‹ Stirner et NietzscheChapitre 8 sur 55 · Nielzsclie, Werke. I · texte numérisé non relu

Nielzsclie, Werke. I

Slirner est arrivé à celte conséquence extrême en partant des idées de Feiierbach. Feuerbacli avait entrepris, pour réagir contre la tendance qui pousse riiomine à se sacrifier à Dieu, de réintégrer dans rhunianité l'essence qu'elle avait projetée au ciel : les prédicats humains, l'amour et la raison, étaient foujours sacrés à ses yeux ; mais il les vénérait pour eux-mêmes, sans les attribuer à un sujet transcendant. Or c'est là, selon Stirner, s'arrêter à mi-chemin dans la voie de l'immanence: l'humanité est toujours extérieure et supérieure à moi : mes prédicats continuent à me dominer. Le fantôme divin a disparu du ciel ; mais le spectre de l'humanité m'obsède encore et me possède. Faisons donc un pas de plus : de même qu'il n'y a pas de Dieu en dehors de l'humanité, de même il n'y a pas d'Humanité en dehors de moi. Ne disons pas, comme l'auteur de V Essence du Christianisme : Homo homini Deiis ; ayons le courage de dire : Ego mihi Deiis. C'est le seul moyen de mettre un terme à l'aliénation qui m'a trop longtemps appauvri et asservi. Le sujet qui pose l'objet en face de lui devient la victime et l'esclave de cet objet, qui n'est pourtant que son ombre : s'il veut être libre, il faut qu'il cesse de consentir à ce dédoublement de soi-même, qu'il reprenne eh lui sa créature et se pose en maître unique, en créateur souverain. L'Unique de Stirner montre à quelle conséquence extrême aboutit le panthéisme de la philosophie hégélienne : on s'était efforcé d'abord de rattacher

l'idée et le réel ; on a été conduit au nominalisnie. L'originalité de Stirner a consisté à tirer argument de ce nominalisme pour afTranchir l'individu de tout lien.

Nietzsche, au contraire, tient d'abord à l'originalité artistique et à la sincérité morale. C'est aux bourgeois allemands, aux philistins et aux pharisiens qu'il s'adresse, quand il déclare que tout individu est un miracle unique. Chacun le sait bien, dit-il, mais le cache ; pourquoi ? Par peur du voisin qui exige des autres la convention sous laquelle il se dissimule lui-même*. Mais qu'est-ce qui oblige à craindre le voisin, à penser et à agir comme le troupeau, au lieu de se réjouir de soi ? Pudeur peut-être chez quelques-uns, rares d'ailleurs; paresse chez la plupart. Les artistes seuls détestent ces manières empruntées; ils osent nous montrer comment l'homme est luimême dans chaque mouvement de ses muscles, bien plus, comment cette originalité, qui se manifeste jusque dans les détails, lui conserve cette beauté neuve propre à toute œuvre de la nature. C'est la paresse qui donne aux hommes ordinaires ce caractère de banalité qu'ont toutes les marchandises fabriquées.

Le philosophe, d'autre part, rappelle aux hommes (ju'ils sont personnellement responsables de leur existence singulière : seul dans sa barque sur la mer

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