CHAPITRE PREMIER
Sur l'emplacement de la ville où se trouvent le Temple-Neuf, la Cathédrale, l'ancien palais épiscopal, devenu le Musée, et l'église Saint-Etienne, apparaissait au temps de César — qui, cinquante-deux ans, avant Jésus- Christ, avait fait la conquête de la région alsacienne occupée alors par les Séquaniens et les Médiomatriciens, — un bourg de chasseurs et de pêcheurs qui prit plus tard le nom d' Argentoratlim. Si l'on en croit d'anciens textes reproduits par Schœpflin, le nom A' Argentoratlim proviendrait du trésor public produit par la levée du tribut sur les pays voisins et réuni en cet endroit par les Romains, comme point essentiel de défense contre les Alémans, quia ccnsits ibi colllgcbatur. Ce nom disparut à la fin du Ve siècle après la reconstruction de la ville détruite, dit-on, par Attila en 451, pour faire place à celui de Stratcburgum ou Strasburg, ville fortifiée établie près de la Strassr, grande route qui allait de la Germanie dans les Gaules.
Drusus, beau-fils d'Auguste, avait fait élever, l'an 15 avant Jésus- Christ, cinquante forts le long du Rhin destinés aux huit légions romaines. La 8° légion, Augusla, occupait Argentoratlim, qui affectait la forme d'un quadrilatère flanqué de quelques tours. Ce lieu fortifié et les pays qui formèrent la Basse Alsace et la Haute Alsace restèrent paisiblement au pouvoir des Romains, jusqu'à l'invasion des Alémans en 355. Ceux-ci furent battus en 357, près d'Oberhausbergen sous Strasbourg, par Julien. Ils revinrent en 366 et furent de nouveau défaits par Jovinus. En l'an 406, la région alsacienne est envahie par les Vandales, les Suèves et les Alains, qui détruisent l'église d'Argentoratum élevée, dit-
on, par saint Amand, ainsi que les murs de la ville ; mais à la fin du Ve siècle les Francs reparaissent. Ils chassent les Alémans qui reviennent en 494, et, deux ans plus tard, après la victoire de Tolbiac, imposent au pays leur domination. A la mort de Clovis, les Gaules ayant été divisées en Austrasie, Neustrie et Bourgogne, l'Alsace fit partie de la Neustrie sous Théodoric Ier. Les ducs d'Alsace sont au VIIe siècle les chefs militaires de la contrée, et leur duché forme le noyau essentiel de notre pays qui jouit alors d'une réelle prospérité. Des villas royales s'élèvent ; des églises et des couvents surgissent de toutes parts. Le clergé seconde amplement l'action des monarques mérovingiens. Strasbourg devient une ville considérable. A partir de l'an 720, elle s'élargit du côté de l'emplacement de Saint-Thomas, de Saint-Guillaume et de la Tour aux Pfennigs.
A la mort de Louis le Débonnaire, son fils Lothaire veut contester les droits de ses frères, Louis le Germanique et Charles le Chauve qui le battent à Fontenoy en Bourgogne, et en 841, font alliance entre eux. Ils prêtent aux portes de Strasbourg, le 14 février 842, un serment qui constitue le plus ancien monument de la langue romane, mère de la langue française. Louis, l'aîné des deux princes, jura le premier en langue romane afin d'être compris de l'armée de Charles, composée de Francs-Neustriens et de Gallo-Romains de Neustrie et d'Aquitaine. Voici le texte de ce serment d'après le fac-similé du manuscrit publié par la Société des Anciens textes français.
