‹ Strauss l'ancienne et la nouvelle foiChapitre 2 sur 17 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

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* NAPOjti.*'

Lors de sa visite à Naples au mois de novembre dernier, M. Renan en causant avec moi de Strauss m’apprit que son confrère, le célèbre auteur de la Vie de Jésus , était occupé à écrire un livre qui contiendrait une doctrine nouvelle. À cette époque le livre avait déjà paru, il en était même , si je ne me trompe, à sa deuxième édition. Mais M. Renan l’ignorait. C'est ainsi du moins que je le compris. Connaissant Strauss, j’entends ses livres et ses évolutions, je ne pus m’empêcher de dire à M. Renan que je craignais que cette nouvelle doctrine ne fût qu’une deuxième édition de sa Nouvelle Vie de Jésus , entendant par là que comme, à mon avis, ce dernier livre est une chute relativement à la Vie de Jésus , ainsi cette nouvelle doctrine ne serait qu’une chute nouvelle et plus profonde. M’étais-je trompé dans mes prévisions? C’est à cette question que vont répondre les pages qui suivent.

Pour que le lecteur soit fixé sur 1’ objet et la signification de cet écrit, je crois devoir, dès à présent, l’avertir , que je ne viens pas ici combattre Strauss au nom d’ une église quelconque , ni même au nom de la religion , mais au nom de la philosophie. Car c’ est en se plaçant sur ce terrain qu’ on peut sérieusement le combattre, et le combattre dans l’intérêt de la vérité d’abord, et ensuite de la religion elle-même. Et, en disant que c’ est au nom de la philosophie que je me propose de le combattre, je n’entends nullement parler de la philosophie en général. Si je venais parler au nom de la philosophie en général , c’est-à-dire si je faisais appel tantôt à je ne sais quel idéalisme , tantôt au matérialisme , tantôt au positivisme, tantôt à ce qu’on nomme sens commun, qui, pour le dire en passant, est le plus souvent le non-sens, ma tâche, je le sais, serait plus aisée et plus agréable. Ce serait même là le moyen de me faire bien venir de tout le monde. Mais je crains qu’ il ne m’ arrivât ce qui arrive à ceux qui veulent plaire a tout le monde. C’est qu’ ils

ne plaisent à personne; ce qui est toujours fâcheux, mais ce qui l’est surtout, lorsque celle à qui l’on veut plaire est la vérité. Pour moi, je l’avoue, quand j’entends parler d’ une philosophie en général , de cette philosophie que Leibnitz et d’autres sur ses traces appellent du nom sonore de pliilosophia perennis, je ferme le yeux et les oreilles, et aime mieux ne rien entendre et ne rien voir qu’entendre et voir à l’aide d’une telle philosophie. La philosophie en général c’ est la vérité en général , c’ està-dire une vérité où chacun met ce que bon lui semble, ce que lui suggèrent ses caprices, les habitudes de son esprit , le .point de vue limité ou accidentel où il est placé, et, pour le dire en un mot , ses idiosyncrasies. Aussi de cette philosophie , et de cette vérité je n’en ai jamais voulu , et aujourd’hui , au milieu du désordre , de la confusion et de l’affaissement de la pensée, j’en veux moins que jamais. Et je ne me laisse pas séduire par les mots pompeux et sonores de liberté, de libre pensée, ou par d’autres mots semblables. La liberté oui, mais la liberté dans la vérité. Or, si la vérité est une vérité déterminée, la philosophie aussi doit être une philosophie déterminée, et s’ il n’y a qu’ une vérité, il n'y a, ni ne peut y avoir qu’une philosophie. Et cette philosophie, je ne me lasserai pas de le répéter, et, autant qu’il est en moi, de le démontrer, est la philosophie hégélienne. Hors de cette philosophie il pourra bien y avoir un travail, une gymnastique de la pensée pour s’élever à la philosophie, ou, si l’on veut , une préparation à la philosophie , mais il n’ y a pas, à mon avis, de philosophie véritable. C’est donc comme hégélien que je descends aujourd'hui dans l’arène pour combattre Strauss.

