‹ Sterne et MackenzieChapitre 36 sur 41 · FRAGMENT · texte numérisé non relu

FRAGMENT

Quant à la plus importante partie de l'éducation, monsieur Harley, la culture de l'esprit, laissez les sentiments se développer et le cœur aller droit à son but , suivant la ligne que la nature lui a tracée , et ses déterminations seront toujours justes. Le monde

Sourira et sera perfide x ,

et le jeune homme, qui ne soupçonne pas sa fausseté, sera charmé de sourire avec le monde. Les hommes lui présenteront ce qu'il y a de plus rebutant dans la nature ,

t Will sroile, and smile, and be a villain»

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et lui parleront de la beauté de la vertu.

Je n'ai pas oublié , malgré mes cheveux blancs, que j'ai été jeune homme aussi, ardent pour les plaisirs , mais ne séparant pas dans ma pensée le bonheur de l'honnêteté. J'avais, de la vertu , de l'honneur et de la bienfaisance, des idées que je ne m'étais jamais mis en peine de définir : je sentais mon cœur battre à ces pensées généreuses, et je faisais avec moi les plus délicieux monologues. Il est impossible, me disais-je, qu'il y ait seulement la moitié autant de scélérats qu'on l'imagine.

Je voyageai : c'est une mode parmi les jeunes gens de ma classe; j'avais un précepteur pour m'accompagner, c'est encore la mode ; mais ce précepteur était noble , et c'est ce qui n'arrive pas toujours. Sa noblesse était tout ce qu'il avait hérité de son père, qui , par sa prodigalité, ne lui avait pas laissé un denier.

J'ai, dit mon père, une faveur à vous demander, mon cher Mountford; j'espère

que vous ne me la refuserez pas : vous avez voyagé comme un homme d'honneur; ni la France , ni l'Italie n'ont rien enlevé à un caractère aussi honorable que le vôtre ; mon fils Edouard va partir , voulezvous être son protecteur? Mountford rougit; mon père était pourpre; il mit sa main sur sa poitrine , et semblait dire , mon cœur n'a pas voulu vous offenser.

Mountford soupira. Vous me pardonnerez, dit-il , une folle vanité. Après tout je puis entendre parler de dépendance , puisque je ne dépendrai que de mon cher Sedley, Dépendance ! reprit mon père , on ne peut appeler ainsi ma proposition ; 9,000 liv. par an pour frais de voyage me rendraientils donc indignes de l'amitié de Mountford. Ils s'embrassèrent, et quelque temps après je partis sous l'aile protectrice de Mountford.

A Milan , mon père avait pour ami un Italien , à qui il avait rendu quelque service en Angleterre. Le comte, car

c'était un homme de qualité, par reconnaissance pour le père , accabla le fils d'attentions et de politesses. Ainsi nous vécûmes dans son hôtel, nous visitâmes sa famille, nous fûmes caressés par ses amis: et, pendant quelque temps, je fus tellement ravi du bon accueil qui nous était fait, que je reniai presque l'Angleterre et la regardai comme un pays étranger.

Le comte avait un fils à peu près de mon âge : les liaisons se forment rapidement à cette époque de la vie. Nous fûmes amis dès la première soirée que nous passâmes ensemble.

Il m'introduisit bientôt dans une société de jeunes gens chez qui la fortune venait seconder le goût des plaisirs. Quelques soirées passées gaîment avec eux me firent un besoin de les revoir, une habitude que je ne pouvais sacrifier sans déplaisir , et nos réunions, qui d'abord avaient été fréquentes, devinrent régulières et à jour fixe.