« Pur Deo atnur et pur Christian poblo et nostro commun Salvament, d'ist di in avant, in quant Deos savir et podir me dunat. si salvarai eo cist meon fradre Karlo et in aiuda et in caduna cosa, si eu m om per dreit suon fradre satvar dist, in o c/uid il mi altresi fa^et. Et ab Lodhcr nul plaid nunquain prindrai qui, meon vol, cist meon fradre Karlo in dam no st'at. »
Ce qui veut dire :
« Pour l'amour de Dieu et pour le peuple chrétien et notre commun salut, dorénavant, en tant que Dieu me donnera savoir et pouvoir, je soutiendrai le mien frère Karl et par aide et en chaque chose, comme on doit soutenir son frère, pourvu qu'il fasse de même envers moi. Et aussi avec Lother je n'accepterai de plaid qui, par ma volonté, soit dommageable à mon frère Karl ici présent. »
Alors un chef gallo-romain reprit au nom de tous :
« Si Lodhuwigs sagrament que suon fradre Karlo jurât , conservât, et Karlos meon sendra, de sua part lo suon frai ni . si eo
retumar nun /'lut pois, ne eo ne ncûls cni eo returnar iut pois, in ttulla ainda contra LodhttwigS non li fiter. »
C'est-à-dire :
« Si Loduwig observe le serment qu'il jura à son frère Karl et que Karl, mon seigneur, de son côté ne le tienne point, si je ne l'y puis ramener, ni moi ni aucun autre que j'y puisse ramener, ne lui seront aucunement en aide contre Loduwig. »
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Croquis d'un quartier de Strasbourg au xvie siècle, par Hans Balduiig Grien.
Charles répéta le serment en langue tudesque pour être compris des Teutons de l'armée germanique, puis les deux armées se rendirent garants de ce serment. Après ces solennels engagements, Louis et Charles marchèrent contre Lothaire qui se soumit et demanda une nouvelle répartition de l'Empire.
Au mois d'août 843 à Verdun, Lothaire obtint, avec la dignité impériale, l'Alsace, l'Italie et les pays entre l'Escaut, la Meuse et le Rhin ; Louis le Germanique reçut tous les pays au delà du Rhin avec Mayence, Worms et Spire ; Charles le Chauve, la Neustrie et l'Aquitaine. En 855, Lothaire partage ses Etats entre ses trois fils, et l'aîné, Lothaire II, acquiert l'Alsace. A la mort de Lothaire II, l'Alsace revient à Louis et
b STRASBOURG
va faire partie du domaine germanique jusqu'au traité de Westphalie en 1648. D'après le plan de Silbermann, de 1202 à 1230, Strasbourg s'étend du côté de l'emplacement qui comprend la place des Carmes déchaux, le Palais de Justice et toute la partie de la ville encadrée par le cours sinueux de l'Ill. De 1248 à 1344, Strasbourg s'augmente de la partie délimitée par le quai des Pêcheurs, le quai Finckviller et les Ponts couverts ; de 1374 à 1390, de la partie située entre la tour du Diable et
Costumes strasbourgeois aux xvi'! et xvnL' siècles.
la porte de Pierres et, de 1397 à 1441, de la partie qui va de la porte Sainte-Catherine à la porte Saint-Jean et de la tour Saint-Nicolas aux terrains où fut élevée la citadelle de 1682 à 1684. La transformation des anciennes fortifications en enceinte bastionnée fut opérée sur les plans de l'architecte Specklin de 1577 à 1589. La nouvelle ville, qui devait s'élever après la conquête, fût construite sur une partie du parc du Contades et des terrains avoisinant le faubourg de Pierres, l'Orangerie et la Robertsau.
Les principaux événements de l'histoire de Strasbourg sous la période germanique du IXe au xvii0 siècle, sont la lutte constante des artisans et des bourgeois contre les nobles et les évêques, la construction de la cathédrale de l'an 1015 à l'an 1439, la venue des empereurs Henri II, Charles IV, Charles V, Robert et Sigismond, l'affranchissement des bour-
geoisen 1262, la transformation du gouvernement aristocratique en gouvernement démocratique, la Constitution des droits et privilèges de la ville par le Schwœrbrief en 1334, devenue définitive en 1482, la découverte de l'imprimerie par Gutenbergen 1440, l'introduction de la Réforme en 152g, la venue des Zurichois au grand tir en 1576 ; enfin les péripéties de la guerre de Trente ans. Parmi les noms illustres de cette période, il faut citer, entre autres, ceux du poète Gottfried de Strasbourg, de l'architecte Erwin de Steinbach, du chroniqueur Twinger de Kcenigshowen, du
Costumes strasbourgeois aux xvr et .wif ' siècles.