Eh quoi ! vous hégélien vous allez combattre un de vos confrères? Car nous avons toujours pensé, et on nous a toujours dit que Strauss était un disciple de Hégel.

Strauss un disciple de Hégel! Eh bien! mettons qu’il le soit. En ce cas je viendrais combattre un transfuge; car c’ est 1’ attitude d’un transfuge qu’ il prend dans ce livre vis-à-vis de son maître. Mais est-il, ou a-t-il jamais réellement été son disciple? Si l’on veut voir dans B un disciple de A, parceque B n’est ce qu’il est que par la doctrine de A, et qu’il sait habilement se servir de cette doctrine, ne nommant pas son auteur, ou le nommant le moins souvent possible , ou en le noyant dans un fouillis de citations , de passages et de noms, de façon à ce qu' il ne fasse pas trop saillie sur le reste, en ce sens, Strauss sera un disciple de Hégel (1). Et que serait-il, en effet, sans Hégel? Où seraient, veux-je dire, sa Vie de Jésus, et sa Dogmatique ? Elles attendraient encore que la sélection naturelle , ou la lutte pour V existence , ou je ne sais quelle autre loi darwinienne ( car il s’est épris d’une belle passion pour le Darwinisme) vint les

(1) Ceci s’applique surtout à sa Dogmatique. Dans sa première Vie de Jésus, et dans les derniers chapitres de ce livre où il est question de la Christologie spéculative, Hégel a, il est vrai , une place plus marquée. Et comment en pouvait-il être autrement? Ce livre n’est, en quelque sorte, qu’un fragment de la Philosophie de Hégel. Mais, même dans ce livre, Strauss nous laisse dans le doute sur sa foi hégélienne. De toute façon, depuis ce livre son hégélianisme va de plus en plus en s’effaçant, et nous le voyons prendre une attitude hostile contre la doctrine hégélienne.

tirer du néant. Strauss est donc, en ce sens, un disciple de Hégel. Mais ce n’est nullement là ce qu’on appelle disciple. Je ne sais même pas de quel nom il faudrait l’appeler. De toute façon, le vrai disciple est celui qui confesse hautement son maître, qui l’honore, et prononce son nom avec vénération et tendresse. Or, je ne sache pas que Strauss ait jamais fait une déclaration explicite de hégélianisme, et, quant à la façon dont il parle de Hégel, en voici un exemple. « Qu’on me permette, dit-il dans son livre sur Reimarus, de rappeler un mot de Hégel, de ce penseur qui a eu sas défauts, sans doute, comme philosophe, et surtout comme théologien, mais qu’une génération trop prompte à vivre a peut-être oublié un peu vite » (1). J’ai été , je l’avoue , confondu en lisant ces paroles. Ainsi ce Docteur timide demande la, permission de citer un mot de Hégel ! Et Hégel est un penseur quelconque, un peu moins penseur, je suppose, que le D r Strauss! Et l’Allemagne a peut-être oublié trop tôt Hégel, c’est-a-dire qu’elle a eu peut-être aussi raison de l’oublier! Le seul tort qu’elle a eu c’est donc de l’avoir oublié un peu tôt. Si elle l’avait oublié un peu plus tard, elle aurait eu parfaitement raison. Or, je ne sais, ni ne veux savoir si, en effet, l’Allemagne a oublié Hégel ; c’est là un point secondaire. Mais en supposant que Strauss dise vrai, je me permettrai de dire, à mon tour : c’est un symptôme fâcheux pour l’Allemagne. Hégel est, il est vrai, un enfant de l’Allemagne, comme Platon et Aristote sont des enfants do

(1) Jo n'ai pas l’original allemand de ce passage. Mais je cite la traduction qu'en a faite M.'Ch. Ritter, et que j’ai tout lieu de croire exacte.

