‹ Structure et usages de la rétineChapitre 20 sur 22 · IS · texte numérisé non relu

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yeux; il est curieux de voir l’imag'e suivre les reliefs donnés par le stéréoscope ; lorsqu’elle se rapproche des plans situés sur le devant, sa grandeur diminue; elle est plus grande incontestablement, quand on l’observe dans les derniers plans, dans ceux qui paraissent les plus éloigmés. « Il semblerait, dit Melsens, auquel nous empruntons cette expérience, et qui se montre cependant très-partisan de la théorie de Plateau, il semblerait donc que l'imagination a une part très-considérable dans l’apparence, la petitesse et la grandeur de l’imag*e accidentelle » (1).

Phénomènes de contraste . — Nous avo ns vu qu’à une imag’e persistante, dite positivement succéder une imag’e persistante nég’ative; sans entrer dan s le détail de ces dernières imog’es, nous devons indiquer qu’elles présentent des couleurs inverses, c’est-à-dire complémentaires, et que, si l’imag’e primitive était blanche, elledonne lieu à des images persistantes négatives qui passent successivement par les principales couleurs du spectre. On a alors ce qu’on appelle un phénomène de contraste. Chevreul qui a étudié ces singulières particularités du sens de la vue, donne à ces phénomènes de contraste le nom de contrastes successifs pour les distinguer du contraste simultané, qui se produit lorsque des phénomènes analogmes sont dus à une comparaison entre les impressions simultanées et isolées produites sur des points voisins de la rétine (2). — Pour ne parler ici que du contraste simultané , il nous sera facile de montrer, ainsi que Chevreul l’a dès longtemps indiqué, que c’est là un phénomène psychologique dans lequel le jugement joue le rôle le plus important (3).

(1) Melsens. Loc. cit., p. 41.

(2) Chevreul, le premier (1828), a distingué le contraste successif du contraste simultané. Il a étudié le contraste mixte, le contraste de ton , le contraste de couleur , etc. (Voy. Ch. Robin. Dict. de méd. 1873, p. 330.)

(3) Ce n’est pas à dire que la rétine n’v prenne une faible part ; nous nous sommes même servi précédemment d'un phénomène très-voisin des phéno-

Les ombres colorées nous fourniront l’exemple le plus, frappant (Wundt). Si, à la clarté du jour, on dispose une bougie dont la lumière est rougeâtre, et si l’on fait tomber l’ombre de cette bougie sur un papier blanc, l’ombre devrait paraître grise, puiscju elle n’est due cpi à la lumière diurne, et cependant elle est bleuâtre. La cause en est évidemment dans la comparaison avec la lumière rougeâtre ambiante qui provient de la bougie. Cette lumière nous semble blanche, parce que nous sommes habitués à considérer la lumière diffuse comme blanche. Or, du moment que notre jugement est altéré au point qu’une lumière rougeâtre nous semble blanche, toute lumière qui, en réalité, est blanche, doit nécessairement nous paraître vert bleuâtre. Si l’on ne produit l’ombre qu’après avoir rendu impossible toute comparaison avec la lumière ambiante de la bougie (en regardant, au travers d’un tube noirci à l’intérieur, l’ombre portée), cette ombre paraît g’rise (Fechner) ; mais, si on la regarde au contraire par le tube après que déjà on a jugé qu’elle est bleue, elle restera de cette teinte alors même que la lumière de la bougie est enlevée (1 ).

Irradiation. — Les phénomènes d’irradiation sont bien connus : lorsqu’on regarde un objet brillant sur un fond obscur, l’objet paraît plus grand qu’il n’est en réalité; inversement un objet de couleur sombre, sur un fond brillant, paraît plus petit. On trouve décrits partout les singulières illusions et les changements de forme que cette

mènes de contraste pour prouver l’hypothèse de Th. Young, au moyen des couleurs artificiellement saturées. Mais le centre cérébral joue incontestablement le principal rôle dans ces phénomènes.

(1) On trouvera dans Wundt (Physiologie, p. 500), auquel l’exposé de cette curieuse expérience est emprunté, un grand nombre d’autres recherches du même genre, d’après Fechner, Brücke, Meyer, Helmholtz ; mais n’oublions pas que c'est Chevreul qui, le premier, a ouvert la voie dans les études de ce genre.

irradiation produit dans les objets. Cette irradiation, dans les perceptions visuelles, est de même nature que celle que l’on constate dans tous les autres organes des sens, et particulièrement dans le sens du tact; elle est d’origine centrale ; nous ne pouvons que renvoyer à ce que nous avond dit précédemment (p. 95 ; remarque 1), d’après Hermann, sur la théorie des cercles de sensation étudiés sur la surface cutanée.

