PENSÉES SUR LA MORT
C'est un des moralistes anciens, Platon, Plutarque ou Sénèque, Xénopiion ou Epictète, Thcophraste ou Lucien, ou quel
qu'un d'une date plus moderne, Cardan ou Budœus , Pétrarque ou Stelle ; peut-être même est-ce quelque père de l'Église , saint Augustin , saint Cyprien ou saint
Bernard Mais enfin c'est un de ceux-là
qui nous apprend , qui nous assure qu'il existe en nous je ne sais quel penchant naturel et irrésistible, lequel nous porte à pleurer la mort de nos amis et de nos enfants. Celui-là, quel qu'il soit, connaissait bien le cœur humain.
Et Sénèque a dit quelque part que de pareils chagrins se dissipaient mieux par la voie des larmes que par toute autre.
Aussi trouvons-nous que David a pleuré son fils Absalon, Adrien son Antinous, JNTiobé ses enfants, et qu'Apollodore et Criton ont tous deux versé des larmes pour Socrate avant sa mort.
Mon père 1 ne prit exemple ni sur les
1 Ce passage est extrait de Tristramshandy . M. Shandy père vient de perdre son fils Robert* et cherche des consolations.
anciens ni sur les modernes, et se gouverna d'une façon toute particulière.
On vient de voir que les Hébreux pleuraient ainsi que les Romains ; on prétend que les Lapons s'endorment quand ils sont dans l'affliction; les Allemands, diton, s'enivrent, et l'on sait que les Anglais se pendent. Mon père ne pleura ni ne s'endormit , ni ne s'enivra , ni ne se pendit ; il ne jura , ni ne maudit , ni n'excommunia , ni ne chanta , ni ne siffla : que iit-il donc de sa douleur ?
Il vint toutefois à bout de s'en débarrasser. Mais souffrez que j'insère ici une petite histoire.
Quand Cicéron perdit sa chère fille Tullia , il n'écouta d'abord que son cœur, et modula sa voix sur la voix de la nature. O ma Tullia ! s'écriait-il , 6 ma fille ! ô mon enfant! ô Dieux! Dieux! j'ai perdu ma Tullia ! partout je crois voir encore ma Tullia. Je crois l'entendre, je crois lui
parler
t*l6 STERNE,
Mais, dès qu'il eut ouvert les trésors de la philosophie , dès qu'elle lui eut appris îa quantité de choses excellentes qu'il y avait à dire sur ce sujet, on ne saurait croire , dit ce grand orateur , combien en un instant je me trouvai heureux et consolé.
Mon père était aussi vain de son éloquence que Cicéron pouvait l'être de la sienne ; et je commence à croire qu'il avait raison. L'éloquence était en vérité son fort, c'était son faible aussi. Son fort , car la nature l'avait fait naître éloquent; son faible , car il en était dupe à toute heure.
Excepté dans ce qui contrariait trop fort ses systèmes, dès que mon père trouvait une occasion de déployer ses talents, ou de dire quelque chose de sage , de spirituel ou de fin, il était souverainement heureux. Un événement agréable qui ne lui laissait rien à dire , ou un événement fâcheux sur lequel il trouvait à parler, revenaient à peu près au même pour lui. Bien
pins, si l'accident n'était que comme cinq et le plaisir de parler comme dix, mon père y gagnait moitié pour moitié, et préférait l'accident.
Revenons à la mort de mon frère.
La philosophie a beaucoup de belles choses à dire sur tous les sujets. Elle en a un magasin sur la mort. Mais comme elles se jetaient tontes à la fois dans la tête de mon père, l'embarras aurait été de bien choisir, et d'en faire un tout également parfait et bien assorti. Mon père les prit comme elles vinrent.
Tout doit mourir , mon cher frère , c'est un accident inévitable. C'est le premier statut de la grande charte ; c'est une loi éternelle du parlement. Tout doit mourir. Si mon fils n'était pas mort , ce serait le cas de s'étonner, et non pas de ce qu'il est mort.
Les monarques et les princes dansent le même branle que nous ; mourir est la grande dette et le tribut qu'il faut payer
à la nature; les tombes et les monuments destinés à perpétuer notre mémoire le paient eux-mêmes; et les pyramides les plus orgueilleuses de toutes celles que l'art et les richesses ont élevées ont aujourd'hui perdu leur sommet, et n'offrent plus au voyageur qu'un amas de débris mutilés.
( Mon père trouvait qu'il s'exprimait avec facilité, il poursuivit.) Les cités et les villes, les provinces et les royaumes n'ont-ils pas leurs périodes? et ne viennent-ils pas euxmêmes à décliner quand les principes et les pouvoirs qui, au commencement, les cimentèrent et les réunirent, ont achevé leurs évolutions.
Frère Shandy, dit mon oncle Tobie, quittant sa pipe au mot évolutions x. Révolutions j'ai voulu dire, reprit mon père. Par le ciel! frère Tobie, j'ai voulu dire révolutions, évolutions n'a pas de sens. Il a plus de sens que vous ne croyez, dit mon
1 L'oncle Tobie était un ancien militaire qui ne rêvait que sièges et campagnes.
oncle Tobîe. Mais, s'écria mon père, il n'y a du moins pas de sens à couper le fil d'un pareil discours, et dans une pareille occasion. De grâce, frère Tobie, continua-t-il, en lui prenant la main, je t'en prie, frère, je t'en prie, ne m'interromps pas dans cette crise. Mon oncle Tobie remit sa pipe dans sa bouche.
