‹ Strophes et chansons politiquesChapitre 56 sur 56 · EMBARRAS DU CHANSONNIER · texte numérisé non relu

EMBARRAS DU CHANSONNIER

Air: Eteignons 1rs lumières,

Guizot, l'autre jour assailli

Par ïhiers et sa séquelle, Malgré son aplomb a failli

Perdre pied sur l'échelle.

S'il fût tombé, juste ciel !

Quel regret universel !

— Monsieur, vous voulez rire...

— C'est vrai; de ce grand citoyen

On ne sait plus que dire...

Ma foi! j'en dis du bien.

La gauche dressait le bilan

De l'homme qui la gêne, Comptant avoir au jour de l'an

Le pouvoir pour étrenne.

L'ascendant de la vertu Sur l'intrigue a prévalu.

—Bon ! c'est de la satire. .

—Oui car de ce grand citoyen

On ne sait plus que dire. . .

Ma foi! j'en di9 du bien !

Mole, toisant d'un air fringant

Le cabin<;t d'octobre, Disait : o Foin de l'homme de Gand;

Son nom est un opprobn

Vaine clameur do rival !

Guizot est franc et loyal...

— Il a trahi l'empire...

— Soill mais de ce grand citoyen On ne sait plus que dire...

Ma foi ! j'en dis du bien.

Tout en jetant, pilote adroit,

Son lest à la tempête, Guizot, pour soutenir son droit, Sait relever la tôte.

S'il ploie, il a, dans vingt cas.

Bien prouvé qu'il ne rompt pas.

— Peel peut vous contredire. .

—C'est vrai ; de ce grand citoyen

On ne sait plus que dire...

Ma foi! j'en dis du bien.

Les journaux sont des effrontés :

Dieu me damne ! à les croire, Nous n'avons plus ni liberté?,

Ni courage, ni gloire.

Et de ce mal si profond C'est Guizot seul qui répond!

—Pourrait-il s'en dédire?

— Non ; mais de ce grand citoyen

On ne sait plus que dire...

Ma foi ! j'en dis du bien.

Pour parer à tous nos besoins, S'il survient quelque affaire,

Guizot, au lieu de gloire, au moins.

Se paie en numéraire.

Les trais d'Isly, de Tanger, On sait qui va s'en charger...

— C'est notre tirelire.

—C'est vrai; de ce grand citoyen

On ne sait plus que dire...

Ma foi ! j'en dis du bien.

Un cri naguère fut jeté,

Cri douloureux et tendre, Cri d'amour et d'humanité

Que tout cœur doit entendre.

Au nom d'enquête, Guizot S'est mis en qualre aussitôt...

—Oui, mais pour la délruire...

—C'est vrai ; de ce grand citoyen

On ne sait plus que dire...

Ma foi ! j'en dis du bien !

Malgré les carlistes taquins

Et les pauvres gauchistes, Malgré les fiers républicains

Et tous les journalistes, A mes yeux, tout compte fait, L'homme d'octobre est parfait. .

— Vous êles en délire...

—Non, mais de ce grand citoyen

On ne sait plus que dire...

Ma foi! j'en dis du bien.

î i janvier 184!

SE "Ci: AMI L. A. BERTSAÏD.

11 nous est arrivé, tout jeunes que nous sommes,

De trouver des enfans, au regard fatigué,

Qui s'en allaient, sondant, comme l'on sonde un gué,

Le sentier ténébreux où s'agitent les hommes;

La foule les heurtait en suivant son chemin,

Sans lire sur leur front de sinistres symptômes;

Un jour, sous leur manteau qu'il louchait de la main,

Le passant effrayé découvrait des fantômes.

Dans ce temps où le pied se traîne en tant de fanges ;

Où l'œil n'ose plonger dans le cloaque humain;

Où l'homme est arrêté par des soupçons étrange»,

Et craint de se salir en pressant une main,

Nous avons vu des fronts, purs de contacts infâmes,

Projeter des lueurs d'austère probité;

Quand, un jour, ils tombaient dans leur humble fierté

La foule disait d'eux : c'étaient de nobles âmes!