la Grèce. Mais Hegel et l’Allemagne ne font pas un, pas plus que Platon et Aristote ne font un avec la Grèce. Or, la Grèce n’est plus, et Platon et Aristote sont toujours. C’est exactement dans le même sens que je dis que Hégel et l’Allemagne ne font pas un. Mais, pour ce qui concerne Strauss, il me semble que l’Allemagne pourrait lui dire: vous qui connaissez si bien les Evangiles, qui les avez si bien tourmentés, martelés et affinés qu’il n’en reste plus qu'une mince pellicule que le moindre souffle pourra emporter, ou que, pour être plus exact, il faut dire qu’il n’en reste absolument rien, vous semblez avoir oublié le mot du maître, je me trompe, du visionnaire: ôte la poutre de ton œil toi qui vois la paille dans celle de ton frère. Vous me reprochez l’oubli à l’égard de Hégel ! Mais qui m’en donne en ce moment même un exemple, et l’exemple le plus déplorable, si ce n’est vous-même, vous qui parlez si cavalièrement de celui qui a été votre maître, et sans lequel vous ne seriez pas ce que vous êtes même en ce moment? Voilà ce que pourrait dire l’ Allemagne, Et elle pourrait aussi rappeler à Strauss le sort qui est réservé aux transfuges. Mais sur ce point nous laisserons parler son livre lui-même. Et veut-on maintenant connaître une des raisons, — je dis une des raisons, car il pourrait bien y en avoir d’autres qu’il ne m’appartient pas de sonder, Dieu seul , comme on dit , scrutant le cœur et les reins — , veut-on, dis-je, connaître une des raisons qui ont suggéré à Strauss les paroles que nous venons de citer , et d’autres que nous allons citer ? C’est que Hégel a une philosophie de la religion, que, suivant lui, la religion chrétienne est la re* ligion absolue , et, de plus, que la philosophie et la religion, bien que distinctes, sont intimement et indivisible-

ment unies. Or, s’il y a une philosophie de la religion, il est clair qu'il doit y avoir une religion; si la religion chrétienne est la religion absolue, il est clair qu’elle contient, en tant que religion, un principe rationnel absolu; enfin, si la philosophie et la religion sont indivisiblement unies, une philosophie qui nie la religion, et, d’une façon plus déterminée, la religion chrétienne n’est pas la vraie philosophie. Ce sont ces principes fondamentaux de la philosophie hégélienne qui déplaisaient si fort à un autre disciple de Hégel, Feuerbach, et qui déplaisent aujourd’hui à Strauss. Et pourquoi ? C’est, d’abord, que ni Feuerbach ni Strauss en ont saisi la profonde signification; c’est ensuite que ni l’un ni l’autre ne veulent, en réalité, ni du christianisme, ni de la religion.

Strauss se récriera, je le sais, et il dira que je défigure sa pensée , que ce n’est nullement de la religion , mais seulement du christianisme et de l’église qu’il entend débarrasser l’humanité. Il pourra même ajouter que, loin de vouloir bannir la religion , son but est de lui donner une base vraiment rationnelle , et qu’à une religion exclusive et fausse , telle que la religion chrétienne , il veut substituer le vraie religion, la religion universelle, la religion de l’humanité.

A ceci je me bornerai ici à répondre que je ne m’occupe nullement de ce que peut vouloir Strauss, c’est-à-dire de ses pensées individuelles, de ses intentions, l’enfer, on le sait, est pavé de bonnes intentions , mais de la signification intrinsèque et objective de sa doctrine. Or, je maintiens que sa doctrine est en elle-même la négation du christianisme, de l’église et de la religion tout à la fois, et, de plus, et, par suite, que, prise en elle-même, elle n’est

ni une doctrine religieuse, ni une doctrine philosophique. C’est là ma thèse, et c’est cette thèse que je vais tâcher d’établir.

