‹ Sterne et MackenzieChapitre 7 sur 41 · LE PAUVRE ET SON CHIEN · texte numérisé non relu

LE PAUVRE ET SON CHIEN

Je n'ai rien, mon bonhomme, lui dis-je ; c'était à un vieillard couvert de haillons , qui s'était avancé jusqu'à deux pas de la portière, son bonnet de laine rouge à la main, Son geste et ses yeux demandaient ,

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sa bouche ne parlait pas. Il avait un chien qui tenait, ainsi que son maître, ses yeux fixés sur moi , et qui semblait aussi solliciter ma charité.

Je n'ai rien , dis-je une seconde fois. C'était à la fois et un mensonge et un acte de dureté. Je rougis de l'avoir dit. Mais, pensai-je en moi-même, ces pauvres sont si importuns ! Celui-là ne le fut pas. Dieu vous conserve , dit-il , et il se retira humblement.

Hohé ! hohé ! vite les chevaux. C'était une berline qui venait d'arriver à la poste. Les postillons coururent. Le bon vieillard et son chien s'approchèrent, n'obtinrent rien , et se retirèrent sans murmure.

Celui qui vient d'avoir un tort serait fâché de rencontrer quelqu'un qui, à sa place , ne l'eût point eu. Je n'aurais pas vu sans quelque peine les voyageurs de la berline donner au pauvre. Après tout, dis-je, ces gens-là sont plus riches que

moi, et puisque Bon Dieu! m'écriai-

je, leur dureté excuseraît-elle la mienne?

Cette réflexion me mit mal avec moimême. Je cherchai des yeux le pauvre, comme si j'eusse voulu le rappeler. Il s'était assis sur un banc de pierre , son chien vis à vis de lui et la tête appuyée entre les genoux de son maître qui le flattait de la main , sans lever les yeux de mon côté.

Sur le même banc je vis un soldat, que ses souliers poudreux annonçaient pour un voyageur. Il avait posé son havre-sac sur le banc entre le pauvre et lui , et pardessus son havre-sac il avait mis son sabre et son chapeau. Il s'essuyait le front avec la main, et paraissait reprendre haleine pour continuer sa route. Son chien (car il avait aussi le sien) était assis par terre à côté de lui, regardant les passants d'un air fier.

Ce second chien me fit mieux remarquer le premier qui était noir, fort laid et à moitié pelé, et je m'étonnais que îe vieil-

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lard y réduit à la dernière misère , voulût ainsi partager avec lui une subsistance rare et souvent incertaine. L'air dont ils se regardaient tous deux m' éclair a sur-lechamp : O de tous les animaux le plus aimable et le plus justement aimé, m'écriaije en moi-même ! c'est toi qui es le compagnon de l'homme, son ami, son frère.

Toi seul lui restes fidèle dans le malheur,... toi seul ne dédaignes pas le pauvre.... si l'habitude de vivre auprès du riche ne t'a pas corrompu! Ce bon vieillard, méprisé^ délaissé, rebuté par le monde entier, trouve en toi un ami qui l'accueille et lui sourit ; et sur le lit de paille qu'il partage avec toi, sa misère lui semble moins affreuse; il n'est pas seul au monde tant que tu lui restes encore.

En ce moment une glace de la berline se baissa , et il en tomba quelques débris de viandes froides avec lesquelles les voyageurs venaient de déjeuner. Les deux chiens s'élancèrent ; la berline partit. Un

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seul chien fut écrasé ; c'était celui du pauvre.

Le chien jeta un cri, ce fut le dernier» Son maitre s'était précipité sur lui, son maître dans le plus sombre désespoir ! il ne pleurait point. Hélas ! il ne le pouvait. Mon bonhomme, lui criai-je. Il retourna douloureusement la tête. Je lui jetai un écu de six francs, qui roula à côté de lui sans qu'il s'en mit en peine. Il ne me remercia que par un mouvement de tête affectueux, et il reprit son chien dans ses bras. Hélas! son chien était mort.

Mon ami, dit le soldat en lui tendant la main avec les six francs qu'il avait ramassés , ce brave gentilhomme anglais vous a donné de l'argent. Il est bien heureux , il est riche ! mais tout le monde ne l'est pas. Je n'ai qu'un chien , vous avez perdu le vôtre, celui-ci est à vous. En même temps il attacha son chien avec une petite corde qu'il mit dans la main du pauvre, et il s'éloigna aussitôt.

O Monsieur le soldat, s'écria le bon vieillard en lui tendant les bras ! Le soldat s'éloignait toujours, laissant le pauvre dans l'extase de la surprise et de la reconnaissance.

Mais les bénédictions du pauvre, mais les miennes le suivront partout. Brave et galant homme, m'écriai-je! en! qui suis-je auprès de toi? je n'ai donné à ce malheureux que de l'argent, tu viens de lui rendre un ami.

Mais ô cielï suis-je confiné ici pour le reste de ma vie? Le sommeil me gagne.

Moh.é, garçon! le garçon m'amenait les chevaux de poste.

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