Quelquefois aux transports de la gaité succédait l'amusement du jeu : j'y étais entièrement novice ; on m'instruisit à mes dépens comme tous les novices, et j'appris au grand bénéfice de mes maîtres. Ce n'était pas là le seul danger que Mountford redoutait pour moi dans cette société ; mais il n'usait jamais d'injonctions formelles et de leçons sévères pour me rappeler à mon devoir. Il me faisait des questions sur la société, mais de ces questions que m'eût adressées l'homme le plus indifférent : je lui parlais de l'esprit de mes amis, de leur éloquence, de la chaleur de leur amitié, de leur sensibilité; et leur honneur, ajoutai-je, la main sur mon cœur, leur honneur ne peut pas être mis en doute. Mountford parut enchanté de ma bonne fortune, et me pria de lui faire faire leur connaissance. Je le conduisis à notre première réunion.

La conversation fut aussi animée que de coutume; mes amis déployèrent toute

la grâce spirituelle , toute la bonne humeur que mes éloges avaient annoncée à Mountford ; on vint même à parler sentiment, et leurs discours, surtout ceux de notre ami , le fils du comte Respino , respirèrent la plus vive sensibilité et l'honneur le plus pur. Mountford , enchanté de la société , m'en fit, en partant, les plus grands éloges : Quand les reverrons-nous ? me dit-il. Je fus ravi de la demande, et je lui promis de l'y mener encore le lendemain.

En nous rendant au lieu de leur rendezvous , il me détourna un peu de la route pour me montrer, me dit-il, les ouvrages d'un jeune sculpteur. Nous étions arrivés près de la maison où Mountford m'avait dit qu'il habitait , quand un enfant d'environ sept ans nous rejoignit dans la rue ; en voyant Mountford il s'arrêta, et saisissant sa main : Mon cher Monsieur , dit-il, mon père commence à mieux aller; toute sa vie il priera pour vous, quoique vous soyez Anglais, comme disait le moine ce matin ;

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j'ai oublié ses expressions, mais il disait que vous n'iriez pas au ciel : il ira, lui dis-je, car il a sauvé mon père. Venez le voir. Monsieur, venez nous rendre heureux. — - Mon ami, je suis retenu maintenant par ce jeune homme. Il viendra avec vous, dit l'enfant, c'est aussi un Anglais, je suppose, il viendra voir comment un Anglais peut aller au ciel. Mountford sourit, et nous suivîmes le petit garçon.

Après avoir traversé une autre rue, nous arrivâmes à la porte d'une prison. Je parus surpris à cette vue : notre petit conducteur s'en aperçut. Avez-vous peur , Monsieur ? dit -il. J'ai été comme vous la première fois, mais papa et maman sont ici, et je n'ai jamais peur quand je suis avec eux. Il saisit ma main, et m'entraîna dans un corridor long et obscur qui faisait face à la porte. Au bout, nous nous arrêtâmes devant une petite porte à laquelle il frappa. Son frère, plus jeune que lui, vint nous recevoir. Mountfort entra avec cette assu-

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rance bienveillante d'un être supérieur , je le suivis en silence et dans l'étonnement.

Sur quelque chose de semblable à un lit était étendu un homme dont la figure , maigrie par les souffrances , annonçait cependant la patience et la résignation : il avait pour oreiller quelques vieux linges , et pour soutien plus doux , le bras d'une femme belle comme un ange agenouillée devant lui. On voyait sur ses traits l'empreinte delà mélancolie, et son front, où siégeait la langueur , semblait se rembrunir en regardant son mari. Ses yeux étaient mouillés de larmes. Le malade les séchait par ses baisers , et souriait encore au milieu de ses maux. A peine eut -elle vu Mountford, qu'elle se jeta à genoux : il la releva ; elle passa ses bras autour de son cou, et sa reconnaissance, dans un langage muet, s'exprima plus éloquemment qu'elle ne l'eût pu faire par des paroles.

