LA RENCONTRE
Quand la voiture fut arrivée à sa desti- * nation, Harley songea à la manière dont il achèverait sa route. Le maître de l'hôtel, l'abordant civilement, lui offrit de mettre à sa disposition une chaise ou des chevaux de poste pour le conduire où bon lui semblerait. Mais Harley faisait souvent les choses d'une manière tout extraordinaire : il refusa donc les offres de l'aubergiste, et partit à pied, après avoir mis dans sa poche une chemise, et après avoir donné des ordres pour le transport de son porte-manteau. C'est ainsi qu'il avait coutume de voyager , et il trouvait dans cette îïiéthode plusieurs avantages. D'abord il
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n'était obligé de pourvoir qu'à ses besoins sans s'occuper des chevaux; il était ensuite tout-à-fait libre de choisir ses quartiers, et de les établir dans une auberge ou dans la première chaumière où la figure d'un hôte lui souriait; et quand la créature raisonnable n'avait pour lui nul attrait alors c'était aux charmes d'êtres d'une classe inférieure qu'il cédait; il s'endormait près d'une roche ou sur les bords d'un ruisseau; jamais il n'agissait sans motifs , mais ses motifs étaient excentriques : l'utile , l'agréable étaient à ses yeux des termes trop étendus, et auxquels il ne prêtait pas toujours le sens qu'on leur attache généralement.
Le soleil se couchait sur un ciel parfaitement pur et serein , quand il entra dans un sentier creux qui séparait les deux côtés de la route , et présentait divers petits chemins battus au gré des voyageurs. Ce sentier paraissait maintenant peu fréquenté, car l'herbe le couvrait en partie.
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Harley s'arrêta pour jouir de cette scène de la nature, quand tout-à-coup il aperçut un objet que, dans sa rêverie, les yeux attachés sur la terre, il n'avait pu encore distinguer.
Un vieillard dont l'habit annonçait un militaire dormait sur la terre ; son havresac reposait sur une pierre à sa droite; à sa gauche , son bâton et son sabre à poignée de cuivre.
Harley le regarda attentivement. C'était une de ces figures qu'aurait dessinées le pinceau de Salvator ; et le lieu , les accessoires de la scène étaient bien dignes de la touche sauvage de ce peintre dans ses fonds de tableaux : quelques buissons disséminés de chaque côté à peu de distance au-dessus , un poteau pour indiquer la direction de deux routes qui partaient de l'embranchement où il était placé. Un rocher sur le flanc duquel brillaient quelques fleurs sauvages s'élevait au-dessus de l'endroit où était couché le soldat, qu'un
vieil arbre, dont le tronc s'échappait par une crevasse du rocher, ombrageait avec la seule branche que lui avaient laissée les ans. Le soldat portait sur sa figure l'empreinte des années : son front n'était pas entièrement chauve ; mais on aurait pu compter ses cheveux, dont quelques boucles blanches , en tombant sur son cou bruni , formaient le contraste le plus respectable pour un spectateur sensible comme Harley. Tu es vieux, disait-il, et peut-être le temps n'est pas encore venu de te repos er de tes infirmités ; j e crains bien que ces cheveux blancs n'aient pas obtenu un abri du pays au service duquel s'est noirci ton cou
L'étranger s'éveilla; il regarda Harley d'un air confus. Harley était trop discret pour l'affliger une seconde fois , il continua son chemin. Le vieillard rajusta son havresac, et suivit un des sentiers de l'autre côté de la roule.
Au bruit de ses pas derrière lui , Harley
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ne put s'empêcher de retourner la tête pour jeter un coup-d'ceil à son compagnon de voyage. Il paraissait courbé sous le poids de son liavresac; souvent il s'arrêtait pour reprendre haleine , un de ses bras, soutenu par une écharpe, restait immobile. Il y avait dans son regard un mélange de tristesse et de douceur. S'il ne se plaignait pas, c'est que quelquefois il cherchait dans Foubli une consolation de ses douleurs , au milieu desquelles il conservait cette sérénité qui jamais n'abandonne une âme juste.
