‹ Sterne et MackenzieChapitre 16 sur 41 · L'ÉPÉE · texte numérisé non relu

L'ÉPÉE

Quand les empires les plus puissants ont leurs époques de décadence et éprouvent à leur tour les calamités et la misère, je ne m'arrêterai pas à dire les causes qui avaient insensiblement ruiné la maison d'E.... en

Bretagne. Le marquis d'E avait lutté

avec beaucoup de fermeté contre les adversités de la fortune : il voulait conserver encore aux yeux du monde quelques restes de l'éclat dont avaient brillé ses ancêtres; mais les dépenses excessives qu'ils avaient faites , lui en avaient entièrement ôté les

moyens Il lui restait bien assez pour le

soutien d'une vie obscure mais il avait

deux fils qui semblaient lui demander quelque chose de plus, et il croyait qu'ils mé-

8o STERNE.

ritaient un meilleur sort. Ils avaient essayé de la voie des armes :il en coûtait trop pour parvenir, l'économie ne convenait pas à cet état 3 il n'y avait donc pour lui qu'une ressource, et c'était le commerce.

Dans toute autre province de France que la Bretagne, c'était flétrir pour toujours dans sa racine le petit arbre, que son orgueil et son affection voulaient voir refleurir. Heureusement la Bretagne a conservé le privilège de secouer le joug de ce préjugé, et s'en prévaut. Les États étaient assemblés à Rennes. Le marquis en prit occasion de se présenter un jour, suivi de ses deux fils devant le sénat. Il fit valoir avec dignité la faveur d'une ancienne loi du duché qui, quoique rarement réclamée, n'en subsistait pas moins dans toute sa force. Il détacha son épée de son côté : La voici, dit-il, prenez- la; soyez-en les fidèles dépositaires jusqu'à ce qu'une meilleure fortune me mette en état de la reprendre et de m'en servir avec honneur.

STERNE. Of

Le président accepta Fépée Le marquis s'arrêta quelques moments pour la voir déposer dans les archives , et se retira.

Il s'embarqua le lendemain avec toute sa famille pour la Martinique. Une application assidue au commerce pendant une vingtaine d'années, et quelques legs inattendus de branches éloignées de sa famille , lui rendirent de quoi soutenir sa noblesse, et il revint chez lui réclamer son épée.

J'eus le bonheur de me trouver à Rennes le jour de cet événement solennel. C'est ainsi que je l'appelle. Et quel autre nom pourrait lui donner un voyageur sentimental? Le marquis, tenant à la main une épouse respectable, parut avec modestie au milieu de l'assemblée. Son fils aîné conduisait sa sœur, le cadet était à côté de sa mère; un mouchoir cachait les larmes de ce bon père.

Le silence le plus profond régnait dans toute l'assemblée. Le marquis remet sa femme aux soins de son fils cadet et de sa

8a STERNE.

fille, avance six pas vers le président, et lui redemande son épée. On la lui rendit; il ne l'eut pas plus tôt qu'il la tira presque tout

entière hors du fourreau C'était la face

brillante d'un ami qu'il avait perdu de vue depuis long-temps. Il l'examina attentivement comme pour s'assurer que c'était bien la sienne. Il aperçut un peu de rouille vers la pointe; il la porta plus près de ses yeux, et je crus voir tomber une larme sur l'endroit rouillé. Je ne pus y être trompé par ce qui suivit :

Je trouverai , dit-il , quelque autre moyen pour l'effacer.

Puis il la remit dans le fourreau, remercia ceux qui en avaient été les dépositaires , et se retira avec sa famille.

Que je lui enviais ses sensations!

Page 1