‹ Stirner et NietzscheChapitre 3 sur 55 · Cf. Joël, Philosophctwege · texte numérisé non relu

Cf. Joël, Philosophctwege

daiice avec le baron de Gersdorff et avec Erwin Rohde. Le 16 février 1868, Nietzsche écrit, en effet, au baron de Gersdorff: « Ici, je suis obligé de te vanter encore une fois le mérite d'un homme dont je t'ai parlé déjà dans une lettre antérieure. Si tu as envie de bien connaître le mouvement matérialiste contemporain, les sciences naturelles avec leurs théories darwinistes, leurs systèmes cosmiques, leur chambre obscure si pleine de vie, etc., je ne vois toujours rien de plus remarquable à te recommander que VHistoire du Matérialisme, de Friedrich-Albert Lange (Iserlohn, 1866}, un livre qui donne infiniment plus que le titre ne promet, et qu'on peut regarder et parcourir toujours de nouveau comme un vrai trésor. Étant donnée la direction de tes études, je ne vois rien de meilleur à te nommer. Je me suis fermement proposé de faire la connaissance de cet homme, et je veux lui envoyer mon travail sur Démocrite, en témoignage de ma reconnaissance^ ».

Lange ne consacre à Stirner qu'une dizaine de lignes ; mais il faut croire que ces lignes frappent le lecteur, puisqu'elles ont déterminé la conversion de J.-IL Mackay, qui est devenu depuis le disciple fanatique de Stirner. 11 y a d'ailleurs dans celte courte analyse un mot qui a dû fixer l'attention de Nietzsche: Lange déclare, en effet, que Stirner peut nous rappeler Schopenhauer. « L'homme qui, dans la littérature

1. Friedrich Nietzsche, Gesaminelte Briefe, I, 68. Berlin et Leipzig, Schusler et Lôffler.

allemande, a j>rèché régoïsnio de la l'acoii la plus absolue et la plus l()oi(juo, Max Slinier, se Irouvc eu opposition avec Feuerbach. Dans son fanieux (juvi'age \ Individu et sa propriété {id>^ï^), Max Slirner alla jusqu'à rejeter toute idée morale. Tout ce (pii, d'une manière quelconque, soit comme simple idée, soit comme puissance extérieure, se place au-dessus de l'individu et de son caprice, est rejeté par Stirner comme une odieuse limilatioii du moi par lui-même. Il est dommage que ce livre, le plus exagéré que nous connaissions, n'ait pas été conqjlété par une deuxième partie, une parlie positive. Ce travail eût été plus facile ([ue de trouver un complément positif à la philosophie de Schelling ; car, pour sortir du Moi limité, je puis, à mon tour, créer une espèce quelconque d'idéalisme, comme l'expression de ma volonté et de mon idée. En effet, Stirner donne <à la volonté une valeur telle qu'elle nous apparaît comme la force fondamentale de l'être humain. Il peut nous rappeler Schopcnhaucr. C'est ainsi que toute médaille a son revers. Stirner n'a d'ailleurs pas exercé une influence assez considérable pour que nous nous en occupions davantage' ».

Rapprochons ce texte des passages où Nietzsche nous parle de V Histoire du Matérialisme. En septend)re 18G6, le philosophe écrit au baron de Gersdorlf: « Ce que Schopenhauer est pour nous, c'est ce

l. \.iu\ge. J/istuirc dit Matérialisme, Irad. Pommerol, tome II,

— Tique vient encore de me prouver avec précision un autre ouvrage excellent en son genre et très instructif, y Histoire du Matérialisme et critique de sa valeur pour Vépoque contemporaine, par F. -A. Lange, 1866. Nous avons affaire ici à un kanlien et à un naturaliste extrêmement éclairé. Les trois propositions suivantes résument sa conclusion :

» 1° Le monde sensible est le produit de notre organisation ;

)^ 2* Nos organes visibles (corporels) ne sont, comme les autres parties du monde phénoménal, que les images d'un objet inconnu ;

» 3° Notre organisation réelle demeure pour cette raison tout aussi inconnue de nous que les objets extérieurs réels. Nous n'avons constamment devant nous que le produit des deux.

» Ainsi, non seulement nous ne connaissons pas la vraie essence des choses, la chose en soi, mais encore ridée même de cette chose en soi n'est rien de plus et rien de moins que la dernière conséquence d'une antithèse relative à notre organisation, et dont nous ne savons pas si elle a un sens quelconque en dehors de notre expérience. En conséquence. Lange estime qu'on doit laisser aux philosophes toute liberté, à condition qu'en retour ils nous édifient. L'art est libre, même dans le domaine des conceptions. Qui veut réfuter une phrase de Beethoven ou reprocher une erreur à la Madone de Raphaël ? — Tu vois que, même en se plaçant à ce point de vue.

— lô -

iiKMiio cil adiiicthnil la cril i(|iic la plus siriclc, noire Schopenhauer nous reste; bien j)lus, on peut presque dire qu'il nous est encore davantage. Si la j)liilosopiiic csl un art, llayni' lui incme n'a plus qu'à se cacher devant Schopenhauer ; si la philosophie doit édifier, je ne connais, pour ma i)art, aucun philosophe qui édifie plus que notre Schopenhauer-. »

On voit que Nietzsche a surtout retenu du livre de Lange cette idée que la philosophie est libre comme l'art; chacun a dès lors le droit d'admettre la métaphysique ({ui répond le mieux à ses sentiments; on peut être schopenhauérien comme on est wagnérien. Si donc il a été frappé par les quelques lignes que Lange consacre à Stirner, c'est sans doute parce que Lange a interprété les théories de Stirner dans un sens favorable à sa thèse. Lange croit, en eft'et, que Stirner veut effacer les limites qui bornaient jusqu'ici l'individualité, pour laisser à chacun le droit de choisir selon sa volonté un idéal ; c'est là une erreur : tout idéal, qu'il soit choisi par la volonté, proposé par l'intelligence ou imposé par une puissance extérieure, n'est, aux yeux de Stirner, qu'une idée fixe. Il est remarquable que Lange parle moins de la partie négative du système de Slirner (jue de la partie positive qu'il eût pu y ajouter; or, Slirner n'admet pas de partie positive au sens où l'entend l'historien du

1 . Il y a dans le texte Heyne ; mais, d'après l'index, c'est une faute d impression. Il s'agit de Rudolf Hayra, ancien professeur à Halle.

Page 1