Il s'était rapproché d'Harley ; et , d'une voix mal assurée , il lui demanda l'heure. Je crains, dit-il, que le sommeil m'ait pris trop de temps ; j'aurai à peine assez de jour pour arriver au terme de mon voyage. Bonhomme, dit Harîey , qui se sentit ému , allez-vous loin ? Pas loin , Monsieur, répondit le soldat, et en vérité je ne pourrais plus aller très-loin maintenant : on compte quatre milles de la hau-
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teur que vous voyez au village : c'est là que je vais. J'y vais aussi , dit Harley , nous pouvons abréger la route en cheminant ensemble. Vous paraissez avoir servi , mon brave, et long-temps : j'ai la plus grande estime pour les soldats. Je ne voudrais pas vous paraître trop curieux , mais je serais charmé de vous connaître davantage : souffrez que je porte votre havre-sac. Le vieillard le regarda ; une larme roulait dans ses yeux. Jeune homme, dit-il, vous êtes trop bon : puisse le ciel vous bénir pour l'amour, d'un vieux soldat , qui n'a rien au monde à donner que sa bénédiction ! Mon havresac connaît si bien mes épaules que je marcherais moins bien si je cessais de le porter ; et il vous fatiguerait , parce que vous n'avez pas l'habitude d'un tel fardeau. Au contraire, dit Harley, je n'en marcherai que plus légèrement, et jamais je n'aurais porté une charge plus honorable* Monsieur, dit l'étranger, qui avait attentivement considéré Harley pendant ces
derniers mots : ne vous appelez-vous pas Harley? Oui, répondit-il 5 je Favoue à ma honte , j'ai oublié votre nom. — Vous pouviez bien avoir oublié mes traits aussi, continua l'étranger, il y a si long-temps que vous ne m'avez vu; mais peut-être vous souviendrez-vous un peu du vieil Edouard ! Edouard ! dit Harley ; ô ciel ! II se précipita dans ses bras; laissez-moi embrasser ces genoux où je me suis si souvent assis. Edouard! non , jamais je n'oublierai ce coin du feu, autour duquel j'ai été si heureux î Mais , où avez - vous été ? où est Jacques ? où est votre fille ? et comment se trouvent-ils , eux , quand la fortune paraît avoir été si dure à votre égard ? C'est une longue histoire, répondit Edouard, mais j'essaierai de vous la raconter en marchante Quand vous étiez à l'école dans le voisinage, vous vous rappelez que j'étais à South-Hill. Cette ferme avait été tenue par mon père , mon grand père j et mon aïeul , qui était le frère cadet de l'ancêtre du
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propriétaire, maintenant lord du manoir.
Je fis valoir ma ferme avec autant de prudence qu'eux , ma rente était régulièrement payée aux termes, et j'avais toujours assez de reste , pour donner du pain à moi et à mes enfants. Mais mon dernier bail fut rompu quelque temps après votre départ du pays , et l'écuyer qui venait de prendre un procureur de Londres pour son intendant, ne voulait pas le renouveler, parce que, disait-il, il ne pouvait avoir dans ses propriétés de ferme qui rapportât moins de 3oo livres par an; il m'offrait cependant la préférence , aux mêmes conditions que tout autre dans le cas où je voudrais prendre une métairie dont la mienne n'était qu'une portion.
Que pouvais-je faire, monsieur Harley?
je craignis que l'entreprise ne fut trop considérable pour moi : cependant à mon âge, quitter la maison où j'avais vécu dès le berceau ! je ne le pus pas, monsieur Harley: il n'y avait pas autour de ma ferme un arbre
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que je ne regardasse comme un père, une mère , ou un enfant : je courus donc les chances, et j'acceptai pour le tout les offres du propriétaire. J'eus bientôt lieu de me repentir de mon marché : l'intendant avait eu soin que mon ancienne ferme fût la meilleure terre de tout le bien. Obligé de louer un plus grand nombre de serviteurs , je ne pouvais étendre sur tous l'œil du maître : quelques récoltes malheureuses se suivirent, et mes affaires devinrent embarrassées. Ajoutez à mon malheur qu'un gros marchand de blé fit banqueroute, et m'enleva une forte somme : je ne pus plus acquitter ma rente aussi ponctuellement que je l'avais fait jusqu'alors , et l'intendant me fit saisir-exécuter quelques jours après. Ainsi, monsieur Harley, finit mon bonheur , cependant la vente de mes effets produisit de quoi payer mes dettes, et je ne fus pas emprisonné : grâces à Dieu! je n'ai fait de tort à personne, et le monde jamais ne m'accusera de malhonnêteté.
