ESSAIS, SENTIMENTS ET TEMOIGNAGES
DE
TRIA JUNCTA IN UNO
Mattre es arts naturels.
Nescio quid inedilans.
Horace.
Les pensées et les remarques qui suivent ont-elles été conçues par d'autres avant moi? Je ne saurais le dire Je les ai notées à mesure qu'elles naissaient spontanément dans mon esprit, sans jamais avoir pris la peine de m'enquérir de leur origine ou de leur source.
D'ailleurs un travail de ce genre eût été fort long et
fort incertain, — car il est presque impossible, après tout, à un homme qui lit et réfléchit beaucoup, de pouvoir, en chaque occasion, s'assurer si une idée lui appartient, à lui ou à un autre. — Je déclare même que souvent, pour appuyer mes arguments dans la conversation, j'ai cité des passages de mes propres écrits, tout en croyant invoquer de meilleures autorités.
Pour ma part, j'affirme que ce me serait un plaisir très-flatteur de voir attribuer à d'autres mes pensées. — Ma conscience est en repos à l'égard du moindre plagiat ; cette coïncidence de sentiments et d'opinions prouverait donc la justesse de mes idées, à peu près — comme deux horloges qui sonnent ensemble marquent très-probablement l'heure véritable de la journée, — car, les degrès de Terreur étant nombreux et divers et la vérité au contraire simplex duntaxat et unum , il y a cent à parier contre un que deux agents irréguliers n'indiqueront pas exactement la même mesure fausse.
Mais ri^n rCest nouveausom le soleil (1 ), a dit Salomon, il y a quelques années, et il est impossible de se prémunir contre des maux déjà anciens. — Aussi suis-je certain d'avoir raison en m'écriant avec Donatus apud Jerom. : —
< Pereant, qui, antè nos, nottra dixerunt ! •
J'ai toujours écrit sans étude, sans livres, sans modèle, et pourtant j'ai été plm qu'accusé d'avoir emprunté ce
(1) Le Livre de TEcclésiaite , cbap. I, vers. 9. {Note du Trad.)
traita Rabelais, cet autre à Montaigne, celui-ci à Martinus Scriblerus, etc., et je n'ai cependant pas lu le premier, ni ne me suis jamais rappelé un mot du dernier.
Tout ce que nous pouvons raisonnablement dire aujourd'hui des auteurs les plus originaux, ce n'est pas qu'ils ont exprimé quelque chose de neuf, mais simplement qu'ils en eussent été capables, si cela n'avait pas été dit avant eux.
Les rois ont le droit de retirer de la circulation la monnaie d'un État et de lui assigner une valeur plus grande, par leur propre empreinte. Il en est de même de certains génies privilégiés, placés au-dessus des plagiaires vulgaires, — et dont on ne peut pas dire qu'ils volent une pensée, mais bien plutôt qu'ils Vempruntenty en la perfectionnant, pour la rembourser avec intérêt à la république des lettres. Us adoptent et n'enlèvent pas un sentiment en lui léguant Vhéritage de leur renommée.
Je ne prétends pas me ranger au nombre de ces e&prits supérieurs. — Je n'emprunte jamais, de peur de ne pouvoir rendre. — Je n'ai fait la remarque qui précède que pour prouver la candeur de ma critique à l'égard de cas pareils.
Il est peut-être nécessaire d'expliquer ici un nouveau terme dont j'ai fait usage dans le titre de cette partie de mon ouvrage. J'ai tiré le mot CaUimachies de CaUimachus^ nom d'un poëte grec, dont on raconte qu'il avait écrit huit cents poèmes élégants dans l'espace de cinq cents pages.
Ce caractère de ses œuvres me plut« — Je déieste vos
auteurs scriptus et in tergo, — et j'ai pris hi liberté d'appeler, d'après son nom, CaUinuichie , tout écrit concis et laconique. J'ai cru utile de donner la définition de cette appellation, dans la crainte que les critiques de revues ne la fassent dériver du mot français Galimatias.
J'aime extrêmement cette manière d'écrire. — C'est en effet se montrer par trop cruel envers le public que de le forcer à feuilleter continuellement un nouveau livre sur un vieux sujet. — Toutes les fois que mon libraire, qui achète en bloc, — et de pareilles œuvres ne méritent pas mieux, — m'oblige à augmenter le nombre de mes pages, je m'efforce toujours d'offrir au lecteur quelque sujet nouveau, — ou de ne lui en présenter aucun, — ce qui revient au même, car il est tout aussi amusant d'en deviner un.
Si l'éditeur de ces feuillets perdus, — je n'entends pas dire immoraux, — veut suivre l'avis que je lui donne dans son propre intérêt, il ne les publiera pas. — Il les vendra en secret à quelque auteur vivant, à court d'esprit, ayant acquis une certaine adresse pour écrire en vers ou en prose, sans sujet, sans fantaisie ou sans invention, —
(( Sans une pensée pour interrompre le chant, /i
Cette collection pourra peut-être lui servira embellir ses œuvres, et l'aider à se détacher un peu du gros de la foule.
Adieu, voisin. —
TRIA JUNCTA IK UNO
CALLIMACHIES, ETC.
i. — Un individu peut se rendre indigne de la faveur, qui n'est qu'une prétention humaine ; mais il ne peut jamais perdre ses droits k la charité, qui est un commandement de Dieu .
2. f— Dans Sophocle, Jocaste, en adressant sa prière k Apollon Lycien, lui dit qu'elle est entrée dans son temple, parce quil se trouvait le plus proche. C'était la un triste compliment a faire a Sa Divinité. — C'est pourtant celui qu'adressent généralement a la religion ceux qui s'en tiennent aux doctrines et a la foi dans lesquelles ils ont été élevés, simplement pour s'éviter la peine de recherches ultérieures.
3. — Inveni portum. — Spes et fortuna valete. — Sat me lusisti. — Ladite nunc alios.
C'est une triste morale que celle qu'exprime le
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mot ludiie. — J'aurais dit, moi, parcite. — L'auteur ne méritait pas A'invenire portum.
4. — Il existe une grande roideur dans le style et Tallure des épîtres de Pline. — C'est la, du reste, son caractère distinctif. Il avoue lui-même son admiration pour la verdeur chez Thomme ou chez les autres animaux. — C'est pour cette raison que je crois qu'Orrery eût été plus apte k le traduire que Melmoth.
5. — Les liaisons politiques et les liaisons naturelles sont des idées différentes. — Je considère tous les liens d'affinité et de parenté comme de simples liaisons politiques. — L'amour et l'amitié forment les seules alliances naturelles.
6. — Il n'existe pas d'image parfaite. — On pourrait être porté a croire qu'une glace fait exception à cette règle» et cependant nous n'y voyons jamais exactement notre visage. Elle ne nous en donne qu'une traduction. Un miroir reproduit nos traits à l'envers, et nous présente notre main gauche à la place de la droite. — C'est l'emblème de toute ré^ flexion personnelle.
7. — Je préfère la vie privée à la vie publique. — Car j'aime mes amis, c'est-à^^ire un petit nombre d'individus.