Où sont Troie et Micène , et Thèbes et Délos, et Persépolis et Agrigente? continua mon père , en ramassant son livre de poste qu'il avait laissé tomber. Que sont devenus, frère Tobie, Ninive et Babylone, Cizicum et Mytilène? Les plus belles villes qu'ait jamais éclairées le soleil, maintenant ne sont plus.... leurs noms seulement sont demeurés; et ceux-ci (car déjà plusieurs d'entre eux s'écrivent incorrectement) s'en vont eux-mêmes par lambeaux; et dans le laps du temps, ils seront oubliés et enveloppés avec toutes choses dans la nuit éternelle. Le monde lui-même, frère Tobie9 le monde lui-même finira.
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A mon retour d'Asie, en ma traversée d'Égine à Mégare (dans quel temps donc ? pensa mon oncle Tobie), je jetai les yeux autour de moi. Egine restait derrière, Mégare devant, Pirée à main droite , et Corintlie à main gauche. Que de villes jadis florissantes et couchées maintenant dans la poussière? Hélas! hélas! dis-je en moimême, quel homme pourrait permettre à son âme de se troubler pour la perte d'un enfant , quand il voit de telles merveilles honteusement ensevelies. Ressouviens-toi, me dis-je encore à moi-même, ressouvienstoi que tu es homme.
Mon oncle Tobie ne s'aperçut pas que ce dernier paragraphe était l'extrait d'une lettre que Servius Sulpicius écrivait à Cicéron, pour le consoler de ]a mort de sa fille : mon bon oncle était aussi peu versé dans les fragments de l'antiquité que dans toute autre branche de littérature; et comme mon père, dans le temps de son commerce de Turquie, avait fait trois ou quatre voyages
au Levant, mon oncle Tobie conclut tout naturellement qu'il avait poussé ses courses jusqu'en Asie par l'Archipel, et de là sa traversé d'Égine à Mégare, et le reste.
Cette conjecture n'avait rien d'étrange , et tous les jours un critique entreprenant bâtit bien d'autres histoires sur de pires fondements. Et je vous prie, frère, dit mon oncle Tobie, quand mon père eut fini; je vous prie, dit-il en appuyant le bout de sa pipe sur la main de mon père; en quelle année de notre Seigneur cela s7est-il passé, Innocent! dit mon père, c'était quarante ans avant Jésus- Christ.
Mon oncle Tobie n'avait que deux suppositions à faire, ou que son frère était 3e Juif errant, ou que le malheur avait dérangé sa cervelle. Puisse le Seigneur, Dieu du ciel et de la terre, le protéger et le guérir ! dit mon oncle Tobie en priant en silence pour mon père avec les larmes aux yeux.
Mon père attribua ces larmes au pou-
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voir de son éloquence, et poursuivit sa harangue avec un nouveau courage.
Il n'y a pas, frère Tobie, une aussi grande différence que l'on s'imagine entre le bien et le mal. (Ce bel exorde, soit dit en passant, n'était pas propre à guérir les soupçons de mon oncle Tobie). Le travail, la tristesse, le chagrin, la maladie, la misère et le malheur, sont le cortège ordinaire de la vie. Grand bien leur fasse, dit en lui-même mon oncle Tobie!
Mon fils est mort ! Il ne pouvait mieux faire. Il a jeté l'ancre à propos au milieu de la tempête.
Mais il nous a quittés pour jamais. Eh bien! il a échappé à la main du barbier, avant d'être chauve; il a quitté la fête avant d'être repu, le banquet avant d'être ivre. Les Thraces pleuraient quand un enfant venait au monde, et ils se réjouissaient quand un homme mourait. Ils avaient raison. La mort ouvre la porte à la renommée, et la ferme à l'envie. Elle brise les
chaînes du captif : il a rempli sa tâche, il est libre.
Montrez-moi un homme qui connaisse la vie et qui craigne la mort, et je vous montrerai un prisonnier qui craint sa liberté.
Nos besoins, mon cher frère Tobie, ne sont que des maladies. Ne vaudrait-il pas mieux , en effet , n'avoir pas faim que d'être forcé de manger ? n'avoir pas soif que d'être forcé de boire.
Ne vaudrait-il pas mieux être tout d'un coup délivré des soucis, de la fièvre, 'de la goutte , et de tous les autres maux de la vie que d'être comme un voyageur qui arrive fatigué tous les soirs à son auberge, forcé d'en repartir tous les matins ?
Ce sont les gémissements et les convul-^ sions , frère Tobie ; ce sont les larmes qu'on verse dans la chambre d'un malade 5 ce sont les médecins et tout l'appareil de la mort qui rendent la mort effrayante ! Otez-en I2 spectacle; qu'est-ce qui reste?
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Elle est préférable dans une bataille, dit mon oncle Tobie. Il n'y a là ni cercueil, ni silence , ni deuil , ni pompe funèbre ; elle est réduite à rien.
Préférable dans une bataille, mon cher frère Tobie , dit mon père en souriant. Va, elle n'est mauvaise nulle part. Car enfin, frère Tobie, remarque bien, tant que nous sommes > la mort n'est pas encore, et quand elle est, nous ne sommes plus. Mon oncle Tobie quitta sa pipe pour examiner la proposition; mais l'éloquence de mon père était trop rapide pour s'arrêter par aucune considération. Il entraîna les idées de mon oncle Tobie malgré lui.
Pour nous affermir dans notre mépris de la mort, continua mon père, il est à propos de remarquer le peu d'altération que ses approches ont produit dans les grands hommes.
Vespasien mourut sur sa chaise percée , en disant un bon mot; Galba en pronon
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eant une maxime ; Septime Sévère , en faisant un compliment.
J'espère qu'il était sincère , dit mon oncle Tobie. C'était à sa femme , dit mon i)ère.