RETOUR DANS LA PATRIE
Quand ils furent tous deux arrivés à peu de distance du village où ils se rendaient , Harley s'arrêta, et, regardant les murs en ruines d'une maison délabrée qui était sur le côté droit de la route, ô ciel! s'écria-t-iJ, que vois-je? silencieuse, abandonnée! tes joyeux habitants sont-ils donc tous partis? n'entends- je plus leurs ébats? Regarde, Edouard, regarde; le lieu où je goûtai les joies de l'enfance, où se formèrent mes première samitiés, maintenant est triste et désert. Voilà l'école où l'on m'envoyait quand tu étais à South-Hiîl : il n'y a qu'un an encore, elle était remplie d'écoliers : cet autre côté de la route était le gazon sur lequel nous courions. La charrue y a passé
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j'aurais donné cinquante fois sa valeur pour que les profanes ne le sillonassent pas.
Mon cher Monsieur, répondit Edouard, peut-être ont- ils abandonné cette maison par choix pour en prendre une autre aussi commode. C'est impossible, dit Harley, je ne verrai plus la pelouse et ses marguerites fleuries foulées par les enfants , ni le vieux tronc d'arbre décoré des guirlandes que tressaient leurs petites mains. Tu vois ces deux pierres qui sont au bout du gazon : c'est sur ces fondements que nous bâtîmes une petite cabane que j'aidai moi-même à élever. Assis sur la verdure, quand nous étalions devant nous les pommes qui devaient composer notre festin, nous étions plus heureux, Edouard, bien plus heureux que je ne le serai jamais.
Une femme qui passait en ce moment près des deux voyageurs , fut étonnée de l'attitude d'Harîey, qui., les deux mains jointes , regardait d'un œil sombre et abattu les débris de la cabane. Absorbé
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dans ses souvenirs, il ne la voyait pas; mais Edouard, l'accostant poliment , la pria de lui dire si cette maison n'était pas autrefois l'école , et qui l'avait réduite dans l'état où on la voyait maintenant? Hélas! Monsieur , dit -elle , oui , c'était là l'école; mais, ma foi , l'écuyer l'a fait abattre parce qu'elle gênait sa perspective. Quoi ! des perspectives !... abattue !... s'écria Harley en mots entrecoupés. Oui, Monsieur; et le gazon où jouaient les enfants a été labouré parce qu'ils abîmaient sa haie. Maudit, s'écria Harley, soit le cœur rétréci qui a pu violer un droit si sacré! Que jamais ne naisse de lui un fils pour l'honorer! Mais non, Edouard, ( revenant un peu à lui ) , non , n'est-il pas assez malheureux? La source du bonheur le plus pur est tarie pour lui; son esprit sordide sera rongé par les soucis, tandis que toi , assis sur une modeste escabelle , tu regarderas en souriant ces cicatrices qui l'ont sauvé toi et tes enfants !
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Si vous voulez quelque chose à la maîtresse d'école, continua cette femme, je peux vous indiquer sa maison. Harley la suivit sans savoir où il allait.
Ils s'arrêtèrent à la porte d'une petite habitation où était assise une vieille femme avec un petit garçon et une petite fille, qui soupaient avec du pain et du lait. — Voilà la maîtresse d'école. Madame y dit Harley, n'y avait-il pas ici , il y a quelque temps , un digne et respectable maître d'école ? Oui, Monsieur, répondit - elle , la perte de son ancienne école lui a fait bien du mal; car il est mort quelque temps après que notre maison nous a été enlevée.
Comme on n'en a pas encore trouvé pour le remplacer, je lui succède en attendant» - — Et ces enfants, je présume, sont vos élèves? — Monsieur, ce sont de pauvres orphelins dont la paroisse m'a donné le soin : j'ai vu peu d'enfants qui promettent autant. Us sont orphelins ? dit Harley. — Oui, Monsieur, et de parents aussi respec-
tables que qui que ce soit dans la paroisse» C'est une honte en vérité pour quelques gens d'oublier leurs parents au moment même qu'on devrait le plus s'en souvenir. Madame , dit Harley, n'oublions jamais que nous sommes tous parents. Il embrassa les enfants.
Leur père , reprit-elle , était un fermier du voisinage, bon, industrieux, bien rangé ! Mais personne ne peut empêcher les malheurs : par suite de mauvaises moissons et de mauvaises dettes, ce qui est encore pis, ses affaires tournèrent à mal , et sa femme et lui moururent de douleur. C'était un bien bon ménage , Monsieur : il n'y avait pas un homme plus estimable dans le comté que John Edouard , c'est ainsi qu'ont toujours été tous les Edouards. Quels Edouards ? s'écria le vieux soldat , avec précipitation. Les Edouards de South-Hill, c'était une excellente famille. South-Hill , répéta Edouard d'une voix faible, et il tomba à la renverse entre les bras d'Harley , stu=
])éfait. La maîtresse de l'école alla chercher de l'eau et un flacon , ils rendirent bientôt Edouard à la vie. Son regard fut sombre quelque temps , puis prenant ses petits enfants orphelins dans ses bras. — Oh ! mes enfants , mes enfants ! s'écria- t-il , vous aije donc ainsi retrouvés ? Mon pauvre Jacques , es-tu parti ? J'espérais que tu aurais mené jusqu'à sa tombe ton père en cheveux blancs, et ces pauvres petits... Ses sanglots l'empêchèrent de continuer , et il retomba, embrassa encore ses enfants.