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Àh ! M. Harley , si vous aviez vu notre départ de South-Hill, vous auriez pleuré, j'en suis sûr. Vous vous souvenez du vieux Trusty, notre chien de garde : jamais je n'oublierai de la vie cette scène : la pauvre bète était aveugle à force d'années, et il vint cependant jusqu'au groseiller qui était dans le coin à gauche de la cour : c'est là que d'ordinaire il se venait chauffer au soleil : quand il fut là, il s'arrêta , nous nous éloignions : je l'appelai, il remua la queue, mais il ne bougeait pas : je l'appelai encore, il se coucha : je sifflai, et lui criai , Trusty : je l'entendis faiblement hurler, et il mourut. J'aurais voulu mourir aussi; mais Dieu me donna la force de vivre pour mes enfants.
Ici le vieillard s'arrêta pour respirer, il regarda Harley , dont la figure était mouillée de larmes; le bonhomme s'était familiarisé avec son histoire : une larme s'échappa de son œil , et il reprit en ces termes :
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Quoique pauvre, je n'avais pas perdu tout crédit. Un propriétaire des environs , qui avait une petite ferme libre dans ce moment , me l'offrit , sous caution de payer la rente ; je la fournis ! c'était une pièce de terre qui demandait, pour rapporter, à être bien soignée. Mon fils et moi, nous y mîmes toute notre industrie , et nous étions parvenus à réussir, à nous faire un petit produit satisfaisant , quand un malheureux accident nous mit en opposition avec la justice de paix du voisinage, et vint une seconde fois troubler le bonheur de toute la famille.
Mon fils était excellent chasseur , et sans croire faire de mal , il avait gardé un chien d'arrêt : un jour le chien ayant fait lever une couvée sur notre terrain , de son propre mouvement , la suivit sur le terrain de la justice. Mon fils déposa à terre son fusil , et courut après le chien pour le ramener : le-garde chasse, qui avait vu les oiseaux partir , s'avança , et tira au chien
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un coup de fusil , au moment où mon fils arrivait. L'animal tomba; mon fils courut à lui , et le vit expirer en gémissant à ses pieds, Jacques, furieux, court sur le garde-chasse, et lui arrachant des mains ton fusil, d'un coup de crosse le jette à terre.
Il était à peine revenu à la maison qu'un constable, muni d'un pouvoir, vint l'arrêter, et le conduisit en prison, où il fut détenu, car les justices ne voulurent point accepter de caution, jusqu'à ce qu'il fût jugé à la prochaine session, comme prévenu d'avoir porté des coups et assailli un individu. Son amende était dure à payer pour nous : nous en vînmes cependant à bout, à force d'économies : mais ce châtiment ne suffit pas à la justice, et bientôt après , elle eut une nouvelle occasion de nous manifester son ressentiment.
Un officier vint dans notre pays avec des ordres exprès, concertés avec les juges de paix, pour nettoyer le pays, et nous
enlever un certain nombre d'individus suspects et dangereux ? le nom de mon fils était sur la liste du juge.
C'était la veille de Noël, et l'anniversaire de la naissance du petit garçon de mon fils. La soirée était extrêmement froide, et la grêle et la neige tombaient abondamment. Nous avions fait bon feu dans notre chambre : assis dans mon fauteuil, je bénissais la Providence de m'a voir donné , ainsi qu'à mes enfans, un abri. Mes deux petits enfants sautaient et gambadaient autour de nous. Ce spectacle réchauffait mon cœur ; dans une bouteille de ma meilleure bière , nous noyions le souvenir de tous nos malheurs passés.
