MARIE
Aimable et doux génie, qui conduisis jadis la plume de mon ami Cervantes, toi qui te glissais par ses jalousies , et qui par ta présence changeais en un beau jour le crépuscule de sa retraite ; toi qui versais le nectar des dieux à ce charmant auteur qu'ils avaient animé de leur esprit; toi enfin qui le couvris de tes ailes pendant qu'il traçait le portrait de Sancho et de son aventureux maître , et qui veillas constamment pour le défendre contre la pauvreté et les autres misères de cette vie : écoute-moi, je t'en conjure.
Un soir, pendant mon voyage, c'était les plus doux sons que j'eusse jamais entendus. Je baissai ma glace pour les mieux saisir. C'est Marie, me dit le postillon ?
observant que j'écoutais. Pauvre Marie!
continua-t-il en se penchant de côté, parce que son corps m'empêchait de la voir.
Elle est assise sur un banc, jouant son hymne du soir sur son chalumeau, et sa petite chèvre à côté d'elle. En me parlant de Marie, le postillon avait l'air si touché , le son même de sa voix annonçait un cœur si compatissant, que je me promis de lui donner une pièce de vingt-quatre sous en arrivant à Moulins.
Et qui est la pauvre Marie ? lui dis-je.
L'amour et la pitié de tous les villages d'alentour, dit le postillon. Il y a trois ans que le soleil ne luit plus pour cette fille si belle, si aimable, si spirituelle : sa raison est égarée. Pauvre Marie! répéta-t-il, tu méritais un meilleur sort !
Il allait continuer,, quand Marie , après un moment de silence, reprit son air sur son chalumeau. C'étaient les mêmes sons ; pourtant ils étaient dix fois plus doux. C'est l'hymne de îaYierge, dit le jeune
homme , qu'elle chante tous les soirs. — Mais d'où la sait-elle ; mais qui lui a montré à jouer du chalumeau? — C'est ce que nous ne savons pas; nous croyons que le ciel, qui la protège, lui a ménagé cette faible consolation. Depuis qu'elle n'a plus l'usage de sa raison , c'est la seule qui lui reste. Elle ne quitte jamais son chalumeau, et jour et nuit, elle joue la prière que vous entendez.
Le postillon me raconta tout cela d'un air si honnête, avec une éloquence si naturelle, que je crus apercevoir en lui quelque chose au-dessus de son état; et j'aurais voulu savoir sa propre histoire , si la pauvre Marie ne s'était pas entièrement emparée de moi.
Cependant nous approchions du banc où Marie était assise. Elle était vêtue de blanc ; ses cheveux relevés en deux tresses et rattachés sous un réseau de soie avec quelques feuilles d'olivier placées sur le côté d'une manière assez bizarre. Elle
était belle; et si jamais j'ai éprouvé dans toute sa force la douleur d'un cœur honnête , ce fut en voyant la pauvre Marie.
Le ciel ait pitié d'elle ! dit le postillon. Pauvre fille ! on a fait dire plus de cent messes dans toutes les paroisses et tous les couvents d'alentour, mais sans effets. Comme sa raison lui revient par petits intervalles , nous espérons encore qu'à la fin la sainte Vierge la guérira; mais ses parents, qui en savent plus que nous, sont tout- à-fait sans espoir, et croient que sa raison est perdue pour toujours.
Comme le postillon parlait, Marie fit une cadence si mélancolique, si tendre, si plaintive, que je m'élançai de ma chaise pour courir à elle; je me trouvai assis, entre elle et sa chèvre, avant d'être revenu de mon extase.
Marie me fixa attentivement, puis regarda sa chèvre , et puis revint à moi , et puis à sa chèvre, et continua ainsi pendant quelque temps «
Eh bien! Marie, lui dis-je doucement, quelle ressemblance trouvez-vous ?
Je supplie le candide lecteur de croire que je ne fis cette question que d'après l'humble conviction où je suis que l'homme n'est pas si éloigné de l'animal qu'on le pense. Je le supplie surtout de croire que, pour tout l'esprit de Rabelais , je n'aurais pas voulu laisser échapper une plaisanterie déplacée en la respectable présence du malheur; et cependant mon cœur m'a reproché cette question faite à Marie , quand je me la suis rappelée. Il me l'a reprochée si vivement que j'ai juré de ne vivre désormais que pour la sagesse, et de ne prononcer, le reste de mes jours, que de graves sentences; et jamais, jamais, à quelque âge que je parvienne, il ne m'échappera de dire une plaisanterie devant homme, femme , ni enfant.
Quant à en écrire, oh! je crois que j'ai fait une réserve exprès; j'en prends le public pour juge.
Adieu, Marie, adieu, pauvre infortunée!
Un temps viendra, mais non pas aujourd'hui, que je pourrai entendre tes malheurs de ta propre bouche Je me
trompais... En ce moment même elle prit son chalumeau et m'apprit une suite de malheurs et de détails si touchants, que je regagnai ma chaise d'un pas incertain et chancelant , sans avoir la force de l'écouter davantage.
