‹ Sterne inédit. Le Koran. Œuvres posthumes complètes, trChapitre 4 sur 178 · A UN SEUL SUR UN MILLION · texte numérisé non relu

A UN SEUL SUR UN MILLION

Mon très-cher ami,

Je reviens de chasser à travers les montagnes et au loin, et, comme il a toujours été dans mes habitudes, en chevauchant, en marchant, en patinant, en nageant ou en naviguant — et je parie qu'il en serait de même si je volais — de méditer les sujets que je me propose de discuter par écrit, à une époque quelconque de ma vie, votre dernière demande m'a occupé Tesprit toute la matinée. — Experieris non Dianam magis in montibus, quant Minervam inerrare, a dit Pline.

Pourquoi, dans un siècle aussi mémorable et aussi chroniqueur que le nôtre, n'écrirais-je pas mes propres mémoires? Vexatus toties. J'ai lu un grand nombre de romans depuis quelques années, et j'en ai parcouru chaque chapitre Tun après l'autre, dans Tespoir que les incidents du second compenseraient la stupidité du premier. Mais en vain! Les romanciers modernes semblent manquer même d'invention. — Nous leur pardonnons l'absence

totale de langage, de style, de morale, d'originalité ou de sentiment.

Le cours de ma vie m*a heureusement affranchi de tout travail de conception. Le simple récit de mes aventures, depuis le moment où je dépouillai ma première envetoppe, jusqu'à Tinstant où je quitterai la seconde, — car la chaine et la teinte de mes jours passés formeront probablement la trame et la couleur de ceux qui me restent à vivre, — amuserait et intéresserait mes lecteurs, fût-il même raconté avec la simplicité de ma nourrice, la stupidité de mes maîtres ou Tennui des chroniqueurs modernes, dont on peut dire, en employant la figure d'Aristote dite Paronomasia , qu'ils écrivent plutôt pour la faim que pour la renommée (Famé), — Je crois d'ailleurs que la nécessité est une muse qui vaut à elle seule les neuf autres, et que la renommée (famé) littéraire dérive en ligne directe de Famés,

Largitor ingenii venter.

Ne vous effrayez pas du mot Koran, que j'ai choisi pour titre de cet ouvrage. Je ne suis pas devenu musulman, mais je hais les noms significatifs, parce qu'ils limitent trop le langage et peuvent nous induire à superstition. — Je ne vois d'ailleurs pas pourquoi mes caprices ou mes rêveries n'auraient pas le droit de s'appeler Al Koran, ou le Koran, tout aussi bien que les inventions et les mensonges de Mahomet auxquels on a donné ce titre, simplement parce qu'ils formaient une collection de chapitrées, — car tel est le sens du mot arabe.

Mais poursuivons.

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