Nous aimions souvent à jouer au colin -^ maillard , nous n'y manquâmes pas alors : ainsi, nous nous y mîmes, moi, mon fils et sa femme, la femme d'un fermier voisin qui était chez nous , les enfants , et une vieille domestique, qui dès l'enfance avait vécu avec nous. C'était à mon fils à se
couvrir les yeux : nous étions depuis quelque temps à jouer, quand il passa dans une chambre voisine , poursuivant quelquesuns de nous qu'il croyait s'y être réfugiés. Nous restions bien tranquilles à nos places, jouissant de sa méprise. Il y était à peine entré, qu'il se sentit saisir par derrière; Je vous tiens, cette fois, dit-il, et il se retourna. Oui da ! répondit le drôle qui l'avait saisi : nous allons vous faire jouer un autre jeu tout à l'heure. A ces mots un mouvement convulsif agita Harley : saisissant le sabre d'Edouard, il le sortit à moitié du fourreau , de l'air le plus décidé. Edouard le remit en place , et continua son récit.
En entendant ces mots prononcés pai une voix inconnue , nous sortîmes tous pour voir ce qui arrivait. Déjà la chambre était remplie d'une bande de recors; ma belle fille s'évanouit, la domestique et moi nous nous empressâmes de la secourir , pendant que mon pauvre fils restait im
mobile , regardant tour à tour ses enfants et leur mère. Nous la rappelâmes bientôt à la vie , et nous la priâmes de se retirer et d'attendre l'issue de l'affaire : mais elle se précipita sur son mari , et , pleine de crainte , l'étreignit dans ses bras.
Je crus voir plus de douceur dans les traits d'un individu de cette bande, que son costume annonçait être un sergent de pied; il vint à moi et me dit que mon fils pouvait choisir entre le service de terre ou de mer, ajoutant à voix basse, que s'il prenait le premier parti il pourrait , en lui trouvant un remplaçant et moyennant une certaine somme , le débarrasser du service. Pour l'argent nous pouvions encore en ramasser quelque peu, grâces surtout à l'aide de la domestique qui nous offrit dans un sac vert tous les fruits de son économie; mais pour un homme, nous ne pouvions en trouver. Ma belle fille regardait ses enfants dans le plus sombre désespoir, pauvres enfants! s'écriait -elle, on vous
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arrache votre père : qui vous donnera désormais du pain? faudra -t- il que votre mère mendie pour elle et pour vous ? Je la priai de se tranquilliser, mais je n'avais aucune consolation à lui offrir : enfin je pris le sergent à part et je lui demandai si j'étais trop vieux pour être accepté en remplacement de mon fils. Je ne sais, ré-* pondit -il; vous êtes sans doute un peu vieux pour cela, mais l'argent peut beaucoup. Je mis mes écus dans sa main, et revenant à mes enfants : Jacques, dis -je, tu es libre, vis pour nourrir ta femme et ces petits enfants; je partirai, mon fils, à ta place, je n'ai plus que peu de temps à vivre, et si je restais, ce serait un malheureux de plus que ferait ton départ. Non , répondit mon fils, je ne suis pas aussi lâche que vous le croyez; le ciel défend que les cheveux blancs de mon père soient ainsi exposés pendant que je resterais tranquille ici : je suis jeune, je puis supporter la fatigue, et Dieu prendra soin de
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vous et de ma famille. Jacques, lui dis- je, je veux en finir; tu ne m'as jamais désobéi : ainsi qu'on ne me contrarie pas5 reste ici, je te charge pour l'amour de moi d'êtrebon pour mes enfants.
Ah ! monsieur Harley, je ne puis vous
peindre notre séparation! pour ia première
fois nous nous quittions; la bande même
ne put retenir ses larmes, et le sergent seul,
qui d'abord avait paru le pins humain de
ia troupe, était à ce moment le moins
sensible, le moins touché. Il me conduisit
auprès d'un corps de nouvelles recrues qui
était assemblé dans un village des environs
et nous rejoignîmes ensuite le régiment.
