NIETZSCHE A-T-IL CONNU STIRNER
On ne renconlre le nom Je Stirner ni dans les œuvres, ni dans la correspondance de Nietzsche. M"*-^ E. Forster-Nietzsche, dans la biographie si minutieuse qu'elle a consacrée à son frère, ne paide pas de Tauleur de VUnique et sa propriété. L'œuvre de Stirner était d'ailleurs à peu près oubliée jusqu'au moment où J.-II. Mackay entreprit de la célébrer. J.-H. Mackay nous dit lui-même qu'il ne lut pour la première fois le nom de Stirner et le litre de son œuvre qu'en 1888: c'est l'année môme où l'esprit de Nietzsche sombrait dans la folie. En 1888, Mackay trouva le nom de Slirner dans ï Histoire du Matérialisme.^ de Lange, qu'il lut au British Muséum, à Londres : puis il se passa un an avant qu'il rencontrât de nouveau ce nom qu'il avait soigneusement noté. Jusqu'à cette dale, Stirner était donc bien mort : il doit à Mackay une sorte de résurrection.
II est certain cependant que Nietzsche a recommandé à l'un de ses élèves, à Bàle, la lecture de Stirner. En consultant les registres de la Bibliothèque de Bàle, on ne trouve pas, il est vrai, le livre de Stirner dans la liste des ouvrages empruntés au nom
de Nietzsche ' ; mais on constate que ce livre a élc emprunté trois fois entre 1870 et 1880 : en 1872, par le privat-dozent Schwarzkopf (Synis Archimedes) ; en 1874, par Tétiidiant Baunigartner, et, en 1879, par le professeur HansHeussler. Or, M. Baunigartner, fils de M""' Baumgartner-Kôchlin, qui traduisil en français les Intempestives, était l'élève favori de Nietzsche; le philosophe l'appelle dans sa correspondance son « Erzschi'der ». M. Baunigartner, qui est aujourd'hui professeur à l'Université de Bâle, déclare que c'est sur le conseil de Nietzsche lui-même qu'il a lu Stirner; mais il est certain de n'avoir pas prêté le volume à son maître.
La question se pose donc de savoir où Nietzsche a rencontré le nom de Stirner. 11 se peut qu'on ait prononcé ce nom devant lui chez Richard Wagner; Wagner avait peut-être entendu parler de Stirner au temps de la Révolution de 1848, par son ami Bakounine, par exemple. Il n'est pas tout à fait impossible non plus que Nietzsche ait lu le nom de Stirner dans quelque chapitre d'Eduard von Hartmann. Celui-ci affirme, en effet, que Nietzsche a dû être frappé par l'analyse des idées de Stirner qui se trouve dans le 2'' volume de la Philosophie de l'fnroiiscient. Nietzsche critique assez longuement le chapit?-e de ce livre où llarimaiin a parlé de Stirner : particulièrement dans le 9" paragraphe de la 2« Iiilenipestive. Nietzsche
1, Cr. 1 appendice de ce travail.
attaque avec vivacité les théories évolutionnistes de Hartmann, en empruntant surtout ses citations aux pages où l'auteur de la Philosophie de l'Inconscient traite de la troisième période de Thumanité; or, c'est au seuil de cette troisième période que Hartmann a marqué la place de Stirner. Mais il semble que ce que Hartmann dit de Stirner n'a pas dû engager Nietzsche à étudier avec sympathie V Unique et sa propriété : car Nietzsche combat précisément les théories de la Philosophie de H nconscient parce qu'elles lui paraissent propres à fortifier cet égoïsme qui, selon Stirner, caractérise l'âge mûr de l'humanité comme l'âge mûr de l'individu. A celte maturité égoïste, Nietzsche oppose l'enthousiasme de la jeunesse. 11 serait bien surprenant que Nietzsche, qui ne prend pas au sérieux la « parodie » de Hartmann, se soit décidé à cette date à étudier l'œuvre de Stirner où il eût trouvé des théories plus paradoxales encore à ses yeux que celles de la Philosophie de VInconscient. En tout cas, l'argument de Hartmann ne prouve pas qu'il y ait eu influence directe de Stirner sur Nietzsche.
L'hypothèse la plus vraisemblable est évidemment celle qui a été émise par M. le professeur Joël'. 11 est probable que Nietzsche a remarqué, comme Mackay, le nom de Stirner dans V Histoire du Matérialisme de Lange. Nietzsche lisait ce livre avec beaucoup de soin, comme en fait foi sa correspon-