Mais, avant d’entrer en matière, et comme complément de ces remarques préliminaires, je crois devoir mettre sous les yeux du lecteur un autre exemple de la façon, je devrais dire de la sans façon, dont Strauss en use avec Hégel et sa philosophie. Car il est bon de prendre ses précautions avec tout le monde , et avec Strauss peutêtre plus qu’avec tout autre. Il n’est pas indifférent , veux-je dire , avant de franchir le seuil d’ une maison de savoir ou de ne pas savoir qui en est le maître , quelle en est l’humeur, et quelles en sont les habitudes. Voici le passage en question. Il est tiré de la biographie de Christian Mârklin publiée par l’auteur en 1851 (1). En nous racontant dans un- des chapitres de ce livre , intitulé : Années de jeunesse (Université) , sa vie et ses études universitaires à Tubingue , il dit entre autres choses : « Nous choisîmes pour notre lecture (et en cela nous eûmes la main heureuse) non pas V Encyclopédie (de Hégel) qui, avec ses allures aphoristiques, donne plutôt au commençant des mots et des formules que des vraies lumières,' mais un autre livre non moins vanté par Zimmermann (un de ses condisciples) , la Phénoménologie. Ce livre est, on peut le dire, Y alpha et l ’ oméga de l’œuvre de Hégel (!!). C’est là que montant sur un navire construit de ses propres mains, il est parti pour faire le tour du monde. Plus tard, sa direction a peut-être été plus sûre, mais il a navigué sur de moins vastes mers. Tous

(1) Je cite ici aussi d’après la traduction de M. r Ch. Ritter.

les écrits, et tous les cours postérieurs de Hégel, sa Logique, sa Philosophe du Droit, sa Philosophie de la Religion , son Esthétique , son Histoire de la Philosophie , et sa Philosophie de l’Histoire ne sont que des extraits de la Phénoménologie, dont les étonnantes richesses ne se retrouvent dans Y Encyclopédie que d’une façon fort incomplète (!!) et sous une forme bien moins heureuse. Ces divers écrits — si nous exceptons peut-être la Logique, — isolés de la grande idée fondamentale, sont loin de réaliser les espérances magnifiques que nous faisait concevoir le premier ouvrage. La Phénoménologie marque l’apogée du génie de Hégel ; il reste à la même hauteur dans la Logique ; la première édition de Y Encyclopédie n’est pas encore précisément un recul ; mais à Berlin, à la suite de circonstances que nous n’avons pas à exposer ici , Hégel baisse , et plus se répandent au loin son nom et son influence, plus diminue en lui l’énergie incorruptible de la pensée philosophique » — Ainsi la Phénoménologie est la grande idée fondamentale de la doctrine hégélienne, et elle marque l’apogée du génie de Hé-' gel! Et tous les travaux postérieurs de Hégel ne sont que des extraits de la Phénoménologie! Et il est bon de noter que ces lignes ont été écrites en 1851, quand l’auteur avait déjà publié non seulement sa Vie de Jésus Christ, mais aussi sa Dogmatique (1840). Quelle singulière façon d’entendre Hégel, et de le faire connaître à ses lecteurs! Sans doute, la Phénoménologie est un chefd’œuvre de style et de pensée. Mais le vrai est que ni la Phénoménologie, ni la Logique (que l’auteur, après avoir dit que la Phénoménologie marque 1’ apogée du génie de Hégel, place cependant à la même hauteur, de sorte que

le génie de Hegel se balancerait entre deux apogées) marquent le point culminant du génie de Hégel. Le point culminant du génie de Hégel est dans le système, et le système c’est Y Encyclopédie (1). Et pourquoi Strauss place-t-il la Phénoménologie si haut? Parceque, il faut supposer, elle a paru avant Y Encyclopédie et la Logique. Mais, d’abord, on sait d’une façon positive que, lorsque Hégel publia sa Phénoménologie (1807), son système existait déjà depuis 1800 , et qu’il existait non-seulement à l’état embryonnaire dans son esprit , mais sur le papier (2). Hégel a pu ensuite le retoucher , le modifier , le remanier , mais il existait. Et comment en serait-il autrement ? La Phénoménologie, et non-seulement la Phénoménologie , mais la Logique elle-même , qui joue un si grand rôle dans la doctrine hégélienne, présupposent le système, et elles n’ont pas de sens , elles sont môme impossibles hors du système (3). Ce qu’il faut donc dire c’est que lors même