( Extrait de Tristramshandy. )
Jamais je n'ai plus senti de regret d'être à court de papier. Voyager à travers le Bourbonnais , le pays le plus riant de la France, dans les beaux jours de la vendange, dans ce moment où la nature reconnaissante verse ses trésors avec profusion, et où. tous les yeux sont rayonnants de joie; ne pas faire un pas sans entendre la musique appeler à l'ouvrage les heureux
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enfants du travail, qui portent en folâtrant leurs grappes au pressoir ; rencontrer à chaque instant des groupes qui présentent mille variétés aimables; se sentir l'âme dilatée par les émotions les plus délicieuses , juste ciel! voilà de quoi faire vingt volumes, et je n'ai plus, hélas î que quelques pages de reste , et encore dois-je en consacrer la moitié à la pauvre Marie , que mon ami, M. Shandy, rencontra près de Moulins!
J'avais lu avec, attendrissement l'histoire qu'il nous a donnée de cette fille infortunée , à qui le malheur avait fait perdre la raison. Quand je me vis près du village où. elle vivait, son souvenir me revint tellement à l'esprit que je ne pus résister à la tentation de me détourner d'une demilieue pour aller, au village où demeuraient ses parents , demander de ses nouvelles.
C'était aller, je l'avoue, comme le chevalier de la Triste-Figure, à la recherche des tristes aventures. Mais je ne sais com-
ment cela se fait, je ne suis jamais plus certain que j'ai une âme que quand je me trouve dans de pareilles situations.
La vieille mère vint sur sa porte , ses regards me racontèrent son histoire avant même qu'elle eût ouvert la bouche. Elle avait, me dit-elle, depuis un mois perdu son mari , mort de douleur d'avoir vu le malheur arrivé à sa fille. J'avais craint d'abord, ajouta la bonne femme , que ce coup n'achevât de déranger la tête de ma pauvre Marie; mais au contraire elle lui est un peu revenue depuis. Cependant il lui est impossible de rester en repos , et dans ce moment elle est à rôder quelque part dans les environs de la route.
Pourquoi mon pouls bat-il si faiblement quand j'écris ceci? et pourquoi Lafleur,, ce garçon qui ne respire que la joie, passat-il par deux fois le revers de sa main le long de ses yeux pendant que la vieille nous contait ces détails? J'ordonnai au postillon de reprendre la grande route.
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Quand nous fûmes à une demi-lieue de Moulins, à l'entrée d'un petit sentier qui conduisait a un petit bois, j'aperçus la pauvre Marie assise sous un peuplier ; elle avait le coude appuyé sur ses genoux, et la tête penchée sur sa main ; un petit ruisseau coulait au pied de l'arbre.
Je renvoyai le postillon avec ma chaise à Moulins , et je dis à Lafleur de préparer le souper, que j'allais le suivre.
Marie était habillée de blanc , à peu près comme mon ami Shandy me l'avait dépeinte; si ce n'est que sa chevelure, retenue auparavant par un nœud de soie, descendait en flottant sur ses épaules. Un ruban d'un vert pâle passait par dessus son épaule et descendait jusqu'à . sa ceinture : son chalumeau y était suspendu. Sa chèvre infidèle l'avait abandonnée, elle l'avait remplacée par un petit chien qu'elle tenait en lesse avec une petite corde attachée à son bras : je regardai son chien , elle le tira aussitôt à elle, disant: Toi, du
moins tu ne me quitteras pas, Sylvio. Je fixai les yeux de Marie , et je ^is qu'elle pensait plus à son père qu'à sa chèvre, car en prononçant ces mots, des pleurs inondèrent ses joues.
Je m'assis à côté d'elle, et Marie me laissa essuyer ses pleurs avec mon mouchoir , j'essuyai ensuite mes larmes, puis encore les siennes, puis les miennes, et j'éprouvais des émotions qu'il me serait impossible de décrire, et qui, j'en suis bien sûr, ne provenaient d'aucune combinaison de la matière et du mouvement.
Oh! je suis certain que j'ai une âme, et jamais les livres dont les matérialistes ont empoisonné le monde ne me convaincront du contraire.
Quand Marie fut un peu revenue à elle, je lui demandai si elle se rappelait un homme maigre et pâle qui s'était assis entre elle et sa chèvre, il y avait deux ans. Elle me répondit que, dans ce temps-là, elle était dans un triste état, mais qu'elle s'en
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souvenait très-bien, à cause de deux circonstances qui l'avaient frappée ; l'une que, quoiqu'elle fût très-mal, elle s'était bien aperçue que ce monsieur avait pitié de son état ; l'autre , parce que sa chèvre avait pris à l'étranger son mouchoir, et qu'elle l'avait battue pour cela. Elle avait lavé le mouchoir dans le ruisseau et depuis elle le gardait pour le lui rendre si jamais elle le revoyait. Il me l'avait à moitié promis, ajouta-t-elle. En parlant ainsi, elle tira le mouchoir de sa poche pour me le montrer; il était enveloppé proprement dans deux feuilles de vigne et lié avec des brins d'osier; elle le déploya, et je vis qu'il était marqué d'un S à l'un des coins.
