Nietzsche, Gesnnuuclti- lir'wfe, I, o
matérialisme. Lange demande en efTet une partie positive « pour sortir du Moi », et Stirner ne veut pas qu'on en sorte. Lange cherche, en soutenant une théorie de la connaissance, à plaider la cause de la spéculation métaphysique; Stirner voit dans toute métaphysique une sorte de folie. Lange essaie de sauver l'essence de la religion en insistant sur la vertu éducative de la foi ; Stirner considère l'éducation désintéressée comme une duperie. Comme l'a dit Nolen dans son introduction à la traduction française de V Histoire du Matérialisme : « Nul n'a mieux compris que Lange qu'aflaiblir le sens de l'idéal, c'est accroître celui de l'égoïsme » ; or, c'est précisément ce que Stirner avait compris, lui aussi; mais, tandis que Lange veut fortifier le sens de l'idéal pour affaiblir celui de l'égoïsme, Stirner veut, au contraire, pour accroître le sens de l'égoïsme, affaiblir le sens de l'idéal.
Nietzsche a donc vu sans doute, à travers l'analyse de Lange, un Stirner bien différent de ce qu'a été en réalité l'auteur de V Unique et sa propriété ; il a considéré cette œuvre comme une sorte d'introduction à la philosophie de Schopenhauer ; et c'est ce qui explique ce fait, paradoxal en apparence, que Nietzsche a parlé de Stirner dans sa première période, quand il était le disciple fervent de Schopenhauer; tandis qu'il n'en a plus parlé dans sa deuxième période, la période critique, où il était en un sens plus voisin des idées de V Unique.
Il y a dans les lettres crErwiii Rohde à Xielzsclie un passage (jiii nous parait conUriner cette interprétation. Le 4 novenihre 1808, Rohde écrit à Nietzsche: u Tu dois sans doute nager cet hiver dans la musique ; je veux essayer autant que possihh^ (\cn faire autant dans notre Abdère ; car j'ai i)eau n'y rien comprendre, cela sert toujours à purifier l'àme de la poussière des jours de travail et tout particulièrement à calmer la volonté rétive. Sans doute on ne nous permettra pas à Hambourg de nous enivrer du philtre wagnérien. Comme je ne suis (pTun profane, je ne me risque à approuver cette musique (jue dans mon for intérieur ; mais elle me fait, à moi aussi, une telle impression, que je crois me promener au clair de lune dans un jardin aux parfums magiques ; aucun son de la réalité vulgaire n'y pénètre. Aussi est-ce avec une indill'érence absolue que je vois les très sages MM. S('haul, etc., démonli-er (juc celle musique est malsaine, lascive et bien autre chose encore; moi, elle me ravit, selon ton expression qui est très juste, et cela me suffit. D'ailleurs, je comprends de plus en plus la sagesse du vieux sophiste cpii, malgré toutes les objections des personnes saines de son temps, affirmait (pu; l'homme était la mesure des choses. Le livre de Lange — que je te retournerai très prochainement — n'a pas peu contribué à me confirmer dans cette idée : il m'a, au cours de mon voyage, constamment maintenu dans la sphère des idées élevées. Sans aucun doute, Lange a raison de
prendre si gravement au sérieux la découverte que nous devons à Kant du caractère subjectif des formes de la perception ; et s'il a raison, n'est-il pas parfaitement raisonnable que chacun se choisisse une conception du monde qui lui suffise, c'est-à-dire qui donne satisfaction au besoin moral qui est à proprement parler son essence ?
» Or, une philosophie qui insiste sur le caractère profondément, âprement sérieux de l'objet qui nous demeure absolument inconnu, répond à mes tendances intimes, et c'est ainsi que j'ai eu beau me convaincre chaquejour davantage que toute spéculation n'était que fantaisie vaine; la doctrine de Schopenhauer a gardé pour moi tout son prix, ce qui d'autre part confirme le fait que la volonté, le r,Hoi est plus fort, plus primaire que lintelligence qui pèse froidement le pour et le conlre\ »
Comme Rohde ajoute que son ami est cordialement d'accord avec lui sur ces points importants, nous avons le droit de dire que Nietzsche a vu dans les théories exposées par Lange une justification de sa sympathie instinctive pour la doctrine de Schopenhauer; toute la philosophie allemande de Kant à Stirner lui a paru donner une nouvelle force à deux propositions qu'il avait toujours admises :
1° L'homme est la mesure de toutes choses, ce qu'en leur qualité d'hellénistes, Rohde et Nietzsche savaient déjà par les sophistes grecs.