(1) C’est ce qu’avait très-bien compris le condisciple de Strauss, Zimmermann, qui appelait Y Encyclopédie le Livre des livres. Qu’il me soit permis de rappeler que moi-même je l’ai appelée la Bible de V hégélianisme ( Philosophie de l’Esprit. (traduction française) Avant-propos. Vol. II.) Quand je la désignais ainsi, j’ignorais que Zimmermann se fût servi de la même expression.

(2) Voy. Rosenkranz: Vie de Hégel; q tHaym: Hegel und seine Zeit — Hégel et son temps.

(3) La signification historique et spéculative de la Phénoménologie est un point qui, à mon avis, et à ce que je sache, n’a pas été nettement défini. C’est qu’en effet la Phénoménologie présente des difficultés qu'on no peut lever qu’en la considérant du point de vue de Y Encyclopédie, c’est-à-dire du sy-

lO-

que le système n’eût pas existé , soit dans l’esprit de Hégel, soit sur le papier, avant la publication de la Phénoménologie, c’est Y Encyclopédie , c’est-à-dire la pen-

stème. Comme c’est un point fort intéressant pour l’histoire nonseulement de l’hégélianisme, mais de la philosophie , qu’il me soit permis de reproduire ici les quelques pages que j’ai consacrées dans mon livre — le Problème de l’absolu (Par. I. en italien ) — à cette question , dont je crois avoir donné la vraie solution. Dans le chapitre VI de ce livre où j’étudie la notion de l’expérience et de la conscience je dis: » Il tombe ici â propos de faire observer que tel est le point de vue, et telle la signification de la Phénoménologie de l’Esprit de Hégel (*). Dans ce chef d’œuvre de pensée, de langue et de style, Hégel, envisageant le problème du point de vue de l’idée spéculative et absolue, trace l’histoire phénoménale de l’idée de la conscience, et y démontre comment l’idée, poussée par sa dialectique, se développe dans la conscience, et comment parvenue au terme' do son développement, elle nie la conscience, et par cette négation s’élève à sa sphère absolue. On a dirigé plusieurs objections contre ce livre que, dans un écrit récent ( Revue de Deux Mondes , 1 Février 1872) M. V. Cherbuliez appelle sibyllin, et qui est en effet sybillin, non dans le sens où l’entend peut-être cet écrivain distingué, mais en ce sens qu’on y prophétise une nouvelle vie de l’esprit. L’on a dit premièrement que, si la Phénoménologie est, ainsi que l’a appelée Hégel lui-même, un voyage de découverte , c’est-à-dire une investigation qui doit conduire au point de vue spécuculatif ou au système, celui-ci viendra après la Phénoménologie. Et, cependant, la Phénoménologie suppose déjà le systè-

(*) Ceci se rapporte ft une phrase où il est dit : ce qui montre, d'un côté, que Vidée est dans l’expérience et engendre l’expérience , et, de Vautre, qu’elle n'y est que sous une forme imparfaite et finie.

