‹ Sterne et MackenzieChapitre 6 sur 41 · L'ANE · texte numérisé non relu

L'ANE

Gâtait un pauvre âne , avec de grands paniers sur le dos , qui ramassait, comme par charité , des feuilles de raves et des trognons de choux. Il était indécis, ses deux pieds de devant sur le seuil et à moitié engagés dans la porte, ses deux pieds de derrière dans la rue , et ne sachant pas bien s'il entrerait ou non.

Or, un âne est pour moi une espèce d'animal sacré, quelque pressé que je sois, il m'est impossible de le frapper. La patience avec laquelle il endure les mauvais traitements est écrite d'une manière si naturelle sur sa physionomie et dans tout son maintien ! elle plaide si puissamment pour lui qu'elle me désarme toujours , tellement que je ne saurais même lui parler hrutalemient.

STERNE, 3j

Àii contraire 5 quelque part que je le rencontre, à la ville ou à la campagne, à la charrette ou sous des paniers, en esclavage ou en liberté, j'ai toujours quelque chose d'honnête à lui dire : et comme un mot en amène un autre, s'il est aussi désœuvré que moi, j'entre en conversation avec lui. Sûrement , mon imagination n'est jamais plus sérieusement occupée que lorsqu'elle m'aide à traduire ses réponses d'après sa contenance. Et si sa contenance ne s'explique pas assez clairement, je descends au fond de mon cœur, et ensuite au fond du sien , pour y trouver ce qu»e , suivant l'occasion, il est naturel soit à un homme soit à un âne de penser.

De toutes les espèces qui sont au dessous de moi, c'est en vérité la seule avec laquelle je puisse converser ainsi. Quant aux perroquets et aux autres oiseaux jaseurs, je n'ai jamais un mot à leur dire, non plus qu'aux singes, et par la même raison. Les uns parlent, les autres agissent par rou-

tine , et tous me rendent également silen cieux.

Bien plus! mon chien et mon chat, je les aime beaucoup , mon chien surtout , qui est au désespoir de ne pouvoir parler. Mais quelle qu'en soit la raison , il est certain que ni l'un ni l'autre ne possèdent le talent de la conversation. La mienne avec eux ne saurait aller plus loin qu'une demande ', une réponse et une réplique ; une fois ces trois choses dites , le dialogue finit.

Mais avec un âne, je causerais toute ma vie ! /

Viens, honnêle animal, lui dis -je, voyant qu'il m'était impossible de passer entre la porte et lui, veux-tu entrer, ou veux-tu sortir?

L'âne courba son cou et tourna la tête du côté de la rue. Eh bien ! répliquai-je , nous attendrons ton maître une minute.

Il ramena sa tête d'un air pensif, et regarda fixement de l'autre côté.

Je t'entends parfaitement, répondis- je; si tu tais un seul pas mal à propos , tu seras impitoyablement battu. — Après tout, une minute n'est qu'une minute, et elle ne sera pas perdue, si elle me sert à éviter la bastonnade à un de mes frères.

Pendant cette conversation, il mangeait une tige d'artichaut; et se trouvant pressé entre son appétit d'une part et l'amertume de la plante de l'autre , il l'avait laissé tomber six fois de sa bouche, et six fois il l'avait ramassée.... Dieu te soit en aide, pauvre animal! dis-je; tu fais là un déjeuner bien amer, et bien amère, je crois, est ta récompense ! Chacun mène la vie qu'il peut , mais dans la tienne.... tout.... tout est amertume; ta bouche en ce moment doit être amère comme la suie (il avait enfin rejeté sa tige d'artichaut), et dans le monde entier peut-être tu n'as pas un ami qui te donne un macaron? Disant cela, je tirai de ma poche un cornet de macarons que je venais d'acheter, et je

lui en donnai un. Mais en ce moment où je me rappelle cette action , mon cœur me reproche qu'elle partait plutôt de l'idée plaisante que je me faisais de voir comment un âne s'y prendrait pour manger un macaron, que d'un véritable principe de bienveillance.

Quand l'âne eut mangé son macaron , je le pressai d'entrer. Le pauvre animal était horriblement chargé, ses jambes semblaient trembler sous lui, il résistait et portait son poids en arrière. Je le tirai par son licou , le licou se cassa dans ma main. L'âne me regarda d'un air inquiet... Au nom du ciel ne me frappez pas ! cependant.... si vous le voulez.... vous le pouvez!... Moi te frapper, dis-je , j'aimerais mieux être damné.

Le mot n'était encore prononcé qu'à moitié quand un homme qui voulait entrer fit pleuvoir une grêle de coups sur la croupe de la pauvre bête, ce qui mit fin à la cérémonie.

Au diable ! m'écriai-je.

L'âne se précipita pour entrer; et dans la violence de son mouvement, il me froissa rudement contre la muraille.

Au diable! avais-je dit.

Je ne m'adressais point à l'âne , et pourtant ce fut peut-être ce qui le fît entrer; peut-être aussi fussent les coups de bâton; c'est un point qui n'a pas été éclairci, et que je laisse à décider à messieurs de la Société royale.

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