Remets-toi, ma chère, dit le malade:

celui dont la bonté t'a tellement émue par-

donnera ces démonstrations. — Qu'est-ce , Mountford? que vois- je, et que dois-je faire? — Vous voyez, me répondit l'étranger, un malheureux accablé par la pauvreté, mourant de faim en prison , et retenu sur son lit de douleurs ! ce n'est pas tout : voilà sa femme et ses enfants qui manquent du pain qu'il ne peut leur donner; cependant vous ne pouvez vous imaginer combien son âme est tranquille dans le sein de l'adversité; son cœur conserve la fierté de la vertu : il prend en pitié l'homme dont la cruauté a presque brisé son âme. Vous êtes sans doute l'ami de M. Mountford, approchez-vous de moi, je vous dirai mon histoire, car, bien qu'elle soit courte , je suis si faible que je puis à peine vous la répéter.

Le fils du comte Respino (je reculai comme si je venais de marcher sur une vipère) a long- temps entretenu une passion criminelle pour ma femme : et dernièrement il a été assez hardi pour m'en parler,

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Il me promit la richesse au prix de mon honneur; en cas de refus, la misère. Je le traitai avec le mépris qu'il méritait : la conséquence fut qu'il envoya deux braves ( car je suis persuadé qu'ils ont agi d'après ses ordres ) pour m'assassiner dans la rue : mais je me défendis avec tant de vigueur que je les mis en fuite , après avoir reçu deux ou trois coups, dont aucun ne fut mortel. La vengeance de mon persécuteur ne s'arrêta pas là : dans les Éesoins de mon commerce, j'avais contracté quelques dettes, il les acheta pour me perdre : et je fus, à sa poursuite , jeté dans cette prison avant même que mes blessures fussent guéries. Ma chère femme et ces deux enfants m'ont suivi pour mourir avec moi de faim et de détresse; mais la Providence, dans sa bonté , a envoyé M. Mountford à notre aide. C'est lui qui a arraché ma famille à la faim , et qui m'a sauvé de la mort où me conduisait une fièvre qui avait?

suivi mes blessures, et qui augmentait mou dénûment complet.

Cruel! m'écriai-je, levant les yeux au ciel. Barbare , en effet , dit la femme charmante qui était à côté de moi. Hélas ! Monsieur , qu'avions nous fait pour l'offenser , et comment ces petits enfants avaient-ils mérité d'être les victimes de sa vengeance... Je saisis une plume qui était dans un encrier auprès du lit. Puis-je vous demander le montant de la somme pour laquelle vous êtes ici? Je pourrais tout payer , répondit le malade , à l'exception de 5oo couronnes. J'écrivis un mandat de s5oo sur le banquier chez lequel mon père m'avait ouvert un crédit, et le présentant à la femme de l'étranger : Recevez , Madame , cette somme plus que suffisante pour la délivrance de votre mari ; son industrie fera profiter le reste. Je voulais sortir, mais chacun d'eux s'était emparé d'une de mes mains, les enfants s'étaient

pendus à mon habit. Oli ! M. Harley, je crois sentir encore la douce violence de leurs caresses dans ce moment, le souvenir en est encore pour moi un inexprimable délice. Monsieur, me dit l'étranger , je n'essaierai pas de vous remercier (il prit un porte feuille qui était sous son oreiller); dites-moi quel nom je joindrai sur mon porte feuille à celui de M. Mountford. — Sedley. — Il l'écrivit. — Anglais aussi, sans doute? Il ira malgré cela au ciel, dit l'enfant qui nous avait amenés. Cette scène m'avait trop ému , je serrai la main du malade qui était dans la mienne, je pressai sur mes lèvres celle de sa femme, et je m'échappai de ce lieu pour donner carrière aux sentiments qui agitaient mon cœur. Oh ! Mountford , dis-je , quand il m'eut rejoint à la porte. Il est temps , me répondit - il , de songer à notre rendezvous : le jeune Respino et ses amis nous attendent. Maudit soit -il, m'écriai -je , quittons Milan sur-le-champ; mais non, je

veux être calme; Mountford, donnez-moi votre crayon. J'écrivis sur un morceau de papier :

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