sée profonde et systématique de l’unité qui marque le point culminant du génie de Hégel. C’est cette pensée qui a engendré la Phénoménologie, la Logique, en un

me, car non-seulemont son contenu y est dévoloppé spéculativement, mais on y a, jusqu’à un certain point, le même contenu du système. Par conséquent, ou la Phénoménologie est le tout , et, en ce cas, le système n’ a plus de raison d’être, ou bien, elle présuppose le système, et, en ce cas, on n'en voit pas le but et l’importance, et l’on ne conçoit pas comment elle puisse être un acheminement, une introduction au système. Et qu’elle présuppose le système c’est ce qui est démontré par ce fait que, dans le système, elle n’est plus qu’un moment, puisqu’on la retrouve dans la Philosophie de l'Esprit , et on l’y retrouve renfermée dans le cercle étroit d’une sphère de l’esprit subjectif. — On peut accorder que ces objections sont fondées, mais seulement en ce sens que la Phénoménologie suppose le système, et que le système existerait sans la Phénoménologie ; ce qui n'ôte ni le système, ni l’importance de la Phénoménologie. Il faut, d’abord, remarquer que, bien que la Phénoménologie ait paru avant la Logique et Y Encyclopédie, il est certain que Hégel avait déjà ébauché le système non-seulement dans son esprit, mais sur le papier depuis 1800. On dira: si le système existait, quelle est la raison d’être de la Phénoménologie ? Il y a, d'abord, une raison que j’appelerai subjective. Hégel en méditant la Phénoménologie allait en même temps mûrissant et complétant son système. Car, en faisant une revue systématique de la conscience , il s’assurait de plus en plus de la limitation du point de vue do la conscience, et s’affirmissait dans celui où se meut son système, c’est-à-dire dans le point de vue de l’idée spéculative et absolue. C’est en ce sen3 qu’il a pu dire que la Phénoménologie est un voyage d'exploration. Mais il y a une autre raison qu’on

mot, tous les autres ouvrages de Hegel. C’est là le vrai et l’essentiel. Et quand on ne voit pas 1’ essentiel dans

pourra appeler objective. L’idéalisme de Kant et celui de Ficlite ne s’élèvent pas au-dessus du point de vue de la conscience. La Phénoménologie est une réfutation de cet idéalisme, mais une réfutation comme l’entend Hégel , et comme on doit , en effet , entendre la réfutation. Ainsi, on ne réfute pas une doctrine en se plaçant hors d’elle , et en la rejetant parccqu'elle est opposée à une autre doctrine, mais en se plaçant , au contraire , dans son centre , et en l’affirmant et en la niant tout à la fois ; en l’affirmant, voulons-nous dire, comme un moment de la vérité, et en la niant, c’està-dire, en montrant qu’elle n’en est précisément qu’un moment, qui par cela même se trouve absorbé dans une plus haute unité. Car tel est le système, et telle la connaissance systématique. Et c’est ainsi que la Phénoménologie réfute l’idéalisme subjectif. Elle démontre, en effet, comment l’idée est dans la conscience , mais aussi comment elle y est sous une forme limitée, et, par suite, comment l’idéalisme subjectif, qui ne franchit pas les limites de la conscience, n’est qu'un moment de l’idéalisme absolu. Hégel se séparait ainsi dans la Phénomonélogie de la philosophie de Kant et de Fichte, mais il s’en séparait en en reconnaissant la signification historique, et même la signification absolue par là qu’il y démontré que l’idée est dans la conscience, bien qu’elle y soit sous une forme subordonnée. Et il ne s’y séparait pas seulement de Kant et de Fichte, mais il y marquait aussi un pas en avant sur la philosophie de Schelling. Car , pendant que dans la philosophie de Schelling la nature et l’esprit se meuvent sur deux lignes parallèles comme deux pôles qui ne se différencient que quantitativement, dans la Phénoménologie il y a déjà la notion du système comme évolution do l’idée

les choses, c’est à peu près comme si l’on n’y voyait rien. Et c’est aussi ce qui arrive à Strauss, qui, ne voyant