Vision binoculaire , notions d'espace , stéréoscopie. — Nous l’avons déjà dit (p. 106), la vision binoculaire ne doit pas nous occuper ici, puisqu’elle paraîtavoir pour condition essentielle le chiasma des nerfs optiques; cependant, comme son explication et, de plus, celle de la perception de l’espace, des plans, celle de la vision stéréoscopique, ont été surtout établies sur la théorie des points identiques des deux rétines, on pourrait croire que nous ne pouvons passer sous silence la disposition des éléments rétiniens qui serait de nature à nous donner la notion correcte de la séparation des points dans l’espace. Il en serait ainsi, en effet,, si nous adoptions la théorie de Jean Muller, d’après laquelle l’organe sensible, et la rétine en particulier, se sent lui-même dans l’espace par suite d’une notion innée. Cette théorie, dite nativistique , considère donc les notions d’espace comme innées, comme originelles, et la fusion des deux images des deux rétines comme la conséquence préétablie de points correspondants fatalement liés l’un à l’autre dans les deux yeux.

Nous nous contenterons de dire que cette théorie ne peut plus se soutenir aujourd’hui : renvoyant, pour plus de détails, aux belles études de Helmholtz, nous dirons que tout, dans les notions que nous fournit la vue, tend à être considéré comme le résultat de l’expérience, de l’éducation de ce sens. Rien n’est ici préétabli et fatalement lié à une disposition anatomique; en un mot, la théorie empi-

ristique doit remplacer la théorie nativistique. Ne nous suffit-il pas de faire des préparations sous le microscope composé, qui renverse les images, pour apprendre à diriger nos mouvements d’après une perception visuelle qui est l’inverse de celle à laquelle nous sommes habitués? Les strabiques ne s’habituent- ils point à fusionner les images fournies par des points non identiques des deux rétines, et cette habitude ne devient-elle pas assez grande pour que la diplopie se manifeste lorsque, après opération et retour de l’œil a sa position normale, les images viennent se faire, cette fois, sur les prétendus points identiques? (1).

Pour la stéréoscopie, nous nous contenterons de citer la conclusion de Helmholtz (2), que deux sensations, reconnaissables l’une de l’autre, arrivent simultanément à notre conscience; que leur fusion en une notion unique de l’objet extérieur ne se fait pas par un mécanisme préétabli de l’excitation de l’organe des sens, mais par un acte de conscience.

Sur toutes les questions de ce genre, l'histoire des aveugles-nés qu’on vient d’opérer est décisive. Au moment où ils recouvrent la vue, ils éprouvent les mêmes sensations visuelles que nous; mais leurs centres des perceptions visuelles n’ont pas fait, dans leurs rapports avec les autres centres, la même éducation que les nôtres ; ce qui leur manque, c’est ce que nous avons acquis (3). Le plus souvent, au moment où, pour la première fois, ils voient clair, ils croient que tous les objets qu’ils aperçoivent touchent leurs yeux; ils ne savent ni situer, ni interpréter leurs impressions rétiniennes. L’histoire de l’aveugle de Cheselden est connue de tout le monde.

(1) Voy. E. Javal. Art. Diplopie , in Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques, t. XI, p. 635.

(2) Revue des cours scientifiques, 1869, Op. cit.

(3) II. Taine. De l’intelligence, t. II, ch. 2.

Concluons donc que la rétine n’est que le siège d’impressions brutes, de signes sensoriels , qu’elle transmet au cerveau. Toutes les modifications curieuses et plus ou moins accidentelles (irradiations, contrastes, persistance, réviviscence) de ces signes sont des phénomènes] centraux ; toutes leurs combinaisons (vision binoculaire, notion d'espace, stéréoscopie), toutes leurs transformations en perceptions qui les mettent en rapport avec les signes analogues fournis par les autres organes des sens, sont le produit de l'élaboration de ces centres; et ici le domaine delà physiologie touche immédiatement à celui de la véritable et saine psychologie.

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