Nous avons rencontré dans l'ornière du monde Bien des hommes traînant leur vie avec effort; Ils portaient sur le front une ride profonde Comme un signe gravé par le doigt de la mort; Sous le feu qui brûlait leurs têtes inquiètes Leur regard flamboyait, tantôt triste, ou joyeux ; Un soir, ils s'éteignaient; et, mornes et pieux, Leurs amis répétaient : c'étaient de grands poètes!

Il était de ceux-là qui s'en vont par Le monde, Rêvant sur les chemins, écoutant passer Tonde,

Lui, notre pauvre ami; C'était l'enfant, tout plein d'une divine sève, Que la muse fantasque, au milieu d'un beau rêve,

Laisse un jour endormi.

11 allait par la route où marchent les Bohèmes, isolé, mais le cœur plein d'extases suprêmes.

Du coude et de la voix Quelquefois il heurtait un pouvoir tvrannique; Plus souvent, il dormait au bruit de la musique

De quelqu'oiseau des bois.

Que lui faisaient a lui l'homme aux pures tendresses, La foule cl ses clameurs, le monde et ses ivresses?

Quand Paris s'agitait Au milieu de son bruil, lui pensif, solitaire, Lisait à demi-voix des vers pleins de mystère

Que sa mère écoutait.

En chants joyeux changeant son long cri d'amertume, il pouvait, las enfin, faire aussi de sa plume

Un duvet au pouvoir; Aux fêtes où son œil luisait sombre et sévère, Comme un autre il eût pu galment choquer son verre

Aux fous momens du soir.

Qui l'empêchait, lui pauvre, el captif dans sa gêne, De tendre des vers plats <î quelqi

De la nouvelle cor Étouffant son talent dans une Ne pouvait- il, au fon^l de quelque sinécure,

S'engraisser à S"n tour?

Dans Paris, le lieu saint , la cité sympathique,

Où toute noble voix, tout regard poétique,

Résonne et resplendit, Quel plus beau vœu d'orgueil, quel plus glorieux rôle. Que de dompter au frein d'une ardente parole

Tout un peuple interdit!

Eh bien ! dans ces plaisirs, dans cette vive joie, Il passait soucieux, comme un esprit en proie

A quelque doute amer!

Quand un encens ami parfumait son passage, On voyait seulement glisser sur son visage

Un rire doux et fier.

C'était l'enivrement de cette âme naïve. De ce poète plein de la foi primitive,

Dont brûlaient nos aïeux ; Vieil enfant, promenant sa vie à l'aventure, Il buvait à longs (raits aux seins de la nature

Un lait mystérieux.

Parmi tous nos marchands qu'eùt-il fait, lui, poète? L'intrigue est une mer où sombre une âme honnête.

Toute grandeur a tort.

Arbre dont la tempête avait brisé l'écorce, Il a vécu long temps de sa première force;

Puis, un jour, il est mort!...

Poète, dors en paix, dans la nuit éternelle. Je reprenais haleine en notre dur chemin (t) Lors que la mort le prit, et ma main fraternelle. Hélas! quand tu partis, n'a pas pressé ta main,

' Nous étions collabora leurs au Charivari, et une mauvaise destinée voulut que sa mort arrivai pendant que j'étais dans ma lille à Boulogne-sur-Mcr.

Sur le froid oreiller si ton front se soulève ,

Pour consolerai! moins ton ombre en son brouillard,

Voltigeront sur toi, comme un vague rêve,

Les adieux de ta mère et d'un pauvre vieillard.

Oui, comme en ces momenssi doux de demi-veille, Où l'idée est bercée et flot te en mille jets, Des sylphes chanteront encore à ton oreille, Des soleils inconnus t'emerront leurs reflets; Sur ta tombe, argentés des rayons de la lune Les cyprès frémissans pendront, comme des pleurs : Pour toi qui l'aimais tant, oh! la mère commune Aura toujours des bruits, des chansons et des fleurs.

Adieu ! L'ombre et le jour ont chacun leur mystère; Et peut-être la foi n'est-elle rien qu'un vœu ; Mais sans remords, au moins, on peut quitter la terre Quand on croyait au bien, à la justice, à Dieu.

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