suivant la nature spécifique et qualitative de ses différents moments, et, par suite, la notion de l’absolu en tant qu’esprit. — Telle est la position qu’occupe la Phénoménologie dans la formation et la manifestation de la pensée hégélienne — Quant a l’autre objection , savoir , comment se fait-il que dans le système la Phénoménologie no soit plus qu’une sphère de l’esprit subjectif, et partant une sphère formelle et abstraite relativement aux sphères plus concrètes de l’esprit, telles que l’état , l’art , la religion , que Hégel a cependant introduites dans la Phénoménologie ; quant à cette objection, dis-je, elle ne peut être levée qu’en considérant à la fois la nature de l’esprit, et le but que se propose Hégel dans la Phénoménologie. Cette unité , cette connexion profonde qu’on rencontre déjà dans les différents éléments de la vie animale devient plus intime encore dans l’esprit. Par conséquent , si dans l’animal , et surtout dans l’animal parfait, le cerveau et le cœur, le nerfs et lo sang sont si étroitement unis que l’un est dans l’autre, cela est plus vrai encore de l’esprit où les sphères supérieures se trouvent déjà dans les inférieures, mais elles s’ y trouvent comme éléments empiriques, comme faits, faussées et déformées ('). Par exemple, l’entendement est déjà dans le folie, la religion, la science et leur objet, la vérité, l’absolu , sont déjà dans la sensibilité et dans la conscience. Dans le système chaque sphère doit être déterminée suivant sa nature spécifique, c’est-à-dire suivant son idée, laquelle est forme et contenu à la fois. Or, bien que l’objet de la religion et de la philosophie descende dans la conscience, celle-ci, par cela même qu’elle n’est pas adéquate à l’objet absolu, le défigure ; et elle en défigure non-seulement la forme , mais le contenu en ce

O Voy. Hégel. Philosophie de V Esprit § 381.

pas l’essentiel dans Hégel, va jusqu’à prononcer une énormité pareille que si l ’ Encyclopédie n’est pas un recul ,

qu’elle ne peut le contenir et l’exprimer dans la vérité et l’unité dé sa nature ; en d'autres termes, elle le défigure par là que l’objet absolu y existe comme objet phénoménal, et non comme objet absolu. Par conséquent, dans le système, la Phénoménologie constitue, comme nous venons de l’indiquer, une sphère abstraite et formelle, une virtualité relativement aux sphères plus hautes de l’esprit; et elle constitue une sphère de l’esprit subjectif, en entendant ce mot, non dans le sens de Kant, mais en ce sens que l’esprit y est renfermé dans les sphères de la sensibilité et de la conscience, et qu’il n’a pas encore atteint aux sphères plus concrètes et objectives de l’état, de la religion etc. C'est là la vraie position de la Phénoménologie. Or, pourquoi Hégel a-t-il introduit dans sa Phénoménologie de l’Esprit le contenu des sphères plus concrètes de l’esprit ? Précisément par les raisons que nous venons d’exposer. Comme tout est, d’une certaine façon, dans la conscience, et que la forme de la conscience, la réflexion et la représentation , pénètre et se reproduit dans les plus hautes sphères de l’esprit, quoiqu’elle no s’y reproduise que comme un moment subordonné et relativement surpassé , Hégel , voulant démontrer la limitation du point de vue de la conscience, devait démontrer comment ces sphères sont dans la conscience. Et, pour le démontrer, il davait démontrer, non que l’idée n'est point dans la conscience, mais qu’elle y est, et qu’elle y est, cependant, sous une forme imparfaite et limitée. Car c’est là la démonstration, et c’est là, je le répète, la connaissance systématique. Démontrer systématiquement , ou dans le système le sentiment veut dire démontrer comment la raison , c’cst-a-dire l’idée est dans le sentiment , ou , ce qui revient au même , comment le sentiment est dans l’idée et dans le système. Et, pour le démon-

elle est près de letre (1). Dans un écrit sur Strauss dans la Reçue des Deux Mondes (2), Victor Cherbuliez dit: Strauss n’est pas philosophe. Je ne sais quelle pensée Cherbuliez a pu attacher à ce mot , mais , à mon avis, il a frappé juste. Strauss n’est pas philosophe, et il n’est pas philosophe, parcequ’il ne s’est jamais élevé à la conception de l’unité Systématique de l’univers. C’est ce qui explique pourquoi il n’a pas vu où est le véritable apogée du génie de Hégel. De toute façon, voilà comment il en use avec Hégel. Et dans le livre qui est devant nous Hégel brille par son absence. Oui , il est absent. Mais il est absent comme dans les funérailles à Rome étaient absentes les images de Cassius et de Brutus qui n’en étaient par cela même que plus présents. Cependant, comme il faut être exact, je dirai qu’il n'est pas tout à fait absent , qu’il y parait même trois ou quatre fois. Mais comment y parait-il ? Exactement comme s’il n’y paraissait pas.