Mon cher, mon vieil ami, dit Harley, la Providence t'a envoyé à leur secours. Dieu soit loué si je puis t'aider à faire leur bonheur. Oui, Monsieur, reprit le petit bonhomme, papa, avant de mourir, pria Dieu de nous bénir, et si grand-papa vivait, de l'envoyer à notre secours. Où a-t-on mis mon fils, dit Edouard? Dans l'ancien cimetière, répondit la femme, à côté de sa mère. Je vais vous le montrer, répliqua^
l'enfant, car j'y ai pleuré plus d'une fois depuis que je me suis trouvé avec des étrangers. Il prit la main du vieillard, Harley prit celle de la petite fille , et ils se rendirent en silence au cimetière.
Sur une vieille pierre écornée, quelques lettres à demi cachées par la mousse pouvaient à peine laisser lire les noms du défunt. Cependant un B et un E plus gros que le reste, annoncèrent la tombe qu'ils cher chai ent. C'est ici , grand- papa, dit l'enfant. Edouard baissa les yeux sans dire un mot; la petite qui, jusque là n'avait fait que soupirer , pleura amèrement; son frère s'efforçait en vain d'étouffer ses sanglots, J'ai dit à ma sœur, continua l'enfant, de ne pas tant se désoler : elle commence à tricoter, moi je serai bientôt assez fort pour travailler à la terre : nous ne mourrons pas de faim , ma sœur , non , grand papa non plus.
La petite continua de pleurer ; Harley ,
par ses caresses , cherchait à arrêter les pleurs de l'enfant, et lui même à chaque caresse pleurait aussi.
Enfin, il parvint à arracher de ce lieu de douleur le vieil Edouard , et tous deux allèrent prendre du repos chez la maîtresse d'école, qui les retint ; il n'y avait pas d'auberge dans le voisinage.
Le lendemain matin , Harley décida Edouard à venir , ainsi que ses petits enfants, chez lui : il n'y avait tout au plus qu'une petite journée de distance. Le petit garçon marcha, donnant la main à son ;iïeul, et au nom d'Edouard, on trouva facilement chez un fermier voisin un cheval que conduisit un domestique, tenant devant lui la petite fille sur un coussin.
Harley revint dans cet équipage au toit de ses pères , et à notre avis il n'eût pas été plus content, s'il était arrivé de faire son tour d'Europe , accompagné d'un valet suisse , et ayant dans sa poche une demidouzaine de tabatières à charnières invi-
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sibles. Mais nous empruntons nos idées aux inventions de la folie; la mode, Je bon ton, la vertu, sont les noms de certaines idoles, auxquelles nous sacrifions les plaisirs naturels de l'âme ; dans ce monde d'illusion, nous nous contentons de personnifier le bonheur; quant à le sentir, c'est un art qui nous passe.
Harley pensait bien différemment. Il courut annoncer à sa tante l'arrivée de ses compagnons de voyages , et lui conter leur histoire. La tante était une bonne ménagère , mais qui savait allier à l'économie le plaisir de faire le bien : pleine de tendresse pour son neveu, elle était d'ailleurs charmée de l'obliger. Elle reçut donc le vieil Edouard avec un regard plus bienveillant et plus doux qu'on ne peut d'ordinaire l'attendre d'une fille de soixante ans, et surtout elle se montra pleine d'attention pour les petits-enfants : elle voulut apprêter ellemême leur souper, et fit un lit à côté du sien pour la petite fille. Edouard commen-
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çait à faire quelques compliments d'actions de grâces pour toutes ces bontés quand Harley l'interrompit de suite. Quiconque recevra l'un de ces enfants... , dit la tante y à qui les citations de la Bible étaient familières.
Le lendemain de bonne heure , Harley se rendit à la chambre où avait couché Edouard; il croyait le trouver encore au lit; mais le vieux soldat était levé, et penché sur son petit-fils endormi , l'œil humide , il le regardait dormir. 11 n'aperçut pas d'abord Harley, et quand il l'eut vu, s'efforçant de dissimuler sa peine, et passant sa main sur ses yeux , il lui marqua son étonnement de le voir sitôt levé... Je pensais à toi et à tes enfants, dit Harley. J'ai appris hier qu'une petite ferme, qui m'appartient dans les environs, est sans fermier : si tu veux la prendre, j'y gagnerai un excellent voisin , et je pourrai du moins reconnaître faiblement tout ce que tu as fait pour moi quand j'étais enfant : comme les meubles de la maison sont à moi , ce
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sera autant de peine de moins. Edouard versa encore une larme, et Harley le mena voir la ferme qu'il lui destinait.
Le manoir n'était guère qu'une cabane , mais elle était agréablement située , et Edouard, aidé par la bienfaisance d'Harley, fit quelques changements, et l'arrangea à sa convenance.
Il convertit une petite pelouse qui entourait la maison en jardin , et Pierre qui, dans la maison d'Harley, cumulait les fonctions de domestique, de sommelier et de jardinier , eut l'ordre de fournir à Edouard toutes les semences qu'il voudrait. J'ai vu Harley à l'ouvrage dans ce petit clos, sans habit et la bêche à la main : cette scène de paix et de vertu eut suffi pour arrêter l'ange consolateur dans sa mission bienfaisante. Harley avait fait serpenter au milieu d'un gazon un petit ruisseau sur lequel il avait établi, pour l'amusement des petits enfants d'Edouard, un moulin en miniature , dont l'aile légère
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produisait en tournant un léger claquement qu'accompagnait le murmure du ruisseau. Je l'ai vu écouter cette musique champêtre, et l'œil fixé sur le petit bonhomme , s'applaudir en souriant de son invention, pendant que le vieillard, regardant tantôt le ciel et tantôt Harley , exprimait à voix basse sa reconnaissance et sa piété.
Dieu des miséricordes! je te rends grâces aussi de n'avoir pas seulement réservé des récompenses éternelles à la vertu?
mais d'avoir même, dès ici bas, si heureusement rapproché, si souvent uni notre devoir et notre bonheur !