Elle me raconta qu'elle avait été depuis ce temps-là à Rome, qu'elle avait fait une fois le tour de l'église de Saint- Pierre ; qu'elle avait su toute seule retrouver son chemin à travers les Apennins, qu'elle avait traversé toute la Lombardie, sans argent, et les routes caillouteuses de
la Savoie, sans souliers. Elle ne se souvenait pas comment elle avait été nourrie , ni comment elle avait pu supporter tant de fatigues : ma»is Dieu > dit-elle , tempère les vents en faveur de l'agneau tondu.
Et tondu au vif, lui dis-je !.... Àh ! si tu étais dans mon pays, où j'ai un petit hameau, je t'y recueillerais , je t'y donnerais
l'hospitalité tu mangerais de mon pain,
tu boirais dans ma coupe; j'aurais soin de ton Sylvio !
Dans tes faiblesses et tes égarements, je courrais après toi pour te ramener : quand le soleil se coucherait, j'adresserais à Dieu ma prière ; tu jouerais sur ton chalumeau ta chanson du soir, et l'encens de mon sacrifice doublerait de prix en montant aux cieux avec celui d'un cœur brisé par la douleur.
Je 'm'attendrissais en parlant ainsi, et Marie voyant que je prenais mon mouchoir déjà trop mouillé pour m'en servir, voulut le laver dans le ruisseau, mais où
le ferais-tu sécher , ma chère enfant ? Sur mon cœur , dit-elle , cela me fera du bien.
Est-ce que ton cœur brûle encore ? lui dis-je.
Je touchais la corde sensible : ses yeux en désordre s'arrêtèrent quelques instants sur moi, puis sans rien dire, elle prit son chalumeau et joua une hymne à la Vierge... la vibration de la eorde que j'avais touchée cessa. Elle revint bientôt à elle, laissa tomber son chalumeau et se leva.
Où vas-tu, ma chère Marie, lui dis-je?
A Moulins, me répondit-elle. Eh bien partons ensemble : elle prit mon bras et allongea la corde pour laisser à son chien la facilité de nous suivre avec plus de liberté : nous entrâmes ainsi dans Moulins.
Quoique je n'aime point les salutations en public, cependant quand nous fûmes au milieu de la place, je m'arrêtai pour faire mon dernier adieu à Marie.
Marie n'était pas grande , mais elle était
bien faite : l'affliction donnait à sa physionomie quelque chose de céleste : cependant ces charmes terrestres que le cœur désire ou que les yeux cherchent dans une femme se trouvaient tellement réunis en elle que, si elle pouvait recouvrer la raison, ou que je pusse perdre le souvenir d'Elisa, Marie n'aurait pas seulement mangé de mon pain et bu dans ma coupe, mais je l'eusse encore pressée sur ma poitrine, je l'eusse aimée comme une fille chérie.
Adieu , fille infortunée , imbibe l'huile et le vin que la compassion d'un étranger verse en passant dans tes plaies : l'être qui deux fois a brisé ton cœur peut seul le guérir pour toujours!
Ces émotions si douces, ces riants tableaux que je m'étais promis en traversant cette belle partie de la France ( le Bourbonnais) pendant le temps des vendanges, s'étaient entièrement évanouis ; il ne m'en restait plus rien. ... mon cœur s'était fermé au sentiment du bonheur, depuis que
j'avais posé le pied sur une terre d'affliction. Au milieu de toutes ces scènes d'une joie bruyante, que je rencontrais à chaque instant, je voyais toujours Marie, dans le fond du tableau , assise et rêveuse sous son peuplier; j'étais déjà aux portes de Lyon, je la voyais encore.
Charmante sensibilité ! source inépuisable de tout ce qu'il y a de précieux dans nos plaisirs , et de doux dans nos afflictions ! tu enchaînes ton martyr sur son lit de paille, ou tu l'élèves jusqu'au ciel. Source éternelle de nos sensations! c'est
ta divinité qui me donne ces émotions
non que dans certains moments funestes et maladifs, mon âme s'abatte et s'effraie de
la destruction ce ne sont là que des mots
pompeux; mais parce que je sens en moi que cette destruction doit être suivie des plaisirs et des soins les plus doux. Tout vient de toi, grand arbitre du monde!
c'est toi qui amollis nos cœurs et qui nous rends compatissants aux maux d'autrui;
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c'est par toi que mon ami Eugène tire les rideaux de mon lit quand je suis languissant, qu'il écoute mes plaintes et cherche à me consoler. Tu fais passer quelquefois cette douce compassion dans l'âme du pâtre grossier qui habite les montagnes les plus âpres : il s'attendrit quand il trouve égorgé un agneau du troupeau de son voisin. Je le vois dans ce moment la tête appuyée contre sa houlette, le contempler avec pitié Ah! si j'étais arrivé un moment plus tôt, s'écrie-t-il... le pauvre agneau perd tout son sang , il meurt ; et le tendre cœur du berger saigne long-temps.
Que la paix soit avec toi, bon berger! tu t'en vas triste et pensif, mais le plaisir balancera ta douleur; car le bonheur entoure ton hameau : heureuse est celle qui le partage avec toi ! heureux sont les agneaux qui bondissent dans ta bergerie !
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