Mais on nous dira: vous êtes bien sévère, et vous risquez

trer, il faut considérer le sentiment d’un plus haut point de vue, du point de vue de l’unité et de l’idée absolue. Ce qui s'applique à toutes choses , et, par suite aussi, à la conscience. Et c’est ainsi que Hégel considère et détermine la conscience dans la Phénoménologie de l’Esprit.

(1) Pour compléter cette démonstration je ferai aussi remarquer qu’avant la publication de la Phénoménologie (1807) Hégel avait fait à Jéna, entre les années 1804-180G,deux cours, un cours sur l' Histoire de la Philosophie , et un autre cours sur la Philosophie de la Nature ; ce qui est une autre preuve que, lorsque parut la Phénoménologie , le système existait déjà.

(2) 1 Février 1872.

aussi d’être injuste envers Strauss. Vous hégélien, vous voyez toutes choses en hégélien, et vous jugez Strauss d’après votre mesure hégélienne. Mais, en admettant même que vos remarques et vos reproches soient fondés, il se peut fort bien qu’ils ne le soient que pour le Strauss d’autrefois. Or, le Strauss d'aujourd’hui n’est plus le Strauss d’autrefois. Et cette métamorphose est dans son droit. Un homme a bien le droit de changer de foi, même in arliculo mortis, l’église nous l’enseigne. Strauss s’étant aperçu (un peu tard , il est vrai, mais, mieux vaut tard que jamais, dit le proverbe) qu’il s’était fourvoyé sur les pas de l’hégélianisme , s’est mis sur une autre voie. Voilà tout. Laissons donc de côté le Strauss d’hier , et prenons le Strauss d’aujourd’hui. Il se peut, en effet, que le Strauss d’aujourd’hui ait raison contre Iîégel et contre lui-même , le Strauss des temps jadis. En ce cas , loin de le blâmer pour sa métamorphose nous devrions lui en savoir gré , car c’est la science et la vérité qui y auront gagné.

C’est très-bien. Nous verrons si je suis sévère et injuste. Ici je me bornerai à faire observer que les métamorphoses, et les conversions ont, à mon gré, sinon toujours, souvent, un je ne sais quoi d’artificiel, de forcé, et, si j’osais dire, de louche. Elles ne sont pas, sans doute, impossibles ; elles sont même par fois désirables. Ainsi la grâce peut toucher et fondre les cœurs les plus endurcis. Une lumière venant du ciel enveloppe et renverse un juif qui se rend à Damas, et ce juif, en se relevant, se trouve changé en chrétien. Mais il ne s’agit pas ici de ces transformations , et avec Strauss moins qu’ avec tout autre. La transformation dont il s’agit ici est d’une toute autre espèce. C’est comme si l’on disait : hier j’étais idéaliste ,

aujourd’hui je suis positiviste, ou matérialiste, ou que sais-je ? Que si au mot transformation il y en a qui préfèrent le mot évolution , disons qu’il y a eu chez Strauss une nouvelle évolution. Mais, transformation ou évolution, la question est la même. Car comme il y a transformation et transformation, ainsi il y a évolution et évolution. Il y a, par exemple, l’évolution qui va de l’enfance à l’âge viril, il y a l’évolution qui va de l’âge viril à la vieillesse et à la mort. Laquelle des deux évolutions trouvons-nous dans le livre qui est devant nous ? C’est ce que nous allons examiner.

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