Peu de temps après mon arrivée, je fus
envoyé dans les Indes orientales, où j'obtins
le grade de sergent, dans lequel j'eusse pu
me donner quelque fortune si j'avais eu le
cœur aussi dur que beaucoup d'autres?
mais je n'ai jamais pu soutenir l'idée de
devenir riche aux dépens de ma conscience.
Parmi les prisonniers que nous fîmes >
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se trouva un vieil Indien , que plusieurs officiers supposaient avoir caché quelque part un trésor, pratique assez commune dans ce pays. On le pressa de le découvrir Il eut beau déclarer qu'il n'en avait pas, ce ne fut pas assez pour les officiers : on ordonna de l'attacher à un poteau et de lui appliquer tous les matins cinquante coups de fouet jusqu'à ce qu'il eût appris à parler, comme disaient les officiers. Monsieur Harley ! si vous l'aviez vu comme moi les mains liées derrière le dos, souffrant en silence pendant que de grosses larmes tombaient sur ses joues sillonnées et mouillaient sa barbe blanche que quelques soldats inhumains arrachaient par mépris! Non, je ne pus souffrir un pareil spectacle , et un matin que toute la troupe était écartée, je trouvai moyen de faire évader l'Indien Une cour martiale me jugea , et comme prévenu de n'avoir pas bien gardé ma consigne, ordonna, en considération de mon âge et de mes deux blessures, Tune au
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bras, l'autre à la jambe, gagnées au service^ ordonna que trois cents coups de fouet seulement me fussent appliqués, après quoi je serais chassé du régiment : cependant ma sentence fut mitigée à l'égard des coups de fouet, je n'en reçus que deux cents. Après avoir subi la peine, je fus renvoyé du camp, et j'avais avant d'arriver à un port de mer, trois à quatre cents milles à faire sans guide et sans argent pour m'acheter des provisions. Je me mis en route résolu d'aller jusqu'où je pourrais, et là ^ exténué de fatigue, de me coucher sur la terre et de mourir; mais j'avais à peine fait un mille que je rencontrai l'Indien que j'avais délivré. Il me serra dans ses bras, baisa mille fois les marques qu'avait laissées le fouet sur mon dos , il me conduisit à une petite hutte habitée par quelques amis : et lorsque mes blessures furent guéries, il voulut lui-même m'accompagner une partie de la route, et ne me quitta qu'en me confiant à un autre Indien qui devait me servir de guide,
Avant de nous séparer, il tira une bourse de deux cents pièces d'or : Prends , me dit- il, mon cher libérateur, voilà tout ce
que j'ai pu ramasser Je le priai de ne
pas se réduire à la misère pour l'amour de moi , qui probablement n'aurais pas longtemps besoin de ses richesses. Il voulut absolument me les faire accepter et m'embrassant : Tu es Anglais, me dit-il; mais le grand Esprit t'a donné un cœur indien : puisse-t-il alléger le poids de ton vieil âge, et émousser la pointe du trait qui te doit donner le repos ! Nous nous séparâmes, etje m'embarquai pour l'Angleterre.
Il n'y a qu'une semaine que je suis arrivé, etje vais finir mes jours dans les bras de mon fils. L'argent de l'Indien peut lui être utile ainsi qu'à ses enfants : voilà tout le prix que j'y attache. Dieu merci, je n'ai jamais été cupide, jamais je n'ai possédé beaucoup, mais j'ai toujours été assez heureux pour me contenter du peu que j'a~ vais.
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A peine Edouard eut fini son récit qu'Harley, après l'avoir quelque temps regardé en silence, le pressa dans ses bras, et après avoir soulagé son cœur en versant un torrent de larmes , Edouard , dit-il , laisse-moi te serrer sur mon cœur, laisse mon âme graver en elle la vertu de tes souffrances; viens, digne vétéran, je veux adoucir les derniers jours d'une vie passée tout entière au service de l'humanité : appelle moi aussi ton fils, je veux te chérir comme un père.
Edouard, à qui les souve- ^rs de ses peines n'avaient arraché que quelques larmes , sanglottait alors comme un enfant : il ne pouvait exprimer sa reconnaissance que par de courtes exclamations , et en bénissant Harley.
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