Nietzsclie, JVerke, I
de la vie, rhaquo individu doit la diriger à ses risques et périls. Les deux (kUicateurs ((ui ont aidé Nietzsche à mieux sentir la beauté cl la gravite que donnent atout individu sa nalurc singulière et son rôle uni<(ue sont \\'agneret Schopenhauer. Nietzsche n'entend pas du tout afTranchir l'individu de toute loi; il veut seulement que l'artiste ou le philosophe obéisse à son génie et suive sa loi pro[)rc, pour entrer dans l'ordre de ceux qui créent et maintiennent sur terre la civilisation. Les initiés seuls, les héros sont, aux yeux de Nietzsche, vraiment uniques. Il oppose singularité, non à humanité, comme l'avait fait Stirner, mais à vulgarité ; il voit dans le caractère unique, non un palladium intangii^Ie qui assure la liberté, mais un privilège de noblesse.
Stirner et Nietzsche font donc entrer la même idée dans deux systèmes qui n'ont rien de commun : ils en tirent des conclusions différentes dans leurs théories sur l'éducation, sur l'art, sur l'histoire de la civilisation et sur l'État.
h) L'éducation
Stirner et Nietzsche ont tous deux commencé par s'occuper du problème de l'éducation. Cette coïncidence n'est pas due sans doute au hasard, et il ne suffit pas, pour l'expliquer, de constater que les deux philosophes avaient tous deux suivi les cours des
Universités allemandes pour devenir professeurs'. Il est vrai que les questions pédagogiques étaient presque constamment à l'ordre du jour, au xix® siècle, particulièrement en Allemagne; mais Stirner et Nietzsche étaient tous deux assez « inacluels » pour ne pas se laisser guider par les soucis de leurs contemporains. S'ils ont tous deux traité d'abord le problème de l'éducation, c'est qu'à leurs yeux ce problème était primordial ; et, en comparant d'une part les raisons qui leur ont fait attacher tant d'importance à ce problème et, d'autre part, les solutions qu'ils en ont proposées, nous aurons une première donnée sur la différence de leurs systèmes.
Stirner part de cette idée que nous sommes des créateurs et non des créatures. Nos œuvres valent ce que nous valons; la société a le môme degré de perfection que les individus qui la composent. C'est pourquoi il se préoccupe avant tout de savoir ce qu'on fait des individus au moment de leur formation: la question scolaire est la plus importante des questions sociales ^ L'opinion de Stirner est, en un sens, diamétralement opposée à celle de son collaborateur de la Gazette rhénane^ Karl Marx : tandis que l'auteur du Manifeste communiste croit que c'est le milieu
1. Stirner n'a enseigné que peu de temps dans une institution déjeunes filles à Berlin. — Nietzsche, professeur de philologie à l'Université de Bâle, était chargé (en dehors de son cours) d'enseigner le grec dans un établissement secondaire de cette ville.
2. Stirner, Kleine Schriften, Das unwahre Princip unserer Erziehung oder der Humanismus und der Realismus.
social qui dôtennine la valeur des individus, l'auteur de VUnique estime que la qualité de la société varie selon la qualité des associés; mais en un autre sens Stirner et Karl Marx sont d'accord : les questions pratiques ou sociales sont à leurs yeux les plus importantes de toutes. Pour Nietzsche, au contraire, les questions pratiques ou sociales sont secondaires : il y a un idéal de civilisation désintéressée que l'humanité doit s'efTorccr d'atteindre ; l'essentiel est de diriger l'éducation des individus de manière à rapprocher l'humanité de cet idéal ; l'organisation de l'Etat et de la société ne doit être qu'un moyen pour défendre la civilisation contre la barbarie et permettre l'éducation de l'humanité.
Stirner montre comment le progrès de la pédagogie^st lié au progrès social. La période qui va de la Réforme à la Révolution française est à ses veux une période de sujétion : il y avait en présence des maîtres et des serviteurs, des puissants et des « mineurs » : aussi l'éducation était-elle réservée à la classe des « majeurs » ; elle était un moyen de domination et un privilège de l'autorité. La Révolution française brisa cette organisation de servitude et permit à chacun d'être son propre maître : par une conséquence nécessaire, l'éducation dut devenir universelle. Le parti qui soutient l'ancienne éducation, l'éducation exclusive, est le parti des humanistes; le parti qui soutient l'éducation nouvelle, l'éducation universelle, est le parti des réalistes. L'humanisme
continue à chercher ses modèles dans l'antiquité classique, comme le christianisme continue à chercher la vérité dans la Bible ; l'humanisme maintient une classe de savants, comme le christianisme maintient une caste de clercs : ainsi se perpétue le romanisme. Une éducation fondée sur le grec et le latin ne peut être d'ailleurs qu'une éducation purement formelle : d'une part, en efï'et, elle ne peut ressusciter l'antiquité morte et depuis longtemps enterrée; elle ne peut conserver que les formes, les schèmes de la littérature et de l'art; d'autre part, la forme suffît à donner la supériorité : l'éducation des humanistes fut donc une éducation élégante, une éducation du goût, du sens de la forme. Le xviii^ siècle se souleva contre ce formalisme : on ne pouvait reconnaître à tous les hommes des droits inaliénables sans accorder à tous une éducation humaine. Il fallait préparer dès l'école chaque citoyen à exercer sa part de souveraineté. iNIais l'éducation ne doit pas seulement être universelle en ce sens qu'elle est accessible à tous ; elle doit encore cesser de s'en tenir exclusivement à l'antiquité gréco-romaine.
Selon Stirner, le réalisme est supérieur à l'humanisme, parce qu'il applique dans le domaine de la pédagogie les principes de liberté et d'égalité proclamés par la Révolution française ', et parce qu'au lieu d'élreindre l'ombre du passé, il s'efforce d'em-