée se livre avec délices, ce qui fait son plus grand charme, c'est qu'il nous montre ce que nous voyons tous les jours; un chien d'aveugle, un homme
d'église en robe noire, une femme en petit bonnet et en simple tablier ; village , grande route, auberge, boutique, berline; vous sentez l'odeur du foin, vous voyez le rayon de soleil, la feuille de chou : simples et frais contrastes avec tant d'autres romans, avec ces brillantes compositions de l'Orient, les Mille et une Nuits , par exemple, toutes resplendissantes de pierreries et d'or, et de rois puissants et de reines superbes, tout habitées par des fées et des enchanteurs , noble terre surchargée de palais et de mosquées; un songe éblouissant qui vous trouble éveillé, qui vous tient endormi, et dont le simple souvenir est encore une fascination.
De tout cet Orient , Sterne n'aurait rien adopté ! Cet ingénieux écrivain , une des gloires poétiques de l'Angleterre, le premier maître de Walter Scott , quand Walter Scott ne veut être que bourgeois , n'aurait vu dans l'Orient que ses sources cachées , son frais sommeil sous les cyprès
des cimetières, ses odorantes vapeurs du tabac dans des pipes d'ambre, et surtout ses bosquets de roses, ses palmiers à la tête altière, et quelquefois la fiancée du sultan enlevée dans un palanquin , et laissant par hasard son voile assez entr'ouvert pour découvrir quelque jeune et mélancolique figure de captive grecque enlevée aux bords de l'Eurotas !
Mais encore toute cette vie orientale n'était pas de la vie assez active pour Sterne. Il consentait bien, il est vrai, à s'isoler du monde, mais il ne voulait pas s'isoler dans un désert; son pèlerinage n'était jamais plus solennel qu'au milieu des grandes villes, et alors il faisait des découvertes inouies. Au milieu de Paris, il a trouvé son admirable barbier, et sa jolie soubrette, et son plaintif sansonnet si dramatique dans ses plaintes ; sur la grande route il a rencontré son valet de chambre , son fifre français, si aimable, si jovial, sibon, si simple, si habile à dicter une lettre;
dans une allée de traverse, il a deviné sa folle si émue , si attendrie , si à plaindre ; à Versailles même et vis à vis l'OEil-de- Bœuf , et aux dernières lueurs de cet éclat royal qui devait sitôt finir, il a si bien fait qu'il est parvenu à cette délicieuse comédie du bouffon Yorick, et au risible anachronisme qui le prend lui aussi pour un fou de cour. — Pauvre Yorick !
Fou de cour, à la bonne heure! Mais, par Rabelais , la belle et douce folie que celle de Sterne ! Suivez-le. Le voilà qui se passionne pour un son de voix, pour le frémissement d'une robe , pour un air de fifre, pour un volume de Shakespeare , pour tout ce qu'il n'entend qu'à demi, pour tout ce qu'il voit sous un voile, pour tout ce qu'il ne fait qu'entrevoir. Pour lui il existe une obscurité plus favorable que îe grand jour. Il lui faut à lui, pour qu'il puisse décrire un doux reflet de lune, des ombres douteuses, quelque chose d'indécis, et alors il est admirable. Sa passion
même , toujours si chaste et si naïve, i en toure d'un intérêt bien rare, même dans les passions les plus habilement développées . Pour les passions de Sterne, si elles sont sans nombre, elles ne sont pas sans terme. La première fait place à la seconde, et toujours ainsi, sans que jamais le principe s'affaiblisse. A peu de chose près, c'est l'histoire d'une jeune paysanne bien rebondie et bien fraîche , qui s'arrête dans une prairie pour se reposer, et qui s'amuse à effeuiller les blanches marguerites qu'elle a sous la main sans avoir peur de jamais en manquer.
Aussi n'est-il pas un jeune homme d'imagination pure et de pensées chastes, qui ne se laisse séduire au premier abord par cette espèce de chevalier errant qui voit la nature si belle, et qui, dans sa marche vagabonde, ne trouve aucun tort à redresser, bien qu'il prenne une auberge pour une auberge et un commis de l'octroi pour un commis de l'octroi. Bienplus7
ne commis lui-même, cet être attaché à une porte de ville, l'œil hagard et armé d'une épée équivoque, propre à sonder les paniers du paysan et les gerbes de blé qu'il apporte à la ville ; Sterne , s'il lui plaît , va vous le peindre trait pour trait, et l'homme ne vous fera pas peur.
