Nietzsclie, Nachgelassenc Werke, IX
vérité profonde, (|uo les bienlails de la civilisation sont réservés à une minorité infime de mortels élus, tandis (jue l\'noijne niasse est faite pour l'esclavage. Nous parlons aujourd'hui de la dignité du travail, comme si le travail (|ui peipélue une existence miséi'able n'était pas misérable aussi! Admirons-nous l'effort désespéré que font les plantes rabougries pour prendre racine dans le sol dénudé et pierreux? Aujourd'hui chaque individu prétend cire un centaure, à la fois ouvrier et artiste; chez les Grecs, où les fonctions étaient séparées, on avouait franchement que le travail est une honte. Malheureux temps que le nôtre, où l'esclave fait la loi ! Malheureux séducteurs qui avez détruit l'innocence de l'esclave en lui faisant goûter le fruit de l'arbre de la connaissance ! Aujourd'hui, pour rendre la vie supportable, on est forcé d'avoir recours à des mensonges : on parle de droits naturels, comme si tout droit ne supposait pas déjà une certaine hauteur et une inégalité de niveau entre les hommes. Ayons le courage d'être cruels : il n'y a pas de civilisation possible sans esclavage. Le voilà, le vautour ([ui ronge le foie de Proinéthée ! Il faut accroître encore la misère des malheureux pour permettre à un petit nombre d'Olympiens d'être des artistes. On ne comprend que trop la haine que les communistes, les socialistes, et la pâle race des libéraux ont vouée à l'art et à l'antiquité classique. Parfois, comme aux origines du christianisme, l'instinct des iconoclastes l'emporte;
un cri de pitié fait tomber les murailles de la citadelle ; le sentiment de justice exalte les misérables et exige le partage des souffrances humaines : Tarcen-ciel de l'amour et de la paix ap|)araît aux mortels. Mais bientôt la loi inexorable de toute vie impose de nouveau la cruauté nécessaire. La civilisation res- \ semble à un vainqueur dégouttant de sang, qui traîne derrière son char les vaincus et les captifs,
L'État n'a pas d'autre mission que celle d'assurer la sanglante victoire de la civilisation aristocratique. 11 ne doit sa naissance qu'à la violence brutale des conquérants, et n'a pas en bii-même sa raison d'être; l'enthousiasme qu'il inspire à ses naïfs adorateurs j n'a que l'avantage de faire oublier un instant à la masse les misères de sa basse condition. L'Etat est un abri qui permet l'éclosion du génie. L'Etat grec favorisait la naissance de l'artiste, donnait aux spectateurs l'éducation nécessaire, organisait les fêtes. Pour que l'artiste puisse naître, il faut qu'il y ait une classe dispensée du travail servile; pour que l'œuvre d'art puisse naître, il faut qu'elle soit protégée par la vertu magique de l'Etat. L'histoire politique de la Grèce n'est qu'une suite continue de scènes barbares : mais ce qui jutstifie cete longue et terrible Iliade, c'est la beauté d'Hélène.
Nietzsche s'emporte contre les libéraux et les optimiste modernes qui veulent mettre un terme aux luttes héroïques : il condamne les idées du xviii" siècle et de la Révolution française, qui sont selon
lui absolument coulraires au <^énie gcnnaniquo et Icinoifjfncnt de Tabsencc de tout cspril mrlaphysiquc chez les adeples de cette théorie loinaiic II ne voit dans les efl'orls des partisans de la paix (iiio la manifestation de la peur et l'influence du capital ; il entonne un péan en l'honneur de la guerre : Tare d'argent a un son terrible ; mais Apollon n'en est pas moins un Dieu purificateur. La guerre est pour l'Etat une nécessité; l'armée est le type de l'Etat ; car la masse chaotique y est organisée en pyramide sous la domination des castes par une constitution analogue à celle que Lycurgue donna à Sparte; le guerrier n'est qu'un outil au service du génie militaire. 11 suffit de généraliser le problème pour comprendre que l'homme n'a de valeur, de dignité ou de droit qu'en sa qualité d'instrument conscient ou inconscient du génie. L'Etat parfait de Platon mérite à cet égrard de rester notre idéal.
Tandis que Stirner avait jugé TEtat, comme il avait apprécié l'éducation, en s'inspirant des principes de la Révolution française, Nietzsche, humaniste convaincu, ne s'est pas contenté d'admirer l'art de la Grèce : il a souhaité la Renaissance de la cité antique, comme si l'on pouvait effacer de l'histoire le Christianisme, la Réforme et la Révolution.