COMTE DE CHARLEMONT
Mylord,
Je n'ai pas l'honneur d'être connu de Votre Seigneurie. — La seule raison qui me porte à vous offrir ces deux volumes vient donc du respect et de Testime que j'ai souvent entendu professer par leur auteur pour la personne et le caractère de Votre Seigneurie.
En me lisant un jour les pages suivantes, il s'arrêta à la fin d'un certain chapitre et s'exprima ainsi : « — Swift disait que, si le monde possédait une douzaine à'Arbuthnots, il brûlerait son Gulliver. — Je déclare également que, s'il existait dans le Royaume-Uni un pareil nombre de Charlemonts, je livrerais aux flammes mon Livre W Heures (i), »
Un témoignage aussi honorable justifie pleinement le respect avec lequel je me reconnais, en cette occasion, de Votre Seigneurie,
Le très- humble et très-obéissant serviteur,
l'éditeu .
(l) Ce titre s'expliquera de lui-même en temps et lieu.
L'ÉDITEUR Al! LECTEUR
J'offre ici au public les derniers écrits d'un auteur qui pendant longtemps Ta diverti et amusé, et qui a été à la fois Tobjet de louanges et de critiques — auxquelles il est resté lui-même complètement indifférent. — C'était un second Démocrite qui laissait aller librement ses opinions au gré de sa philosophie ou de sa fantaisie. Comme il n'insinuait d'ailleurs aucun principe dissolu et qu'il ne provoquait aucun désir libertin, ce qu'on pourrait dire de pis de la partie la plus malséante de ses écrits, c'est qu'ils étaient aussi indécents, maison même temps aussi innocents que les ébats d'un enfant sur le parquet.
Je vais sur ce point vous donner son propre avis, que j'ai détaché, ex ore suo, d'une des pages de ce volume —
(( Quant à moi, qui suis un philosophe de l'école française qui a pris pour devise, Rule, si sapis, j'affirme que les écrits qui égayent ou divertissent l'esprit, quelque libres et malicieux qu'ils soient, pourvu qu'ils n'aient pas d'autre but que celui d'amuser, ne doivent pas être traités avec une sévérité trop méthodiste, — tandis qu'au contraire on ne saurait anathématiser trop hautement ceux qui attaquent directement ou même de la manière la plus détournée Vhonneur, la morale ou la religion (i). »
(1) Voir ci-après, cliap. XI.
Les feuillets qui suivent devaient, dans la pensée de Tauteur, former un ouvrage plus considérable que celuici. Il l'aurait publié, lorsque lui-même, — ou le public, — se serait trouvé fatigué de l'incohérence légère de ses premiers écrits. — Mais sa mort prématurée et inattendue Ta empêché de mettre en ordre et de compléter son œuvre.
Ces pages m'ont été remises peu de temps avant ce triste événement, pour les corriger ou les détruire, selon que je le jugerais convenable, et, sur son lit de mort, il m'autorisa à en disposer à ma fantaisie, — à les garder parmi mes papiers divers pour mon propre amusement, à les publier ou à les jeter au feu. — Les paroles qu'il m'adressa, dans celte douloureuse circonstance, furent aussi élégantes que flatteuses.
El dixit moriens : — Te nukc habet ista secukdux.
J'ai pensé qu'un ouvrage de cet auteur, dans lequel il a déposé une aussi grande partie de son ame, pourrait intéresser le public. J'ai donc confié à la presse ces fragments incorrects, ces esquisses incomplètes, sans y rien ajouter ni retrancher, sauf quelques passages inintelligibles, — ou trop clairs.
Si j'en ai conservé quelques-uns, qui, aux yeux du lecteur scrupuleux, auraient dû disparaître également sous le style, je suis convaincu qu'il trouvera dans le reste de l'ouvrage amplement matière à excuser l'auteur et à justifier
l'éditeur.
LETTRE PARTICDLIERE
DE I/AUTEUR A L'ÉDITEDR