‹ Sterne et MackenzieChapitre 10 sur 41 · LE NAIN · texte numérisé non relu

LE NAIN

Je n'ai j'amais ouï dire que quelqu'un, si ce n'est M, Shandy, personnage imagi-

t^*c *re de Tristram , eût fait une remarque t\^e je fis au moment même que je jetais les yeux sur le parterre, et qui me frappa d'autant plus vivement que je ne me souvenais même pas trop qu'on l'eût faite ; c'est le jeu inconcevable de ia nature en formant un si grand nombre de nains.

Elle se joue sans doute de tous les pauvres humains dans tous les coins de l'univers : mais à Paris, il semble qu'elle ne mette point de bornes à ses amusements. Cette bonne déesse parait aussi gaie qu'elle est sage.

J'étais à l'Opéra-Comique j mais toutes mes idées n'y étaient pas renfermées , et mon imagination se promenait au -dehors

comme si j'y eusse été moi-même Je

mesurais , j'examinais tous ceux que je rencontrais dans les rues; triste sujet d'attention! surtout quand la taille était petite : le visage très brun, les yeux vifs, le nez long, les dents blanches, la mâchoire prononcée en avant . Je souffrais de voir

tant de malheureux que la force des ac 0*~~ dents avait chassés de la classe où ils d e^ vaient être pour les contraindre à faire nombre dans une autre Les uns à cinquante pas paraissaient être à peine des enfants par leur taille; les autres étaient noués, rachitiques , bossus ou avaient les jambes tortues. Ceux-ci étaient arrêtés dans leur croissance, dès l'âge de six ou sept ans, par les mains de la nature. Ceuxlà ressemblaient à des pommiers nains qui, dès leur première existence, font voir qu'ils ne parviendront jamais à la hauteur commune des autres arbres de la même espèce. Je m'en tiens à la fidélité de cette remarque qui peut se vérifier dans toutes les rues et dans tous les carrefours de Paris. Je descendais un jour la rue qui mène dit Carrousel au Paîais-Iloyal, quand j'aperçusun petit garçon fort embarrassé pour traverser le ruisseau qui coulait au milieu de~ la rue; je lui tendis la main et je le fis sauter. J'eus à peine aperçu sa figure dans*

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le mouvement qu'il fit en se retournant, que je vis que le petit garçon était un homme d'une quarantaine d'années. N'importe, dis-je... quelque autre bonne âme en fera autant pour moi quand j'aurai quatrevingt-dix ans.

Je sens en moi je ne sais quels principes d'égards et de compassion pour cette portion défectueuse et diminutive de mon espèce qui n'a ni la force ni la taille pour se pousser et figurer dans le monde. Je n'aime pas qu'on les humilie, et je ne fus pas sitôt assis dans ma loge, que j'eus le chagrin de voir qu'on se moquait au-dessous de moi d'un petit bossu.

Il y a au bout de l'orchestre, entre cette place et la première loge de côté, une petite esplanade, asile ouvert à ceux qui n'ont pas pu trouver de places ailleurs. On y est debout quoiqu'on paie aussi cher qu'à l'orchestre. Un pauvre hère de cette espèce s'était glissé de manière ou d'autre dans ce lieu incommodé; il faisait extrêmement

chaud, et le nain était au milieu d'individus qui avaient au moins deux pieds et demi de plus que lui. De tous côtés, pour lui, ce n'était donc que souffrances au- delà de toute expression; mais ce qui l'incommodait le plus, c'était, entre lui et le théâtre et les acteurs qui lui étaient absolument cachés, l'intermédiaire opaque d'un gros Allemand, de la corpulence la plus épaisse, haut de près de sept pieds. Le pauvre nain se démenait pour voir quelque chose à travers les petites ouvertures et les trouées qui se faisaient quelquefois entre les bras de l'Allemand et son corps : il guettait d'un côté, était à l'affût de l'autre: peine inutile ! L'Allemand se tenait carrément dans l'attitude la plus massive et la plus gênante. Le nain eût été, pour voir, aussi bien au fond d'un puits. Il éleva très -humblement sa main jusqu'au bras du géant, et le tirant par sa manche ^ il lui conta sa peine. L'Allemand tourne la tête, jette en bas les yeux gur lui, comme Goliath sur David, et inexo-

rablement se remet dans la même position.

le prenais dans ce moment une prise dans la tabatière de corne de mon bon moine. Àh! bon père Lorenzoï comme ton esprit doux et poli, si tolérant, si plein d'indulgence , comme il aurait prêté une oreille complaisante aux plaintes du pauvre nain !

Le vieil officier, près duquel j'étais assis, me vit lever les yeux avec émotion en faisant cette apostrophe, et me demanda ce que j'avais. Je lui contai la chose en trois mots, en ajoutant que cela était inhumain.

Le nain était poussé à bout, et dans un de ces premiers transports d'impatience , qui sont communément déraisonnables, il dit à l'Allemand qu'il couperait sa longue queue avec ses ciseaux.

L'Allemand le regardant froidement, lui dit qu'il en était le maître s'il y pouvait atteindre. Oh ! quand l'injure est aiguisée par l'insulte, tout homme qui a du senti™

ment prend le parti de celui qui est offensé,

quel qu'il soit J'aurais volontiers sauté

en bas de ma loge pour aller punir l'insolent. Le vieil officier français arrangea l'affaire avec moins de fracas ; il fit signe à la sentinelle et lui montra du doigt le lieu où se passait la scène. La sentinelle y pénétra. Il n'y avait pas besoin d'explication, la chose parlait d'elle même. Le soldat fit reculer l'Allemand, et prenant le nain par la main le plaça devant l'épais géant. Bien fait! m'écriai-je, en frappant des mains. Vous ne souffririez pourtant pas une chose semblable en Angleterre, dit le vieil officier.

En Angleterre, mon cher Monsieur, lui répondis-je, nous sommes tous à notre aise.

Il voulut apparemment me donner quelque satisfaction de moi-même et me dit : voilà un bon mot; et comme un bon mot vaut toujours quelque chose à Paris, il m'offrit une prise de tabac.

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