En vérité c'est un grand maître en fait de description; il peut tout décrire, il a tout décrit. La tabatière de corne de son bon moine ! quel chef-d'œuvre ! Et cette tête pensive, cet œil expressif, ces joues amaigries, ce sourire! quel beau Rembraut! Surtout comprenez bien, car dans cette entreprise littéraire à l'usage de la jeunesse, nous nous permettrons quelques leçons, et des leçons directes, qui iront plus vite à leur but, et ne feront qu'ajouter à l'ensemble et à la puissance de nos matériaux; comprenez bien que, lorsque je parle de description, je raye d'un seul trait de plume toute l'école de Delille. Cette misérable manière de faire cinquante
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vers sur un âne, sans prononcer le mot dne , me parait le comble de la dérision, C'est ce qui rend Buffon , un homme mortel, malgré son admirable talent. Si vous voulez décrire, ayez de la bonne foi, du style; dites simplement ce que vous avez vu; faites comme un peintre de paysage : il peint à la fois la chaumière, la mare verte qui l'entoure , l'arbre incliné qui l'abrite, l'enfant tout nu, et sa couche encore mouillée étalée devant la porte au s jleil. Le peintre alors possède une chaumière. Au contraire, mettez un lac à la place de la mare, un enfant habillé en dragon à la place de l'enfant en guenilles, donnez de belles ardoises et des glaces à l'étableet à la laiterie, vous aurez un poème descriptif. Poésie ou peinture, Sterne et Rembraut sont deux grands maîtres.
De cet excès de vénusté , de cette rage de mettre de la dorure à tout , et de farder jusqu'à la jeune pensionnaire qui sort de son couvent il faut bien se garder de tomber
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dans l'excès contraire. Dans les arts trop de vérité £st un mensonge. De nos jours nous avions été si fort assujettis à la littérature bâtarde de l'empire et aux ennuyeux chefs-d'œuvre de' nos poètes d'imitation, de nos écrivains de plagiat, que plusieurs jeunes artistes, pour en finir plus vite avec ces espèces de supériorités mixtes, se sont jetés dans un affreux extrême. Ils ont fait du sang et des tombeaux ; ils ont dépouillé la mort de ses ornements; ils ont emprunté à la féodalité ses hiboux et ses fantômes; ils se sont réjouis dans l'horrible; Satan et ses pompes ont été de la partie : c'était de l'extrême affreux opposé à de l'extrême sentimental , le niais horrible en regard du joli. Or le joli, Dorat, par exemple, est dans son genre une épouvantable chose; et l'homme de goût, placé entre ces deux abîmes, aimerait encore mieux l'horrible : on en guérit plus tôt- Voilà pourquoi il faut lire beaucoup Sterne et les écrivains de son école. Cette
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école y d'une nature simplement examinée et simplement décrite, appartient tout entière à l'Angleterre qui lui doit des chefsd'œuvre. Le Vicaire de Wahefield est dans ce genre une admirable production ; Simple histoire est un chef-d'œuvre. Goldsmith et miss Inehbald ont dû surtout leur succès à l'absence de faits généraux, et à leur dédain pour une fable bien compliquée et bien romanesque, assurés qu'ils étaient toujours de plaire et d'intéresser à force de simplicité et de détails. Cette manière d'être simple et original , et de raconter avec bonhomie les choses les plus niaises, a fait fortune à Londres. On y produit encore chaque jour de charmants tableaux de mœurs, fort supérieurs, pour l'intérêt et la naïveté, aux portraits parfois satiriques et exagérés de La Bruyère. Chez nous nous avons très-peu d'hommes assez forts pour vivre ainsi avec des détails. De cette comédie à part, la Chaumière indienne est le premier exemple ; les Contes de Voltaire y attein^
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draient s'il y avait plus de l'homme qui sent et qui pleure , et qui se passionne pour son compte dans ces compositions étinee^ lantes de verve et d'esprit. Encore une fois , pour arriver à ce résultat il faut avoir compris Homère et Shakespeare, quand Homère apprête le festin d'Achille , ou que Shakespeare introduit Coriolan au foyer du roi volsque ; ou bien encore la fable des Deux Pigeons de La Fontaine : il n'y a pas de modèles hors de là.
Surtout dans cette étude intime de la nature morale de l'homme et de la nature physique, car Sterne ne les séparait pas, et avec raison sans nul doute , il n'y a pas de succès possible , si l'on ne peut joindre à une grande ténacité d'observation un esprit correct, un cœur pur, une âme droite, et une de ces belles et riantes imaginations , la première condition de bonheur pour un homme , et de gloire durable pour un grand écrivain.
Fidèles à notre plan de recueillir dans
les livres que nous publions ce qu'ils peuvent offrir de plus aimable et de plus correct, nous nous sommes permis un choix, même pour Sterne: malgré tous nos regrets, nous tenons, avant tout, à ne pas laisser passer un mot dans nos livres dont l'explication puisse embarrasser une mère de famille; voilà pourquoi vous trouverez que quelques chapitres manquent au Voyage sentimental et à l'Histoire de mon oncle Tobie ; seulement la consolation sera facile , en observant que l'ensemble n'y a pas perdu.
Je ne saurais mieux finir cette facile et incomplète dissertation, qu'en citant une des belles pages de Sterne , intitulée : Moi , et qui en dira plus sur lui qu'on n'en a jamais dit.