LES PONTS DE KEHL
C'est pour rappeler la défense du passage du Rhin par ce même général en 1776, qu'on éleva à cet endroit ce monument à sa mémoire. Le sculpteur Ohmacht en fut chargé. Ce qu'il trouva de mieux fut un immense casque placé sur un immense carré de pierre, avec ces mots : « Au général Desaix, l'armée du Rhin. 1800. » Je me rappelle avoir vu un casque semblable sur le tombeau d'un général prussien, construit à la même date, dans le cimetière de l'église de Brigue. Ni l'un ni l'autre n'ont rien d'artistique. Ici deux bas-reliefs parent le monument de Desaix : l'un représente le général combattant contre les Turcs, l'autre mourant à
Le pont du chemin de fer et le pont de bateaux sur le Rhin.
Marengo. La figure de Desaix se trouve au centre dans un médaillon. Des petits génies sont placés aux quatre angles, qui portent en outre des faisceaux de licteurs. Des bornes reliées par des chaînes entourent le monument, et dans l'intervalle sont plantés des rosiers.
Non loin delà apparaît le pont du chemin de fer, grande barre noirâtre surmontée de clochetons, qui traverse le Rhin, et tout auprès une autre barre métallique qui sert de pont aux tramways et aux piétons. La première mention d'un pont sur le Rhin, près de Kehl, remonte à l'an 1338, époque à laquelle les Strasbourgeois traversèrent le fleuve pour aller guerroyer contre le comte de Geroldseck et assiéger la ville de Schuttern. Le pont sur bateaux et sur pilotis avaitété construit par maître Clarus Cari. Brûlé en 1678 par le maréchal deCréqui, lors de la prise de Kehl, il fut reconstruit en 167g. Il était composé de deux parties: le petit pontdu Rhin, qui
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avait quatorze palées formées chacune de sept pilots, était d'une longueur de 195 mètres ; le grand pont du Rhin, qui avait cinquante et une palées, était d'une longueur de 676 mètres. Reconstruit par arrêté du 27 ventôse an XI, il était formé de trente travées de 13 mètres d'ouverture et de 12 mètres de large. Le village de Kehl, situé sur la rive droite et relié à notre rive gauche par ce pont, appartenait en 1 813 à la France. Son fort, qui faisait littéralement tête de pont, était une des pièces principales de la place de Strasbourg. Il comprenait un fort carré, un fort étoile et un ouvrage à cornes. Il soutint bravement, comme la citadelle elle-même, le blocus des Badois en 1814, mais le retour des Bourbons et la convention du 23 avril, qui le rendit aux alliés, empêchèrent la défense de se prolonger. Le siège de Strasbourg fut levé par les Badois sans qu'ils pénétrassent dans la ville. Après le premier Lmpire, le pont fut reconstruit sur quarante-cinq bateaux, dont vingt-trois appartenaient à la France et vingt-deux au grand-duché de Bade. Un pont métallique remplace, depuis plusieurs années, l'ancien pont de bateaux où je voyais autrefois, d'un côté la sentinelle française et de l'autre la sentinelle badoise.
Aujourd'hui, mélancoliquement assis sur la rive gauche, je regarde le clocher rougeâtre de l'église de Kehl, les derniers débris du petit fort de Vauban, le rideau solennel des peupliers qui borde le fleuve, l'eau verte et rapide qui va se briser avec fracas contre les piliers du pont de fer, et ma pensée se reporte au temps, hélas ! bien éloigné, où mon pied d'enfant se plaçait sur le centre du pont de bateaux. figuré par une marque de couleur, et où je répétais naïvement ce que tant d'autres avaient dit avant moi : « Me voici entre l'Allemagne et la France ! »
En quittant ces lieux historiques où tant de souvenirs s'étaient réveillés en moi, j'aperçus et je contemplai une dernière fois avec tendresse la flèche de la cathédrale que d'énormes casernes, nouvellement bâties près du fleuve, essaient vainement de dérober à la vue. Elle ennoblissait tout le paysage, et son élan vers le cielque rien n'a pu arrêter, pas même la bombe du 15 septembre 1870, m'appâraissait comme un emblème, comme un symbole, comme une espérance.
Tapisserie des Gobelins (Cathédrale de Strasbourg).
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