‹ Sterne inédit Le Koran traduitChapitre 76 sur 157 · L’AUTEUR AU LECTEUR · texte numérisé non relu

L’AUTEUR AU LECTEUR

Les pensées et les remarques qui suivent ont-elles été •» conçues par d’autres avant moi? Je ne saurais le dire Je les ai notées à mesure qu’elles naissaient spontanément dans mon esprit, sans jamais avoir pris la peine de m’enquérir de leur origine ou de leur source.

D’ailleurs un travail de ce genre eût été fort long et

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fort incertain, — car il est presque impossible, après tout, à un homme qui lit et réfléchit beaucoup, de pouvoir, en chaque occasion, s’assurer si une idée lui appartient, à lui ou à un autre. — Je déclare même que souvent, pour appuyer mes arguments dans la conversation, j’ai cité des passages de mes propres écrits, tout en croyant invoquer de meilleures autorités.

Pour ma part, j'affirme que ce me serait un plaisir très-flatteur de voir attribuer à d’autres mes pensées. — Ma conscience est en repos à l’égard du moindre plagiat ; cette coïncidence de sentiments et d’opinions prouverait donc la justesse de mes idées, à peu près — comme deux horloges qui sonnent ensemble marquent très-probablement l’heure véritahle de la journée, — car, les degrés de l’erreur étant nombreux et divers et la vérité au contraire simplex duntaxat et ununi , il y a cent à parier contre un que deux agents irréguliers n’indiqueront pas exactement la môme mesure fausse.

Mais rien n'est nmveM,usous le soleil (1 ), a dit Salomon, il y a quelques années, et il est impossible de se prémvnir contre des maux déjà anciens. — Aussi suis-je certain d’avoir raison en m’écriant avec Donutus ajmd Jerom. : —

c Pereant, qui, antè nos, tioitra dixerunt ! >

J’ai toujours écrit sans étude, sans livres, sans modèle, et pourtant j’ai été phis qu'axcusé d’avoir emprunté ce

(1) Le Li»re de rKcelésiaste, chap. 1, vers. 9. -{Note du Trad.)

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Irait à Rabelais, cet autre à Montaigne, celui-ci à .Martinus Scriblerus, etc.; et je n’ai cependant pas lu le premier, ni ne me suis jamais rappelé un mot du dernier.

Tout ce que nous pouvons raisonnablement dire aujourd’hui des auteurs les plus originaux, ce n’est pas qu’ils ont exprimé quelque chose de neuf, mais simplement qu’ils en eussent été capables, si cela n'avait pas été dit avant eux.

Les rois ont le droit de retirer de la circulation la monnaie d’un État et de lui assigner une valeur plus grande, par leur propre empreinte. 11 en est de môme de certains génies privilégiés, placés au-dessus des plagiaires vulgaires, — et dont on ne peut pas dire qu’ils volent une pensée, mais bien plutôt qu’ils {'empruntent, en la perfectionnant, pour la rembourser avec intérêt à la république des lettres. Ils adoptent et n'enlèvent pas un sentiment en lui léguant Yhéritage de leur renommée.

Je ne prétends pas me ranger au nombre de ces esprits supérieurs. — Je n'emprunte jamais, de peur de ne pouvoir rendre. — Je n’ai fait la remarque qui précède que pour prouver la candeur de ma critique à l’égard de cas pareils.

11 est peut-être nécessaire d’expliquer ici un nouveau terme dont j’ai fait usage dans le titre de cette partie de mon ouvrage. J’ai tiré 1e mot Gallimachies de Callimachus, nom d'un poëte grec, dont on raconte qu’il avait écrit huit cents poëmes élégants dans l’espace de cinq cents pages.

Ce caractère de ses œuvres me plut. — Je déteste vos

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auteurs scriptus et in tergo, — et j’ai pris la liberté d’appeler, d’après son nom, Callimachie, tout écrit concis et laconique. J’ai cru utile de donner la définition de cette appellation, dans la crainte que les critiques de revues ne la fassent dériver du mot français Galimatias.

J’aime extrêmement cette manière d’écrire. — C’est en effet se montrer par trop cruel envers le public que de le forcer à feuilleter continuellement un nouveau livre sur un vieux sujet. — Toutes les fois que mon libraire, qui achète en bloc, — et de pareilles œuvres ne méritent pas mieux, — m’oblige à augmenter le nombre de mes pages, je m’efforce toujours d’offrir au lecteur quelque sujet nouveau, — ou de ne lui en présenter aucun, — ce qui revient au môme, car il est tout aussi amusant d’en deviner un.

Si l’éditeur de ces feuillets perdus, — je n’entends pas dire immoraux, — veut suivre l’avis que je lui donne dans son propre intérêt, il ne les publiera pas. — Il les vendra en secret à quelque auteur vivant, c court d'esprit, ayant acquis une certaine adresse pour écrire en vers ou en prose, sans sujet, sans fantaisie ou sans invention, —

« Sans une pensée pour interrompre le chant. »

Cette collection pourra peut-être lui servir à embellir ses œuvres, et l’aider à se détacher un peu du gros de la foule.

Adieu, voisin. —

Tlil.V JUKCTA IN UNO.

CALLIMACHIES, ETC.

1 . — Un individu peut se rendre indigne de la faveur, (jui n’est qu’une prétention iiumaine ; mais il ne peut jamais perdre ses droits ’a la charité, qui est un commandement de Dieu.

2. — Dans Sophocle, Jocaste, en adressant sa prière a Apollon Lycien, lui dit qu’c//c est entrée dans son temple, parce qu’il se trouvait le pim proche. C’était l'a un triste compliment a faire a Sa Divinité. — C’est pourtant celui qu’adressent généralement ii la religion ceux qui s’en tiennent aux doctrines et a

. la foi dans lesquelles ils ont été élevés, simplement pour s’éviter la peine de recherches ultérieures.

7). — Inveni portum. — Spcs et fortuna valete. —

Sat me lusisU. — Ladite nunc alios.

C’est une triste morale que celle qu’exprime le

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mot ludile. — J'aurais dit, moi, parcite. — L’auteur ne méritait pas d’invetiire portum.

4. — II existe une grande roideur dans le style et l’allure des épitres de Pline. — C’est Ta, du reste, son caractère distinctif. Il avoue lui-méme son admiration pour la verdeur chez l’homme ou chez les autres animaux. — C’est pour cette raison que je crois qu’Orrery eût été plus apte à le traduire que Melmoth.

5. — Les liaisons politiques et les liaisons naturelles sont des idées difl’érentes. — Je considère tous les liens d’aflinité et de parenté comme de simples liaisons politiques. — L’amour et l’amitié forment les seules alliances naturelles.

6. — Il n’existe pas d’image parfaite. — On pourrait être porté a croire qu’une glace fait exception à cette règle, et cependant nous n’y voyons jamais exactement notre visage. Elle ne nous en donne qu’une traduction. Un miroir reproduit nos traits a l’envers, et nous présente notre main gauche à la place de la droite. — C’est l’emblème de toute réflexion personnelle.

7. — Je préfère la vie privée a la vie publique. — Car j’aime mes amis, c’est-'a-dire un petit nombre d’individus.

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