prédicateur Geiler, du satirique Sébastien Brant, du stettmeister Jacob Sturm de Sturmeck, de l'humaniste Jean Sturm, de l'historien Jean Sleidan, du peintre Nicolas Wurmser, du sculpteur Pierre Schott, des peintres Jacques Obrecht, Diéterlin, Brendel, Walther et des graveurs Ileiller et Brunn.
Il convient d'insister ici sur deux faits considérables de l'histoire de Strasbourg : le serment annuel à la Constitution, jour solennel qu'on appelait le Schwœrtag, et la venue des Zurichois en 1576 avec la fameuse marmite de bouillie de millet.
Au lendemain de la conquête de leur indépendance, les citoyens de Strasbourg se donnèrent en 1334 une charte appelée le Schwœrbrief qu'ils jurèrent de maintenir par un serment fait chaque année. Cette coutume dura jusqu'à l'an 1789. La Constitution répartissait les nobles en
curies et les autres citoyens en tribus ou corporations. Elles étaient au nombre de vingt en 1482, époque où la Constitution fut définitivement fixée. Dans chaque tribu il y avait quinze échevins qui nommaient un sénateur. Les trois cents échevins, source même du Magistrat, formaient la représentation de la commune. Le Magistrat était composé du Grand Sénat chargé de la justice civile et communale, et de vingt et un assesseurs, du Grand Collège ou Chambre des XIII, chargé des Affaires Etrangères et de la Guerre, du Collège des XV chargé des Einances, de la Police et du Commerce, du Petit Sénat chargé des affaires ordinaires de justice, biens, servitudes, etc. Au XVe siècle, la ville de Strasbourg est devenue une République placée sous la protection immédiate de l'Empire. Elle exerce des droits souverains sur son territoire. Elle fait des lois et règlements, conclut des alliances et des traités, bat monnaie, crée des impôts et entretient parmi les citoyens un esprit guerrier. Des Ammeister et des Stettmeister sont placés comme directeurs ou administrateurs à la tête de la nouvelle République qui bientôt acquiert de l'influence et de l'autorité.
La Constitution était souverainement respectée. Au Schwoertag qui avait lieu au commencement de chaque année, après le renouvellement du Magistrat, tous les citoyens de la ville, âgés au moins de dix-huit ans, étaient tenus de prêter serment à cette Constitution. Dès le matin, à l'issue de la rue Mercière, devant le portail principal de la Cathédrale, était dressé un vaste échafaudage en amphithéâtre, recouvert d'un baldaquin et tendu de riches tapisseries. Sur la galerie de l'estrade était déroulé un grand parchemin contenant la Constitution revêtue du grand sceau de la ville, de celui des membres de la Noblesse et de celui des corporations des Métiers. Aux diverses issues de la place étaient postés des soldats. A huit heures du matin, la cloche du Sénat sonnait à la Cathédrale l'assemblée générale. Chaque tribu se rendait solennellement en cortège sur la place, bannières déployées. Chaque membre de la tribu était revêtu du manteau noir; seuls, les Stettmeister portaient le manteau blanc. Chaque tribu était précédée du sénateur, son représentant, et du chef des échevins, puis venaient les quinze échevins suivis des autres membres de la corporation. Les sénateurs et chefs des échevins montaient sur l'estrade, tandis que les citoyens se groupaient au bas par corporation avec leurs bannières. Arrivaient ensuite les employés de la ville, les avocats et procureurs, puis les membres de la Noblesse. Chaque corporation, chaque députation était accueillie par des fanfares. Quand l'horloge avait sonné neuf heures; les huissiers du Sénat imposaient