HISTOIRE DE LEFEVRE
C'était pendant l'été de Tannée où Dendermonde fut pris par les alliés, c'est-àdire environ sept ans avant que mon père vint habiter la campagne, et environ sept ans après que mon oncle Tobie et Trim s'y furent secrètement retirés dans le dessein d'exécuter quelques-uns des plus beaux sièges qu'ils avaient en tête.
Mon oncle Tobie était un soir à souper, et Trim était assis derrière lui près d'un petit buffet. Je dis assis , car par égard pour son genou blessé dont le caporal souffrait quelquefois excessivement, toutes les fois que mon oncle Tobie dînait ou soupait seul, il ne souffrait pas que le caporal se tînt debout; mais la vénération du pauvre
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garçon pour son maître lui opposait une résistance opiniâtre. Mon oncle Tobie, avec une artillerie convenable, aurait eu moins de peine à s'emparer de Dendermonde.
Souvent , au moment qu'il croyait le caporal assis , si mon oncle Tobie venait à retourner la tête, il l'apercevait debout derrière lui avec toutes les marques du respect le plus soumis.
Cela seul engendra plus de petites querelles entre eux, pendant vingt-cinq ans entiers, que tout autre sujet. Mais à quoi cela revient-il? qu'est-ce que cela fait à mon histoire? pourquoi en faire mention? Demandez-le à ma plume ; c'est elle qui me gouverne, je ne la gouverne pas.
Mon oncle Tobie était donc un soir à souper quand le maître d'une petite auberge du village entra dans la salle avec une fiole vide à la main, pour demander un verre ou deux de vin de Madère.
C'est, dit -il, pour un pauvre gentilhomme qui est arrivé malade dans ma
maison, il y a quatre jours; depuis ce temps, il n'a pu soulever sa tête, ni manger, ni boire, ni goûter de quoi que ce soit au monde; mais tout-à- l'heure il vient de lui prendre fantaisie d'un verre de Madère sec et d'une petite rôtie. Il me semble, a-t- il dit, en ôtant sa main de dessus son front, que cela me soulagerait.
Je suis venu chez le capitaine, ajouta l'aubergiste, persuadé qu'il ne me refusera pas si peu de chose; mais si je ne trouvais personne qui voulût m'en donner, m'en prêter, ou m'en vendre, je crois que j'en volerais plutôt que de ne pas en rapporter à ce pauvre gentilhomme; il est en vérité bien malade. J'espère pourtant, continuat-il, qu'il se rétablira; mais nous sommes tous affligés de son état.
Tu es un bon et galant homme, s'écria mon oncle Tobie,j'en réponds, et je veux que tu boives toi-même à la santé du pauvre gentillhomrae avec du vin sec. Prend s- en une couple de bouteilles, mon ami; porte-
les-lui avec mes compliments, et dis lui qu'elles sont fort à son service; et même une douzaine de plus , si elles lui font du bien.
Quand l'aubergiste eut fermé la porte : Cet homme-là, Trim, dit mon oncle Tobie,, porte à coup sûr un cœur compatissant; mais j'ai conçu aussi la meilleure opinion de son hôte : il faut que cet étranger ait un mérite rare pour avoir su gagner en si peu de temps l'affection de l'aubergiste. Et de toute sa famille, ajouta le caporal, car ils sont tous affligés de son état. Cours après lui, dit mon oncle Tobie; va Trim, et demande-lui s'il sait le nom du pauvre gentilhomme.
Ma foi ! dit l'aubergiste en rentrant avec le caporal, je l'ai oublié; mais je puis le demander à son fils. Il a donc son fils avec lui, dit mon oncle Tobie. Un garçon d'environ onze ou douze ans, répliqua l'aubergiste; mais le pauvre enfant n'a goûté de rien, pas plus que son père. Il ne fait
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que pleurer et se désoler jour et nuit, depuis que son père s'est mis au lit, il n'a pas quitté son chevet.
Tandis que l'aubergiste parlait, mon oncle Tobie posa sa fourchette et son couteau sur la table et repoussa son assiette. Trim n'attendit point ses ordres, il desservit sans dire mot, et quelques minutes après, il apporta à son maître une pipe et du tabac. Reste un peu dans la salle, dit mon oncle Tobie.
Trim, dit mon oncle Tobie quand il eut allumé sa pipe et commencé à fumer. Trim s'avança en faisant une révérence. Mon oncle Tobie continua de fumer sans rien dire.
Caporal, dit mon oncle Tobie. Le caporal fit la révérence; mon oncle Tobie ne dit pas mot, et finit sa pipe.
Trim, dit mon oncle Tobie, j'ai un projet dans la tête. J'ai envie , comme la nuit est mauvaise, de m'envelopper chaudement dans ma roquelaure, et d'aller rendre visite
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à ce pauvre gentilhomme. La roquelaure de Monsieur , répliqua le caporal , n'a pas été mise une seule fois depuis la nuit où nous montions la garde dans la tranchée devant la porte Saint-Nicolas, et c'était la veille du jour où Monsieur reçut sa blessure. D'ailleurs la nuit est si froide, si pluvieuse, que soit la roquelaure, soit le mauvais temps, il y aurait de quoi faire mal à Monsieur. Cela se pourrait bien, dit mon oncle Tobie. Mais Trim, je n'ai pas l'esprit en repos depuis ce que m'a dit l'aubergiste. Je voudrais qu'il ne m'en eût pas tant appris ou qu'il m'en eût appris davantage. Comment ferons-nous pour arranger tout cela? Que Monsieur s'en rapporte à moi, dit le caporal, et il saura bientôt tout le détail de cette affaire. Je vais prendre ma canne et mon chapeau; j'irai reconnaître se qui se passe; j'agirai d'après ce que j'aurai découvert, et en moins d'une heure, je serai de retour ici. Va donc, Trim, dit mon oncle Tobie, prends
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ce schelling que tu boiras avec son domestique. C'est bien de lui que je compte tout savoir, dit le caporal , en fermant la porte. Mon oncle remplit sa seconde pipe, et l'on peut dire que, tant qu'elle dura, il ne fut occupé que du pauvre Lefèvre et de son fils, excepté toutefois quelques petites excursions militaires , comme par exemple s'il n'était pas tout aussi bien d'avoir la courtine de la tenaille en ligne droite qu'en ligne courbe.